Cet été brûlant restera comme celui où la nature a posé un ultimatum. La
terre se fissure. Elle a cessé de nourrir : l’herbe jaunit, les
betteraves se flétrissent, les abricotiers ne donnent plus. Les nappes
phréatiques sont à sec, les rivières réduites à un filet d’eau. Les récoltes de
blé s’effondrent, les tournesols sont passés du jaune au noir. Les
abeilles ont disparu. Les oiseaux se cachent.
Les forêts s’embrasent. Des feux si vastes qu’ils érigent des murs de
flammes, créant leur propre souffle, leur propre folie. Les animaux, déjà,
mangent les réserves destinées à l’hiver. Pourront-ils étancher leur
soif demain ?
Accompagnant le silence des bois et celui des terres sèches et
craquelées, le désespoir s’étend, lancinant. Tel un cri de la
terre et des êtres humains ensemble maltraités par un système qui se moque bien
que l’herbe soit verte… pourvu que montent les profits.
Pendant ce temps, le paysan — visage fermé et épaules lourdes — signe
le remboursement de son crédit à la banque. Ses recettes s’assèchent comme la
terre. Pour survivre, il lui faudra « décapitaliser » : vendre des parcelles
transmises depuis des générations, ou des bêtes sélectionnées avec soin. Lui,
il se saigne.
Pendant ce temps, Bayer-Monsanto, Yara International ASA, Nutrien
Ltd (premiers fournisseurs mondiaux d’engrais), John Deere, Fendt, New
Holland (géants du machinisme agricole), Terrena, Eureden, Via
Lactea, Soléval, Tereos, Cargill, Louis Dreyfus, Bunge (spécialistes
du négoce, de l’importation et de la fourniture d’aliments pour le
bétail)… eux, se gavent de profits.
Ces grands groupes capitalistes considèrent la terre comme un tapis vert à
exploiter sans fin. Or, elle est un être vivant. Patiente et généreuse.
À condition qu’on la respecte. Les multinationales de l’eau, elles,
n’ont que faire de sa rareté.
Pour le capitalisme, l’agriculture, l’eau et la nature ne sont que des
domaines nouveau à surexploiter au côté du travail. Le capitalisme
surmène et épuise le vivant — humain et non humain.
Pourtant, depuis des années, scientifiques, paysans et paysannes
avertissent : le modèle agro-industriel, fondé sur les énergies carbonées, les
pesticides, les engrais de synthèse et le labour profond, tue la vie
des sols. Il les appauvrit, les compacte, les rend stériles. Comme un
corps vidé de son sang, la terre perd peu à peu sa capacité à nourrir.
Mais pressées par les impératifs de la rentabilité financière, les forces
du capital qui contrôlent l’agriculture — en amont comme en aval — ont poussé
le monde dans un système toujours plus concentré, toujours plus dépendant de la
chimie… et des banques. Un système qui a cru pouvoir défier les lois de
la biologie et de la physique.
Aujourd’hui, le sol se rebelle. Il ne donne plus. Et avec
lui, ce sont des générations de savoir-faire, de traditions, de liens entre les
humains et la nature qui se perdent.
D’abord, on nous a expliqué que les pesticides étaient indispensables pour
lutter contre les ravageurs. Puis, que les engrais chimiques étaient
nécessaires pour augmenter les rendements. Ensuite, que les semences hybrides,
brevetées, étaient les seules capables de résister aux aléas climatiques. Et,
après cela, les ténors de l’Europe ultralibérale nous ont expliqué que le nec
plus ultra de la vie en société était la « concurrence libre et non faussée »
et les « marchés ouvert des traités de libre-échange. À
chaque étape, une nouvelle dépendance. À chaque étape de la mondialisation
capitaliste et de la financiarisation, toujours plus de pouvoir sur les vies,
sur le travail et sur la nature était transféré entre les mains des
multinationales de l’agrochimie, de l’agrobusiness et de l’agro-industrie.
Bilan ? Les petites et moyennes
exploitations disparaissent. Un agriculteur français sur deux est
endetté. Un sur trois vit sous le seuil de pauvreté. Et 16 % de nos concitoyens
sont en précarité alimentaire.
