mardi 9 juin 2026

« Lyhanna : s’unir et se souvenir pour l’avenir », la chronique de Patrick Le Hyaric.



Face à l’horreur, les mots sont toujours dérisoires. Lyhanna, ton visage est entré dans tous les foyers de France. Pourtant, tu n’es plus là. Un monstre t’a arrachée à la vie. Le cœur serré, les larmes aux yeux, on pense à tes 11 ans, à tes parents, à ta famille, à tes copains et copines. Se mêle à nos émotions une infinie tristesse, doublée d’incompréhension et de colère que les mots ne peuvent apaiser.

Onze ans, c’est l’âge où l’on joue, où l’on danse, où l’on apprend, où l’on découvre la vie, où l’on rêve, où l’on cultive l’insouciance. L’âge où l’on grandit entouré de soins, d’attentions, d’amour.

Onze ans devrait être l’âge de mille et mille moments simples qui font la beauté de l’enfance. Voici qu’un chasseur de petites filles, déguisé en serviteur, a détruit tout cela.

Un prédateur a ôté la vie à Lyhanna et a jeté une part de notre avenir au fond d’un vieux silo à grains.

Cette émotion ne cesse de grossir à mesure que s’égrènent les prénoms de dizaines de jeunes garçons et de fillettes assassinés par des bouchers d’enfants : Maëlys, Estelle, Fiona, Marina, Typhanie, Enzo, Aliya, Dylan, Jason, Elias, Grégory et tant d’autres. Autant de meurtres qui restent comme des traumatismes, des injustices, des plaies à vif dans la chair des familles et au-delà de la nation tout entière. Ces vies détruites, ces enfances volées ne peuvent pas être des « faits divers ». Il s’agit d’une question de société qui appelle un sursaut majeur face aux violences commises sur les enfants.

La froideur des chiffres provoque un indescriptible haut-le-cœur : un enfant est victime d’inceste, d’agressions sexuelles, de viols toutes les trois minutes. Chaque année, au moins 70 enfants meurent sous les coups d’un proche, souvent dans la famille. Soit un tous les cinq jours. Dans le même temps, plus de 100 femmes meurent sous les coups de leurs conjoints.

Il faut en finir avec cette ubuesque et cruelle litanie où, après chaque nouveau drame, on entend les mêmes discours indignés, les mêmes annonces prononcées la main sur le cœur, qui ne durent que le temps d’une rosée du matin. Il est temps de sortir des effets d’annonce et de réaliser un état des lieux précis de ce qui manque pour empêcher de tels crimes, pour une prise en charge de toutes les plaintes concernant des violences contre tous les enfants et toutes les femmes.

En même temps, chacune et chacun d’entre nous doit sérieusement s’interroger sur une société de domination des adultes sur les enfants et sur le masculinisme, même si l’on s’en défend.

Chacune et chacun d’entre nous est contraint de s’interroger sur la manière dont il ou elle considère, prend soin des enfants, écoute leurs mots, leurs plaintes et leurs angoisses.

Au-delà, il convient de reconnaître que, dans les priorités politiques rabâchées depuis des années, ne figure pas la protection des enfants. Le budget militaire est en passe de grossir de 36 milliards d’euros la semaine même où le budget du ministère de la Justice est amputé de 414 millions d’euros.

La priorité n’est donc pas l’être humain. L’enfance n’apparaît jamais dans les tableaux comptables du capitalisme. Le mot passe-partout, le mot imposant le silence face à toute discussion, est devenu « la dette ». Il sert à asséner tous les coups de poignard contre tous les services publics, de l’enfance, de l’école, de la justice, des enquêtes de police, de la santé et de la psychiatrie.

Parce que la mort de Lyhanna n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel serein, il est urgent de provoquer une révolution de la protection des enfants. Leurs paroles doivent être recueillies, écoutées, entendues. Il faut surtout leur donner de la valeur pour mettre en sécurité, accompagner, prendre soin.

