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mardi 9 juin 2026

« Lyhanna : s’unir et se souvenir pour l’avenir », la chronique de Patrick Le Hyaric.



Face à l’horreur, les mots sont toujours dérisoires. Lyhanna, ton visage est entré dans tous les foyers de France. Pourtant, tu n’es plus là. Un monstre t’a arrachée à la vie. Le cœur serré, les larmes aux yeux, on pense à tes 11 ans, à tes parents, à ta famille, à tes copains et copines. Se mêle à nos émotions une infinie tristesse, doublée d’incompréhension et de colère que les mots ne peuvent apaiser.

Onze ans, c’est l’âge où l’on joue, où l’on danse, où l’on apprend, où l’on découvre la vie, où l’on rêve, où l’on cultive l’insouciance. L’âge où l’on grandit entouré de soins, d’attentions, d’amour.

Onze ans devrait être l’âge de mille et mille moments simples qui font la beauté de l’enfance. Voici qu’un chasseur de petites filles, déguisé en serviteur, a détruit tout cela.

Un prédateur a ôté la vie à Lyhanna et a jeté une part de notre avenir au fond d’un vieux silo à grains.

Cette émotion ne cesse de grossir à mesure que s’égrènent les prénoms de dizaines de jeunes garçons et de fillettes assassinés par des bouchers d’enfants : Maëlys, Estelle, Fiona, Marina, Typhanie, Enzo, Aliya, Dylan, Jason, Elias, Grégory et tant d’autres. Autant de meurtres qui restent comme des traumatismes, des injustices, des plaies à vif dans la chair des familles et au-delà de la nation tout entière. Ces vies détruites, ces enfances volées ne peuvent pas être des « faits divers ». Il s’agit d’une question de société qui appelle un sursaut majeur face aux violences commises sur les enfants.

La froideur des chiffres provoque un indescriptible haut-le-cœur : un enfant est victime d’inceste, d’agressions sexuelles, de viols toutes les trois minutes. Chaque année, au moins 70 enfants meurent sous les coups d’un proche, souvent dans la famille. Soit un tous les cinq jours. Dans le même temps, plus de 100 femmes meurent sous les coups de leurs conjoints.

Il faut en finir avec cette ubuesque et cruelle litanie où, après chaque nouveau drame, on entend les mêmes discours indignés, les mêmes annonces prononcées la main sur le cœur, qui ne durent que le temps d’une rosée du matin. Il est temps de sortir des effets d’annonce et de réaliser un état des lieux précis de ce qui manque pour empêcher de tels crimes, pour une prise en charge de toutes les plaintes concernant des violences contre tous les enfants et toutes les femmes.

En même temps, chacune et chacun d’entre nous doit sérieusement s’interroger sur une société de domination des adultes sur les enfants et sur le masculinisme, même si l’on s’en défend.

Chacune et chacun d’entre nous est contraint de s’interroger sur la manière dont il ou elle considère, prend soin des enfants, écoute leurs mots, leurs plaintes et leurs angoisses.

Au-delà, il convient de reconnaître que, dans les priorités politiques rabâchées depuis des années, ne figure pas la protection des enfants. Le budget militaire est en passe de grossir de 36 milliards d’euros la semaine même où le budget du ministère de la Justice est amputé de 414 millions d’euros.

La priorité n’est donc pas l’être humain. L’enfance n’apparaît jamais dans les tableaux comptables du capitalisme. Le mot passe-partout, le mot imposant le silence face à toute discussion, est devenu « la dette ». Il sert à asséner tous les coups de poignard contre tous les services publics, de l’enfance, de l’école, de la justice, des enquêtes de police, de la santé et de la psychiatrie.

Parce que la mort de Lyhanna n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel serein, il est urgent de provoquer une révolution de la protection des enfants. Leurs paroles doivent être recueillies, écoutées, entendues. Il faut surtout leur donner de la valeur pour mettre en sécurité, accompagner, prendre soin.

C’est un devoir absolu de la société. C’est un devoir des gouvernements.

Cela suppose certainement de meilleures coordinations entre l’école, la médecine, la justice, les forces de police, les collectivités territoriales. Cela suppose certainement de moderniser les outils de travail à l’heure de la circulation numérique.

Au-delà, la grande préoccupation doit être le nombre, la formation, la rémunération de celles et de ceux qui font vivre les services aux autres, ces « producteurs d’humanité » si mal traités. Ces métiers dits de « première ligne », oubliés depuis la fin de l’épidémie de Covid. Ces salariés, ces travailleurs de la santé, de la justice, de l’école, de la sécurité, contre lesquels se lèvent tous les réactionnaires au nom d’un État paraît-il « obèse » et que les progressistes ne défendent pas suffisamment.

Des excuses d’un ministre de la Justice, précédemment ministre de l’Intérieur, ne sont qu’un leurre pour atténuer l’onde de choc nationale. Un petit souffle servant à pousser l’actualité à suivre son cours en dépolitisant la signification d’un drame. Voilà la caricature des ministères de la parole et de la facilité.

La chasse au bouc émissaire est ouverte. La course à la surenchère populiste aussi. Un ancien ministre de l’Intérieur, candidat à l’élection présidentielle comme Retailleau, propose d’imiter Trump en jetant les magistrats en pâture à la vindicte populaire, pour, sans doute, les placer sous sa coupe en dehors du droit et des lois républicaines. Un autre qui a été Premier ministre, M. Philippe, singeant l’extrême droite, propose d’interdire les syndicats pour les métiers de la justice.

À ce niveau, aussi ridicule qu’inquiétant, du débat politique, on cherche en vain par quelle magie de telles propositions populo-réactionnaires redonneraient vie à Lyhanna !

