lundi 31 août 2026

« Les milliardaires et leurs valets d’extrême droite déclarent la guerre à l’avenir », l’éditorial de Stéphane Sahuc.



L’été 2026 restera probablement comme celui d’une guerre totale déclarée à notre avenir. L’offensive trumpiste contre la recherche s’est muée en un démantèlement méthodique des garde-fous de nos sociétés. Une destruction systématique et assumée de la science et de la démocratie.

La journée du 10 août illustre cet état de fait. Ce jour-là, l’administration Trump a censuré l’Arctic Report Card de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA). Dans ce document, la Noaa révélait l’accumulation des records de chaleur au pôle Nord. L’invisibilisation de la menace climatique est telle que le 7 août, la Nasem (National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine) a retiré un chapitre sur le climat sous la menace d’un pouvoir hurlant au complot.

Ce déni s’attaque aussi à la santé des enfants. Le 10 août encore, au mépris de décennies de recherche, un décret signé avec Robert F. Kennedy Jr. anéantissait la politique de vaccination infantile.

Le pouvoir états-unien n’hésite plus à sacrifier la santé publique et à ressusciter des thèses complotistes pour flatter un électorat radicalisé. Et tandis qu’il sabre les budgets alloués au climat et à la santé, il accélère la publication de décrets pour surfinancer l’informatique quantique et la U. S. Space Academy. La science n’est célébrée que lorsqu’elle sert la domination, et la recherche n’est financée que pour militariser de nouveaux fronts.

Cette mécanique mortifère est décryptée par le climatologue Michael E. Mann et le chercheur et médecin Peter J. Hotez dans La Science assiégée. Ils y pointent l’alliance toxique des ploutocrates, des pétro-États et des propagandistes pour protéger leurs profits et leur pouvoir envers et contre tous. Une logique qui gagne d’autres pays où la recherche et l’éducation se retrouvent sous-financées par rapport à la chose militaire et sécuritaire.

Aux États-Unis, face à cette entreprise de démolition, des scientifiques entrent en résistance, sauvegardant des données sur des serveurs suisses. En cette rentrée des classes en France, exiger la liberté académique et des crédits pour la recherche, c’est aussi mener le combat pour la justice sociale. Sans les sciences, l’humanité navigue à l’aveugle.

 

« Quand le patron de Total menace les politiques avant le vote du budget », le billet de Maurice Ulrich



Ça commence à le pomper. Patrick Pouyanné, le PDG de TotalEnergies, a mis en garde, samedi dernier sur France Inter, « la classe politique » au cas où serait reconduite la taxation exceptionnelle sur les superprofits des grands groupes, mise en place en 2025, dont il semble avoir souffert.

« On en tirera les leçons, a-t-il déclaré, et il n’y aura plus jamais de plafonnement des prix de l’énergie. » Terminé, le maintien du prix de l’essence dans les stations à 1,99 euro pour l’essence et 2,25 euros pour le diesel. Une mesure qui a certes permis au groupe de gagner trois points de parts de marché, mais qui lui a déjà coûté « 250 à 300 millions d’euros »… La distribution ne représente que 5 % de ses bénéfices, qui se sont montés pour le premier semestre de l’année en cours à plus de 11 milliards de dollars.

Une hausse d’environ 72 % sur un an, d’après les Échos, portée par l’envolée des cours du pétrole et du gaz liée à la guerre et aux tensions au Moyen-Orient. En fait, c’est Total qui nous pompe.

« L’indécence du rire patronal », l’éditorial de Rosa Moussaoui



Cet éclat de rire a la clarté limpide des moments de vérité : il charrie toute l’arrogance des cousus d’or, leur mépris de classe, leur désinvolture. En moquant l’appel de Jean-Luc Mélenchon à la hausse des salaires, les patrons réunis à l’occasion de l’université d’été du Medef à Roland-Garros ont offert le spectacle d’une élite économique avide, cupide, et parfaitement indifférente à l’effet récessif du blocage des salaires.

C’est pourtant le b.a.-ba : la perte de pouvoir d’achat des travailleurs et des travailleuses conduit inévitablement à la contraction globale de l’activité économique. En période d’inflation, la stagnation des salaires et la smicardisation étranglent la demande et plombent la croissance.

Ces patrons qui s’esclaffent affichent la suffisance des repus : les entreprises du CAC 40 ont reversé l’an dernier plus de 107 milliards d’euros à leurs actionnaires, qui accaparent 70 % des profits sous forme de dividendes ou de rachats d’actions. C’est un record historique. Et c’est aux salariés produisant les richesses que cette rente est arrachée.

En France, un salarié sur deux gagne moins de 2 190 euros net ; 10 % des salariés gagnent moins de 1 492 euros net. Avec la précarité, les temps partiels subis, les horaires morcelés, le développement, via les plateformes, du travail peu qualifié payé à la tâche, bien des salariés ne peuvent même plus vivre décemment de leur travail. Au point que 2,3 millions de personnes exerçant une activité professionnelle s’enlisent sous le seuil de pauvreté.

L’abîme entre rémunération du travail et rémunération du capital atteint des profondeurs d’autant plus intolérables que les aides publiques aux grandes entreprises et les cadeaux fiscaux aux plus riches grèvent le budget de l’État au détriment de la protection sociale et des services publics.

