vendredi 12 juin 2026

« Encyclique(s) », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin.



HUMANITAS. Il est des textes qui paraissent moins pour commenter leur époque que pour lui demander des comptes. Avec Magnifica humanitas, sa première encyclique, publiée à l’occasion du 135e anniversaire de Rerum novarum (1891), Léon XIV entre dans le débat du siècle par la grande porte : celle de la question sociale.

De même qu’à l’époque Léon XIII tentait d’affronter – de manière plutôt doctrinaire – la révolution industrielle et la condition ouvrière naissante, son successeur se confronte à la révolution numérique et à l’intelligence artificielle – rien de moins. Il a fallu au bloc-noteur quelques semaines pour ingurgiter l’ampleur de ce texte et son importance « politique » pour notre ici-et-maintenant. La lecture du journal la Croix, notamment, ne fut pas inutile.

Car, derrière les algorithmes, les plateformes et les promesses d’un monde augmenté, le pape voit surtout réapparaître une interrogation ancienne : qui détient le pouvoir, au bénéfice de qui, et à quel prix pour l’être humain ? Vaste et antique débat. D’autant que Léon XIV ne cède ni à l’enthousiasme béat, ni à la peur technophobe. La technologie ne saurait constituer en soi un problème. Mais, si problème il y a, il réside dans les rapports sociaux qu’elle produit, dans les intérêts qu’elle sert et dans les dominations qu’elle peut renforcer.

DIGNITÉ. L’IA, rappelle le pape, n’est jamais neutre : elle porte le visage de ceux qui la conçoivent, la financent et l’utilisent. Derrière la machine se trouvent toujours des choix politiques, économiques et culturels. Nous y voilà. Est-ce exagéré, dès lors, de constater que cette encyclique rejoint, par certains aspects, une critique sociale qui n’est pas sans résonances marxiennes ?

Léon XIV constate que la personne humaine risque d’être réduite à une simple variable de production, à une ressource exploitable, à une somme de données valorisables. Dans un capitalisme numérique dominé par quelques groupes capables d’accumuler connaissances, puissance informatique et informations personnelles, l’être humain peut en effet devenir l’objet d’une nouvelle forme d’aliénation.

Non plus seulement l’ouvrier séparé du produit de son travail, mais l’individu dépossédé de son attention, de ses données, de ses comportements et parfois même de sa capacité de jugement. L’encyclique, que nous lisons aussi comme une contestation des dominants à la Trump et autres milliardaires de la tech, est traversée par cette inquiétude.

Les technologies les plus avancées risquent d’approfondir les fractures entre ceux qui contrôlent les outils et ceux qui les subissent. La concentration des savoirs et des infrastructures numériques entre les mains d’une minorité menace le principe même du bien commun. À plusieurs reprises, le pape insiste d’ailleurs sur la nécessité de partager les connaissances, de soumettre les usages de l’IA à un contrôle démocratique et de faire prévaloir la dignité humaine sur la logique du profit.

MÉDITATION. La question du travail occupe naturellement une place centrale dans cette réflexion. Comme Rerum novarum en son temps, Magnifica humanitas se demande ce que devient l’homme lorsque la machine transforme les conditions de la production. Léon XIV redoute que l’automatisation ne conduise à une déqualification massive des travailleurs, à leur surveillance permanente et à leur marginalisation. La technologie peut libérer des tâches pénibles ; elle ne doit jamais servir à rendre les travailleurs inutiles.

Le texte va plus loin encore. La richesse d’une société, explique le pape, ne se mesure pas seulement à sa croissance économique mais à la qualité du travail, à la réduction des inégalités, à la protection de l’environnement et à la possibilité pour chacun de vivre dignement. Face aux dérives actuelles, Léon XIV oppose une autre idée du progrès, refusant les rêves transhumanistes qui prétendent dépasser les limites de l’homme. Pour lui, la fragilité n’est pas un bug à corriger mais une vérité à accueillir.

L’humain ne grandit pas malgré ses limites ; il grandit souvent grâce à elles. C’est dans la vulnérabilité que naissent la solidarité, le soin de l’autre et la possibilité même de l’amour. Magnifica humanitas dépasse largement le cadre d’un texte religieux sur l’IA. C’est une méditation sur le pouvoir, le travail, les inégalités et le destin collectif des sociétés contemporaines.

« + 1,5 degré dès 2030 : alerte rouge », l’éditorial de Rosa Moussaoui.



Le thermomètre s’emballe, et certains s’acharnent à le casser. Avec leur dernière mise à jour des indicateurs climatiques, plus de 70 scientifiques de 17 pays tirent un sérieux signal d’alarme : le rythme du réchauffement s’accélère dangereusement.

Après le seuil de + 1,39 °C par rapport à l’ère préindustrielle franchi en 2025, la ligne rouge fixée à + 1,5 °C par l’accord de Paris devrait être enjambée en 2030. Autrement dit demain. Ce diagnostic n’est pas une projection ou une hypothèse : c’est une expérience déjà sensible pour des milliards d’êtres humains et pour l’ensemble du vivant.