Pire : ils veulent accélérer cette course au désastre, avec la
récente loi dite d’urgence agricole, les traités de libre-échange, la
déconstruction du Pacte vert européen et l’austérité budgétaire que la
Commission européenne veut imposer, tout en aidant toujours moins les
fermes à taille humaine.
Face à ce désastre, il faut chercher et entretenir la lueur d’espoir. Elle
existe. Elle persiste. Celle de ces paysans qui, contre vents et
marées, ont choisi une autre voie. Celle qui, inspirée par l’expérience de nos
anciens, voit la terre non pas comme un champ de bataille extractiviste à
conquérir, mais comme une alliée à choyer. Une manière de comprendre
que la nature, si on ne l’en empêche pas, sait se défendre elle-même. Il faut
aussi compter avec les chercheurs, les scientifiques qui, Salon de
l’agriculture après Salon de l’agriculture, nous initient à de nouveaux
possibles : une agriculture plus économe en intrants et en eau, des variétés
nouvelles, anciennes aussi, diversifiées.
Bien sûr, il faut d’urgence obtenir des dispositions publiques pour
éviter l’hécatombe annoncée : gel des dettes des agriculteurs pour au moins
vingt-quatre mois, avec leur renégociation ; création d’un fonds d’urgence
immédiat d’au moins 5 milliards d’euros, financé par une contribution
exceptionnelle prélevée sur les profits des géants de l’agroalimentaire, de la
grande distribution, des banques et de l’industrie pétrolière.
Il s’agit de garantir des prix de base à la production rémunérateurs pour
des volumes de production raisonnés ; d’interdire la revente à perte ;
d’instaurer un coefficient multiplicateur maximal entre le prix payé au
producteur et le prix de vente. Il s’agit de taxer les produits importés qui ne
respectent pas nos normes sociales et environnementales, et d’engager un
programme ambitieux de relocalisation des productions, afin que la terre
nourrisse les humains, et non les cuves à biocarburants.
Mais ces mesures, aussi nécessaires soient-elles, ne suffiront
pas. C’est le système qu’il faut changer.
C’est un processus d’« adaptation-transformation » agroécologique,
indissociable du droit à une alimentation de qualité pour toutes et tous qu’il
faudrait enclencher. Une telle voie se cherche déjà.
Ainsi, plus de 2 000 fermes du réseau DEPHY (Démonstration,
Expérimentation et Production de Références sur les systèmes économes en
phytosanitaires) ont réduit de moitié leur usage de pesticides. Preuve
qu’on peut produire autrement. Sans chimie, ou presque. En s’appuyant
sur la rotation des cultures, la diversité des espèces, la présence de haies et
de bandes enherbées. Ici, l’être humain agit de concert avec la nature.
Le Réseau Semences Paysannes, lui, a choisi de ressemer ses
propres graines, année après année. Preuve qu’on peut échapper à
l’emprise des multinationales et à la brevetabilité du vivant. Qu’on
peut cultiver des variétés adaptées à son terroir, résistantes,
savoureuses. Preuve qu’on peut retrouver sa liberté.
Les AMAP, les circuits courts et les petites coopératives citoyennes
démontrent, quant à elles, qu’une autre relation entre producteurs et
consommateurs est possible. Des dizaines d’associations et de municipalités
expérimentent déjà des projets de sécurité sociale de l’alimentation.
L’agroécologie, c’est aussi une question de temps, de respect des saisons,
des reliefs, des qualités de la terre nourricière. Le temps long —
celui des cycles naturels, des saisons, des générations. Pas ce temps court et
rapide qu’imposent les rapaces des marchés financiers, des actionnaires,
des dividendes, au mépris des cycles naturels et de la vie. Avec
l’agroécologie, il s’agit d’une agriculture qui ne cherche pas à dompter la
nature, mais à s’inscrire dans ses cycles, ses rythmes, ses saisons.
