En toile de
fond de nos vies s’imprime désormais, avec insistance, l’ombre portée de la
guerre généralisée. Elle s’insinue sous nos pas, dans la cité, sur les écrans,
dans les discours officiels, dans les lois, dans l’entreprise. Dans de lourds
silences aussi !
Elle charrie
son sale torrent d’horreurs et d’absurdités. Une ambiance stressante et
oppressante s’installe. Ceux qui la promeuvent instillent des accoutumances au
pire, au rythme effréné de l’enchaînement des nouvelles dramatiques, au fur et
à mesure qu’ils décapitent le droit international. Bombes et missiles ne sont
plus présentés comme des engins de mort, mais comme des prouesses
technologiques.
Les insécurités
de vie se cumulent et s’accumulent. Produits des guerres économiques
et commerciales que dope la compétition capitaliste, elles sont sanitaires,
climatiques, sociales, énergétiques, alimentaires. Et ces insécurités
deviennent des outils supplémentaires de soumission et d’aliénation.
À Gaza, un
génocide est perpétré en toute impunité. En Cisjordanie, l’État israélien
colonialiste vole les terres et l’eau, expulse et spolie les Palestiniens dans
le silence assourdissant des chancelleries. La Russie multiplie les crimes
de guerre en Ukraine, sacrifie une partie de sa jeunesse et pousse dans la
pauvreté de larges pans de familles populaires.
Au Congo, au
Soudan et ailleurs, on fait parler les armes pour contraindre femmes et enfants
à creuser la terre afin d’y extraire les matières rares nécessaires au
fonctionnement des téléphones portables et des voitures électriques vendus dans
les pays du Nord.
Le président
américain, omniprésent sur les écrans, brandit la menace de destruction d’une
civilisation et anticipe donc la possibilité d’un crime de génocide. Face à
cela, le ministre français des Affaires étrangères balbutie quelques mots
incompréhensibles, quand les institutions européennes ont coupé le micro qui
leur permettrait de faire entendre la voix du droit international, la voix du
respect des peuples et le refus, tout autant de la théocratie Iranienne que
du feu des bombes israéliennes et américaines mêlées.
Ainsi, nos
imaginaires sont saturés par l’accoutumance organisée à la guerre. Les
frontières du dicible sont sans cesse repoussées pour ouvrir la voie à une
inimaginable couleur de la nuit. En effet, les combinaisons des
incommensurables dégâts liés aux modifications climatiques, aux pertes de
biodiversité et à l’accumulation des armes de destruction massive peuvent
ouvrir les portes à l’anéantissement de l’humanité. Le système capitaliste
s’éloigne toujours plus du souci de la vie sur Terre. C’est un
basculement !
L’accoutumance
est constituée de discours, de projections dignes des jeux vidéo et de chiffres
cachés ou banalisés. Ainsi, l’an passé, les dépenses mondiales consacrées aux
armements ont battu un nouveau et triste record, avec la somme astronomique de
2 887 milliards de dollars, alors que les pays du Sud sont privés de
moyens de financement, que les peuples subissent le rationnement des crédits
sociaux et que la dette écologique enfle. En Europe, la militarisation est
accélérée, avec un fonds dit « ReArm Europe » disposant de
1 000 milliards d’euros. Pendant ce temps, les dirigeants expliquent
sans rougir qu’on ne pourrait pas créer un tel fonds pour le développement des
services publics et des protections sociales et écologiques.
L’accoutumance
est organisée quand le silence règne sur la conférence d’actualisation du
Traité de non-prolifération nucléaire qui se tient en ce moment même. Les
puissances détentrices de l’arme nucléaire refusent de lancer un cycle de
destruction du stock d’armes nucléaires. Celui-ci suffit pourtant à pulvériser,
en quelques minutes, plusieurs fois la planète et à anéantir l’humanité. Pire,
le président de la République française demande un « rehaussement de
notre arsenal nucléaire » et défend le nouveau concept de « dissuasion
nucléaire avancée », qui n’est rien d’autre que la violation de ce
traité puisqu’il constitue une forme de prolifération incluse dans le projet de
défense européenne, qui, lui-même, n’est qu’un pilier de l’OTAN. Des militaires
de haut rang et des spécialistes des enjeux de défense n’hésitent plus à
dire que nous entrons dans « le troisième âge nucléaire »
ou dans une « ambiance nucléaire » de guerre. De quoi
frémir !
