Plus encore que d’habitude, la célébration de la
Révolution française, ce 14 juillet, a été noyée dans un vacarme de chars et
d’avions de chasse ; ensevelie dans des expositions de drones et de bombes, de
marches au pas cadencé sur les Champs-Élysées.
Une cohorte de dirigeants et de possédants réduit
ainsi au silence la promesse révolutionnaire : l’abolition des privilèges et le
combat pour l’égalité et la fraternité.
Fête populaire, Napoléon en a fait une fête militaire.
La promesse révolutionnaire de fraternité a été transformée en une
glorification du réarmement européen sous les auspices et l’hubris d’un
président-monarque. Il y a proclamé « l’économie de guerre ». Un concept en
frontale opposition à l’égalité d’accès à la santé, à l’école et à l’université,
à une alimentation de qualité, à l’amélioration de la sécurité sociale, à la
création d’une sécurité sociale écologique.
Au lieu de tracer des chemins audacieux vers la paix,
les dirigeants français, en osmose avec les droites extrêmes et les extrêmes
droites, offrent au monde le message de la « politique de la force » alors que
la promesse de la Révolution était de porter la force de la politique et la
recherche de la coopération et de l’amitié entre les peuples.
La sève de 1789.
La République puise sa sève dans les idéaux de 1789,
prolongés en 1848 et lors de la Commune de Paris de 1871. La couper de ses
racines revient à la condamner à dépérir.
Elle ne peut sans se renier oublier ce qu'elle est,
d'où elle vient, la pensée dont elle procède, l'idéal qu'elle assume, le
mouvement qu'elle incarne. Car la République n'est pas une forme vide, elle
contient un ensemble d'institutions et de règles de vie commune, de droits et
de devoirs qu'on appelle la démocratie. République et démocratie se confondent.
Elle n’est pas un compromis où s’effaceraient les
différences, les conflits de classe. Elle est, au contraire, le cadre qui
permet de les assumer, de les faire vivre librement. Elle n’est pas destinée à
faire oublier ce qui oppose. Elle préserve ce qui rend possible le débat, la
dispute, le désaccord : c’est la démocratie, la liberté de conscience,
l'égalité des citoyens.
Alors que la République est si malmenée, si menacée,
le 14 juillet devrait être la belle occasion de le rappeler. Le pouvoir
macroniste, les droites et les sociaux-libéraux refusent de le faire. C’est une
option politique pour camoufler cet immense fossé entre la promesse
républicaine et l’étendue des inégalités et des privilèges pour les 500 grandes
familles fortunées.
Contaminée par un mouvement réactionnaire mondial, la
République est désormais confrontée à un péril qui menace les conditions mêmes
de son existence, les conditions d’une vie démocratique. L'extrême droite n'est
plus seulement l’expression d’une protestation. Elle est devenue une actrice
prétendante au pouvoir afin d’offrir une assurance-vie au système.
Son projet balafrerait la République, niant sa
promesse. L’égalité s’effacerait derrière l'identité. Les libertés céderaient
la place à l'autoritarisme. L’État de droit serait culbuté. C’est au nom de
cette assurance-vie internationale qu’est organisé le grand confusionnisme dans
lequel les héritiers des antidreyfusards, du pétainisme, de l’OAS sont blanchis
de leur racisme et de leur antisémitisme.
Mais c’est déjà dans le grand épandage du brouillard
idéologique que le mot « république » est vidé de son sens : on désigne des
ennemis de l’intérieur, on trie les citoyens, le droit du sol est contesté, la
laïcité est exhibée au nom du combat contre une religion, le mérite est devenu
une norme, l’argent un étalon, la compétitivité une règle, la liberté devient
celle de la toute-puissance de la propriété lucrative.
Porter plus loin la Révolution française.
Inspirés par l'intense bouillonnement d'idées de la
philosophie du siècle des Lumières, les constituants de 1789 se sont attachés à
définir les droits de l'homme et du citoyen.
Pourtant, on oublie trop souvent la signification
historique de la Déclaration du 26 août : un cri pour la liberté des hommes,
l'égalité des droits, le règne de la loi, la souveraineté du peuple, le
bien-fondé de la révolte contre l'oppression. Ce texte porte une parole, lourde
de la souffrance et de l'humiliation de générations pour lesquelles l'injustice
se transmettait de père en fils, comme un maudit héritage. Il lance pour les
siècles à venir un acte de foi en la libération de l'homme.
Après l'avènement de la souveraineté nationale,
l'abolition des privilèges et la Déclaration des droits, viendront la
reconnaissance des libertés religieuses, la citoyenneté des protestants et des
Juifs, l’ accès de tous aux fonctions publiques et militaires, les lois sur le
divorce et sur les droits des enfants naturels, les premières élections au
suffrage universel, l'abolition de l'esclavage, l'armée au service de la
nation, la création des départements. Mais aussi le principe de l'enseignement
gratuit et obligatoire, inspiré par Condorcet, pour que, comme le disait
Lakanal, « dans l'intelligence d'une grande nation, il n'y ait pas de très
petits espaces cultivés avec un soin extrême et de vastes déserts en friche ».
