vendredi 25 septembre 2026

« La barbarie assumée de Netanyahou devant les Nations Unies », l’éditorial de Stéphane Sahuc



Sans surprise, l’Assemblée générale des Nations unies a été le théâtre d’une scène qui a scandalisé le monde. Visé par un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale, Benyamin Netanyahou a pris, toute honte bue, la parole à la tribune pour donner des leçons au reste du monde.

Le Premier ministre israélien a fait assaut de cynisme et d’impudence, insultant de fait le travail de l’ONU. Il a qualifié de « plus gros mensonge du siècle » les accusations de génocide. Un fait maintenant documenté par nombre d’ONG et de structures onusiennes.

En attaquant sans scrupule ses détracteurs, Netanyahou tente de faire oublier son isolement diplomatique. Car aux yeux du monde, rien ne peut cacher la réalité du terrain : les dizaines de milliers de morts à Gaza, la colonisation et l’accaparement des terres qui s’accélèrent en Cisjordanie, la violence des colons qui agissent en toute impunité.

Adresse aux Israéliens

Ce discours s’adressait d’abord aux Israéliens. En faisant d’Israël l’unique victime, en transformant ceux qui s’opposent à lui en antisémites, il espère créer un réflexe de citadelle assiégée qui lui permette de garder le pouvoir. Et qui au passage serve de justification à l’interdiction de listes arabes et de gauche et à l’éviction de voix critiques pour les prochaines élections.

La vérité n’a pas sa place dans ce dispositif, qui va jusqu’à organiser l’instrumentalisation abjecte de l’antisémitisme et de la mémoire de la Shoah pour disqualifier ceux qui refusent sa politique

Dans ce contexte, l’attitude de plusieurs pays occidentaux est problématique. Il est insupportable et inacceptable qu’un dirigeant poursuivi pour crimes de guerre puisse survoler la France avec l’accord de Paris et obtenir un visa pour les États-Unis, alors que le président palestinien Mahmoud Abbas se voit refuser l’accès au territoire américain et doit s’exprimer par visioconférence.

Le peuple palestinien traverse la période « la plus dangereuse de son histoire » et craint une nouvelle Nakba. Devant cette barbarie assumée, se contenter de simples déclarations d’indignation revient à détourner le regard. La communauté internationale doit passer à l’action et imposer des sanctions réelles, sous peine de sombrer avec le droit qu’elle prétend défendre.

« Poésie(s) », le bloc-notes de Jean-Emanuel Ducoin.



LANGUE. Il convient parfois d’ouvrir des livres qui ne consolent pas. Des écrits puissants qui ne cherchent ni la distance élégante, ni la sagesse de surplomb, ni cette neutralité qui, face au désastre, finit par ressembler à une démission. Gaza, de Gérard Mordillat, est un bijou d’engagement littéraire.

Ce recueil de poésie (éditions le Temps qu’il fait) se veut bien plus : une parole jetée contre l’indifférence, une manière de retenir dans la langue ce que la violence voudrait réduire au silence. Publié une première fois en 2024, avec 13 poèmes, il en compte 23 dans la nouvelle édition.

Dès les premières pages, nous comprenons que cette poésie ne sera pas un ornement. Elle ne viendra pas embellir le monde au moment même où celui-ci s’effondre. Elle viendra le regarder en face, enregistrant le réel, portant témoignage, assumant l’indignation et la colère.

Le titre lui-même résonne terriblement : Gaza. Un nom propre devenu celui d’une catastrophe, d’un génocide. Mais Mordillat refuse que ce nom devienne une abstraction. Derrière Gaza, il y a des corps, des familles, des enfants, des maisons, des morts, des survivants – une humanité que la poésie tente de restituer là où le langage médiatique peut finir par produire l’effet inverse : habituer.

RÉALITÉ. Le poème intervient précisément contre cette habitude. Dans Israël, Mordillat écrit : « Ton visage d’aujourd’hui/n’est-il pas celui d’un monstre ». Formule brutale. Volontairement. Le poème devient miroir, apostrophe, sommation. Il oblige à regarder ce que deviennent les récits de soi lorsqu’ils se confrontent aux actes commis au nom d’un gouvernement et d’une histoire.

Voilà aussi un livre contre l’abstraction. La guerre risque toujours de devenir affaire de chiffres, de cartes, de communiqués, de bilans. Les morts, les blessés et les déplacés s’additionnent. Et à force d’additionner les victimes, on risque paradoxalement de ne plus voir personne. La poésie de Gérard Mordillat travaille contre cette disparition. Elle cherche à rendre au mot « mort » son poids, au mot « enfant » son visage, au mot « maison » sa réalité, au mot « Gaza » son peuple.