Ce n’est pas seulement injuste, c’est inefficace. Le bilan d’une décennie de réformes macronistes guidées par la « politique de l’offre » et la compression des salaires chères au Medef est accablant : croissance nulle, hausse historique de la dette publique, productivité en berne, explosion des inégalités sociales. Il n’y a vraiment pas de quoi rire.

 

« Charles Sapin : une rentrée à droite toute », le billet de Maurice Ulrich.



Dimanche matin, café, tartines. Sur France Inter, un nouveau chroniqueur hebdomadaire, Charles Sapin, directeur adjoint de la rédaction de l’hebdomadaire Valeurs actuelles. Le pluralisme et l’ouverture, c’est à l’extrême droite. Dans le Journal du dimanche de Vincent Bolloré, on découvre en photo Bernard Arnault avec sa femme et deux de ses fils, entourant le pape Léon XIV, qui les a reçus mardi dans sa résidence de Castel Gandolfo.

Ce n’est pas une IA. Il avait dénoncé il y a quelque temps le pouvoir des ultra-riches en s’interrogeant : « Qu’est-ce que ça veut dire ? » Bernard Arnault lui a sans doute expliqué. D’ailleurs, dit le premier ministre, Sébastien Lecornu, dans le Parisien ce week-end, c’est une « manie française » de s’en prendre aux riches.

On commence par dire qu’on va les taxer et à la fin « ce sont les classes moyennes qui paient ». Donc on ne les taxe pas. À ce point, on retient le rire de l’assistance aux journées du Medef quand le candidat de LFI Jean-Luc Mélenchon a parlé d’augmenter le Smic. Quelle blague ! Bonne rentrée.

 

vendredi 28 août 2026

« Du Népal à la France, le dérèglement climatique frappe le monde », l’éditorial de Cédric Clérin.



Les images sont impressionnantes, glaçantes. L’écroulement d’un glacier entre le Népal et la Chine a provoqué une coulée de boue qui a tout ravagé sur son passage. Les morts se comptent par centaines, les disparus dépassent le millier. Ce qui frappe, c’est la brutalité, la soudaineté du choc : des femmes et des hommes désemparés, pris de vitesse par un phénomène trop massif pour qu’on sache comment réagir.

Nous aurions tort de croire que le Népal est lointain. Ce qui arrive aujourd’hui sur les contreforts de l’Himalaya pourrait arriver demain dans les glaciers alpins. Il y a quelques jours, nous étions médusés devant une tornade à Pomas, dans l’Aude, l’une des plus fortes qu’ait connues le sud de la France. Il y a un mois, c’était Le Porge qui brûlait.

Malgré l’évidence du dérèglement climatique, cause directe et indirecte de ces drames, certains tentent encore de détourner notre regard. Ainsi Sonia Mabrouk, transfuge de CNews, lors de ses débuts sur BFMTV, a répondu à l’évocation du réchauffement climatique en parlant d’une « nature qui se fâche » et d’une « agrégation des colères contre la nature », ajoutant : « Il ne faut pas toujours renvoyer à la politique. »

Au Porge, les habitants qui ont vu leurs maisons ravagées par le feu sont pourtant en colère – pas contre la nature, mais contre des pouvoirs publics qui ont mésestimé les risques et choisi de mettre les moyens ailleurs. Leur colère ne vise pas le ciel, mais des décisions. Non, ce n’est pas la nature qui se fâche, c’est la Terre qui se rebelle contre les maltraitances d’un capitalisme qui épuise la planète et les hommes.

À l’image, tristement familière, d’ouvriers licenciés s’ajoute désormais celle d’humains jetés dans le dénuement par un climat déréglé. Il n’y a de fatalité ni dans un cas ni dans l’autre. Le genre humain reçoit, en boomerang, le prix de la cupidité de ses dirigeants. Il faut voir de la politique dans cette colère, et il en faudra beaucoup pour engager le virage radical dont nous avons besoin.

 

jeudi 27 août 2026

« CLAMER NOTRE SOLIDARITÉ AVEC LA PALESTINE, l’édito de Fabien GAY



Les dernières déclarations d’Itamar Ben Gvir sont d’une ignominie sans nom. Le ministre israélien de la Sécurité nationale, figure de l’extrême droite au sein du gouvernement de Benjamin Netanyahou, revendique publiquement la mise à mort quotidienne de dizaines de Palestiniens à Gaza. Il appelle à tuer 30 à 40 personnes chaque nuit et défend dans le même temps l’expulsion des Palestiniens et la colonisation de Gaza.

 

C’est ce même ministre qui, au printemps dernier, a porté et fait adopter une loi instaurant la peine de mort pour les Palestiniens. Une loi qui marque un nouveau recul de l’État de droit et illustre jusqu’où peut aller l’extrême droite israélienne.

Ces déclarations s’ajoutent à une longue liste d’atrocités subies par le peuple palestinien. En Cisjordanie, les violences des colons, les incursions militaires, les arrestations, les destructions et les expulsions se multiplient. Il s’agit d’une politique assumée : une politique d’annexion, de colonisation, d’apartheid et de dépossession du peuple palestinien, que veut encore amplifier le funeste plan E1. Face à cela, comment imaginer que la communauté internationale se contente de déclarations de circonstance ?

 

D’autant que la justice internationale, elle aussi, a parlé. Le 21 novembre 2024, la Cour pénale internationale a délivré un mandat d’arrêt contre Benyamin Netanyahou, estimant qu’il existait des motifs raisonnables de le tenir pour responsable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.

