vendredi 10 avril 2026

« Face à Israël, Pedro Sanchez ou le courage que le reste de l’Europe n’a pas », l’éditorial de Stéphane Sahuc.



L’histoire ne se contente pas de se répéter, fut-ce en farce tragique. Elle teste. Elle met à l’épreuve des faits les principes que l’on prétend défendre. Et dans cette séquence de guerres, de tensions extrêmes, une voix se détache, forte et claire, celle de Pedro Sanchez. En qualifiant d’illégale la guerre menée par Donald Trump contre l’Iran, en dénonçant le mépris du droit international par Benyamin Netanyahou au Liban et à Gaza, en parlant d’actes criminels, le dirigeant espagnol ne se contente pas d’une posture. Il affirme une doctrine simple, mais exigeante : l’alliance n’implique pas l’alignement. Et le droit international n’est pas une variable d’ajustement.

Cette ligne se traduit concrètement. Refus d’accès aux bases militaires. Fermeture de l’espace aérien aux opérations américaines. Appel à suspendre l’accord d’association entre l’Union européenne et Israël. Acceptation, enfin et surtout, du coût politique et économique d’un désaccord avec Washington. Car il y a un prix à la cohérence. À l’échelle européenne, cette posture tranche. L’Union européenne apparaît plus soucieuse de préserver ses équilibres internes et ses alliances que de défendre le droit international. Emmanuel Macron incarne cette ligne du funambule sur un fil instable.

Et le parallèle avec Dominique de Villepin s’impose alors. En 2003, la France avait porté au plus haut niveau un refus fondé sur le droit international. Aujourd’hui, cette capacité de rupture semble s’être déplacée de l’autre côté des Pyrénées. Pourtant, partout en Europe, les opinions publiques expriment une réticence croissante face aux logiques d’escalade militaire. Les gouvernements ne peuvent plus l’ignorer.

Dans ce contexte, la position espagnole apparaît moins comme une exception que comme un révélateur. En assumant un désaccord avec États-Unis, en refusant l’engrenage de la guerre, en posant des actes concrets là où d’autres se limitent à des déclarations, Pedro Sanchez ne redéfinit pas seulement la position de son pays. Il fait une démonstration et ouvre une possibilité. Celle d’une Europe capable de dire non.

 

Luc Ferry, la gauche et le « boulet », le billet de Maurice Ulrich.



On ignorait à quel point l’avenir de la gauche pouvait préoccuper Luc Ferry, l’ancien nouveau philosophe et ancien ministre de la Culture de Nicolas Sarkozy, toujours chroniqueur au Figaro. La France insoumise, affirme-t-il, reprenant l’expression d’un dirigeant du PS, est « un boulet pour la gauche ». Mais pourquoi ? Eh bien pour une raison qui, à bien l’entendre, va un peu au-delà de la France insoumise, car elle fut dès sa naissance « un parti néobolchevique », dont la rhétorique « n’en est pas moins d’une vacuité intersidérale et ce pour une raison de fond : Marx est mort, le communisme aussi ».

Et donc, il faut trouver à remplacer l’ouvrier rallié au Rassemblement national qui, d’ailleurs, s’il votait volontiers pour le PCF autrefois, « c’était du temps où Marchais dénonçait l’immigration en des termes que même le RN n’oserait plus utiliser ». « L’ouvrier » a de tout temps été raciste et le communisme n’avait du succès qu’en l’étant aussi. C’est sommaire. Au point qu’on se demande si, pour le chroniqueur du Figaro, ce n’est pas plutôt l’idée communiste elle-même, le boulet.

 

jeudi 9 avril 2026

« Où est la victoire de Donald Trump et de Netanyahou », l’éditorial de Maurice Ulrich.



Où est sa victoire ? Cette victoire totale dont il se revendique et qu’il proclame à la face du monde ? Quand le cessez-le-feu précaire conclu alors qu’il menaçait d’anéantir en une seule nuit trois mille ans de civilisation l’est sur un champ de ruines, des milliers de cadavres et un peuple trahi. On savait, dès son agression contre l’Iran, que ses objectifs annoncés étaient un leurre. Le premier de ses crimes, c’est d’avoir abusé toutes celles et tous ceux qui croyaient à la démocratie et ont été pris au piège entre les bombes américaines et israéliennes et la répression redoublée du régime et des gardiens de la révolution.