C’est un devoir absolu de la société. C’est un devoir des gouvernements.

Cela suppose certainement de meilleures coordinations entre l’école, la médecine, la justice, les forces de police, les collectivités territoriales. Cela suppose certainement de moderniser les outils de travail à l’heure de la circulation numérique.

Au-delà, la grande préoccupation doit être le nombre, la formation, la rémunération de celles et de ceux qui font vivre les services aux autres, ces « producteurs d’humanité » si mal traités. Ces métiers dits de « première ligne », oubliés depuis la fin de l’épidémie de Covid. Ces salariés, ces travailleurs de la santé, de la justice, de l’école, de la sécurité, contre lesquels se lèvent tous les réactionnaires au nom d’un État paraît-il « obèse » et que les progressistes ne défendent pas suffisamment.

Des excuses d’un ministre de la Justice, précédemment ministre de l’Intérieur, ne sont qu’un leurre pour atténuer l’onde de choc nationale. Un petit souffle servant à pousser l’actualité à suivre son cours en dépolitisant la signification d’un drame. Voilà la caricature des ministères de la parole et de la facilité.

La chasse au bouc émissaire est ouverte. La course à la surenchère populiste aussi. Un ancien ministre de l’Intérieur, candidat à l’élection présidentielle comme Retailleau, propose d’imiter Trump en jetant les magistrats en pâture à la vindicte populaire, pour, sans doute, les placer sous sa coupe en dehors du droit et des lois républicaines. Un autre qui a été Premier ministre, M. Philippe, singeant l’extrême droite, propose d’interdire les syndicats pour les métiers de la justice.

À ce niveau, aussi ridicule qu’inquiétant, du débat politique, on cherche en vain par quelle magie de telles propositions populo-réactionnaires redonneraient vie à Lyhanna !

Ces professionnels sans profession de la mauvaise politique montent toujours plus haut à l’échelle de la morgue en désignant des responsables parmi ceux qui travaillent, alors que ce sont eux qui assèchent les moyens pour la justice, l’école, la prévention, ce qui permet des drames comme celui-ci. Jamais ne les effleure la question fondamentale du nombre nécessaire de magistrats, de juges d’instruction, d’enquêteurs de la gendarmerie ou de la police. Jamais ils ne se penchent sur l’indigence des moyens consacrés aux enquêtes sur les violences sexuelles faites aux enfants, pourtant documentées depuis bien longtemps. Jamais ils ne se soucient des incommensurables stocks de procédures qui prennent la poussière dans les gendarmeries et les commissariats, du manque de formation des agents chargés de recueillir les plaintes, du déficit de brigades spécialisées, du manque d’experts judiciaires, de psychologues et de médecins scolaires. Ils n’en sont pas ignorants pourtant ! Ils en sont comptables.

Mais aborder ce sujet revient à remettre en cause leurs politiques de réduction de crédits pour le bien-être humain, mises en œuvre depuis des quinquennats, au profit des milliards accordés sans condition aux grandes entreprises et versés depuis tant d’années aux marchés financiers. Cela représente annuellement sept fois le budget du ministère de la Justice, versé à des parasites au nom du service de la dette fabriquée à cet effet.

Et les vitupérations du chef de l’État déclarant : « Je ne veux entendre aucun argument de moyens dans cette affaire » sont proprement indignes et scandaleuses. S’il y a, paraît-il, 70 000 dossiers en attente de jugement, c’est bien parce qu’il y a un criant problème de moyens !

À tous ceux qui font profession de comparer notre pays aux moyennes européennes, signalons que pour 100 000 Français, on compte 3,2 procureurs. Il y en a 12,2 dans les autres pays européens. Une telle pénurie conduit à une surcharge permanente, un fonctionnement à flux tendu qui met en cause la capacité de l’institution à garantir une justice sereine, approfondie, efficace. Plusieurs rapports préconisent depuis longtemps le doublement du nombre de magistrats.