Ces professionnels sans profession de la mauvaise politique montent toujours plus haut à l’échelle de la morgue en désignant des responsables parmi ceux qui travaillent, alors que ce sont eux qui assèchent les moyens pour la justice, l’école, la prévention, ce qui permet des drames comme celui-ci. Jamais ne les effleure la question fondamentale du nombre nécessaire de magistrats, de juges d’instruction, d’enquêteurs de la gendarmerie ou de la police. Jamais ils ne se penchent sur l’indigence des moyens consacrés aux enquêtes sur les violences sexuelles faites aux enfants, pourtant documentées depuis bien longtemps. Jamais ils ne se soucient des incommensurables stocks de procédures qui prennent la poussière dans les gendarmeries et les commissariats, du manque de formation des agents chargés de recueillir les plaintes, du déficit de brigades spécialisées, du manque d’experts judiciaires, de psychologues et de médecins scolaires. Ils n’en sont pas ignorants pourtant ! Ils en sont comptables.

Mais aborder ce sujet revient à remettre en cause leurs politiques de réduction de crédits pour le bien-être humain, mises en œuvre depuis des quinquennats, au profit des milliards accordés sans condition aux grandes entreprises et versés depuis tant d’années aux marchés financiers. Cela représente annuellement sept fois le budget du ministère de la Justice, versé à des parasites au nom du service de la dette fabriquée à cet effet.

Et les vitupérations du chef de l’État déclarant : « Je ne veux entendre aucun argument de moyens dans cette affaire » sont proprement indignes et scandaleuses. S’il y a, paraît-il, 70 000 dossiers en attente de jugement, c’est bien parce qu’il y a un criant problème de moyens !

À tous ceux qui font profession de comparer notre pays aux moyennes européennes, signalons que pour 100 000 Français, on compte 3,2 procureurs. Il y en a 12,2 dans les autres pays européens. Une telle pénurie conduit à une surcharge permanente, un fonctionnement à flux tendu qui met en cause la capacité de l’institution à garantir une justice sereine, approfondie, efficace. Plusieurs rapports préconisent depuis longtemps le doublement du nombre de magistrats.

Les personnages aux idées et à la vue courtes qui nous gouvernent n’ont donc pas lu les conclusions de la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants. Elles chiffrent à 10 milliards le coût de ces violences. Elles ne peuvent mesurer l’ampleur du saccage des vies ainsi blessées et assombries.

Ces chiffres disent tout des prétendues « priorité ». Il est consacré 5 € par habitant pour la justice mais 751 € par citoyen aux dépenses militaires.

Le crime contre Lyhanna n’est pas « notre échec collectif », comme le sifflent de bonnes âmes, mais le brutal révélateur des fragilités du système judiciaire français malmené depuis tant d’années.

 Il est consacré 5 € par habitant pour la justice mais 751 € par citoyen aux dépenses militaires.

Voilà où mènent les piètres conciliabules pour les politiques d’austérité, de sacrifices des services publics, poussés par les rois de la finance et les traités européens. Voilà dévoilée la nature du cinéma gouvernemental autour des « compromis » à l’occasion du vote du budget. Les tableaux comptables sont l’exact opposé de la protection de la vie humaine et des enfants. Pour camoufler leur politique, les gouvernants, au service des forces de l’argent, organisent la chasse au bouc émissaire : le médecin serait responsable des déserts médicaux et de la crise de l’hôpital ; le cheminot empêcherait les trains d’arriver à l’heure ; le facteur ne distribuerait pas convenablement le courrier ; le juge serait responsable de l’insécurité ; les pauvres profiteraient du système.

Ne laissons pas muer l’émotion et les colères justifiées en règlements de comptes. Portons le fer à la racine du mal.

La réduction des crédits publics pour le bien commun engendre la plus grande des insécurités humaines et sacrifie l’avenir. Il est temps d’humaniser la justice en lui donnant des moyens, en développant les formations, en comblant les inégalités territoriales et en rouvrant des tribunaux et des gendarmeries fermées, en prenant en compte la parole des enfants, en examinant l’idée d’un parquet spécialisé dans les viols et crimes contre les enfants et les femmes.

Il est temps de renverser le cours des choses. Il est temps de s’unir pour proposer un autre système qui ferait primer les êtres humains sur les ravages de l’argent-roi.

Le nom de Lyhanna et celui de toutes les autres victimes devront sans cesse nous rappeler les urgences. Cette souriante colombe nous presse de nous souvenir pour construire un autre avenir.

 

mardi 2 juin 2026

« Lucidité pour empêcher la catastrophe », la chronique de Patrick Le Hyaric.



Un large et diversifié mouvement commence à prendre de l’élan contre les idées racistes, xénophobes, masculinistes et identitaires de l’extrême droite. Il conteste la prise de contrôle de Bolloré, De Villiers et Stérin sur la création, l’histoire, l’écriture, la culture. Il s’oppose à leur stratégie trumpiste de désintégration du droit social, environnemental et humain.

D’une même impulsion, il exhorte à l’union citoyenne, populaire et progressiste, seul rempart assez haut pour empêcher la venue de cette dangereuse extrême droite au pouvoir dans un an.

Ce mouvement constitué de syndicats, d’associations dont la valeureuse Ligue des droits de l’homme, de plusieurs journaux et médias, d’écrivains, de militants du droit et de la justice, est l’honneur de la république démocratique et sociale. Le succès retentissant du numéro spécial commun à l’Humanité, Les Inrocks , StreetPress, Basta, appelant à « faire front » dit le nombre grandissant de celles et de ceux qui recherchent informations , idées , arguments pour résister et battre l’extrême droite.

Des médias comme Mediapart, Libération, Reporterre, Le 1, Regards et bien d’autres encore, de nombreux documentaires et de magazines télévisés agissent en donnant des armes intellectuelles pour éclairer les faits, combattre les mensonges, débusquer la nature des candidat RN/FN, nommer les biais et désigner les confusionnismes. Des dizaines de livres documentent désormais la nature des extrêmes droites contemporaines et des poussées fascisantes, rappellent l’histoire des fascismes ou les connivences entre l’extrême droite et les puissances d’argent, ou encore son antisémitisme congénital.