 

Ce mandat doit être mis en oeuvre pour mettre un terme à l’impunité !

Dans ce contexte, notre pays a une responsabilité particulière. Parce que la France est membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU et qu’elle prétend défendre le droit international et les droits humains. La reconnaissance de l’État palestinien par la France, il y a tout juste un an, était une décision importante, mais depuis ?

 

Aujourd’hui, il faut condamner les responsables de la colonisation et du génocide, faire respecter l’interdiction d’importer les produits issus des colonies, mettre fin aux relations commerciales qui contribuent à l’entreprise de colonisation et utiliser tous les leviers diplomatiques dont dispose notre pays pour faire respecter le droit international. Il est plus qu’urgent de rendre possible la mise en oeuvre effective de la solution à deux États. Nous le réaffirmons sans ambiguïté : soutenir le peuple palestinien, ce n’est pas s’en prendre au peuple israélien. C’est refuser de confondre un gouvernement d’extrême droite avec l’ensemble de son peuple, tout comme c’est refuser l’antisémitisme, qui doit être combattu partout.

 

C’est aussi pourquoi nous devons continuer à faire vivre la solidarité internationale. La prochaine Fête de l’Humanité, qui se tiendra les 11, 12 et 13 septembre prochains, fera résonner partout dans les allées la solidarité avec le peuple palestinien, notamment en présence de Mme Hala Abou-Hassira, ambassadrice de la Palestine en France. Avec elle, avec les militants de la paix, nous clamerons notre refus des logiques de guerre permanente et de domination.

 

Nous y ferons entendre une voix simple et forte : la Palestine, de Gaza à la Cisjordanie, en passant par Jérusalem- Est, ne doit pas être condamnée au silence ni réduite à néant. Nous y rappellerons que, derrière les cartes, les résolutions et les communiqués, il y a des femmes, des hommes, des enfants, des familles qui veulent simplement vivre libres, sur leur terre, en paix. Alors donnons-nous rendez-vous à la Fête de l’Humanité. Pour la Palestine, pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Et pour, enfin, une paix juste et durable au Proche-Orient.

 

« L’Argentin, qui susurre à l’oreille des dirigeants ultradroitiers », l’éditorial de Cathy Dos Santos



De la Casa Rosada à la place Murillo, les présidences d’extrême droite et néoconservatrices tremblent, en Amérique latine. Le scandale Fernando Cerimedo grippe la dynamique réactionnaire du Mexique à la Terre de Feu.

L’Argentin, qui susurre à l’oreille des dirigeants ultradroitiers, est sous le coup d’une nouvelle inculpation pour lien présumé avec le narcotrafic, après avoir été placé sous les verrous pour avoir commandité le féminicide de son ex-maîtresse. Cette sordide affaire aurait pu en rester là si la victime, qui a miraculeusement survécu aux tirs des sicaires, n’avait pas décidé de parler.

Fernando Cerimedo est un personnage clé de l’architecture communicationnelle des extrêmes droites qui, à coups de fake news et de thèses complotistes, a radicalement bouleversé le paysage politique du continent. On retrouve ce Raspoutine des réseaux sociaux dans l’ascension du libertarien Javier Milei.

C’est lui aussi qui contribue à polir l’image désastreuse de Jair Bolsonaro au Brésil pour s’adjuger le vote homonationaliste. Il intrigue encore au côté de l’homme de paille de Donald Trump au Honduras, Nasry Asfura, au moment de la présidentielle.

Il est également derrière l’armée de trolls qui tente discréditer la présidente de gauche du Mexique, Claudia Sheinbaum. Jusqu’à son arrestation, il jouissait du statut de conseiller particulier du chef d’État bolivien Rodrigo Paz, chantre du « capitalisme pour tous ». Dans ce pays ravi à la gauche, il tremperait dans des transactions douteuses de carburant et d’or.

Désinformation, fermes de bots, campagnes sales contre les dirigeants de gauche… L’influenceur est l’un des visages de la machine de guerre digitale de l’extrême droite pour jeter l’opprobre sur ses opposants et conquérir le pouvoir.

Cette affaire tentaculaire fait tache, à moins d’une semaine de la tenue du Foro Madrid, grand-messe de l’internationale fasciste « ibero-américaine » qui se réunit au Chili, symbole de leurs triomphes électoraux sur le camp progressiste. La rhétorique antisystème et anticorruption dont abusent ses leaders en croisade contre le « castrochavisme » vient de prendre un sacré coup.

 

mercredi 26 août 2026

« La chasse aux migrants de Donald Trump », l’éditorial de Diego Chauvet.



Le président américain s’est lancé dans une chasse aux migrants qui choque le monde entier depuis dix-huit mois. Dès le retour de Trump à la Maison-Blanche, sa politique contre les migrants menée avec brutalité par la police ICE a provoqué sept morts par balle, dont trois citoyens américains.

Parmi les milliers de gens placés en détention à la suite des rafles opérées par la milice, la presse américaine décompte 54 décès depuis janvier 2025. Comble de l’horreur : cette chasse à l’homme a conduit un bébé de 1 an, sans avocat, devant un tribunal de l’Arizona.

Ce n’est pas suffisant pour le président d’extrême droite, qui vient de décider d’une nouvelle mesure particulièrement tordue. Celle-ci prévoit de révoquer les visas touristiques ou d’affaires de toute personne qui déposerait une demande d’asile.

