vendredi 24 juillet 2026

« Démantelons, l’empire Bolloré, nationalisons les kiosques Relay », l’éditorial de Fabien Gay.



Dans les halls de gare, dans les aéroports, des millions de voyageurs passent chaque année devant un Relay. Beaucoup n’y voient qu’un commerce pratique juste avant le départ : un café, un sandwich, un journal ou un roman pour le trajet.

Mais l’envers du décor est bien plus perfide. Une enquête récente de l’Observatoire des multinationales montre comment les boutiques Relay favorisent les publications issues du groupe Bolloré, au détriment de la diversité éditoriale. Certains titres sont partout. D’autres semblent avoir disparu. Certains magazines sont mis en avant.

 

D’autres sont relégués au fond des étagères. Les livres des maisons d’édition appartenant au groupe Bolloré occupent une place de choix. Les essais de personnalités d’extrême droite ou réactionnaires s’exposent en vitrine – quand bien même ils affichent un faible taux de vente. Le pluralisme, lui, s’efface ou est relégué en arrière-boutique.

 

Le hasard n’existe pas lorsqu’un milliardaire contrôle à la fois des maisons d’édition, des chaînes de télévision, des radios, des journaux… et les principaux points de vente dans les gares et aéroports. Depuis la prise de contrôle de Lagardère par Vincent Bolloré en 2022, Relay est devenu un maillon supplémentaire d’un empire idéologique.

 

Produire les idées. Les éditer. Les promouvoir. Les vendre. Voilà une intégration verticale au service d’un projet politique : banaliser les idées de l’extrême droite et imposer une vision ultraconservatrice du monde, réduisant au silence et à l’invisibilisation toutes celles et et ceux qui luttent et résistent.

 

Les Relay ne sont pas des librairies comme les autres : ils occupent des lieux publics stratégiques. Alors que les gares appartiennent à l’État et sont gérées par la SNCF, un même groupe privé bénéficie d’une position de monopole pour vendre journaux, magazines et livres dans ces espaces. Et, derrière cette mainmise, qui garantit le pluralisme de l’information, la diversité des titres proposés pour participer au débat d’idées ? La réponse est simple : personne, ou si peu. Pourtant Gares & Connexions et Lagardère Travel Retail ont créé une société baptisée Lagardère & Connexions, dont ils sont coactionnaires à parts égales, pour gérer les 328 boutiques réparties dans les gares. On pourrait donc imaginer que l’opérateur de service public ait son mot à dire dans un tel contrat de monopole et fasse respecter le pluralisme des idées.

 

En vain ! En effet, quel lecteur de « l’Humanité » n’a pas cherché son journal dans ces boutiques ? Quant à l’Arcep, « gendarme » des kiosques, elle répond à chaque plainte pour distorsion de concurrence qu’il faut voir le service commercial des Relay si l’on veut être mis en avant.

 

Cette situation est inacceptable. Il est temps de reprendre le contrôle. Ce n’est plus une affaire seulement commerciale, c’est une question démocratique.

Le privé ne peut pas avoir le monopole de nos imaginaires pour imposer sa vision réactionnaire lors de nos voyages. Il faut nationaliser les Relay ! Les commerces implantés dans les gares doivent relever d’un service public de la diffusion de la presse, du livre et de la culture. Leur mission ne serait pas de maximiser les intérêts d’un groupe privé, mais de garantir l’accès de toutes et tous à une offre pluraliste, diversifiée, indépendante des puissances d’argent, qui confronte les points de vue et permette à chaque voyageur de pouvoir décider de ce qu’il lit. 

 

Démanteler l’empire Bolloré, c’est un combat contre la concentration des pouvoirs. Dans une démocratie, personne ne devrait pouvoir décider à lui seul de ce que des millions de citoyens regardent, lisent, écoutent et achètent. Les gares et les aéroports appartiennent à toutes et tous, ce sont des lieux de circulation et de voyage. Les idées qui s’y trouvent doivent aussi pouvoir circuler et nous faire voyager librement.

 

« Incendies : gare au retour de flammes pour le gouvernement », l’éditorial d’Alexandra Chaignon.



La France « fait face » aux incendies. C’est le ministre de l’Intérieur qui le dit. Mais, dans le même temps, il s’énerve du « France bashing » et des « polémiques » que colporteraient les syndicats des pompiers, en osant dénoncer l’insuffisance de leurs moyens après la mort de trois d’entre eux en deux semaines.

Qualifier de « polémique » l’épuisement ? Le manque d’effectif ? Les problèmes matériels ? Vraiment ? Ce n’est pas ce qui remonte du terrain. C’est même tout le contraire. Alors que 44 000 hectares ont déjà brûlé, davantage qu’en 2022, année noire où plusieurs brasiers avaient ravagé le sud-ouest de la France, des milliers de sapeurs-pompiers bravent les flammes nuit et jour depuis des semaines. Au péril de leur vie. Et tous témoignent du même ressenti : les corps lessivés, la fatigue, physique mais aussi mentale.