Il est vrai qu’avec la Révolution, bien des inégalités
ne furent pas vaincues. L'abolition de l'esclavage ne fut acquise qu'un
demi-siècle plus tard. La résistance armée à l'Europe coalisée prit après la victoire
le visage de la conquête. La persécution religieuse ignora la liberté de
conscience qui venait d'être proclamée. Rien ne vint corriger la discrimination
dont les femmes étaient victimes. Et on vit par la suite à quel point la
cruelle condition ouvrière de la révolution industrielle devait nier, ruiner en
fait, la liberté et l'égalité érigées en principe par la révolution politique.
Marx puis Jaurès eurent l’occasion de militer pour que cette déclaration
devienne celle des droits de l’homme, du citoyen et du travailleur. C’est un
combat qu’ils nous transmettent et que nous devons mener : celui de la
citoyenneté élargie sur le lieu de travail.
Ne faire du 14 juillet qu’un défilé militaire, c’est
occulter que la pauvreté de masse, le racisme et la xénophobie, l'ignorance,
sont les pires ennemis de la démocratie.
Rien n’est donc achevé. Toute avancée progressiste est
un processus.
Ce processus démocratique, républicain, populaire,
qu’il faut opposer aux nouveaux orages qui surgissent dans cet horizon où,
entre chiens et loups, peuvent surgir des monstres, ou d'autres dominations se
substituent à celles que l'on avait détruites.
Mais des pensées neuves émergent, des actions
émancipatrices jaillissent avec le mouvement des femmes pour leur égalité
pleine et entière, des jeunes pour le climat, de nouveaux paysans et chercheurs
pour préserver la biodiversité, des ouvriers qui réclament le pouvoir sur le
travail et la production ; de nouveaux prolétaires du clic ou de la logistique
qui cherchent à s’unir par-delà les frontières, des militants de la paix qui
veulent que l’argent des bombes aille à la vie, des mouvements
anticolonialistes aux côtés des Palestiniens ou des Kurdes. Des millions de
travailleuses et de travailleurs, de jeunes, de femmes tentent de rapprocher le
possible et l’idéal.
La possibilité de la révolution.
Victor Hugo avait raison : « Il y a, dans ce que la
Révolution nous a apporté, encore plus de terre promise que de terrain gagné. »
Et d'ajouter : « Ayons une si fière façon de nous en souvenir qu'il en sorte la
liberté du monde. Célébrer les grands anniversaires, c'est préparer les grands
événements. »
Il est donc de la responsabilité des progressistes —
et, au-delà, de tous les authentiques républicains — d’alerter sur le sens
profondément politique du 14 juillet.
Le pire commence souvent par le confusionnisme, par
l’effacement de l’histoire. On barre d’abord l'accès au passé, puis on musèle
toute pensée, toute parole rebelle.
Chaque fois que l'on cherche à brouiller la trace de
la Révolution, les libertés sont mises en péril.
Nous avons à nous remémorer, à penser, la nature des
combats, des joies qui ont fait émerger puis façonner la France contemporaine
pour mieux dépasser le capitalisme.
Rien, hier, ne s’est fait en une fois par le jaillissement
de quelques gestes héroïques. Transformer le monde, à l’heure où l’humanité
peut être menacée d’anéantissement sous le coup des modifications climatiques
et de la prolifération des armes de destruction massive, ne peut se faire qu’au
prix d’efforts tenaces, de tension permanente entre la résignation à l'ordre
des choses et l'aspiration au mieux-être, entre la tentation du laisser-faire
et la volonté de conduire solidairement notre destin.
La République, demain : une civilisation nouvelle.
Dans un pays si riche, un pays qui exhibe ses
créations militaro-industrielles, un pays menacé par de vieux et dangereux
démons, nous avons la tâche d’unir, de rassembler, de faire ensemble société.
La République a aujourd’hui besoin de tout le monde
pour porter une civilisation nouvelle. Les exclus du travail, les exclus du
savoir, les exclus du bien-être, les exclus de la dignité, les exclus de la
santé, les exclus du logement, les exclus du droit à la fraîcheur, les exclus
du droit à se nourrir correctement, les exclus d'eau potable, les exclus de la
culture : tous doivent disposer de tous leurs droits. L'égalité passe par là.
La liberté aussi. Il n'est pas de République sans espoir. Il n’est pas de
République non plus sans le souci des générations futures. Il n’est pas de
République sans choisir le droit d’usage collectif au lieu de la
marchandisation-privatisation de toute la vie humaine, en opposition à
l’illimitée liberté de la propriété lucrative.
Deux cent trente-sept ans après la Révolution
française, la même question se pose à nous que celle des révolutionnaires de
l’époque : alors que le système capitaliste est à bout de souffle et menace
l’avenir de l’humanité, il devient urgent d’ouvrir le processus du
postcapitalisme. Inventer un processus communiste de notre temps. La soif
d’émancipation ne peut être étouffée sous les bruits des défilés militaires qui
ne disent rien de 1789.