Ainsi s’organise une résistance, un refus salutaire de la collaboration. De ce point de vue, l’action des autrices et auteurs refusant les oukases de Bolloré dans l’édition, celles des actrices et acteurs refusant la mise au pas du cinéma et les listes noires menaçant celles et ceux qui osent contester la mainmise du même Bolloré sur la production et la diffusion cinématographiques, rejoint des centaines d’actions citoyennes contre la culture de la haine et du rejet de l’autre, celles des 42 associations réunies pour initier et valoriser le projet « 1001 territoires pour la fraternité », celles des syndicats alertant les salariés sur les menaces que ferait peser sur eux l’extrême droite au pouvoir.

À un an des élections présidentielles, alors que les enquêtes d’opinion confirment largement les résultats des élections européennes, les enjeux sont de taille.

Les dominants mettent leur fortune au service de la nauséabonde idéologie des extrêmes droites, soutiens désormais intégrés à une internationale fascisante à partir d’un écheveau de laboratoires d’idées, de personnalités, de réseaux et de médias directement reliés au trumpisme.

À la différence des années 2002 ou 2017, le travail de conquête des esprits et de l’opinion est considéré par des fractions de la bourgeoisie ralliée au RN/FN comme un préalable à la prise du pouvoir. Elle s’appuie sur les souffrances populaires, la désindustrialisation et les désertifications rurales dont cette même bourgeoisie est seule responsable. Pour cela, les repères sociaux et démocratiques sont renversés. Les regards sur les écrasantes responsabilités du système capitaliste dans les malheurs humains sont en permanence détournés vers « l’autre ». L’autre, humain près de chez soi ou d’ailleurs, blessé par les aléas de la vie, par la précarité ou le chômage, ou quand il est contraint de fuir guerres, misères, persécutions et modifications climatiques.

Dans une telle situation, celles et ceux qui résistent et luttent courageusement contre la coulée brune ne peuvent comprendre que les forces progressistes et écologistes n’aient comme seule urgente préoccupation que de candidater au trône de la monarchie présidentielle. Ce présidentialisme qui enfante une crise politique et démocratique si profonde que le terrain s’ouvre aux forces de l’extrême droite pour faire sortir la démocratie, même la démocratie bourgeoise ou parlementaire, de nos principes d’organisation.

Déjà, une multitude de lois agissent comme ces pousses de chiendent dont on ne peut se défaire et qui attirent les parasites : loi immigration et l’empilement de lois sécuritaires qui, depuis 2017, contribuent à mettre la société au pas. Ainsi, le contrat d’engagement citoyen contenu dans la loi séparatisme de 2021 est déjà utilisé pour refuser ou retirer des subventions à des associations qui dérangent. Les procédures bâillons dont sont victimes des journaux, comme l’Humanité, visent à attaquer la liberté de la presse, la liberté d’association et les libertés syndicales. Le démembrement de la loi « climat et résilience » encourage le recul écologique alors que chacune et chacun touche du doigt les modifications climatiques. Le refus du pouvoir de faire adopter une loi pourtant prête contre la concentration des médias. Les lois agricoles dont l’objet est de favoriser une agriculture industrialisée contre les paysans travailleurs l’environnement et la santé. On pourrait allonger cette liste.

Désormais, il faut se garder de faire fausse route. Demain, il sera trop tard. On entend parfois développée cette saugrenue tactique politicienne consistant à acter définitivement la défaite du camp progressiste contre le candidat des extrêmes droites lors du second tour de l’élection présidentielle. Dans ces conditions, nous dit-on, il faut se préparer à rejouer les scénarios de 2002, 2012 et 2017 et miser sur l’un des anciens ministres de M. Macron. Ce raisonnement cantonne donc l’électorat de gauche et écologiste au rôle permanent de porteur d’eau aux candidats du système sans jamais ouvrir de perspectives transformatrices. Aider notre peuple à sortir des impasses exige de refuser les capitulations.

Tout autre serait une démarche impulsant le débat citoyen, une grande mobilisation possible si les millions de celles et ceux qui, dégoûtés, émettent un vote d’abstention, s’y joignaient. Ils sont des millions à pouvoir ainsi s’inscrire dans un projet progressiste, à condition d’avoir la garantie que leur parole sera respectée, prise en compte, et qu’ils puissent être les maîtres de la mise en œuvre d’une visée de transformation sociale, démocratique, écologiste, féministe et antiraciste.

C’est l’urgence, car le pire est masqué dans des brevets d’honorabilité républicaine. Ainsi, on trouve dans les replis poisseux du concept de « priorité nationale » — transmutation de celui de « préférence nationale » — une attaque en règle contre la République et le droit. Il s’agit du cœur de doctrine du RN/FN. Elle est codifiée dans plusieurs propositions de loi constitutionnelle : « le rétablissement de la maîtrise souveraine de la politique migratoire et la protection de la nationalité française », déposé en 2018. Celle intitulée « Citoyenneté, Identité, immigration », présentée en 2021 puis en 2024.

Ces modifications constitutionnelles dépassent le sujet de l’immigration pour ouvrir la porte à un coup d’État.

Elles proposent de modifier dix-huit articles de la Constitution et d’en rajouter sept, balayant tout le droit humain européen et international applicable dans notre pays : la constitutionnalisation du droit à la nationalité, la suppression du droit du sol et les discriminations des binationaux, la constitutionnalisation d’une « communauté nationale », le rétrécissement de la lutte contre les discriminations, la torsion de la laïcité et la défense des prétendues « racines chrétiennes de la France ».

Pour tordre ainsi la Constitution, le RN/FN fait de l’élection présidentielle la clé de voûte de cette « révolution nationale ».

 Il compte utiliser l’article 11 de l’actuelle Constitution pour soumettre, au lendemain de l’élection présidentielle, à référendum ce coup d’État constitutionnel avec une loi qui n’aurait jamais été délibérée dans les assemblées parlementaires. On peut penser que la crise constitutionnelle qui s’ensuivra ouvrirait la voie au démantèlement du Conseil constitutionnel*. Il s’agit des mêmes choix que Trump et du président argentin, Milei.