L’accoutumance,
c’est aussi l’écrasant silence sur l’actualisation de la loi de programmation
militaire, qui va ajouter encore 36 milliards d’euros entre 2026 et 2030 à
la loi initialement votée, laquelle prévoyait déjà d’engloutir
413 milliards d’euros dans le budget de la guerre. Un pouvoir ne peut se
prévaloir de l’intérêt général humain quand il trouve tant d’argent à dépenser
dans la course au militarisme tout en déclarant ne pas pouvoir baisser les
taxes sur les carburants ni maintenir ouvertes toutes les classes dans les
écoles, collèges, lycées et universités.
Au-delà, cette
actualisation vise à acclimater nos concitoyennes et concitoyens à la
guerre possible, tout en préparant l’état d’exception, habillé dans le nouveau
concept d’« état d’alerte de sécurité nationale », pour
installer une adaptation permanente de la société à la possibilité de
la guerre.
Il induit une
transformation profonde du rapport entre l’État et les citoyens. Il s’agit de
placer les citoyens en état d’alerte durable pour leur faire intégrer l’idée
que la guerre constitue désormais un panorama normal des temps modernes.
Autrement dit, le capitalisme en mutation intègre désormais la guerre comme
horizon normal et réduit les angoisses populaires, les tourments de chacune et
de chacun, les craintes et le pessimisme à un cadre de
« gouvernement ».
Dès lors que la
politique et la diplomatie sont mises en sourdine, les imaginaires collectifs
en sont forcément modifiés. Les crevasses ainsi créées enterrent profondément
la démocratie. La voie deviendrait libre à l’augmentation continue des dépenses
militaires et à son corollaire, « l’économie de guerre ». Les coups
de menton de puissance allant de pair avec les coups de gomme tendant à
effacer le débat critique, affaiblir le mouvement associatif
pour la paix et les droits humains, comme le syndicalisme.
Le combat
contre cette accoutumance concerne au premier chef tous les travailleurs
producteurs. La lecture du journal des milieux d’affaires « Les
Échos » aide à s’en convaincre. Dans son édition du 30 avril dernier,
sur une pleine page titrée « La guerre frappe à la porte du
CAC », un article exhorte le grand capital – sur injonction
d’officines de droite extrémisée, comme l’IFRI ou l’Institut Montaigne – à se
préparer à la possibilité d’une guerre en Europe d’ici quatre ans, en
installant dans leur comité exécutif (Comex), non pas des spécialistes du
progrès social ou de la transition écologique, mais des militaires de haut
rang, afin que les entreprises s’imprègnent bien de l’article 7 de la
« Revue nationale stratégique », qui appelle à se préparer à « une
guerre majeure de haute intensité en Europe ».
Face aux
milieux d’affaires profitant de l’ambiance de guerre, les organisations
ouvrières, les syndicats et les associations doivent pouvoir faire entendre la
voix de la résistance et de la solidarité internationale pour le droit et la
paix.
L’accoutumance
maquille aussi les apparences. Faire croire que la puissance et la défense
nationale, la souveraineté, relèvent des seuls paramètres militaires revient à dessaisir
le peuple souverain. Aussi puissante que puisse être une armée, un pays ne
peut être fort que si la société trouve dans ses services publics, ses
formations, ses solidarités, ses capacités à combattre les désinformations, à
faire reculer ses dépendances alimentaires ou énergétiques, à préserver la
continuité d’une protection sociale de qualité et dans des services
diplomatiques renforcés, les bases de sa solidité. Le concept d’économie de
guerre est donc bien une donnée politique de premier plan pour, sans
cesse, faire accepter des sacrifices. Ce faisant, c’est la capacité d’une
société à résister qui est mise en cause.
Les énergies
populaires et sociales confortent, épaulent, complètent et donnent de la force
aux mouvements pour la paix et l’émancipation des peuples. C’est précisément ce
que ne veulent pas ceux qui appellent à « sacrifier nos enfants »
pendant que les milieux d’affaires se régalent. Il leur faut à tout prix
déposséder les citoyens et les producteurs de leur vie, de leur travail, de
leurs créations, de leur avenir et de celui de leurs enfants.
Au nom même de
l’humanité torturée, balafrée, méprisée, l’ordre du jour appelle les peuples et
les producteurs-travailleurs à un programme d’action pour la paix universelle,
allant de pair avec le combat pour le progrès social, la préservation des
solidarités et des liens humains, l’action pour le pluralisme de l’information,
la promotion de services publics, propriété réelle des travailleurs et des
usagers, et la démocratie dans la cité comme sur les lieux de travail.
Résister, c’est
combattre l’accoutumance au pire. C’est porter le grand combat pour la grande
paix humaine.
IFRI : institut français des relations internationales crée par
Thierry de Montbrial actif dans la galaxie de l’extrême
droite Stérin.
Institut Montaigne : crée au temps du RPR et porte les idées d’une
droite extrémisée.