ATTEINT. Il serait pourtant réducteur de considérer Gaza comme un simple pamphlet politique versifié. Car la colère devient ici une forme. Car cette poésie veut toucher terre. Elle ne plane pas au-dessus de Gaza : elle s’y tient. Mordillat écrit parce que nous savons, parce que nous voyons, parce que, malgré l’accumulation des images et des nouvelles, quelque chose risque toujours de se perdre : la conscience que chaque victime est une personne et que chaque destruction constitue une perte irréparable.

La poésie devient alors une archive morale, brûlante, remplie de fraternité. Alors, en refermant ce livre, nous avons le sentiment d’avoir été atteints. Parce que la poésie n’est pas forcément belle avant d’être vraie. Celle-ci compose une présence. Aux morts. Aux vivants. À notre conscience. Tel un acte de mémoire, une protestation contre l’effacement. Une parole obstinée d’humanité.

 

LES 54 MILLIARDS DE LA HONTE, L’ÉDITORIAL DE FABIEN GAY



Il y a des chiffres qui donnent le tournis et révèlent à eux seuls l’injustice sociale d’une politique gouvernementale à bout de souffle. Cinquante-quatre milliards d’économies annoncées par le premier ministre dans le prochain budget. Cinquante-quatre milliards arrachés, pour l’essentiel, aux retraites, aux aides au logement des plus modestes et des familles, aux frais d’université de nos jeunes et des étudiants internationaux, aux arrêts maladie, aux salaires et aux conditions de travail des agents publics. Cinquante-quatre milliards prélevés sur celles et ceux qui tiennent le pays à bout de bras, qui soignent, qui enseignent, qui protègent, qui maintiennent debout ce qui reste de la cohésion sociale de notre pays. Sur les 54 milliards, six sont pris sur les retraités, véritables cibles du gouvernement, affublés du statut de privilégiés comme les cheminots avec leur statut ou les gaziers et électriciens qui bénéficient du tarif agent, remis en cause actuellement. Pourtant, les retraités font partie des essentiels du pays, notamment en prenant de leur temps pour faire vivre en tant que bénévoles le tissu associatif et sportif partout sur le territoire.

 

Et, face à cela, le silence et l’inaction. Un silence assourdissant sur les 211 milliards versés, année après année, aux entreprises sans transparence, ni évaluation, ni conditionnement. Pas 1 euro repris. Pas une condition renforcée. Pas même l’esquisse d’un effort symétrique. Ce contraste n’est pas un accident de parcours, ni un oubli. Il constitue, en réalité, le coeur de la politique macroniste. Le macronisme n’est pas seulement une méthode de gouvernement. C’est un choix de société qui, sous le vernis de la modernité et de la responsabilité budgétaire, redessine sans cesse la carte des sacrifices.

 

Matraquer le peuple de mesures antisociales, pour épargner les grandes entreprises et les milliardaires du pays. Les premiers ministres se succèdent en tenant toujours le même discours. La dette nous menace et il faut donc rétablir les comptes publics. On invoque la dette comme une divinité inflexible. On parle d’effort collectif. On répète que « tout le monde doit contribuer ». Tout le monde… à l’exception de ceux qui, depuis des années, accumulent dividendes, superprofits et niches fiscales sans que le regard public ne s’attarde longtemps sur eux.

 

Les mêmes entreprises qui, hier, recevaient sans condition les largesses de l’État, sont aujourd’hui préservées de toute contribution nouvelle. Comme si l’argent public, une fois versé au capital, devenait intouchable, tandis que celui destiné à la protection sociale restait, par nature, compressible. Il y a là plus qu’une injustice comptable. Il y a une conception du bien commun. Une conception qui considère que la prospérité des grands groupes constitue, en soi, un objectif supérieur, et que le reste de la société doit s’adapter à cette exigence. 

Les retraités deviendront plus pauvres, les malades plus fragiles, les fonctionnaires plus précaires : peu importe, pourvu que le flux des aides aux entreprises ne se tarisse pas.

 

On nous dira que c’est le réalisme. Mais le réalisme n’est jamais neutre. Il désigne toujours ceux qu’il est acceptable de faire payer. Dans cette hiérarchie des souffrances, le macronisme a tranché. Il a choisi de protéger le capital plutôt que de défendre les forces du travail. Un tel choix n’est pas une fatalité économique. C’est une décision politique. Et comme toute décision politique elle peut, et surtout doit, être contestée. Il est temps d’imposer dans le débat l’idée d’une autre répartition des richesses, des pouvoirs, des savoirs.