Aujourd’hui même, le réchauffement climatique dévaste les paysages, ruine les récoltes, détruit des existences. Les eaux montent (+ 23 centimètres depuis 1901) et dévorent les littoraux. Les vagues de chaleur marine déciment les écosystèmes et brisent les chaînes alimentaires.

Or, les outils mêmes qui permettent de le mesurer sont aujourd’hui menacés, démantelés. Les climatosceptiques se sont longtemps contentés de mettre en doute la réalité de la catastrophe en cours et son origine productiviste. Au pouvoir, ils démolissent par des arbitrages politiques et budgétaires suicidaires les dispositifs scientifiques indispensables pour en anticiper les effets, les atténuer, s’y adapter.

On le sait : la combustion du charbon, du pétrole et du gaz est la source principale du réchauffement. Or, le système économique qui a précipité la crise climatique organise la dépendance aux énergies fossiles. La seule issue se trouve donc dans une rupture franche avec les modes de production du capitalisme, avec ses injonctions consuméristes, ses obsessions extractivistes et libre-échangistes.

Une telle rupture exige de reprendre le contrôle collectif des orientations économiques, avec une planification écologique coordonnée à l’échelle mondiale, bâtie sur des choix démocratiques, soucieuse d’égalité et de justice sociale.

 

« Et si Elon Musk allait seul sur Mars », le billet de Maurice Ulrich.



Pour mille milliards de dollars. On n’a jamais manqué de charlatans pour nous promettre la Lune. Elon Musk nous promet Mars. C’est un des arguments avancés pour vanter auprès des investisseurs l’introduction en Bourse aujourd’hui de sa société SpaceX qui devrait faire de lui, déjà à la tête de plus de 800 milliards de dollars, le premier trillionnaire ou billionnaire de l’histoire.

Bref, ça fait beaucoup, beaucoup d’argent et de projets. Comme l’installation dans l’espace de data centers géants, l’envoi de 10 000 fusées d’ici à 2030, porteuses de dizaines de milliers de satellites, l’implantation dans le cerveau de puces connectées à l’intelligence artificielle et donc, aussi, la perspective de s’installer sur la planète rouge avant d’avoir complètement usé la bleue.

Dans l’immédiat, on ne sait même pas comment y envoyer ne serait-ce qu’un tardigrade, bestiole microscopique apte à résister à des conditions extrêmes. Quant à y transférer huit ou dix milliards d’humains ! L’idée, c’est qu’Elon Musk y aille d’abord tout seul. Et même plus loin. Un humain à mille milliards, ça devrait épater les extraterrestres.

 

jeudi 11 juin 2026

« Coupe du monde 2026 : une farce en mondovision ? », l’éditorial de Laurent Mouloud.



Jules Rimet doit se retourner dans sa tombe. Le fondateur de la Coupe du monde de football voyait dans cette compétition planétaire un moyen de favoriser les échanges pacifiques entre nations, un outil de rapprochement et d’union autour de l’universalité des valeurs sportives. Las, cette édition 2026 foule aux pieds toutes ces belles intentions.

Sous la férule du narcissique Donald Trump et du vénal patron de la Fifa, Gianni Infantino, la grand-messe du ballon rond se résume à une vulgaire pompe à fric, où le spectacle n’est considéré comme réussi que s’il génère sa montagne de dollars.

Personne ne doit être naïf. L’élargissement de la compétition à 48 pays n’existe que pour faire exploser les revenus commerciaux, les droits de diffusion et le sponsoring. Les tarifs astronomiques des billets, soumis à la loi de l’offre et de la demande, poursuivent la même logique. Et doivent permettre à la Fifa d’atteindre son rêve : dépasser les 9 milliards de dollars de revenus. Cette dérive mercantile trahit la dimension populaire de l’événement. Et s’articule parfaitement avec les politiques xénophobes et d’exclusion de l’hôte de la Maison-Blanche.

Sous prétexte de sécurité nationale et de lutte contre l’immigration, Trump a interdit aux ressortissants d’une vingtaine de pays de venir – du jamais-vu. Tout en laissant planer le doute sur le rôle qu’auront les gros bras de l’agence fédérale de l’immigration (ICE). Pour le président mégalomane, soyons-en sûrs, cette Coupe du monde n’est rien d’autre qu’un business de plus. Une vitrine opportune pour, une fois encore, mettre en scène sa propre personne devant les caméras du monde entier.

Certes, la Coupe du monde n’a jamais été une simple fête du football. Elle a toujours servi pour ses organisateurs de vitrine politique, de soft power. Mais cette édition 2026, lestée de toutes ses dérives, vire à la caricature. L’action conjuguée des deux compères – Trump et Infantino – détourne l’essence même de cette compétition. Et si le spectacle, des joueurs et des matchs, finira toujours pas nous ravir, il ne doit pas, non plus, nous faire oublier que le fonctionnement perverti de ce Mondial est à repenser de fond en comble.

