Si un vent frais caresse à nouveau notre visage, si
une pluie fine ou un orage pacifique vient rafraîchir sols et corps, si les
vaches et les poulets respirent, si l’herbe tente de reprendre ses couleurs, de
grâce, n’oublions pas la fournaise. Elle annonce déjà qu’elle reviendra.
De grâce, n’oublions pas ces milliers de décès dont
nous ne saurons qu’une part de vérité, ces accidents au travail, ces corps dont
l’usure a été accélérée. N’oublions pas les hôpitaux en surchauffe, les écoles
inhospitalières. Gardons à l’esprit ce qui ne se voit pas. Les effets différés
qui éprouveront durablement les chairs, les sols, les rivières, les forêts, les
océans.
De grâce, ne croyons pas que nous retournerons au
monde d’avant. Les bouleversements climatiques d’aujourd’hui sont le résultat
des rejets de gaz carbonique dans l’atmosphère depuis des dizaines d’années.
Les pouvoirs ont refusé d’entendre les scientifiques qui, hier, n’ont cessé d’alerter.
Ces mêmes scientifiques qui, aujourd’hui, mettent en garde contre la
possibilité de températures de 47 à 50 degrés d’ici vingt ans.
C’est dire le niveau de violence contre les êtres
humains et la Terre qui se prépare.
Bien sûr, de leurs confortables salles climatisées,
les chroniqueurs de l’acceptation du capitalisme, qui font profession de
détecter en tout défenseur de l’environnement un « écoterroriste », cachent ce
redoutable franchissement d’une marche supplémentaire vers la grande catastrophe.
Le bulletin météo a moins d’importance pour eux que les cours de Bourse
indiquant la valorisation des multinationales extractivistes du pétrole, du
cobalt, du titane, du coltan ou de l’eau.
Pour camoufler leurs responsabilités dans l’incendie,
ils nous enjoignent de discuter de la taille des climatiseurs.
Avec le même aplomb, ils défendent l’économie
capitaliste comme une force neutre imposant sa loi aux êtres humains et
présentent la chaleur ou les pluies torrentielles, la fonte des glaciers ou les
éboulements comme un produit de la fatalité auquel il faudrait « s’adapter ».
Comme on les comprend ! Rechercher les causes
fondamentales du chaos climatique obligerait à faire réfléchir sur la nature du
système économique pour le remettre en cause. Les nier permet, du même
mouvement,de nier l’accentuation de l’exploitation capitaliste sur les corps
réduits en force de travail. C’est le sens de la médiocre sortie du prétendu
ministre du Travail selon lequel : « on ne peut pas mettre le pays à l’arrêt ».
En vérité, c’est l’exploitation du travail, dans n’importe quelle condition,
pour assurer l’accumulation et la rentabilité du capital qu’il ne veut pas «
mettre à l’arrêt ».
L’heure où éclatera au grand jour la responsabilité
des pouvoirs économiques et de leurs mandataires politiques dans le grand
réchauffement de la planète est proche. Elle sera qualifiée de criminelle.
Cette caste et cette classe contrôlent et dominent le
travail, s’accaparent les richesses, imposent leurs vues économiques et un mode
de production basé sur la combustion sans limite d’énergies carbonées. Elles
contrôlent les oligopoles numériques, sécuritaires et militaires, et s’emparent
des moyens de communication pour mettre l’information en jachère. Elles mettent
directement en cause notre humanité tout en disposant des moyens de rafraîchir
leurs corps et leurs lieux de vie. Voilà l’inégalité devant le cataclysme.
Le capitalocène est impulsé sous l’égide de cette
caste d’oligarques droguée aux énergies carbonées, à l’extraction des matières
rares pour alimenter les centres de données (datacenters), à la course aux
armements, aux nouvelles armes de la surveillance, aux aliments transformés
issus de l’agriculture industrialisée, à la spéculation sur toutes les matières
premières et aux dettes financières dont ils se repaissent.