 

« Subversion », l’édito de Cédric Clérin



La démocratie israélienne n’en finit plus de dériver. La commission électorale de la Knesset, le Parlement, a décidé d’exclure des prochaines élections législatives la liste dans laquelle figurent des candidats arabes israéliens. Parmi les candidats privés de leurs droits, Ofer Cassif, député communiste persécuté depuis des mois pour ses positions en faveur de la paix.

Les exclus n’ont d’autres torts que d’appeler à cesser le génocide à Gaza et la colonisation en Cisjordanie. Des positions politiques repeintes par le gouvernement Netanyahou en négation de « l’existence de l’État d’Israël en tant qu’État juif et démocratique » ou de « soutien à la lutte armée d’un État ennemi ou d’une organisation terroriste contre Israël ».

Que les opposants à la politique criminelle du gouvernement israélien à travers le monde se rassurent : il ne suffit pas d’être soi-même israélien, juif, et de se battre depuis des décennies pour les libertés publiques pour échapper aux qualificatifs infamants.

Ben Gvir et ses affidés, pourtant coupables d’appels au meurtre et au génocide permanent, peuvent, eux, dormir tranquilles : la commission idoine a validé leur liste.

À vrai dire, c’est une (mauvaise) habitude dans la « seule démocratie » du Moyen-Orient que de tenter de faire invalider les listes des concurrents. L’extrême droitisation du régime est telle que la démocratie est désormais si faible qu’il n’est plus certain que la Cour suprême invalide cette décision inique, comme elle a pu le faire par le passé.

Évidemment, si la décision venait à être confirmée, ce serait un scandale démocratique sans précédent dans le pays. Ce sont 20 % des habitants qui se verraient privés de toute représentation. L’apartheid, de fait qui existe déjà, deviendrait institutionnel.

On aurait tort, cependant, de réduire cet épisode à une énième dérive de Tel-Aviv. Modi en Inde, Trump aux États-Unis essaient eux aussi d’empêcher une partie du peuple de s’exprimer. L’extrême droite est toujours une squatteuse de la démocratie. Elle subvertit le système pour prendre le pouvoir et fermer à double tour derrière elle. Ce qui est vrai aujourd’hui à Tel-Aviv, New Delhi et Washington pourrait demain, si l’on n’y prend garde, l’être à Paris.

 

 

« Paysage médiatique verrouillé : le rêve de l’extrême droite », l’édito de Stéphane Sahuc.



En Inde, ce sont 130 millions de voix que l’on a méthodiquement effacées. Sous couvert de traquer de prétendus clandestins, le gouvernement nationaliste de Narendra Modi a rayé des listes électorales des foules de citoyens, ciblant la minorité musulmane.

En Israël, l’alliance de Netanyahou et des suprémacistes d’Itamar Ben Gvir procède à l’exclusion pure et simple de la liste arabe unie, la coalition de gauche qui regroupe des partis arabes et le parti communiste israélien.

Aux États-Unis, les manœuvres acharnées de Donald Trump pour entraver le vote par correspondance n’avaient d’autre but que de priver les classes populaires de leur droit d’expression le plus fondamental. Pour la première fois, les observateurs de l’OSCE ne sont d’ailleurs pas invités à surveiller le bon déroulement des Midterms du 3 novembre.

C’est une mécanique d’une implacable brutalité contre ceux qui contestent. Partout où elle se hisse au pouvoir, la droite autoritaire et l’extrême droite n’ont plus besoin de chars dans les rues pour confisquer la souveraineté populaire et écraser l’opposition.

La légalité n’existe plus

Comme le rappelle l’historien Johann Chapoutot, ces forces politiques s’installent et pervertissent la légalité. On ne débat plus avec l’adversaire, on l’ampute de ses électeurs. On décrète qui appartient au « vrai » peuple et qui, de l’étranger, du travailleur ou de l’opposant, doit en être banni.

C’est ce poison qui menace notre pays avec les élections de 2027. L’illusion d’une extrême droite « dédiabolisée », avec laquelle on pourrait tenter une expérience le temps d’un quinquennat, est un piège mortel. Car leur premier acte ne sera pas de répondre aux souffrances sociales, mais de cadenasser notre démocratie politique et sociale de l’intérieur, d’étouffer les voix dissidentes avec la bénédiction des puissances de l’argent.