Le crime ensuite, c’est d’avoir, avec son complice Benyamin Netanyahou, embrasé tout le Moyen-Orient, avec des conséquences, en plus de celles qui sont déjà évidentes pour l’économie mondiale et les équilibres géopolitiques, dont on ne peut encore présumer. Jamais la destruction et les milliers de morts de Gaza n’auraient été possibles sans l’aide des États-Unis et leurs livraisons d’armes. Auraient-elles cessé quelques jours seulement qu’Israël n’aurait plus eu les moyens de sa guerre génocidaire comme il n’aurait pas aujourd’hui les moyens de poursuivre au Liban son entreprise avec des tapis de bombes.

Où est cette victoire ? Quand, dans l’état actuel des choses, rien n’est réglé, qu’il s’agisse de la question du détroit d’Ormuz, de la poursuite des frappes israéliennes qui, dans l’immédiat, ne semblent pas devoir s’interrompre. Trump a mis le chaos et prétend avoir mis fin au chaos. Rien ne sera réglé tant que les deux criminels de guerre et complices que sont Donald Trump et Benyamin Netanyahou ne feront pas l’objet d’une condamnation massive de la communauté internationale.

Comme Netanyahou, Donald Trump devrait être placé sous mandat d’arrêt pour crimes de guerre par la Cour pénale internationale. Mais surtout, en Europe comme dans le monde, les complaisances et les faux-fuyants, sans même parler des livraisons d’armes de la France, doivent cesser. On ne peut espérer de tous les dirigeants qu’ils aient le courage de l’Espagne, mais c’est aux opinions publiques, aux forces progressistes et de paix de se faire entendre.

« Quand Julia de Funès analyse l’arrivée d’Emmanuel Grégoire à vélo », le billet de Maurice Ulrich.



Il fallait bien, la semaine passée, une page entière dans l’Express à Julia de Funès, docteure en philosophie, pour analyser la dialectique sous-jacente à l’arrivée à vélo à l’Hôtel de ville du maire de Paris Emmanuel Grégoire, le soir de son élection. En premier lieu, le vélo installe une impression de normalité, mais « le pouvoir ne peut pas être normal ».

Ensuite, le vélo exprimerait une volonté de « sobriété des ambitions » quant au contraire, on accède au pouvoir en les déployant au maximum « dans une volonté de puissance, de conquête et de grandeur ». Enfin, le vélo signalerait « une appartenance au camp du bien », en traçant « une ligne discrète entre les vertueux et les autres ».

Bref, l’arrivée à vélo du maire de Paris quand il aurait pu arriver en 4×4 n’était pas autre chose « qu’un leurre démagogique » et « reste à savoir si un pouvoir qui ne veut plus se montrer tel n’est pas condamné, au fond, à pédaler ». Dans l’immédiat on dirait que c’est dans la tête que Mme de Funès a un petit vélo.

mercredi 8 avril 2026

« Au Moyen-Orient, Trump menace aussi le climat et l’environnement », l’éditorial de Marion d’Allard.



Délibérément, illégalement, Washington et Tel-Aviv, en attaquant l’Iran, ont plongé le Moyen-Orient dans le chaos. Mais pas seulement. Aux morts par centaines, aux blessés par milliers, aux populations déplacées par la guerre s’ajoute la déflagration d’une crise énergétique majeure, « plus grave que celles de 1973, 1979 et 2022 réunies », déclarait ce mardi Fatih Birol, directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie. Le blocage du détroit d’Ormuz, par lequel transitent près de 20 % du pétrole mondial, a affolé les cours du brut, paralysé le marché mondial des hydrocarbures, asphyxié les économies en Asie, asséché les stations-service en Europe.

Donald Trump, passé les grands discours sur la supposée liberté du peuple iranien au nom de laquelle il aurait déclenché cette intervention militaire, a tôt fait de révéler ses véritables ambitions : mettre la main sur les immenses réserves pétrolières du pays.

Acculée par l’inflexibilité de Téhéran, l’administration états-unienne redouble de menaces, d’insultes et de chantage pour forcer l’Iran à rouvrir le détroit. D’ultimatum en somations, la Maison-Blanche promet « l’enfer », « la mort » d’une « civilisation entière », tout en intensifiant les bombardements « stratégiques ». Et tout y passe : champs pétrolifères, sites de raffinage, réserves de carburant.

En contravention totale avec le droit international, le ciblage d’infrastructures énergétiques n’a pas seulement pour conséquence de perturber les approvisionnements à court et moyen termes. Il menace, durablement, l’environnement. L’attaque de pétroliers dans le détroit d’Ormuz fait planer la menace de marées noires, l’incendie de dépôts pétroliers sature l’air de particules hautement toxiques, la destruction, même partielle, de sites d’exploitation risque d’anéantir les écosystèmes pour des décennies.