 

« Donald Trump, la cage et le cirque », le billet de Maurice Ulrich.



« Personne n’aura jamais le privilège de faire quelque chose de semblable devant la Maison-Blanche. » Sans doute, tant l’arène installée sur sa pelouse destinée à accueillir des combats de MMA est un sommet insurpassable du mauvais goût et une défaite abyssale pour l’image du siège de la présidence des États-Unis. C’est le cadeau de Donald Trump pour la fête de l’indépendance et son cadeau à lui-même pour son anniversaire.

Car il aime ça le MMA, présentant ses champions comme « les hommes les plus forts du monde », en phase avec ses idéaux virilistes et sa complicité avec Dana White, le patron de l’Ultimate Fighting Championship, organisateur des combats.

Il posséderait même des actions dans sa société, ce qui justifierait la plainte déposée par l’organisation Public Integrity qui parle d’un stratagème profondément corrompu « visant à enrichir le président et ses amis ». Sinon on aimerait tant suggérer à Donald Trump de s’inspirer de l’empereur romain Commode. Il n’hésitait pas à combattre lui-même les gladiateurs dans l’arène, étant établi au préalable, bien sûr, qu’il gagnait.

 

mardi 9 juin 2026

« Mort de Lyhanna : une faillite d’État », l’éditorial de Marion d’Allard.



Il aura fallu un drame abject et des dizaines de milliers de manifestants partout en France pour que le gouvernement regarde enfin ses défaillances en face. La mort tragique de Lyhanna n’est pas un fait divers. Elle est le reflet d’une société malade, gangrenée par le patriarcat, pourrie par la culture du viol, l’impunité des agresseurs, la faiblesse coupable des politiques publiques en matière de protection des femmes et des enfants.

Dans cette affaire comme dans tant d’autres, la police et la justice ont failli. Le reconnaître sous la pression et l’émotion ne suffira jamais. Oui, monsieur Darmanin, il y a eu des « dysfonctionnements accablants ». Mais oui, monsieur Darmanin, votre responsabilité est absolument engagée.

En choisissant la réaction face à un crime odieux plutôt que l’action sur le long terme pour éviter qu’il ne se produise, le gouvernement a une nouvelle fois manqué à son devoir de protection. Depuis des années, les associations, syndicats et collectifs citoyens qui se battent quotidiennement et accompagnent les victimes exigent à juste titre que les grands discours ne restent pas lettre morte. Une proposition existe, une loi intégrale, transpartisane.

Portée par la députée socialiste Céline Thiébault-Martinez, elle détaille en 140 mesures une véritable politique publique, de la prévention à la réparation, en mobilisant toute la chaîne éducative, policière et judiciaire. Que n’a-t-elle pas déjà été inscrite à l’agenda du Parlement ?

Il y a urgence à protéger les plus fragiles des violences masculines. Un enfant, en France, est victime toutes les trois minutes ; 70 000 plaintes concernant des mineurs sont actuellement entre les mains de la justice ; chaque année, 160 000 enfants et plus de 100 000 femmes sont victimes de violences sexuelles ; la France compte deux fois moins de juges et quatre fois moins de procureurs que la moyenne européenne ; 94 % des plaintes déposées finissent classées sans suite ; 1 % des violeurs sont condamnés. Les chiffres ne mentent pas. Ceux qui prétendent agir sans jamais s’en donner les moyens,

 

Spectacle de maternelle à Montreuil, l’étonnante réaction du ministère de l’Éducation, le billet de Maurice Ulrich.



Le ministère attend « les conclusions de l‘enquête administrative en cours ». Une réaction de faux jeton, ou de faux cul si l’on préfère, qui a des allures d’aveu. On préfère en haut lieu laisser courir l’absurde et scandaleuse campagne de l’extrême droite contre une école maternelle de Montreuil qui préparerait des enfants de 3 ans « à la lutte armée et au terrorisme ».

Au cours d’un petit spectacle de la kermesse, les enfants se tiraient dessus avec des pistolets à eau dans un premier temps, avant de dévoiler leur tee-shirts portant l’inscription Peace and love. Une vidéo des premières secondes diffusée sur un compte X proche de la sphère Bolloré n’en a pas moins assimilé les gamins à des antisémites suscitant des réactions délirantes : « On forme tranquillement dans nos écoles maternelles les terroristes qui assassineront nos enfants ! »

Une instrumentalisation éhontée dénoncée par les parents d’élèves présents et la mairie de Montreuil qui a réagi en invitant le ministère à apporter son soutien aux professeurs et aux parents des enfants. On voit comment.

 

« Encyclique(s) », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin.

HUMANITAS. Il est des textes qui paraissent moins pour commenter leur époque que pour lui demander des comptes. Avec Magnifica humanitas ...