Ces demandeurs entrés légalement aux États-Unis se verraient ainsi jetés dans l’illégalité. L’Associated Press a évalué le nombre d’étrangers dont les visas d’affaires et de tourisme pourraient être révoqués à 200 000, soit la plus grande révocation de ces documents de séjour de l’histoire des États-Unis.

Outre le nombre de personnes potentiellement concernées, cette dernière décision trumpiste devrait choquer par son caractère pernicieux. En ciblant ainsi des étrangers en règle dans le pays, elle fait de l’exercice d’un droit tout à fait légal sur le sol états-unien, la demande d’asile, une sorte de preuve à charge qui invalide a posteriori l’entrée sur le territoire. Dans les faits, elle la rend donc impossible.

La possibilité même qu’une situation politique change dans un pays d’origine, qu’une menace apparaisse ou qu’un exilé ne puisse plus rentrer chez lui disparaît derrière une présomption collective de fraude. En retournant ainsi le droit américain contre les droits fondamentaux de ceux qui souhaitent se placer sous sa protection, Trump en vient donc à saper l’état de droit lui-même.

Ceux qui louent une prétendue dédiabolisation de ses amis politiques en France – le Rassemblement national pour ne pas le citer – qui ont les mêmes obsessions antimigrants, feraient bien d’y réfléchir à deux fois.

 

mardi 25 août 2026

« Faire la guerre aux syndicats : le vrai visage de l’extrême droite », l’éditorial de Stéphane Sahuc.



Il existe un moyen simple de juger de la sincérité des prétentions sociales de l’extrême droite : observer ce qu’elle fait du droit de grève, des syndicats et des salaires dès qu’elle obtient du pouvoir. Comme le montre la note de la Fondation Jean-Jaurès, derrière les discours sur le pouvoir d’achat et la défense du « peuple », le constat est partout le même.

Les premières cibles ne sont jamais la rente, la spéculation ou les profits excessifs. Ce sont les travailleurs à travers leurs organisations. De la tronçonneuse sociale et de la criminalisation des piquets de grève de Javier Milei en Argentine aux attaques de Giorgia Meloni en Italie, la feuille de route est internationale. Derrière la comédie du « parti des opprimés », l’internationale réactionnaire est au service d’un même système : un capitalisme débridé et destructeur.

Ce que préparent Marine Le Pen et Jordan Bardella n’a rien d’une exception française. C’est le décalque des méthodes éprouvées par leurs alliés. D’abord, asphyxier l’action collective. Partout où elle touche au pouvoir, l’extrême droite restreint le droit de grève, assèche le financement des organisations de salariés et laisse faire les violences.

En France, le Rassemblement national (RN) déroule la même logique : suppression des subventions aux confédérations, restriction du droit de grève, expulsions. Ensuite, c’est la dérégulation au profit du patronat. La stratégie de choc déployée en Argentine fait école : faire sauter les conventions collectives, privilégier le gré à gré dans l’entreprise et saboter le Code du travail sous couvert de « liberté d’entreprendre ».

Enfin, détourner la solidarité et miner l’action collective par la division. Le stratagème consiste à désigner le travailleur immigré ou le gréviste comme responsable de la crise, pendant que les profiteurs du système engrangent les dividendes.

En votant à l’Assemblée contre la hausse du Smic, contre l’indexation des salaires sur l’inflation et pour la baisse des cotisations patronales, les députés lepénistes ont confirmé leur alignement patronal. L’extrême droite au pouvoir, c’est la garantie d’un choc autoritaire et antisocial.

 

« Un chemin pour la colère », l’éditorial de Cédric Clérin.



Les universités d’été des partis de gauche marquent traditionnellement la rentrée politique. Cette année, elles s’ouvrent dans un contexte inédit et préoccupant. À un an de l’élection présidentielle, l’extrême droite apparaît comme la favorite du scrutin. Une situation sans précédent qui fait planer le risque de conséquences très lourdes pour l’avenir de la République comme pour celui de nos concitoyens.

Tout semble réuni pour qu’une forte aspiration au changement s’exprime lors de cette élection. Une envie de renverser la table. Une colère populaire qui ne cesse de croître.

Un Français sur trois estime ainsi ne pas avoir accès à l’ensemble des services publics auxquels il devrait pouvoir prétendre1 ; la même proportion renonce à des soins faute de moyens ou de soignants, et les difficultés en termes de pouvoir d’achat restent la première préoccupation des Français. Ces dernières années, la colère et la contestation progressent fortement : la part des Français se déclarant en colère est passée de 31 % à 43 % entre 2021 et 2025. Et elle ne trouve pas de débouché puisque, dans le même temps, ceux qui estiment que le système démocratique fonctionne mal en France et que leurs idées ne sont pas correctement représentées sont passés de 67 % en 2022 à 81 % aujourd’hui. Merci Macron. Quant à la conviction que les responsables politiques agissent principalement pour leurs intérêts personnels, elle progresse de 71 % en 2022 à 87 % en 2025. Des ferments pour une révolution démocratique ? Ce n’est pas si simple : alors que 76 % des Français considéraient en 2014 que le régime démocratique était irremplaçable, ils ne sont plus que 66 % en 2025…

Les Français n’en peuvent plus de la dégradation de leur situation sociale et ils doutent de plus en plus de la capacité de nos institutions à répondre à leurs attentes. Tous les ingrédients semblent réunis pour faire émerger une alternative politique radicale. Pourtant, comme cela s’est déjà produit dans l’histoire, c’est aujourd’hui l’extrême droite qui paraît la mieux placée pour capitaliser sur ce mécontentement et détourner la colère.