De si graves propositions contrecarrant la République, et ouvrant le chemin, bordé de barbelés et de barreaux contre la démocratie, vers un pouvoir personnel et dictatorial, sont ensevelies sous la boue de la prétendue « dédiabolisation ».

Face à un tel péril fascisant, il est utile, il est nécessaire, il est indispensable de se placer aux côtés des multiples actions et initiatives qui se développent partout dans nos villes comme dans nos campagnes.

Cette résistance commence par la connaissance. Elle nécessite de susciter des débats  pour aider les citoyennes et citoyens, travailleuses et travailleurs, à co-construire un nouveau projet pour leur vivre mieux et la justice, pour une démocratie réelle et pour la paix.

Cette effervescence doit trouver un prolongement politique. Il ne peut être fructueux qu’en faisant cheminer une union populaire de nouvelle qualité qui exigera que les forces de gauche ne tapissent pas la route vers le pouvoir à l’extrême droite en recherchant et décidant de candidats communs à l’élection présidentielle et aux élections législatives. La division serait une arme fatale aux mains des forces du grand capital.

Patrick Le Hyaric

1er juin 2026

 

lundi 4 mai 2026

« Pourquoi il faut refuser l’acclimatation à la guerre », la chronique de Patrick Le Hyaric.



En toile de fond de nos vies s’imprime désormais, avec insistance, l’ombre portée de la guerre généralisée. Elle s’insinue sous nos pas, dans la cité, sur les écrans, dans les discours officiels, dans les lois, dans l’entreprise. Dans de lourds silences aussi !

Elle charrie son sale torrent d’horreurs et d’absurdités. Une ambiance stressante et oppressante s’installe. Ceux qui la promeuvent instillent des accoutumances au pire, au rythme effréné de l’enchaînement des nouvelles dramatiques, au fur et à mesure qu’ils décapitent le droit international. Bombes et missiles ne sont plus présentés comme des engins de mort, mais comme des prouesses technologiques.

Les insécurités de vie se cumulent et s’accumulent. Produits des guerres économiques et commerciales que dope la compétition capitaliste, elles sont sanitaires, climatiques, sociales, énergétiques, alimentaires. Et ces insécurités deviennent des outils supplémentaires de soumission et d’aliénation.

À Gaza, un génocide est perpétré en toute impunité. En Cisjordanie, l’État israélien colonialiste vole les terres et l’eau, expulse et spolie les Palestiniens dans le silence assourdissant des chancelleries. La Russie multiplie les crimes de guerre en Ukraine, sacrifie une partie de sa jeunesse et pousse dans la pauvreté de larges pans de familles populaires.

Au Congo, au Soudan et ailleurs, on fait parler les armes pour contraindre femmes et enfants à creuser la terre afin d’y extraire les matières rares nécessaires au fonctionnement des téléphones portables et des voitures électriques vendus dans les pays du Nord.

Le président américain, omniprésent sur les écrans, brandit la menace de destruction d’une civilisation et anticipe donc la possibilité d’un crime de génocide. Face à cela, le ministre français des Affaires étrangères balbutie quelques mots incompréhensibles, quand les institutions européennes ont coupé le micro qui leur permettrait de faire entendre la voix du droit international, la voix du respect des peuples et le refus, tout autant de la théocratie Iranienne que du feu des bombes israéliennes et américaines mêlées.

Ainsi, nos imaginaires sont saturés par l’accoutumance organisée à la guerre. Les frontières du dicible sont sans cesse repoussées pour ouvrir la voie à une inimaginable couleur de la nuit. En effet, les combinaisons des incommensurables dégâts liés aux modifications climatiques, aux pertes de biodiversité et à l’accumulation des armes de destruction massive peuvent ouvrir les portes à l’anéantissement de l’humanité. Le système capitaliste s’éloigne toujours plus du souci de la vie sur Terre. C’est un basculement !

L’accoutumance est constituée de discours, de projections dignes des jeux vidéo et de chiffres cachés ou banalisés. Ainsi, l’an passé, les dépenses mondiales consacrées aux armements ont battu un nouveau et triste record, avec la somme astronomique de 2 887 milliards de dollars, alors que les pays du Sud sont privés de moyens de financement, que les peuples subissent le rationnement des crédits sociaux et que la dette écologique enfle. En Europe, la militarisation est accélérée, avec un fonds dit « ReArm Europe » disposant de 1 000 milliards d’euros. Pendant ce temps, les dirigeants expliquent sans rougir qu’on ne pourrait pas créer un tel fonds pour le développement des services publics et des protections sociales et écologiques.

L’accoutumance est organisée quand le silence règne sur la conférence d’actualisation du Traité de non-prolifération nucléaire qui se tient en ce moment même. Les puissances détentrices de l’arme nucléaire refusent de lancer un cycle de destruction du stock d’armes nucléaires. Celui-ci suffit pourtant à pulvériser, en quelques minutes, plusieurs fois la planète et à anéantir l’humanité. Pire, le président de la République française demande un « rehaussement de notre arsenal nucléaire » et défend le nouveau concept de « dissuasion nucléaire avancée », qui n’est rien d’autre que la violation de ce traité puisqu’il constitue une forme de prolifération incluse dans le projet de défense européenne, qui, lui-même, n’est qu’un pilier de l’OTAN. Des militaires de haut rang et des spécialistes des enjeux de défense n’hésitent plus à dire que nous entrons dans « le troisième âge nucléaire » ou dans une « ambiance nucléaire » de guerre. De quoi frémir !

L’accoutumance, c’est aussi l’écrasant silence sur l’actualisation de la loi de programmation militaire, qui va ajouter encore 36 milliards d’euros entre 2026 et 2030 à la loi initialement votée, laquelle prévoyait déjà d’engloutir 413 milliards d’euros dans le budget de la guerre. Un pouvoir ne peut se prévaloir de l’intérêt général humain quand il trouve tant d’argent à dépenser dans la course au militarisme tout en déclarant ne pas pouvoir baisser les taxes sur les carburants ni maintenir ouvertes toutes les classes dans les écoles, collèges, lycées et universités.