Qu’ils se rassurent. Comme le répète à l’envi Laurent Nuñez, « les moyens aériens sont suffisants ». Vraiment ? Dans une liste à la Prévert, le ministre de l’Intérieur a égrené le matériel disponible : 12 Canadair, 10 hélicoptères bombardiers d’eau, six avions Air Tractor bombardiers d’eau, huit Dash… Sauf que, sur le terrain, le compte n’y est pas.

D’après un document de la sécurité civile, seuls huit des 12 Canadair de la flotte étaient disponibles mardi 21 juillet au soir. Et sept Dash sur huit. Deux Beechcraft sur trois et quatre hélicoptères bombardiers d’eau seulement. Et ne parlons pas des quatre nouveaux Canadair promis par Emmanuel Macron depuis 2022… Les premiers ne seront livrés qu’en 2028.

En attendant, on nous promet l’arrivée « prochaine »« d’ici à fin juillet » – de l’A400M, un avion de transport de l’armée de l’air converti en bombardier d’eau de haute capacité, équivalent à trois Canadair. D’ici là, combien d’hectares auront encore brûlé ? Faudra-t-il voir tomber d’autres soldats du feu ? Huit pompiers sont déjà morts en intervention pour la seule année 2026, contre six l’an dernier…

Dans son dernier rapport, le Haut Conseil pour le climat indiquait que la surface propice aux feux de forêts a plus que doublé par rapport à la fin du siècle dernier. C’est un fait établi. Il faut donc s’adapter pour pouvoir anticiper. Mais, pour s’adapter, il faut des moyens. Le gouvernement aura été prévenu : gare au retour de flammes.

« Les sorciers de l’IA ne maîtrisent plus leur baguette », le billet de Maurice Ulrich.



L’Apprenti sorcier, œuvre symphonique de Paul Dukas, reprend un poème de Goethe, inspiré d’un texte de l’auteur antique Lucien de Samosate, est devenu une séquence du dessin animé de Disney, Fantasia : le jeune homme donne vie à un balai pour qu’il fasse son travail à sa place, mais le balai devient incontrôlable…

Aux États-Unis, au cours d’une séquence d’essais de sécurité d’OpenAI, des modèles se sont échappés du cadre imposé pour aller chercher des réponses sur une plateforme spécialisée d’Internet. À de multiples reprises déjà, les développeurs de modèles d’IA avancés ont relevé des « initiatives » problématiques de leurs systèmes pour répondre à leur façon aux demandes, mais ce serait la première fois qu’une opération autonome de ce niveau aurait eu lieu.

Marx et Engels avaient-ils vu le coup venir ? Ils écrivaient en 1848, dans Le Manifeste du parti communiste : « La société bourgeoise moderne qui a fait naître comme par enchantement des moyens de production et d’échange aussi puissants ressemble au sorcier qui ne peut plus maîtriser les puissances infernales qu’il a invoquées. »

mercredi 22 juillet 2026

« Ce que révèle la vraie-fausse démission de Monique Barbut », l’éditorial de Laurent Mouloud.



Dans les années 1990, Jean-Pierre Chevènement estimait qu’un ministre « ça ferme sa gueule ou ça démissionne ». Monique Barbut a quelque peu réécrit la maxime. Avec elle, on « menace de démissionner, puis on ferme sa gueule ». Le matin, l’actuelle détentrice du portefeuille de la Transition écologique claironne sa volonté de quitter le gouvernement à la suite de l’adoption de la loi d’urgence agricole.

L’après-midi, après avoir digéré cette énième couleuvre environnementale, elle décide finalement de « poursuivre sa mission », à la demande expresse du président Macron. Le chef de l’État, bien conscient du message dévastateur d’un tel départ en pleine crise caniculaire, a dû se montrer sacrément insistant. Il sauve les apparences – pour un temps. Mais, sur le fond, quel aveu accablant.

Évidemment, cet épisode Barbut dit beaucoup du mépris macronien sur les questions écologiques. Nommée en octobre 2025, l’ancienne présidente du WWF a hérité d’un portefeuille amaigri – sans l’énergie, les transports et le logement – réduisant d’entrée de jeu son influence.

Tenue à l’écart des grandes décisions, elle a passé son mandat à bouillir dans son coin, en comptant les – mauvais – points : enterrement de la loi contre l’artificialisation des sols, développement des méga-bassines, retour de l’acétamipride…

Finalement, le profil « société civile » de Monique Barbut, prétendument recrutée pour ses compétences précises et sans doute de bonne foi, apparaît pour ce qu’il est : un simple alibi dans un gouvernement soumis aux intérêts supérieurs du lobby des pesticides et de l’agrobusiness.

Anecdotique, le maintien de Monique Barbut à son poste ne fera pas illusion. Ces dix dernières années l’ont bien montré : aucune politique écologique ne peut exister dans ce régime macroniste. Allergique au débat démocratique et enfermé dans un relativisme néolibéral qui refuse de prendre la mesure de l’urgence, l’exécutif enchaîne les contretemps et les contresens.