Les personnages aux idées et à la vue courtes qui nous gouvernent n’ont donc pas lu les conclusions de la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants. Elles chiffrent à 10 milliards le coût de ces violences. Elles ne peuvent mesurer l’ampleur du saccage des vies ainsi blessées et assombries.

Ces chiffres disent tout des prétendues « priorité ». Il est consacré 5 € par habitant pour la justice mais 751 € par citoyen aux dépenses militaires.

Le crime contre Lyhanna n’est pas « notre échec collectif », comme le sifflent de bonnes âmes, mais le brutal révélateur des fragilités du système judiciaire français malmené depuis tant d’années.

 Il est consacré 5 € par habitant pour la justice mais 751 € par citoyen aux dépenses militaires.

Voilà où mènent les piètres conciliabules pour les politiques d’austérité, de sacrifices des services publics, poussés par les rois de la finance et les traités européens. Voilà dévoilée la nature du cinéma gouvernemental autour des « compromis » à l’occasion du vote du budget. Les tableaux comptables sont l’exact opposé de la protection de la vie humaine et des enfants. Pour camoufler leur politique, les gouvernants, au service des forces de l’argent, organisent la chasse au bouc émissaire : le médecin serait responsable des déserts médicaux et de la crise de l’hôpital ; le cheminot empêcherait les trains d’arriver à l’heure ; le facteur ne distribuerait pas convenablement le courrier ; le juge serait responsable de l’insécurité ; les pauvres profiteraient du système.

Ne laissons pas muer l’émotion et les colères justifiées en règlements de comptes. Portons le fer à la racine du mal.

La réduction des crédits publics pour le bien commun engendre la plus grande des insécurités humaines et sacrifie l’avenir. Il est temps d’humaniser la justice en lui donnant des moyens, en développant les formations, en comblant les inégalités territoriales et en rouvrant des tribunaux et des gendarmeries fermées, en prenant en compte la parole des enfants, en examinant l’idée d’un parquet spécialisé dans les viols et crimes contre les enfants et les femmes.

Il est temps de renverser le cours des choses. Il est temps de s’unir pour proposer un autre système qui ferait primer les êtres humains sur les ravages de l’argent-roi.

Le nom de Lyhanna et celui de toutes les autres victimes devront sans cesse nous rappeler les urgences. Cette souriante colombe nous presse de nous souvenir pour construire un autre avenir.

 

« IA et data centers : souveraineté numérique ou colonie énergétique ? », l’éditorial de Stéphane Sahuc.



À Fouju, 90 hectares de terres agricoles s’apprêtent à disparaître sous le béton du pharaonique Campus IA. Au même moment, SoftBank promet de déverser 75 milliards d’euros pour saturer notre réseau électrique de gigawatts. L’exécutif applaudit, célèbre la « France manufacture de l’Europe », agite l’étendard de la souveraineté numérique.

Mais de quelle souveraineté parle-t-on ? Ces projets gigantesques sont financés par des fonds émiratis (MGX) pour Campus IA, japonais pour SoftBank, pour faire tourner des machines conçues par le géant américain Nvidia. La valeur ajoutée, l’intelligence brevetée et le contrôle ultime restent à Tokyo et dans la Silicon Valley.

La France, elle, fournit le terrain, les lignes à haute tension de RTE et l’eau de refroidissement. C’est en réalité de la sous-traitance à grande échelle. Sous le coup du Cloud Act américain ou des décisions stratégiques de fonds souverains lointains, nos données et nos infrastructures seront sous influence. Sans oublier qu’un centre de calcul n’est pas une usine comme les autres ; c’est un ogre. Un ogre qui dévore l’espace et l’énergie.

Ensemble, Fouju et SoftBank réclament plus de 6,4 gigawatts. C’est l’équivalent de la production continue de cinq réacteurs nucléaires EPR. Une manne d’énergie allouée à l’entraînement d’algorithmes génératifs dont l’utilité sociale et économique se discute. Au passage, la chaleur colossale dégagée par les processeurs sera purement et simplement perdue, puisque rien n’est pensé pour la récupérer.