Au-delà, cette actualisation vise à acclimater nos concitoyennes et concitoyens à la guerre possible, tout en préparant l’état d’exception, habillé dans le nouveau concept d’« état d’alerte de sécurité nationale », pour installer une adaptation permanente de la société à la possibilité de la guerre.

Il induit une transformation profonde du rapport entre l’État et les citoyens. Il s’agit de placer les citoyens en état d’alerte durable pour leur faire intégrer l’idée que la guerre constitue désormais un panorama normal des temps modernes. Autrement dit, le capitalisme en mutation intègre désormais la guerre comme horizon normal et réduit les angoisses populaires, les tourments de chacune et de chacun, les craintes et le pessimisme à un cadre de « gouvernement ».

Dès lors que la politique et la diplomatie sont mises en sourdine, les imaginaires collectifs en sont forcément modifiés. Les crevasses ainsi créées enterrent profondément la démocratie. La voie deviendrait libre à l’augmentation continue des dépenses militaires et à son corollaire, « l’économie de guerre ». Les coups de menton de puissance allant de pair avec les coups de gomme tendant à effacer le débat critique, affaiblir le mouvement associatif pour la paix et les droits humains, comme le syndicalisme.

Le combat contre cette accoutumance concerne au premier chef tous les travailleurs producteurs. La lecture du journal des milieux d’affaires « Les Échos » aide à s’en convaincre. Dans son édition du 30 avril dernier, sur une pleine page titrée « La guerre frappe à la porte du CAC », un article exhorte le grand capital – sur injonction d’officines de droite extrémisée, comme l’IFRI ou l’Institut Montaigne – à se préparer à la possibilité d’une guerre en Europe d’ici quatre ans, en installant dans leur comité exécutif (Comex), non pas des spécialistes du progrès social ou de la transition écologique, mais des militaires de haut rang, afin que les entreprises s’imprègnent bien de l’article 7 de la « Revue nationale stratégique », qui appelle à se préparer à « une guerre majeure de haute intensité en Europe ».

Face aux milieux d’affaires profitant de l’ambiance de guerre, les organisations ouvrières, les syndicats et les associations doivent pouvoir faire entendre la voix de la résistance et de la solidarité internationale pour le droit et la paix.

L’accoutumance maquille aussi les apparences. Faire croire que la puissance et la défense nationale, la souveraineté, relèvent des seuls paramètres militaires revient à dessaisir le peuple souverain. Aussi puissante que puisse être une armée, un pays ne peut être fort que si la société trouve dans ses services publics, ses formations, ses solidarités, ses capacités à combattre les désinformations, à faire reculer ses dépendances alimentaires ou énergétiques, à préserver la continuité d’une protection sociale de qualité et dans des services diplomatiques renforcés, les bases de sa solidité. Le concept d’économie de guerre est donc bien une donnée politique de premier plan pour, sans cesse, faire accepter des sacrifices. Ce faisant, c’est la capacité d’une société à résister qui est mise en cause.

Les énergies populaires et sociales confortent, épaulent, complètent et donnent de la force aux mouvements pour la paix et l’émancipation des peuples. C’est précisément ce que ne veulent pas ceux qui appellent à « sacrifier nos enfants » pendant que les milieux d’affaires se régalent. Il leur faut à tout prix déposséder les citoyens et les producteurs de leur vie, de leur travail, de leurs créations, de leur avenir et de celui de leurs enfants.

Au nom même de l’humanité torturée, balafrée, méprisée, l’ordre du jour appelle les peuples et les producteurs-travailleurs à un programme d’action pour la paix universelle, allant de pair avec le combat pour le progrès social, la préservation des solidarités et des liens humains, l’action pour le pluralisme de l’information, la promotion de services publics, propriété réelle des travailleurs et des usagers, et la démocratie dans la cité comme sur les lieux de travail.

Résister, c’est combattre l’accoutumance au pire. C’est porter le grand combat pour la grande paix humaine.

IFRI : institut français des relations internationales crée par Thierry de Montbrial actif dans la galaxie de l’extrême droite Stérin.

Institut Montaigne : crée au temps du RPR et porte les idées d’une droite extrémisée.

 

mercredi 29 avril 2026

« Empêcher le désastre : s’unir, agir », la chronique de Patrick Le Hyaric.


C’est souvent en douceur, avec des mots suaves que les  affidés  du grand capital préparent les basculements les plus violents.

En voici une nouvelle étape à prendre très au sérieux et avec gravité : Une inédite rencontre entre le bureau exécutif du syndicat du grand patronat,- le MEDEF- et le président du RN/FN, le 20 avril dernier.

Basculement historique, car depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le grand patronat se faisait fort – pour faire oublier de graves faits de collaboration avec le nazisme – de tenir l’extrême droite à distance, voire de la combattre.

Désormais, à l’approche de l’élection présidentielle, les dîners mondains et officiels se multiplient entre le grand patronat et l’extrême droite. En mars, Mme Le Pen déjeunait avec le président du Medef, avant la rencontre officielle du 20 avril précédée d’un dîner le 7 avril avec une quinzaine de dirigeants des plus grandes entreprises françaises.

Sur ce tapis brun  largement déployé en ce mois d’avril, marchent en parallèle de petites coalitions de la connivence votant un jour un rapport pour abattre l’audio-visuel public, un autre pour suggérer que l’on remette sur le tapis une loi amalgamant antisémitisme et dénonciation des crimes de guerres de l’extrême droite israélienne, alors que la veille on a sorti les couteaux aiguisés contre la journée internationale de lutte des travailleurs –le 1 mai- et le lendemain le hachoir gouvernemental  réduit  -sans consultation du parlement – les budgets sociaux de 6 milliards d’euros tout en augmentant les crédits militaires de un milliard pendant que les propos racistes, masculinistes, sexistes courent en liberté. Décidément le fond de l’air est brun ! Il est urgent de se lever ensemble !

Le long processus de rapprochement – MEDEF-RN- indique que les missionnaires du grand capital français sont non seulement prêts à collaborer avec l’extrême droite, mais qu’ils considèrent cette dernière comme la force la plus sûre, la plus déterminée, pour servir les intérêts des possédants et des puissances d’argent.