Ce qui caractérise ces derniers mois, ce n’est effectivement ni une dynamique irrésistible de la gauche, ni l’émergence de nouvelles conquêtes sociales ou d’un grand projet de transformation capable d’enthousiasmer le pays. Ce qui marque surtout cette période, c’est le succès de la tentative de normalisation de l’extrême droite et la mansuétude des médias qui l’accompagne. Une façade qui permet le rapprochement croissant d’une partie de la bourgeoisie sociale et politique ainsi que du patronat avec l’extrême droite, dans le souci de préserver leurs prébendes, quelle que soit l’issue du scrutin de 2027. Comme toujours, le capital a choisi son camp. Paul Vaillant-Couturier en 1935 le dénonçait déjà : « Les déclarations pacifiques d’Hitler ne font plus illusion qu’à ceux qui veulent s’illusionner ou qui ont d’inavouables intérêts à propager l’illusion. »

Le match est donc mal engagé pour la gauche. Mais, pour la présidentielle, rien ne se passe jamais comme prévu. Souvent le peuple fait dérailler les scénarios trop prévisibles. L’histoire récente nous l’a rappelé. En 2024, c’est une mobilisation large, profonde et unitaire de la gauche et du mouvement social qui avait permis d’empêcher l’extrême droite, arrivée en tête du premier tour des élections législatives anticipées, d’accéder au pouvoir. Au vu des candidatures déclarées, cela prendra un autre chemin pour 2027. Sur le pouvoir d’achat, les services publics, le travail ou le climat, les propositions de la gauche correspondent souvent aux colères et aspirations exprimées par les Français. Mais le chemin politique est pour l’heure obstrué.

Cet été, Fabien Roussel alertait dans « l’Humanité » sur la propriété privée des forêts, l’une des sources de la catastrophe climatique. « L’intérêt du peuple, c’est le bien public », disait déjà Robespierre. C’est toujours la feuille de route des révolutionnaires : mettre en échec ceux qui détournent la colère populaire et préparer l’avenir.

  1.  « Fractures françaises », Ipsos/Cevipof, octobre 2025. ↩︎

 

lundi 24 août 2026

« À la présidentielle de 2027, la gauche n’a pas le droit de perdre », l’éditorial de Maud Vergnol.



Huit mois. Le temps qui nous sépare de l’échéance de la présidentielle et des législatives est vertigineusement court quand on en saisit à la fois l’enjeu historique et le chemin à parcourir pour enfin imposer par les urnes le changement radical dont la France et le monde ont tant besoin.

Loin d’un rituel politique ordinaire, la rentrée politique des forces de gauche ce week-end a démontré combien chacune est consciente de l’urgence, après l’été meurtrier d’une planète déréglée par le capitalisme et dix ans de macronisme au service des plus riches, dans un monde ravagé par les guerres, rongé par les haines et les discriminations.

Les programmes se précisent, les alliances et les candidatures se dessinent. La question qui doit obséder les forces de gauche n’est pas tant de savoir qui occupera les meilleures places du podium le soir du premier tour, mais celle, beaucoup plus exigeante, des moyens pour rendre à nouveau possible sa victoire au second tour, avec une majorité à l’Assemblée.

Personne n’y arrivera seul. Et pas sans un programme de rupture nette avec le néolibéralisme. Les crises que nous traversons, l’emballement de l’histoire et du réchauffement climatique, qui s’est encore dramatiquement manifesté cet été, démontrent qu’il n’y aura pas d’ajustements à la marge possible. Et que le temps est compté.

Voilà pourquoi la gauche de rupture ne peut pas se contenter d’être un front de résistance mais bien redevenir un projet de pouvoir. Elle a démontré ce week-end la maturité et la crédibilité de son projet. Bien sûr, communistes, insoumis, écologistes ou socialistes développent des conceptions différentes sur bien des sujets. Il serait vain de prétendre que ces désaccords n’existent pas. Est-ce que cela en fait forcément des gauches irréconciliables ? Non. Ceux qui l’ont théorisé, Manuel Valls en tête, ont mené le pays dans le mur et jeté la colère populaire dans les bras du RN.

La diversité des propositions à gauche doit servir à imposer des thèmes de campagne utiles, loin des obsessions de l’extrême droite qui pourrissent le débat public. L’électorat ne se mobilisera pas par devoir, mais bien s’il est convaincu de l’utilité de son vote. L’histoire ne repasse pas les plats. Mais elle a déjà écrit ses meilleures pages en moins de huit mois…

 

jeudi 20 août 2026

« Les représailles de Trump contre la CPI n’ont qu’un but : protéger Netanyahou », l’éditorial de Rosa Moussaoui.



Les États-Unis n’ont jamais ratifié le Statut de Rome, le traité qui a créé la Cour pénale internationale (CPI) en 2002. Avec un si lourd passif de guerres illégales et de violations des droits humains, Washington redoutait sans doute de voir ses militaires, ses agents et ses responsables politiques traduits devant la justice internationale. Au cours de son premier mandat, Donald Trump avait tiré une première salve contre cette juridiction : la CPI avait alors renoncé, sous la menace, à enquêter sur des actes de torture commis par des militaires états-uniens en Afghanistan. L’offensive en cours est d’une tout autre ampleur.

