De toutes parts résonne le fracas d’une société qui craque. Les piliers
s’effondrent sous les coups de boutoir de l’austérité : ici, des
pompiers désarmés face aux flammes, privés des moyens de nous protéger ; là,
des soignants terrassés par la honte d’abandonner des cohortes de malades à
l’indignité d’urgences saturées — un spectacle indécent au cœur de la sixième
puissance mondiale.
Des enseignants entravés dans leur vocation font face à des élèves
angoissés, installés dans des classes étouffantes l’été et glaciales l’hiver.
Faute de professeurs, les savoirs s’évaporent, tandis qu’au bout de ce tunnel
d’incertitudes se dresse le couperet de « Parcoursup », véritable machine à
trier les destins.
Le grand rationnement ne s’arrête pas là : collectivités locales mises à la
diète, recherche scientifique asphyxiée, transition environnementale réduite à
de misérables rapiéçages. Nos infrastructures cèdent : routes et ponts se
dégradent, le rail accumule les retards, la justice est exsangue, la police et
la gendarmerie, comme les postiers, croulent sous la charge, alors même que
s’annonce la fermeture programmée de 440 bureaux de poste.
Tout ceci au nom d’une dette érigée en marteau-pilon des esprits, brandie
pour faire accepter tous les sacrifices au peuple travailleur, pendant que des
rapaces de la finance se nourrissent de cette dette à hauteur de plus de 70
milliards d’euros et que les parasites du dividende engrangent plus de 60
milliards d’euros. Voici qui donne une idée du niveau de la violence d’un
projet de budget qui veut ajuster d’un cran supplémentaire le nœud coulant
autour du « pouvoir de vivre » populaire.
Tout craque ! L’exaspération des usagers grandit.
Face à eux, les travailleuses et travailleurs des services publics endurent une
double peine : à la pénibilité du quotidien s’ajoute l’absurdité de critères
obsédés par le rendement comptable, émanations d’un système qui a troqué
l’efficience humaine contre le froid dogme du profit.
Les violents coups de rabot de l’austérité achèvent de briser le contrat
social. Face à ce désastre, les citoyennes, les citoyens et la plupart des élus
alertent, protestent, manifestent. Pour toute réponse, le pouvoir — désormais
réduit au rôle de petite main des marchés financiers et du grand capital — ne
se contente pas d’imposer la violence de ses choix budgétaires. Il exhibe ses
muscles d’acier, déployant l’arsenal d’un État policier pour museler la
contestation.
Face aux revendications légitimes des lycéens, ce pouvoir,
instrumentalisant l’absurdité de casseurs marginaux, choisit la force brute
plutôt que l’écoute, le dialogue et la recherche de solutions. Où est le débat
sur Parcoursup ? Où sont les budgets pour rénover des lycées à l’abandon ? Où
sont les recrutements urgents de médecins scolaires et d’accompagnants des
élèves en situation de handicap (AESH) ? Rien n’est fait non plus pour combler
les 20 millions d’heures de cours perdues.
À la place, le gouvernement ne trouve rien de mieux que de tenter de faire
voter une inique loi « non-casseurs-payeurs », visant à faire payer des
familles innocentes pour des violences commises par autrui.
Le cynisme ne s’arrête pas là. Après avoir supprimé 4 500 postes
d’enseignants l’an dernier, le pouvoir planifie la saignée de 1 588 postes
supplémentaires. S’y ajoutent le gel des aides personnalisées au logement (APL)
et, comble de l’indignité, l’instauration de frais d’inscription pour les
étudiants non boursiers en BTS et en classe préparatoire : 178 euros pour les
uns, 270 euros pour les autres. Voilà le vrai visage de ce macronisme à
l’agonie. Ici se dévoile la supercherie du prétendu « en même temps ».
Le sens même de l’école est détourné. Aucun débat sur ses buts, aucun espace
pour l’émancipation. Les mandataires du capital ont peur des esprits libres :
ils veulent façonner une jeunesse soumise, adaptable aux canons du capitalisme.
Pourtant, le rôle fondamental de l’école devrait être d’ouvrir l’accès aux
humanités pour forger des citoyens éclairés, acteurs de la société comme de
leur travail.
Le cœur sec de ceux qui gouvernent les empêche de déceler les angoisses
profondes de la jeunesse face à l’avenir : le climat, la paix, le sens du
travail, la retraite…
Et quel sort les mandataires des puissances industrielles et financières
réservent-ils aux parents et grands-parents de ces lycéens en lutte ?
Aux grands-parents, le pouvoir s’apprête à raboter les pensions de retraite
pour amputer leurs revenus de 5 milliards d’euros. C’est, suprême ironie,
exactement la somme que rapportait l’impôt sur les grandes fortunes (ISF),
balayé dès 2017 par le « méprisant » de la République.
Aux parents, le gouvernement impose une traque permanente : pression sur
les salaires, réduction des indemnités pour accidents du travail, baisse de
l’allocation de rentrée scolaire, neutralité face aux augmentations des prix
alimentaires et de ceux de l’énergie. Mieux : taxes nouvelles sournoisement
adossées à la consommation courante, de l’énergie jusqu’aux biens de première
nécessité.