« On ne leur parle que d’économie, le reste ne nous regarde pas », clament les grands patrons après chaque rencontre, comme pour se justifier. Le programme raciste, xénophobe, autoritaire, anticonstitutionnel – avec la préférence nationale – est sans doute considéré comme un outil nécessaire à cette « économie » capitaliste qui a besoin de réduire encore les impôts de production, de bazarder les normes sur l’autel de la rentabilité, de maintenir un volant de chômage suffisant pour peser sur les salaires et laisser la précarité s’insinuer dans toutes les vies.

« Je ne suis pas de gauche, je n’ai pas l’entreprise honteuse », leur répond en écho, M. Bardella ajoutant : « Je crois dans la liberté d’entreprendre » qui devient, pour celles et ceux qui en doutaient, le pivot central de son projet présidentiel. Bien décryptés, ces mots signifient précisément que le RN/FN est une assurance-vie pour amplifier la liberté d’exploiter au sein d’un système où la propriété lucrative sera préservée, soutenue, garantie.

Joignant les actes à la parole, le président du RN/ FN et Mme Le Pen ont adressé une lettre d’amour aux représentants du grand capital pour leur annoncer la préparation d’une « ordonnance de simplification » afin de « lever les verrous normatifs pesant sur l’économie française ».

La préparation de la fusion des extrêmes droites avec le haut du panier des mandataires du grand capital est accélérée avec le recrutement au RN/FN de François Durvye jusque-là bras droit de M. Stérin. Sa mission : préparer le plan de destruction des normes sociales et écologiques inclus dans le projet du RN/ FN. Voilà qui réjouit les fonds financiers puisque la base de travail de ce conseiller en démolition sociale coïncide exactement avec les appétits voraces du système capitaliste en crise : réductions budgétaires massives, privatisations nouvelles, destruction de la sécurité sociale et retraite par capitalisation. Autant d’orientations massivement rejetées par les travailleurs et le peuple ces dernières années.

Voilà donc le dévoilement d’une force qui a fait du combat « antisystème » sa marque de fabrique pour camoufler sa servitude au grand capital exploiteur.

Voilà aussi mis à nu, l’esprit de la classe des possédants, qui, menacée par les contradictions mêmes du système capitaliste en crise de longue durée, considère les taux de profits insuffisants, et l’accumulation trop peu rapide.

À la fois dernier rempart de la haute bourgeoisie et symptôme morbide de la crise d’hégémonie du capitalisme, la bascule de fascisation trouve sa source dans l’amplification des choix néolibéraux au service de ce même capital lucratif, entamés à la fin des années 1980, accélérés encore à la suite de la crise financière de 2008, contre les conquis sociaux jusqu’à remettre en cause ce que certains baptisent « le compromis social ». C’est dans ce contexte que les partis mandataires des intérêts de la bourgeoisie dans leurs différentes variantes – libéraux-conservateurs et sociaux-libéraux – se succédant au pouvoir en lien avec le haut encadrement étatique pour organiser un consentement majoritaire à l’ordre capitaliste, sont aussi en crise si profonde que la disparition les guette.

Agissant comme prolongateur d’une assurance vie, le  macronisme aura été une tentative d’unir le bloc bourgeois, mais sa base populaire a toujours été minoritaire. Et les puissantes luttes sociales de ces dernières années ont amplifié encore la crise d’hégémonie capitaliste. Faute de relais politiques et de traductions politiques suffisantes, l’alternative progressiste de pouvoir et de politique n’a pu se frayer un chemin d’espoir pour barrer la route au processus de droitisation des politiques et de fascisation. L’échec des tentatives unitaires avec la NUPES puis le nouveau Front populaire aura dégouté, démobilisé nombre de citoyens à la recherche d’issue transformatrice à la crise d’un système économique et politique en déconfiture.

C’est dans ce contexte que les extrêmes droites se présentent comme une force de remplacement des anciens commis du capital jugé plus efficaces par ce dernier car plus radicaux, plus déterminée. Du reste, ces forces ont grandi sur les blessures humaines et les dégâts sociaux entassés au fil des alternances – sans changement fondamental de leur vie – de forces politiques au pouvoir : insécurité de vie, précarité, inégalités sociales galopantes, destructions des services publics à la ville comme à la campagne, affaiblissement de l’école et de l’université, austérité pour les familles populaires alors que les actionnaires se gavent de dividendes, perte de souveraineté industrielle et agricole. La fiction du « changement » n’a fait qu’alimenter les déceptions, les colères et les ressentiments que récolte aujourd’hui l’extrême droite.

Les processus de fascisation se déploient toujours sur fond de mensonges, de stigmatisation « de l’autre », de racisme et de démagogie illimitée. Il détourne les colères, parle « peuple » et du peuple, brandit la rupture pour en réalité mieux consolider le capitalisme industriel et financier qui a l’impératif besoin aujourd’hui d’une mutation sous domination numérique et militaire et de se débarrasser de la démocratie.

 Le grand patronat œuvre désormais ouvertement à ce projet. Les leçons des alliances entre grand capital et fascisme dans l’Italie de 1922 ; de l’Allemagne de 1933, du Chili en 1973 devraient faire réfléchir. Les politiques de Milei en Argentine et de Trump aux États-Unis et ailleurs aussi.

Le conseiller économique de M. Trump, M. Miran est très clair : « Le capitalisme est bien plus important que la démocratie. Je ne suis moi-même pas un fervent partisan de la démocratie ».

Le danger est là. La digue républicaine cède sous nos yeux.

L’extrême droite, marginale en 1981, s’est frayé un chemin bordé de connivences politiciennes, enrobées de mépris des élites, minée par la désindustrialisation, de saccage des vies à la ville comme à la campagne. Puis, de bonnes âmes respectables l’ont déclarée fréquentable, posant, paraît-il de bonnes questions. Voici qu’une grande partie de la haute bourgeoisie la décrète capable de gouverner pour restaurer « l’ordre » de soumettre encore plus le travail, de construire pour un temps une unité nationale autour du capital.