Elle appelle à reconsidérer les sols comme les premiers réservoirs
d’eau. Les aider à améliorer leur capacité de rétention est possible
en fortifiant l’humus par des fumures organiques issues des
élevages et des couverts végétaux ; en conservant les zones humides ; en réinstallant
des haies ; en préservant les prairies permanentes.
Une telle transformation implique de cesser les spécialisations
régionales pour promouvoir une production agricole mixte, mêlant
élevage et cultures végétales, élevage et sylviculture, en redonnant
aux arbres et à l’agroforesterie toute leur place dans les systèmes
agronomiques.
En ce sens, la Politique agricole
commune (PAC) doit être réorientée, refondée en y associant les paysannes et
paysans-travailleurs.
Elle devrait devenir une Politique agroécologique et alimentaire
commune. Elle reconnaîtrait enfin la valeur réelle du travail
paysan ; inciterait toutes les innovations environnementales ; garantirait
la qualité alimentaire, soutiendrait d’abord celles et ceux qui
préservent les sols, la biodiversité, et aiderait la rémunération du travail et
non plus l’agrandissement-concentration inconsidéré des fermes. Elle
accorderait une nouvelle place à la recherche agronomique publique.
Cet été 2027 pousse un cri de fureur en faveur de cette exigence d’intérêt
général : il faut commencer, sans attendre, à faire bifurquer nos
systèmes de production agricole et alimentaire.
Enfin, il faut démocratiser l’accès à la terre. On ne peut
accepter que les terres agricoles deviennent un simple objet de placement
financier. Tels de nouveaux féodaux, des fonds d’investissement rachètent des
milliers d’hectares pour spéculer sur les prix et relouer ceux-ci aux paysans,
redevenus des serfs, non plus des féodaux mais des maîtres du capitalisme
financier.
La Société d’aménagement foncier et d’établissement rural (SAFER) démocratisée
pourrait devenir l’outil permettant de prendre en charge les terres, en
les louant prioritairement aux paysans, aux collectifs citoyens, aux communes.
Elle pourrait le faire en appelant la création monétaire auprès de la Banque
centrale européenne, la Banque publique d’investissement et la Caisse des
dépôts. Du reste, le vivant, un climat supportable, l’accès à l’eau ont-ils un
prix après cet été ? Il est temps de repenser en termes de valeur d’usage et
non marchande.
On peut imaginer des franchises de loyer de longue durée
sur ces terres, à condition qu’elles soient cultivées en respectant les cycles
de la nature, pour fournir une alimentation de qualité
produitelocalement, en lien avec les collectivités et les associations
de « citoyens-mangeurs », ou dans le cadre de projets locaux
d’expérimentation de la Sécurité sociale de l’alimentation.
Rendre la terre à ceux qui la
travaillent et gagner le droit à l’alimentation sont des combats décisifs de
notre temps.
Bien sûr, l’« adaptation-transformation », cette impérative «
évolution révolutionnaire » ne se fera ni en un jour, ni dans les bureaux
climatisés des ministères et de la Commission européenne. Elle
demandera du temps, beaucoup de réflexions, de discussions, pour que les
paysans — et celles et ceux qui souhaitent le devenir — deviennent
maîtres de leur travail et de leur production, au service de toutes et tous.
Ce sera possible en forgeant une nouvelle alliance avec
les autres catégories de travailleurs, avec les consommateurs, avec les
chercheurs et les élus. Cela impliquera de sortir des orientations
austéritaires des gouvernements successifs et d’opérer une
refondation radicale de la PAC.
Ce changement est indispensable. La sécurité alimentaire et la
souveraineté alimentaire sont désormais sérieusement menacées. Le
risque existe que, dans quelques semaines, les prix alimentaires
augmentent d’un tiers, alors que salaires et pensions de retraite sont
compressés.
La tâche est immense. Les obstacles sont nombreux. Mais
l’espoir, lui, est tenace. Il se niche dans les yeux des jeunes qui
choisissent de devenir paysans, tout en militant pour une bifurcation
sociale, démocratique et écologique de la production et de l’alimentation.
Nous pensons à tous les enfants et à la jeunesse en proposant que le
sol puisse encore chanter avec nous.
Patrick Le Hyaric
17 août 2026