La Maison-Blanche a donné en 2025 le signal de cette nouvelle campagne de représailles, avec un décret présidentiel autorisant des sanctions contre les magistrats impliqués dans des enquêtes visant des ressortissants américains ou ceux d’États alliés comme Israël. Des opérations d’intimidation, de surveillance et de renseignement sont venues compléter ce dispositif de coercition digne des hors-la-loi du Far West. Une ligne rouge a encore été franchie, le 18 août, avec les sanctions prises contre la présidente de la CPI, la Japonaise Tomoko Akane, et contre le Sénégalais Abdoulaye Seye, substitut du procureur.

Ces attaques n’ont qu’un but : entraver, étouffer et enterrer l’enquête ouverte pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité à Gaza, qui a donné lieu à la délivrance en 2024 d’un mandat d’arrêt contre le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou. Reconnaissant, celui-ci salue « les efforts résolus de l’administration Trump contre les abus illégitimes de la CPI », tandis que le secrétaire d’État Marco Rubio vilipende une institution « politisée » et « malveillante », dont les enquêtes seraient attentatoires à la « souveraineté » des États-Unis et de leurs satellites.

Le propos résonne comme une mauvaise plaisanterie, venant d’un État qui a fait des changements de régime, des guerres « préventives », des menaces d’annexion, des sanctions extraterritoriales et des prisons secrètes les instruments ordinaires de sa politique étrangère, jusqu’au rapt d’un chef d’État. Les crimes commis par les États-Unis depuis 1945 mériteraient à eux seuls un tribunal mondial. Las, cet État s’arroge le droit de juger le monde entier tout en refusant obstinément d’être jugé. L’ardeur que manifestent aujourd’hui Donald Trump et Benyamin Netanyahou dans leur croisade contre le droit international est celle de malfaiteurs en quête d’impunité.

« Budget 2027 : les macronistes font encore le choix d’épargner les ultra-riches », l’éditorial de Stéphane Sahuc.



L’épouvantail de la dette publique est ressorti du placard. À écouter l’exécutif qui prépare le prochain budget, couper dans la dépense relèverait d’une quasi-loi de la nature face à laquelle toute résistance serait vaine. Dette ne rimerait qu’avec austérité. Une manière commode d’évacuer d’emblée tout débat démocratique en présentant au passage ceux qui préconisent autre chose comme des irresponsables.

Non, sabrer dans les dépenses sociales ne relève pas d’un ajustement technique, encore moins d’une gestion responsable : c’est une orientation politique assumée. Qu’il s’agisse des services publics déjà fragilisés, des collectivités locales, des solidarités ou des investissements stratégiques, la direction choisie est claire. Derrière l’affiche du « redressement des finances », le choix reste d’épargner les plus hauts patrimoines et les revenus du capital et de mettre les autres à contribution.

Lorsque les économies visent d’abord les budgets sociaux et les biens communs, ce sont les ménages populaires et une grande partie des classes moyennes qui en supportent les conséquences. À quelques encablures de l’élection présidentielle, on sait déjà que le Rassemblement national va se draper dans une défense de façade du pouvoir d’achat. L’examen de son travail à l’Assemblée dément pourtant cette posture. À chaque arbitrage, les députés d’extrême droite ont refusé de mettre à contribution les grandes fortunes, rejeté la taxation des superprofits et botté en touche sur la revalorisation des salaires.

Si le RN parle fort, il évite soigneusement de remettre en cause les mécanismes les plus favorables aux plus riches. Sa seule stratégie – et il est bien aidé en cela par la droite et la Macronie – consiste à déplacer le débat vers l’immigration ou la sécurité. Le résultat est toujours le même : on parle davantage des plus précaires que de ceux qui concentrent l’essentiel des richesses… Pour le plus grand bonheur de ces derniers. Le RN, c’est la garantie pour les plus riches de conserver et d’accroître leurs privilèges. Comme l’a démontré l’historien Johann Chapoutot, les nazis n’ont pas pris le pouvoir, ils l’ont reçu des élites économiques.

mercredi 19 août 2026

" L’été où la terre a dit non ", l’éditorial de Patrick Le Hyaric




Cet été brûlant restera comme celui où la nature a posé un ultimatum. La terre se fissure. Elle a cessé de nourrir : l’herbe jaunit, les betteraves se flétrissent, les abricotiers ne donnent plus. Les nappes phréatiques sont à sec, les rivières réduites à un filet d’eau. Les récoltes de blé s’effondrent, les tournesols sont passés du jaune au noir. Les abeilles ont disparu. Les oiseaux se cachent.

Les forêts s’embrasent. Des feux si vastes qu’ils érigent des murs de flammes, créant leur propre souffle, leur propre folie. Les animaux, déjà, mangent les réserves destinées à l’hiver. Pourront-ils étancher leur soif demain ?

Accompagnant le silence des bois et celui des terres sèches et craquelées, le désespoir s’étend, lancinant. Tel un cri de la terre et des êtres humains ensemble maltraités par un système qui se moque bien que l’herbe soit verte… pourvu que montent les profits.

Pendant ce temps, le paysan —  visage fermé et épaules lourdes — signe le remboursement de son crédit à la banque. Ses recettes s’assèchent comme la terre. Pour survivre, il lui faudra « décapitaliser » : vendre des parcelles transmises depuis des générations, ou des bêtes sélectionnées avec soin. Lui, il se saigne.