Quitte désormais à tirailler son propre camp. Et à compter, une nouvelle fois, sur les voix complices du RN. Derrière la fausse démission de Monique Barbut, il y a une démission bien réelle : celle de la majorité présidentielle, qui, face au défi climatique, s’obstine à organiser son impuissance.

 

« Une journée des bras d’honneur », le billet de Maurice Ulrich.



La journée de mardi fut apparemment celle des bras d’honneur. D’abord, la confirmation par le Parlement du sénateur LR François-Noël Buffet au poste de Défenseur des droits. Des droites serait mieux dire. Mariage pour tous, immigration… Il coche toutes les cases des politiques réactionnaires.

Ensuite, ces mots du premier ministre Sébastien Lecornu pour la ministre de la Transition écologique Monique Barbut, après avoir négocié dans son dos les derniers arrangements de la loi d’urgence agricole réintroduisant les pesticides, et alors qu’elle soulevait un point juridique : « Monique, laisse-nous le droit, occupe-toi de l’écologie. »

En d’autres termes, fiche-nous la paix et retourne à tes casseroles. Annoncée démissionnaire mercredi matin, l’ancienne dirigeante de l’ONG WWF a sans doute péché par naïveté en pensant que son engagement pourrait être utile et qu’on l’appelait pour ça. Ce n’était pas la première et ce ne sera pas la dernière… Les votes de mardi, de l’extrême droite à la Macronie ont répondu aux choix du président en fin de mandat. On peut les appeler aussi les votes du déshonneur.

 

Des montagnes de cash pour les entreprises, du flicage pour les plus précaires, l’éditorial de Cyprien Boganda.



Aux entreprises, la patrie reconnaissante. Et généreuse. Tous les ans, l’État les abreuve d’argent public (au moins 211 milliards d’euros pour l’année 2023, selon le rapport de la commission d’enquête sénatoriale sur le sujet, paru en juillet 2025), sans aucun contrôle ni contrepartie.

Comme il ne voulait pas être taxé de laxisme – ce si vilain mot que la droite réserve traditionnellement à la gauche –, le gouvernement a commandé un contre-rapport au Haut-Commissariat à la stratégie et au plan, présidé par le très macroniste Clément Beaune. Lequel s’est empressé d’enterrer, ou plutôt d’entacher la lisibilité du sujet, en inventant un chiffrage à géométrie variable (82 ou 187 milliards d’euros selon les critères).

Les sanctions à l’égard des multinationales qui, chaque année, suppriment des emplois après avoir profité de la générosité nationale attendront, si tant est qu’elles arrivent un jour.

Apparent paradoxe de l’État libéral. Alors que les plus précaires sont sommés de rendre des comptes quant au moindre euro d’argent public dépensé (on vient d’apprendre que France Travail va traquer les potentiels resquilleurs à l’aide de l’intelligence artificielle), les entreprises empochent des montagnes de cash sans que personne n’y trouve à redire.

Pointilleux avec les faibles et oublieux avec les forts, le gouvernement a néanmoins validé le fait que, pour la première fois, les aides publiques aux entreprises seront annexées au projet de loi de finances dans une partie spécifique. Demi-mesure bienvenue, mais bien timide malgré tout.

Pour les syndicats patronaux, ce petit rien est déjà trop. Le Mouvement des entreprises de taille intermédiaire propose une audacieuse opération de blanchiment sémantique : cessons de parler d’« aides » aux entreprises, puisqu’il s’agit après tout d’une simple compensation visant à atténuer un « coût » du travail exorbitant. La logique est séduisante, pour peu qu’on l’élargisse : et si on appliquait le même procédé aux « aides » sociales, au motif qu’elles ne font que compenser le coût astronomique de la pauvreté ?

 

« Sommes-nous tous jaloux de Bernard Arnault ? », le billet de Maurice Ulrich



C’est ce qu’en jargon de presse on appelle un marronnier, une information qui revient chaque année à la même date : le mois de juillet pour le classement des 500 premières fortunes de France par le magazine Challenges. Cette année, il y avait un doute. Il se disait que ledit classement n’était pas du goût du premier de la liste, Bernard Arnault, désormais propriétaire de la publication.

On croit bien comprendre, alors, le sous-texte du directeur de la publication, Vincent Beaufils, titré comme une blague : « Il n’est de richesse que d’hommes. » Mais qu’est-ce qui fait, au fond, interroge-t-il, le succès de ce numéro, de loin le plus vendu parmi tous ceux de Challenges ? « Les mauvaises langues parleront de voyeurisme… Nous évoquerions plutôt la réussite des entrepreneurs dans un monde où l’argent doit rester un indicateur, un objet social qui sert la prospérité, mais aussi une matière fiscale qui sert à équilibrer le système. » C’est, écrit-il encore, le message « humaniste et réaliste » qui est « dans les gènes de Challenges ». C’est bien ça, Bernard Arnault ?

 

« Démantelons, l’empire Bolloré, nationalisons les kiosques Relay », l’éditorial de Fabien Gay.

Dans les halls de gare, dans les aéroports, des millions de voyageurs passent chaque année devant un Relay. Beaucoup n’y voient qu’un comm...