La méthode est déjà écrite. Elle passera par le muselage des syndicats, la fin des aides à la presse indépendante, la mise au pas brutale de l’audiovisuel public et la livraison de notre débat démocratique aux appétits des milliardaires réactionnaires.

Paysage médiatique verrouillé : le rêve de l’extrême droite

Dans les années 1930, face à la montée des périls fascistes, Paul Vaillant-Couturier fustigeait déjà ces « trusts de journaux, journaux de trusts » qui asservissent l’information au capital. Aujourd’hui, l’extrême droite rêve d’achever ce funeste projet : forger un paysage médiatique verrouillé où la contradiction n’a plus sa place, où les voix du monde du travail, de l’écologie et des solidarités sont réduites au silence.

L’élection de 2027 ne pourra pas être une simple parenthèse électorale. Remettre les clés du pays à ces forces de l’exclusion, ce n’est pas seulement endurer une politique brutale et injuste pendant cinq ans. C’est prendre le risque immense de leur laisser confisquer le droit même de les chasser par les urnes.

« C’est qui, ce type ? » le billet de Maurice Ulrich.



Soyons sérieux, comme l’étaient jeudi les Échos. La rencontre au sommet ce n’est pas celle entre Donald Trump et Xi Jinping, mais celle qui justifiait une grande photo en une du quotidien, entre Sam Altman, le PDG d’OpenAI, et Emmanuel Macron, en marge du sommet de l’ONU. Que se sont-ils dit, combien de temps a duré l’entretien au-delà des quelques mots d’un échange poli ?

On sait, avec juste une légende mais pas d’article, que, « après son échange avec le président français », Sam Altman devait s’exprimer devant le conseil de sécurité des Nations unies autour de l’épineuse question de l’encadrement des IA de pointe et qu’il participera au dîner à la Maison-Blanche organisé par Trump en l’honneur du président chinois aux côtés de Jeff Bezos et Elon Musk…

D’où le titre de la photo, « Altman au rang de chef d’État ». Mais on a bien compris. Le sujet de la photo, c’est Emmanuel Macron. On attend une photo avec le pape : c’est qui le type en robe blanche à côté d’Emmanuel Macron ?

jeudi 24 septembre 2026

« Duplicité », l’éditorial de Laurent Mouloud



Les grands électeurs qui s’apprêtent à glisser un bulletin dans l’urne sont-ils seulement au courant ? Parmi les candidats RN aux sénatoriales de ce week-end, nous retrouvons un certain Éric Miné. Un triste sire passé par des groupuscules ouvertement antisémites ou néonazis, comme la Fane (dissoute en 1987) et Ordre nouveau, un nostalgique patenté des colonies françaises et de la monarchie, révisionniste à ses heures.

Le RN peut difficilement plaider l’« erreur de casting ». Éric Miné grenouille dans les instances du parti depuis des décennies. Et a été placé en toute connaissance de cause à une place de choix – la seconde – sur la liste des Français établis hors de France.

Surtout, en épluchant le pedigree des candidats d’extrême droite à cette élection centrale de la vie parlementaire, nous avons découvert au moins une douzaine de profils du même acabit. Soit près de 10 % des personnalités censées avoir été triées sur le volet par les instances dirigeantes… On n’est plus dans un cas isolé. On est dans un système.

Une promotion réfléchie

Ce constat dit tout de la duplicité du RN. Face aux médias, le vernis de la respectabilité, la mine éplorée face à de prétendues « brebis galeuses ». En coulisse, la promotion réfléchie, assumée, de candidats qui portent l’ADN xénophobe et antirépublicain du parti à la flamme.

Le RN n’a pas changé. Il a professionnalisé sa communication et sa stratégie de conquête du pouvoir. Mais il reste la maison mère de tous les racistes et nationalistes rêvant de chrétienté blanche, de virilisme moyenâgeux et de chasse à l’Islam. Des militants que le RN pousse, en toute discrétion, élection après élection, et qui finissent par miter l’ensemble des strates de notre système démocratique.

Cette fois, le risque est de voir, pour la première fois dans la Ve République, l’extrême droite constituer un groupe parlementaire au Sénat. Aussi, chaque grand électeur doit prendre conscience de sa lourde responsabilité. Et n’avoir aucune naïveté face à une formation politique qui avance masquée, certes, mais qui porte toujours autant la haine dans ses propres rangs.

 

« La barbarie assumée de Netanyahou devant les Nations Unies », l’éditorial de Stéphane Sahuc

Sans surprise, l’Assemblée générale des Nations unies a été le théâtre d’une scène qui a scandalisé le monde. Visé par un mandat d’arrêt d...