Le danger est là. Il est fait de banalisation, d’appels à essayer tout de même comme on essaierait une nouvelle voiture ou un chemisier. Or, on n’essaie jamais le poison. On l’écarte, on le repousse, on l’éloigne.

Le danger est là : celui de la légitimation ou de la croyance en la fatalité de la victoire.

Face à ce danger, l’impératif absolu est de l’empêcher. Le moyen est de s’attacher à construire le mouvement populaire majoritaire qu’appelle plus ou moins confusément une large partie de nos concitoyens, notamment la jeunesse dans sa diversité. Il nécessite rencontres, explications sur les dangers et ses irréversibilités possibles, projets anticapitalistes et post-capitalistes. Le laisser faire aujourd’hui peut conduire au pire demain.

Il y a urgence à se mettre à la disposition de l’unité pour construire un bloc progressiste et démocratique bien loin des actuelles courses de petits chevaux présidentiels qui ne font qu’aggraver la crise démocratique.

 Les divisions du camp progressiste – encouragées par toutes les variétés de droite et du capital- doublé du venin des vaines polémiques ne sont ni une force, ni une richesse, ni un gage d’efficacité : elles dessinent le sombre visage de la défaite.

Ne l’acceptons pas. L’union et l’action populaire doivent être la priorité de l’indispensable offensive progressiste. Ne contemplons pas les yeux humides le basculement, combattons-le.

Patrick Le Hyaric

28 avril 2026

 

mardi 21 avril 2026

« L’ogre nourrit la bête immonde », la chronique de Patrick Le Hyaric.



« Je me sers de mes médias pour mener un combat civilisationnel », a un jour déclaré l’ogre, en petit comité *.

On le croit. Il le prouve jour après jour.

Les télévisions, les stations de radio, les journaux, les maisons d’édition qu’il a avalé de ses grosses mâchoires plaquées or, s’agitent dès le petit matin, pour nous décrire un pays fantasmé. Une France rance minée par une prétendue bien-pensance de gauche et une modernité contraire aux grandes valeurs françaises. La nation serait au bord du péril identitaire et existentiel. Il faudrait la régénérer autour d’une race blanche et d’une civilisation chrétienne idéalisée.

Le tout mélangé à l’agitation de passions tristes et de peur de « l’autre », de « l’assisté » qui, tenaillé par la pauvreté, serait le coupable des malheurs du voisin qui survit dès la moitié du mois avec un compte en banque essoré. La mobilisation du « bon sens » autorise toutes les surenchères convoquées au côté du racisme, du conspirationniste, du masculinisme, du rejet de la préservation de l’environnement.

On le croit.

La semaine dernière, l’ogre vient, non pas seulement de faire main basse sur la prestigieuse maison d’édition Grasset, mais d’en prendre le contrôle politique en limogeant son directeur Olivier Nora. Ce faisant, il a entraîné la démission de centaines d’auteurs d’opinions très diverses et soulevé un mouvement général de protestation et de demande de protection des auteurs et des éditeurs.

Les moyens de la guerre industrielle, médiatique et politique

C’est ici le dernier repas de l’ogre. Pour en arriver là, ses puissants tentacules dans les sphères industrielles, politiques, médiatiques et financières développés sur fond d’exploitation, de colonialisme, d’extractivisme lui ont permis de se rassasier à la table du grand festin capitaliste. Multicarte, il se déploie dans la publicité, la communication, les médias et l’édition après avoir étendu son empire dans l’industrie, avec Bolloré Energy, l’agriculture avec Socfin qui contrôle 390 000 ha de concessions, de palmiers à huile et d’hévéa en Afrique et en Asie, dans la gestion et la surveillance des flux et des frontières avec Automatic Systems et Easier, la sécurité dans l’espace public avec Indestat, le conseil en numérique dans les collectivités locales avec Polyconseil. Sa branche logistique en fait l’un des principaux acteurs du fret aérien, maritime et routier mondial.

Ainsi M. Bolloré, ogre et pieuvre se donne les moyens de la guerre industrielle, médiatique et politique au service de son « projet de civilisation », jumeau de celui de Trump et de son entourage aux États-Unis. Il est notamment l’instigateur, avant les élections législatives de juillet 2024, de la rencontre entre la chef de l’extrême droite et le président des LR d’alors, M. Ciotti. Militant actif de l’union des droites, il met ses télévisions, radios et journaux au service d’une coalition des droites extrémisées sous-direction de l’extrême droite en vue des élections présidentielles à venir.

La machine de guerre culturelle constituée par cet empereur capitaliste qui, selon ses dires, veut « servir le Christ » sous l’œil complice de gouvernements successifs, est bien trop sous-estimée.

La folle logique de financiarisation de la culture

Sa venimeuse dangerosité pour la démocratie, le pluralisme et la culture est bien trop banalisée : à ses radios, journaux, télévisions s’ajoutent, des outils de productions audio-visuelles, studios, salles de spectacle, système de billetterie, plateformes de diffusion en ligne, enseignes commerciales en situation de monopole dans les gares et les aéroports, organismes de sondages, agence de publicité, sociétés d’édition de jeux vidéo ainsi que l’immense majorité des maisons d’édition de livres, dont celles des manuels scolaires.

L’ogre a méthodiquement bâti un système hermétique où radios, télévisions, journaux Bolloré, promotionnent, avec l’appui des agences de communication Bolloré, les livres des maisons d’édition Bolloré, des auteurs choisis par les troisièmes couteaux de Bolloré, mis en vente en tête de gondole dans les points de vente Relay H de la maison Bolloré. Et, dire que ces gens-là sont pour « la concurrence libre » !

Ainsi, il étouffe peu à peu le désir du divers, du pluriel, de la nuance, des dissonances, des confrontations et des complexités. Ainsi, dans sa folle logique de financiarisation de la culture, la liberté de création et d’expression est une contrainte à briser.