Ces projets reviennent à socialiser les coûts des infrastructures pendant que les bénéfices, eux, sont privatisés par quelques multinationales de la tech. Or la France a les moyens d’inventer le premier modèle d’intelligence artificielle compatible avec les limites de la planète. La solution réside dans le développement de modèles frugaux (Small Language Models), orientés vers les besoins réels de la médecine et des services publics. Sans ce sursaut, notre pays se condamne à n’être qu’un simple serviteur énergétique pour des intérêts capitalistes transnationaux.

« Égalité salariale : pour les patrons c'est oui… mais en fait non », le billet de Maurice Ulrich.



Les patrons sont en colère et Dominique Seux nous dit pourquoi dans les Echos. Sans doute la transposition dans le droit français de la directive européenne relative à l’égalité salariale et l’obligation pour les entreprises de plus 50 salariés de publier les écarts de salaires pour des postes de valeur égale, serait, en théorie, une bonne chose.

Mais voilà, « le paradis est parfois pavé de mauvaises intentions. (…) Dans cette affaire, la cause femmes-hommes est le cheval de Troie d’un droit de regard que les syndicats veulent avoir sur le pilotage des rémunérations individuelles et non plus seulement collectives »… Alors que la notion même de valeur égale, tout ce qui relève « des savoir-faire, des savoir-être, de l’investissement personnel est d’une complexité redoutable ».

Telle que les patrons sont les seuls à la mesurer et en user. La transparence et quoi encore ? Ce qui rappelle dans l’esprit cette phase d’un très grand patron américain, Henry Ford : « Si la population comprenait le système bancaire, je crois qu’il y aurait une révolution avant demain matin. »

lundi 8 juin 2026

« Mort de Lyhanna : la pitoyable dérobade de Gérald Darmanin », l’éditorial de Marie-José Sirach.



L’émotion suscitée par la mort de la petite Lyhanna et les révélations sur les antécédents du principal suspect provoquent une onde de choc dans le pays. À la douleur des parents s’ajoute la colère de citoyens qui s’interrogent sur les failles de la justice et des services de la police que met en lumière cette affaire. « Depuis 2017, beaucoup de moyens ont été mis dans la gendarmerie, dans la justice. C’est une question d’organisation, de responsabilité », s’est défendu Emmanuel Macron, pour clore d’emblée tout débat sur son bilan et sur la responsabilité de ses gouvernements.

L’intervention du garde des Sceaux vendredi 5 juin au soir, sur le plateau de TF1, relève d’une mise en scène pitoyable. Venu présenter ses excuses aux parents de la fillette et aux Français, alors qu’il venait d’entériner quelques jours auparavant une coupe budgétaire de 414 millions pour son ministère, il a menacé : « Si jamais les intuitions qui sont les miennes (…) sont avérées, je proposerai évidemment des sanctions pour des défaillances, des fautes professionnelles. L’indépendance des magistrats, ce n’est pas l’irresponsabilité. » Dans la foulée, Bruno Retailleau, jamais en reste, a proposé de créer « une cour disciplinaire de la magistrature ». Quant aux maires du Havre et de Cannes, ils suggèrent tout bonnement d’interdire le Syndicat de la magistrature.

L’institution judiciaire est en difficulté. Personne ne le nie. Surtout pas les magistrats, qui croulent sous les dossiers. Il manque partout des juges, des greffiers, des enquêteurs. La France est l’un des pays d’Europe qui investissent le moins dans la justice : 77 euros par an et par habitant, contre 96 en Espagne, 100 en Italie, 136 en Allemagne ou encore 138 aux Pays-Bas. Les conséquences dramatiques d’un tel désengagement étaient parfaitement prévisibles. Surtout quand les priorités affichées par l’exécutif – lutte contre le narcotrafic, construction de prisons – laissent délibérément de côté la protection de l’enfance et de la jeunesse. Devant cette faillite, le minimum qu’on pourrait attendre du ministre de la Justice, c’est sa démission.