Pendant ce temps, Bayer-Monsanto, Yara International ASA, Nutrien Ltd (premiers fournisseurs mondiaux d’engrais), John Deere, Fendt, New Holland (géants du machinisme agricole), Terrena, Eureden, Via Lactea, Soléval, Tereos, Cargill, Louis Dreyfus, Bunge (spécialistes du négoce, de l’importation et de la fourniture d’aliments pour le bétail)… eux, se gavent de profits.

Ces grands groupes capitalistes considèrent la terre comme un tapis vert à exploiter sans fin. Or, elle est un être vivant. Patiente et généreuse. À condition qu’on la respecte. Les multinationales de l’eau, elles, n’ont que faire de sa rareté.

Pour le capitalisme, l’agriculture, l’eau et la nature ne sont que des domaines nouveau à surexploiter au côté du travail. Le capitalisme surmène et épuise le vivant — humain et non humain.

Pourtant, depuis des années, scientifiques, paysans et paysannes avertissent : le modèle agro-industriel, fondé sur les énergies carbonées, les pesticides, les engrais de synthèse et le labour profond, tue la vie des sols. Il les appauvrit, les compacte, les rend stériles. Comme un corps vidé de son sang, la terre perd peu à peu sa capacité à nourrir.

Mais pressées par les impératifs de la rentabilité financière, les forces du capital qui contrôlent l’agriculture — en amont comme en aval — ont poussé le monde dans un système toujours plus concentré, toujours plus dépendant de la chimie… et des banques. Un système qui a cru pouvoir défier les lois de la biologie et de la physique.

Aujourd’hui, le sol se rebelle. Il ne donne plus. Et avec lui, ce sont des générations de savoir-faire, de traditions, de liens entre les humains et la nature qui se perdent.

D’abord, on nous a expliqué que les pesticides étaient indispensables pour lutter contre les ravageurs. Puis, que les engrais chimiques étaient nécessaires pour augmenter les rendements. Ensuite, que les semences hybrides, brevetées, étaient les seules capables de résister aux aléas climatiques. Et, après cela, les ténors de l’Europe ultralibérale nous ont expliqué que le nec plus ultra de la vie en société était la « concurrence libre et non faussée » et les « marchés ouvert des  traités de libre-échange.  À chaque étape, une nouvelle dépendance. À chaque étape de la mondialisation capitaliste et de la financiarisation, toujours plus de pouvoir sur les vies, sur le travail et sur la nature était transféré entre les mains des multinationales de l’agrochimie, de l’agrobusiness et de l’agro-industrie.

Bilan ? Les petites et moyennes exploitations disparaissent. Un agriculteur français sur deux est endetté. Un sur trois vit sous le seuil de pauvreté. Et 16 % de nos concitoyens sont en précarité alimentaire.

Pire : ils veulent accélérer cette course au désastre, avec la récente loi dite d’urgence agricole, les traités de libre-échange, la déconstruction du Pacte vert européen et l’austérité budgétaire que la Commission européenne veut imposer, tout en aidant toujours moins les fermes à taille humaine.

Face à ce désastre, il faut chercher et entretenir la lueur d’espoir. Elle existe. Elle persiste. Celle de ces paysans qui, contre vents et marées, ont choisi une autre voie. Celle qui, inspirée par l’expérience de nos anciens, voit la terre non pas comme un champ de bataille extractiviste à conquérir, mais comme une alliée à choyer. Une manière de comprendre que la nature, si on ne l’en empêche pas, sait se défendre elle-même. Il faut aussi compter avec les chercheurs, les scientifiques qui, Salon de l’agriculture après Salon de l’agriculture, nous initient à de nouveaux possibles : une agriculture plus économe en intrants et en eau, des variétés nouvelles, anciennes aussi, diversifiées.

Bien sûr, il faut d’urgence obtenir des dispositions publiques  pour éviter l’hécatombe annoncée : gel des dettes des agriculteurs pour au moins vingt-quatre mois, avec leur renégociation ; création d’un fonds d’urgence immédiat d’au moins  5 milliards d’euros, financé par une contribution exceptionnelle prélevée sur les profits des géants de l’agroalimentaire, de la grande distribution, des banques et de l’industrie pétrolière.

Il s’agit de garantir des prix de base à la production rémunérateurs pour des volumes de production raisonnés ; d’interdire la revente à perte ; d’instaurer un coefficient multiplicateur maximal entre le prix payé au producteur et le prix de vente. Il s’agit de taxer les produits importés qui ne respectent pas nos normes sociales et environnementales, et d’engager un programme ambitieux de relocalisation des productions, afin que la terre nourrisse les humains, et non les cuves à biocarburants.

 Mais ces mesures, aussi nécessaires soient-elles, ne suffiront pas. C’est le système qu’il faut changer.

C’est un processus d’« adaptation-transformation » agroécologique, indissociable du droit à une alimentation de qualité pour toutes et tous qu’il faudrait enclencher. Une telle voie se cherche déjà.

Ainsi, plus de 2 000 fermes du réseau DEPHY (Démonstration, Expérimentation et Production de Références sur les systèmes économes en phytosanitaires) ont réduit de moitié leur usage de pesticides. Preuve qu’on peut produire autrement. Sans chimie, ou presque. En s’appuyant sur la rotation des cultures, la diversité des espèces, la présence de haies et de bandes enherbées. Ici, l’être humain agit de concert avec la nature.