Les oukases de Donald Trump, sa stratégie du coup de menton et du coup de force sont une mine à fragmentation. Au mépris des peuples, du droit et de la planète, le président états-unien et son allié israélien entreprennent de redessiner le Moyen-Orient aux seuls bénéfices de leurs propres intérêts, économiques, stratégiques, impérialistes. Une sale guerre. Une guerre sale, aussi.

 

« Iran : le récit héroïque d’un épisode complaisamment repris », le billet de Maurice Ulrich.



Nos hebdomadaires, on ne saurait en douter, après trois jours d’ouverture des journaux télé, vont nous narrer par le menu et dans les grandes largeurs comment le pilote américain abattu en Iran fut sauvé par ce que Trump a salué comme l’exploit le plus audacieux de l’histoire des États-Unis, au regard de quoi Omaha Beach n’était qu’une promenade de santé. Mais ce n’est pas tout.

D’après des fuites de la CIA, le pilote récupéré n’était pas seul. Réfugié dans une grotte au confort précaire mais semble-t-il suffisant, il était en compagnie d’une très belle Iranienne qui était en réalité une espionne israélienne infiltrée parmi les gardiennes de la révolution. Le recherchant avec un commando, elle aurait été conquise par son charme un brin machiste mais néanmoins ravageur avec un petit air de Donald Trump.

Bon, ça c’est pour James Bond, mais on n’en est pas loin avec le récit héroïque d’un épisode complaisamment repris, occultant les ravages innombrables et les victimes, dont on ignore encore le nombre, des bombardements des pilotes américains.

 

mardi 7 avril 2026

« Guerre au Moyen-Orient : les États-Unis dans l’impasse impériale », l’éditorial de Rosa Moussaoui.



Le 15 août 2021, l’image de l’hélicoptère Chinook survolant l’ambassade américaine pour une évacuation précipitée de Kaboul reprise par les talibans semblait surgie d’une archive. Elle se confondait avec celle de l’exfiltration des derniers diplomates postés à Saigon par un hélicoptère Air America, un demi-siècle plus tôt. Les deux clichés superposés offraient un troublant précipité des défaites américaines qui se succèdent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec leurs retraits désordonnés.

Sur des théâtres annexes esquivant la confrontation directe avec les grandes puissances rivales, ces interventions militaires obéissent toutes au même schéma : objectifs politiques confus, échecs stratégiques durables, conséquences humaines et environnementales cataclysmiques. Jamais la démocratie ni le progrès ne sont arrivés dans le paquetage des G. I. : ces guerres ont toutes conduit à l’impasse, et même, depuis le début du siècle, au chaos.

Le projet Costs of War de l’université de Brown dresse un effroyable bilan des « guerres contre le terrorisme » lancées par Washington après le 11 septembre 2001. Elles ont tué, directement ou indirectement, 4,5 à 4,7 millions de personnes, dont la plupart n’ont pas survécu à la faim, aux maladies, à l’exode, à la destruction des infrastructures de santé.

En Irak, en 2003, l’invasion américano-britannique, avec la chute de Saddam Hussein, a certes offert aux États-Unis l’occasion de clamer victoire. Mais elle a ouvert deux décennies d’instabilité et déchaîné l’hydre djihadiste dans toute la région et jusqu’en Europe. Plus de 600 000 Irakiens y ont laissé la vie. Auparavant, la guerre du Golfe déclenchée par George Bush père, avec ses 85 000 tonnes de bombes larguées sur l’Irak, avait indirectement causé la mort de 110 000 civils, dont 70 000 enfants.

Donald Trump menace aujourd’hui de renvoyer l’Iran « à l’âge de pierre ». Il promet des crimes de guerre et fait pilonner des universités. La barbarie des opérations américaines dans la région a déjà provoqué des décennies de régression en termes de développement humain. Elle laisse derrière elle des États faillis, des oppositions trahies et broyées, des sociétés meurtries, des écosystèmes saccagés. L’impérialisme américain n’est pas seulement une impasse. C’est une calamité pour toute l’humanité.

 

« Face à Israël, Pedro Sanchez ou le courage que le reste de l’Europe n’a pas », l’éditorial de Stéphane Sahuc.

L’histoire ne se contente pas de se répéter, fut-ce en farce tragique. Elle teste. Elle met à l’épreuve des faits les principes que l’on p...