 

L'humour « féministe », le billet de Maurice Ulrich.



« Rousseau dans un bateau ». Dans sa chronique hebdomadaire du Point, Sophia Aram a trouvé une cible de choix : la députée écologiste Sandrine Rousseau, qui a évoqué une participation à une nouvelle flottille pour Gaza. Mais quid des femmes afghanes, des Ouïgoures, des Iraniennes ? interroge l’« humoriste », comme si, faute de tout faire, il faudrait ne rien faire.

Mais Sandrine Rousseau préfère « une énième croisière à destination de Gaza dans le confort des virées estivales financées par les proxys du Hamas (…), une grotesque mascarade pour les instagrameurs en mal de clics ».

Alors, « on ne peut que lui souhaiter d’arriver à bon port (…). D’abord pour le plaisir de la voir débarquer sur les plages de Gaza avec ses trois paquets de serviettes hygiéniques réutilisables, son kombucha et son quinoa bio, mais surtout pour observer la richesse du dialogue interculturel qu’elle ne manquera pas d’entamer avec les responsables locaux du Hamas au sujet de l’écoféminisme intersectionnel »… Au-delà du mépris pour les militants et militantes engagés, les serviettes, Sophia Aram, c’est de l’humour féministe ?

 

samedi 6 juin 2026

Comment éviter les pièges de l’IA ? Par Fabien Gay, directeur de « l’Humanité ».



 À écouter les milliardaires de la Silicon Valley et leurs puissants relais médiatiques, l’intelligence artificielle serait la promesse d’un monde plus efficace, plus moderne et, au final, merveilleux. Comme toutes les révolutions technologiques présentées comme inéluctables, elle avance masquée derrière le progrès. Au service de qui cette technologie est-elle développée ? Pouvons-nous laisser quelques puissances privées décider seules de notre avenir informationnel, environnemental et politique ?

Dans le monde de la presse, l’intelligence artificielle bouleverse déjà profondément les métiers. Des rédactions fragilisées par des années de concentration capitalistique voient arriver des outils capables de produire des articles ou des images en quelques secondes. Un véritable pillage de contenus sans contrôle, sans consentement, sans rémunération des auteurs. Certains propriétaires y voient une opportunité de réduire encore les coûts, de remplacer des journalistes, des secrétaires de rédaction, des iconographes ou des correcteurs et correctrices par des machines.

Mais une démocratie pleine et entière ne peut survivre sans journalistes formés, ni enquête de terrain, ni analyse, ni vérification de ses sources. L’information n’est pas une marchandise. Elle exige du temps, de la contradiction et surtout une conscience humaine. Aucun algorithme ne remplacera le regard d’un reporter ou une interview face à une grève, une guerre ou une injustice sociale.

Le risque est grand d’une information standardisée, d’images et de vidéos truquées, où la vérité est supplantée par la désinformation et la manipulation. Après avoir mené pendant quinze ans une bataille pour faire reconnaître les droits voisins face à des plateformes numériques, une autre bataille s’ouvre à l’heure où les moteurs de recherche classiques deviennent obsolètes avec l’IA. Face à cette prédation des contenus, il est urgent de faire reconnaître une présomption d’utilisation comme le suggère une proposition de loi transpartisane, votée au Sénat mais toujours pas inscrite à l’Assemblée nationale.

De plus, ce progrès porte en lui une autre menace : derrière chaque requête adressée à une IA générative se cachent des centres de données gigantesques avec leurs quantités colossales d’électricité, leurs millions de litres d’eau utilisés pour refroidir les serveurs, leurs minerais rares extraits dans des conditions souvent dramatiques. Le numérique repose sur une exploitation des ressources naturelles et du travail humain, épuise la nature et le vivant.