Pendant ce temps, rien — absolument rien
— n’est demandé aux privilégiés de la fortune. Eux se portent à merveille. En 1996, les 500 plus grandes fortunes de
France disposaient de 80 milliards d’euros. En 2026, leur patrimoine culmine à
1 076 milliards d’euros, soit l’équivalent de 35 % de la richesse produite dans
notre pays. Autrement dit, ces 500 dynasties pourraient à elles seules acheter
plus du tiers de la production nationale annuelle.
Cette insolente accumulation n’est pas le fruit d’un prétendu « mérite »,
mais bien celui d’une exploitation forcenée du travail, du pillage des
ressources et d’exonérations fiscales massives.
Les ultra-riches jouissent aujourd’hui
d’un privilège fiscal digne de l’Ancien Régime.
Ainsi, dans un brouhaha médiatique qui enferme obsessionnellement le débat
dans le piège de la dette et des déficits, est construit en douce un bouclier
fiscal pour une infime minorité. Il s’agit d’une rupture flagrante de l’égalité
devant l’impôt, contraire aux principes de la Déclaration des droits de l’homme
et du citoyen de 1789.
Pourtant, des solutions existent. Lorsque l’économiste Gabriel Zucman
propose un impôt plancher de 2 % sur les 1 800 foyers fiscaux disposant de plus
de 100 millions d’euros, il ne fait que corriger modérément une profonde
injustice.
Une mesure simple, qui injecterait pourtant, à elle seule 20 milliards
d’euros dans les caisses de l’État.
Rien n’est non plus dit sur l’évasion fiscale, devenue grand tabou, qui
pourtant saigne nos budgets.
Notre pays ne souffre donc pas d’un
excès de « dépenses publiques », mais d’un manque cruel de recettes.
Au nom de la fable du ruissellement, le pouvoir macroniste n’a cessé de
désarmer l’impôt sur les ultrariches. Ce que l’orthodoxie libérale nomme à tort
« dépenses » constitue en réalité des « investissements » socles du bien commun
: l’école, l’université, la santé, la protection civile, l’entretien des
infrastructures, la justice, les transports ou la transition environnementale.
Des investissements loin d’être des gouffres : ils sont moteurs de la richesse
future.
L’Office français des conjonctures économiques (OFCE) démontre les manques
à gagner abyssaux provenant des cadeaux fiscaux accordés au grand capital.
Suppression de l’ISF, baisse de l’impôt sur les sociétés, réduction de la CVAE
et mise en place de la « Flat Tax » : ces mesures représentent, depuis 2017,
environ 60 milliards d’euros par an. C’est l’équivalent du budget annuel de
l’Éducation nationale.
D’autres études confirment, en chiffrant
ce manque à gagner cumulé, 450 milliards d’euros depuis 2014. Voilà la
véritable cause des déficits et d’une dette sur laquelle les institutions
financières spéculent et s’enrichissent.
Pendant ce temps, les impôts indirects et injustes, comme la TVA, écrasent
le quotidien des familles populaires. Il n’est plus tolérable que des PME, des
artisans ou des commerçants subissent des taux d’imposition effectifs plus
élevés que les multinationales. On ne peut accepter plus longtemps qu’une firme
comme TotalEnergies, qui pressure le monde du travail et les retraités, échappe
presque entièrement à l’impôt sur les sociétés en France par ses artifices
comptables.
C’est parce que les richesses
s’accumulent à un pôle de la société que l’immense majorité bascule dans
l’incertitude du lendemain. Ce
divorce entre ceux qui produisent la richesse et ceux qui la confisquent n’est
plus seulement une injustice économique : c’est une violence de classe. C’est
un étouffement démocratique.
Face à cette entreprise de démolition sociale, l’heure n’est pas à la
simple déploration, mais à la reconquête. Les colères qui couvent dans nos
écoles, nos hôpitaux, nos quartiers et nos campagnes ne sont pas que les
soubresauts du rejet du vieux monde. Elles portent en elles le germe d’une
alternative globale, d’un projet de société où l’humain et la biosphère
reprennent le pas sur le bilan comptable capitaliste.
Il faudra ouvrir les coffres-forts des oligarchies financières : reprendre
les 211 milliards d’euros d’aides publiques versés chaque année aux entreprises
sans aucune contrepartie ; aller chercher les 80 milliards d’exonérations de
cotisations patronales. Enrichir de 10 milliards d’euros les caisses de la
protection sociale en instaurant un forfait « protection sociale » sur les
dividendes généreusement distribués aux actionnaires.
Les citoyens et les travailleurs doivent le savoir : les caisses de la
Sécurité sociale et des retraites ne souffriraient d’aucun déficit — elles
seraient même largement excédentaires — si une politique transformatrice menait
enfin à un réel plein-emploi, à une augmentation générale des salaires et à
l’alignement strict des rémunérations des femmes sur celles des hommes.
Au-delà de ces orientations immédiates, l’enjeu crucial réside dans la
réappropriation du pouvoir par les travailleurs-producteurs sur les fruits de
leur labeur et sur l’appareil de production et de création monétaire lui-même.
L’impératif de la refondation de notre monde à partir des besoins humains et du
respect de la biodiversité le commande. Le vivant doit cesser d’être sacrifié
sur le sombre et violent autel des profits capitalistes.
Patrick Le Hyaric
5 octobre 2026