Pour contre-attaquer l’indignation et la résistance qui s’expriment depuis sa décision de limoger le directeur de Grasset, l’ogre en personne a pris la plume dans SON journal du dimanche. Il y explique que le différend porte sur la date de parution du livre de Boualem Sansal. Ainsi, à l’exigence éditoriale et au temps de l’écriture, il impose le temps raccourci de la transaction, de la marchandisation, du bruit entêtant des tiroirs-caisses.

Il suffit de s’arrêter un instant devant un étal de vente d’un Relay H pour vérifier la combinaison de la marchandisation et de la mise en évidence des auteurs de droite et d’extrême droite. Ajoutons qu’en vis-à-vis du texte de l’ogre dans le journal du dimanche, figure celui d’un porte-plume expérimenté des extrêmes droites, qui glorifie l’éviction d’Olivier Nora avec une encre qui renoue avec les effluves nauséabonds de l’antisémitisme.

À l’image de ce qui se déploie aux États-Unis, l’ogre est l’un des visages brunâtres d’un capitalisme français remodelant le paysage idéologique et culturel pour mieux contrôler les imaginaires ; dicter les œuvres de l’esprit, posséder les routes de l’information et maîtriser la circulation des idées pour mieux les enfermer.

Le groupe politico-médiatique ainsi constitué sans aucune initiative des pouvoirs successifs contre la concentration, la protection des auteurs, le respect du pluralisme, constitue une des galaxies de l’internationale réactionnaire conçue pour exciter des publics poussés vers des extrêmes droites. En ce sens, sont financées et valorisées une kyrielle de revues comme Frontières, l’Incorrect, Boulevard Voltaire, Causeur et bien d’autres « boîtes à idées », elles-mêmes reliées à des laboratoires américains, dont les responsables viennent dans ses radios et télévisions distiller le venin d’obsessions politiques qui permettent de protéger et de soutenir le grand capital, dans ses croisades contre les conquis sociaux et démocratiques, l’écologie, le féminisme, l’anticommunisme, l’antiracisme, l’anti-science.

La reprise en main de Grasset une étape supplémentaire préoccupante

Le simplisme se double de la culture du confusionnisme et du complotisme à partir des mêmes thématiques sans cesse rabâchées : immigration, islamisation, haine des « assistés », haine de l’impôt, dénonciation des socialistes « incompétents », des écologistes « terroristes », des communistes « partisans du Goulag », de La France insoumise « antisémite » sans oublier le « wokisme » qui serait un nouveau communisme destructeur de l’identité nationale. Leur méthode est l’hystérisation, la désinformation, la propagation de réalité parallèle ou fantasmée. C’est la mise en œuvre du programme de l’ancien conseiller de D. Trump : « Inonder la zone de merde » avant de prophétiser que « La France se dirige vers la guerre civile ». (Entretien du 15 décembre 2025 au JDD).

La reprise en main de la maison Grasset est une étape supplémentaire préoccupante. La rébellion qu’elle entraîne peut pousser à la prise de conscience des dangers. Il est temps, grand temps d’agir. Et il convient de se garder de suivre le chant des sirènes de l’ogre qui, tout en étant la huitième fortune de France, se permet dans son pamphlet d’opposer les auteurs qui quittent Grasset aux plus modestes et aux familles en difficulté.

Ce dont il s’agit c’est d’un combat de valeur universelle : La liberté. Celle de créer comme celle des plus modestes, les travailleuses et travailleurs dont la richesse produite est pillée par l’ogre et ses amis du petit club des possédants : La liberté de reprendre le pouvoir sur les richesses issues du travail manuel et intellectuel.

« Les blés sont sous la grêle »

Les écrivains ont raison de demander la protection et la restitution de leurs droits d’auteur, comme l’ouvrier aurait raison de vouloir décider de la production et d’être maître des fruits de son travail. Par-delà les opinions de toutes et de tous les pétitionnaires contre l’emprise de Bolloré, chacune et chacun doit se rendre à l’évidence : on commence toujours par dénoncer l’assisté, l’immigré, le syndicaliste, la ligue des droits de l’homme, le communiste, l’insoumis jusqu’au jour où l’on est touché soi-même.

Il est indispensable de nommer les choses. Le processus de fascisation n’épargnera personne. Il faut donc cesser de banaliser les forces d’extrême droite en inventant une « extrême gauche » prétendument dangereuse. Le processus de fascisation fera feu sur toute résistance comme on le voit aux États-Unis où scientifiques, hauts fonctionnaires, magistrats, militaires de haut rang, universitaires, immigrés, travailleurs pauvres sont chassés, déclassés, licenciés, vilipendés.

Quelles que soient nos positions et nos situations, nos votes passés et nos souhaits, nous avons en partage une idée de la République qu’il faudrait remettre à l’endroit pour lui redonner son plus beau visage souriant du triptyque : liberté, égalité, fraternité.

Nous devons bien nous rendre à l’évidence : « les blés sont sous la grêle » comme alertait Louis Aragon dans son poème de Résistance, « La Rose et le Réséda ». Dans ces conditions, toutes nos forces, toute notre énergie doivent être tendues vers la constitution d’un large front pour la défense de la culture, de la liberté de création, dans le combat contre les concentrations dans la presse, l’audiovisuel et l’édition de livres et de la création culturelle. Un front qui doit faire reculer l’ogre et empêcher la marée brune qui s’avance. Ce devrait être une impérieuse priorité pour tout progressiste.

*« ce que je sais pour en avoir discuté avec lui, c’est que Vincent Bolloré est très conscient du danger de civilisation qui nous guette, du danger de remplacement de civilisation », Éric Zemmour 2022.

**rapporté par Vincent Beaufils, ancien directeur de la rédaction du magazine Challenges dans son livre et confirmé au magazine l’Obs le 16 février 2022.

« Canicule : Face à l’inaction meurtrière, où est la colère ? », l’éditorial de Maud Vergnol.

Qui peut encore nier que notre humanité est face à la plus grande crise existentielle qu’elle ait jamais connue ? Combien faudra-t-il enco...