Alors que les libéraux demandent aux peuples de réduire leur consommation énergétique, ils soutiennent sans limite une industrie numérique dont l’empreinte carbone explose. Le capitalisme prédateur dans toute sa splendeur, provoquant inflation, précarité et dérèglement climatique, comme nous venons encore de le vivre avec le mois de mai le plus chaud de l’histoire.

Et pendant ce temps, les logiques guerrières s’installent partout et l’intelligence artificielle devient un instrument militaire. Des drones autonomes aux systèmes de surveillance de masse, la technologie participe désormais directement à la guerre contemporaine. Or, la paix ne se construit pas avec des algorithmes. Elle se construit par la coopération, le droit international, la justice sociale et la souveraineté des peuples.

Nous devons refuser cette fatalité technologique. L’intelligence artificielle peut être utile si elle est un outil au service de l’humain, encadré démocratiquement, transparent, soumis à des exigences sociales et écologiques strictes. Même le pape semble considérer qu’il serait temps d’ouvrir les yeux. « L’intelligence artificielle doit être désarmée, (…) libérée des logiques qui en font un instrument de domination, d’exclusion ou de mort. »

Face aux empires numériques et aux marchands de guerre, le progrès n’a de sens que s’il sert l’émancipation. Faisons confiance à l’intelligence humaine !

 

vendredi 5 juin 2026

« El Niño : une alerte climatique urgente », l’éditorial de Rosa Moussaoui.



Dans son livre Génocides tropicaux, paru en 2001, l’intellectuel américain Mike Davis décrivait comment l’expansion du capitalisme colonial, à la fin du XIXe siècle, a décuplé les effets dévastateurs d’un phénomène climatique extrême, aujourd’hui connu sous le nom d’El Niño. Cette oscillation récurrente des courants océaniques et des pressions atmosphériques provoque un réchauffement des eaux de surface du Pacifique équatorial propre à bouleverser les régimes météorologiques à l’échelle globale.

Entre 1870 et 1900, les dérèglements suscités par El Niño furent tels que les sécheresses et les inondations cataclysmiques en Inde, en Chine, au Brésil et jusqu’en Afrique provoquèrent de graves épidémies, des mouvements d’exode rural, des famines abominables et des révoltes matées dans le sang. Les politiques impériales et l’intégration forcée au marché mondial ont détruit, à l’époque, les systèmes locaux de subsistance, tout en privilégiant l’accumulation de bénéfices liés aux exportations, au détriment des vies humaines. Bilan : 30 à 60 millions de morts.

Preuve que ce sont bel et bien des choix politiques criminels qui transforment des phénomènes naturels en catastrophes meurtrières. Un « super El Niño » est en cours de formation. Dans un monde livré au réchauffement climatique d’origine productiviste, aux guerres impérialistes, où le libre-échange financiarisé dope la spéculation sur les matières premières alimentaires, il « jettera de l’huile sur le feu », prévient l’Organisation météorologique mondiale.

Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, appelle à prendre très au sérieux cette « alerte climatique urgente » : « La seule réponse efficace est une action à la hauteur de la crise : mettre fin à notre dépendance aux énergies fossiles, accélérer la transition vers les énergies renouvelables, protéger les populations les plus vulnérables. » Ce qui se dessine n’est pas seulement un épisode de plus dans la crise climatique en cours : c’est une nouvelle manifestation potentiellement tragique de la faillite totale d’un système. Celle d’un capitalisme mondialisé prêt à attiser l’incendie pour étancher sa soif inextinguible d’hydrocarbures et de profits. Le temps presse. En sortir est une question de survie.

 

« Lyhanna : s’unir et se souvenir pour l’avenir », la chronique de Patrick Le Hyaric.

Face à l’horreur, les mots sont toujours dérisoires. Lyhanna, ton visage est entré dans tous les foyers de France. Pourtant, tu n’es plus ...