Anti-environnementaux, ils remplacent la démocratie par la « thermocratie
capitaliste ». Celle qui ne pense l’avenir que dans l’odeur du pétrole et du
gaz, que pour une relance de la « croissance capitaliste » au détriment du
développement humain et de la revitalisation de la biodiversité. Celle qui
phagocyte la nature pour la contraindre à produire aussi pour l’accumulation du
capital. C’est tout l’enjeu des lois dites « d’urgence agricole » ou des
projets de grands travaux artificialisant les sols, détruisant des
biodiversités, ou encore des décisions européennes visant à détricoter le
corpus du droit à l’environnement, jusqu’à ce pas supplémentaire vers la
brevetabilité du vivant franchi la semaine dernière.
Sans nier les nécessités de court terme de « s’adapter
» pour soulager ce qui peut l’être, il convient de combattre toutes les thèses
de l’accommodement, de l’accoutumance au changement climatique. Le projet
politique de la seule « adaptation » vise à déporter l’enjeu fondamental :
continuer ainsi, c’est créer les conditions d’une Terre inhabitable !
Les cercles du « technosolutionnisme » capitaliste
agitent encore le panneau de dérivation, car leur objectif est de créer sans
cesse des marchandises nouvelles en faisant croire qu’une technologie nouvelle
permettra de réparer les dégâts qu’ils ont eux-mêmes créés. Pour eux, la
fournaise ou les inondations, les forêts qui brûlent et le bitume qui fond
deviennent une bonne affaire pour la... « croissance ».
Or, la possibilité de la vie sur Terre devient
incompatible avec un mode de développement capitaliste destructeur. L’urgence
d’un postcapitalisme frappe bien à toutes les portes.
Au pays de la grande Révolution française, du Front
populaire, du Conseil national de la Résistance, n’avons-nous pas à ajouter une
grosse pierre à l’œuvre sociale, politique, démocratique des progressistes et
des révolutionnaires qui nous ont précédés ?
Au nom de la survie de l’humanité, les canicules qui
se répètent nous y appellent, hurlant l’urgence.
Nous devons avoir l’audace de relever l’inédit défi
comme d’autres l’ont fait avant nous dans les conditions de leur époque :
inventer un projet politique, démocratique, social, de développement humain,
environnemental et de paix permettant d’empêcher l’anéantissement de la vie sur
Terre menacée par la double combinaison de la course aux armements et des
bouleversements climatiques.
L’effort à produire est plus important encore que ce
qui a été fait à la Libération. À l’époque, il fallait « reconstruire ».
Aujourd’hui, il s’agit de repenser de fond en comble nos manières de produire,
de consommer, de vivre en respect et à égalité avec l’ensemble du vivant et du
non-vivant. Aujourd’hui, il s’agit d’engager un processus long de
transformation structurelle en liant, en combinant, en mariant combat contre
les inégalités et bifurcation environnementale, amélioration de la santé et
revitalisation de la biodiversité, nature et sens de la production maîtrisée
par les productrices et producteurs eux-mêmes, impulsion d’une programmation
audacieuse pour des services publics du transport, du logement, y compris en
ruralité, de la transition agroécologique, mariage d’une sécurité sociale
rénovée, démocratisée et d’une sécurité sociale environnementale, coopération mondiale
pour des co-développements humains, actions pour la paix et économie de la
paix.
Le défi à relever est inédit. Plus exigeant, plus
important, plus audacieux encore que la reconstruction du pays au lendemain de
la Seconde Guerre mondiale. Il oblige à sortir des sentiers battus, des
vieilles matrices politiques, des simplismes et de la pauvreté des débats
publics actuels, notamment les polémiques stériles dans le camp progressiste,
alors que l’heure est à porter un projet de révolution sociale, démocratique et
environnementale. Il oblige à prendre l’initiative d’une grande discussion,
d’une conversation nationale se détournant d’un agenda médiatique qui sert le
pire. C’est une vaste coélaboration collective d’un changement structurel qui
devrait être proposée à nos concitoyennes et concitoyens et aux travailleuses
et aux travailleurs : refuser de mourir au temps du capitalocène et vivre en
symbiose avec tout le vivant en portant une nouvelle civilisation.
Patrick Le Hyaric
Le 29 juin 2026.

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