Le Réseau Semences Paysannes, lui, a choisi de ressemer ses propres graines, année après année. Preuve qu’on peut échapper à l’emprise des multinationales et à la brevetabilité du vivant. Qu’on peut cultiver des variétés adaptées à son terroir, résistantes, savoureuses. Preuve qu’on peut retrouver sa liberté.

 Les AMAP, les circuits courts et les petites coopératives citoyennes démontrent, quant à elles, qu’une autre relation entre producteurs et consommateurs est possible. Des dizaines d’associations et de municipalités expérimentent déjà des projets de sécurité sociale de l’alimentation.

L’agroécologie, c’est aussi une question de temps, de respect des saisons, des reliefs, des qualités de la terre nourricière. Le temps long — celui des cycles naturels, des saisons, des générations. Pas ce temps court et rapide qu’imposent les  rapaces des marchés financiers, des actionnaires, des dividendes, au mépris des cycles naturels et de la vie. Avec l’agroécologie, il s’agit d’une agriculture qui ne cherche pas à dompter la nature, mais à s’inscrire dans ses cycles, ses rythmes, ses saisons.

Elle appelle à reconsidérer les sols comme les premiers réservoirs d’eau. Les aider à améliorer leur capacité de rétention est possible en fortifiant l’humus par des fumures organiques issues des élevages et des couverts végétaux ; en conservant les zones humides ; en réinstallant des haies ; en préservant les prairies permanentes.

Une telle transformation implique de cesser les spécialisations régionales pour promouvoir une production agricole mixte, mêlant élevage et cultures végétales, élevage et sylviculture, en redonnant aux arbres et à l’agroforesterie toute leur place dans les systèmes agronomiques.

En ce sens, la Politique agricole commune (PAC) doit être réorientée, refondée en y associant les paysannes et paysans-travailleurs.

Elle devrait devenir une Politique agroécologique et alimentaire commune. Elle reconnaîtrait enfin la valeur réelle du travail paysan ; inciterait toutes les innovations environnementales ; garantirait la qualité alimentaire, soutiendrait d’abord celles et ceux qui préservent les sols, la biodiversité, et aiderait la rémunération du travail et non plus l’agrandissement-concentration inconsidéré des fermes. Elle accorderait une nouvelle place à la recherche agronomique publique.

Cet été 2027 pousse un cri de fureur en faveur de cette exigence d’intérêt général : il faut commencer, sans attendre, à faire bifurquer nos systèmes de production agricole et alimentaire.

Enfin, il faut démocratiser l’accès à la terre. On ne peut accepter que les terres agricoles deviennent un simple objet de placement financier. Tels de nouveaux féodaux, des fonds d’investissement rachètent des milliers d’hectares pour spéculer sur les prix et relouer ceux-ci aux paysans, redevenus des serfs, non plus des féodaux mais des maîtres du capitalisme financier.

La Société d’aménagement foncier et d’établissement rural (SAFER) démocratisée pourrait devenir l’outil permettant de prendre en charge les terres, en les louant prioritairement aux paysans, aux collectifs citoyens, aux communes. Elle pourrait le faire en appelant la création monétaire auprès de la Banque centrale européenne, la Banque publique d’investissement et la Caisse des dépôts. Du reste, le vivant, un climat supportable, l’accès à l’eau ont-ils un prix après cet été ? Il est temps de repenser en termes de valeur d’usage et non marchande.

On peut imaginer des franchises de loyer de longue durée sur ces terres, à condition qu’elles soient cultivées en respectant les cycles de la nature, pour fournir une alimentation de qualité produitelocalement, en lien avec les collectivités et les associations de « citoyens-mangeurs », ou dans le cadre de projets locaux d’expérimentation de la Sécurité sociale de l’alimentation.

Rendre la terre à ceux qui la travaillent et gagner le droit à l’alimentation sont des combats décisifs de notre temps.

Bien sûr, l’« adaptation-transformation », cette impérative « évolution révolutionnaire » ne se fera ni en un jour, ni dans les bureaux climatisés des ministères et de la Commission européenne. Elle demandera du temps, beaucoup de réflexions, de discussions, pour que les paysans — et celles et ceux qui souhaitent le devenir — deviennent maîtres de leur travail et de leur production, au service de toutes et tous.

Ce sera possible en forgeant une nouvelle alliance avec les autres catégories de travailleurs, avec les consommateurs, avec les chercheurs et les élus. Cela impliquera de sortir des orientations austéritaires des gouvernements successifs et d’opérer une refondation radicale de la PAC.

Ce changement est indispensable. La sécurité alimentaire et la souveraineté alimentaire sont désormais sérieusement menacées. Le risque existe que, dans quelques semaines, les prix alimentaires augmentent d’un tiers, alors que salaires et pensions de retraite sont compressés.

La tâche est immense. Les obstacles sont nombreux. Mais l’espoir, lui, est tenace. Il se niche dans les yeux des jeunes qui choisissent de devenir paysans, tout en militant pour une bifurcation sociale, démocratique et écologique de la production et de l’alimentation.

Nous pensons à tous les enfants et à la jeunesse en proposant que le sol puisse encore chanter avec nous.

Patrick Le Hyaric

17 août 2026

 

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