vendredi 23 octobre 2026

« Jeunesse(s) », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin.




Injustice. Le 30 juillet 1903, au lycée d’Albi, Jean Jaurès lançait à la jeunesse un appel au courage, à la pensée libre et à l’émancipation. Plus d’un siècle après, en cet automne de révoltes, ses paroles résonnent dans les rues où les lycéens se mobilisent et réclament à la République de tenir parole.

Jaurès s’adressait à des consciences capables de penser et d’agir : « Et vous, jeunes gens, vous voulez que votre vie soit vivante, sincère et pleine. » À Saint-Denis, devant le lycée Paul-Éluard, comme partout, une génération refuse de considérer l’injustice comme une fatalité et l’école le premier théâtre de l’abandon social.

Jaurès rappelait que « le courage, c’est de garder dans les lassitudes inévitables l’habitude du travail et de l’action ». L’action, justement : mais comment exiger la persévérance sans donner à tous les moyens de réussir ? Le pouvoir, trop souvent, oppose à la revendication sociale la responsabilité individuelle, à la colère la fermeté. Il exhorte la jeunesse à croire en l’avenir tout en lui demandant de supporter les renoncements du présent.

Boussole. D’autant qu’une démocratie se juge à l’usage qu’elle fait de la force. Des adolescents qui réclament des moyens pour apprendre ne sont pas des ennemis intérieurs. Relisons Jaurès : « Le courage, ce n’est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre. » Ces mots nous obligent à interroger la place du dialogue et les limites de la contrainte.

La sécurité publique n’est légitime que s’il protège les libertés, non s’il rend leur exercice intimidant. Autre boussole : « Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe. » Dire la vérité, regarder les inégalités scolaires en face, refuser que les images d’affrontements éclipsent les raisons de la mobilisation et rappeler que l’éducation n’est pas une dépense secondaire, mais une condition de l’émancipation. Jaurès nous invitait à « aller à l’idéal et (…) comprendre le réel ». Entre les deux, la politique a pour devoir de transformer la société, non contenir les impatiences.

Possédants. La question n’est donc pas que la jeunesse se lève. Ce sont les raisons, si nombreuses, qui comptent. Et voilà la raison pour laquelle le pouvoir continue absurdement de détourner les yeux. La République ne se défend pas contre sa jeunesse : elle se grandit en l’écoutant.

Les acquis ne se décrètent pas, ils se conquièrent, quitte à agir, comme disait Jaurès, « sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense ». À bien y réfléchir, le bloc-noteur pourrait aussi conclure avec Karl Marx, qui, déjà en 1871, dénonçait dans la Guerre civile en France l’indignation sélective des possédants : « Le bourgeois du monde entier, qui regarde avec complaisance le massacre de masse après la bataille, est convulsé d’horreur à la profanation de briques et de mortier. » L’avenir n’appartient pas à ceux qui ordonnent à la jeunesse de se taire, mais à ceux qui lui donnent les moyens de parler, de penser et d’agir.

 

« Syndrome Oussekine » ? L’éditorial de Maurice Ulrich.



Il faut liquider le syndrome Malik Oussekine, lit-on dans le Figaro. On comprend le sous-texte. Ça veut dire pas de retenue. Il faut frapper et tout est permis. C’est ce qu’écrit dans une tribune un ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel, Jean-Éric Schoettl, qui en appelle à l’instauration de l’état d’urgence dans tout le pays.

Rappelons les faits : une plaque de marbre au 20, rue Monsieur-le-Prince, à Paris, porte ces mots : « À la mémoire de Malik Oussekine, étudiant de 22 ans, frappé à mort par deux policiers dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986 ». C’est au soir d’une manifestation contre une loi du ministre de l’Éducation nationale d’alors, Alain Devaquet, rejetée par les étudiants que le jeune homme est « frappé à mort », comme le dit la plaque, tandis qu’il sort d’un club de jazz dont il est un habitué et rentre chez lui, par trois policiers qui le rouent de coups de pied et de matraque. Les faits sont connus le lendemain.

Il faut mesurer la portée des mots. Liquider le syndrome Malik Oussekine ne veut rien dire d’autre que ceci. Il faut frapper au risque assumé de tuer. Ces propos s’inscrivent dans le climat que veulent instaurer dans le pays tous ceux qui, des ministres à l’extrême droite, voient, comme le dit encore Jean-Éric Schoettl, « des hordes sauvages qui célèbrent les noces barbares du gauchisme, du communautarisme, du nihilisme et de la délinquance ordinaire ». Ces responsables espèrent ainsi mieux faire silence sur les attentes populaires et celles des lycéens, et plus encore les étouffer et les dévoyer. Contre les barbares, tout est permis.

Au même moment, le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, entend dicter leur rôle aux procureurs généraux en les invitant à faire appel de toutes les peines « qui ne seraient pas à la hauteur de ce que nous avons vécu ». Ce que « nous » avons vécu, alors que circulent les idées de milices d’autodéfense dans tout le pays hors de l’État de droit et des devoirs de la République. Aujourd’hui, c’est le pouvoir qui porte atteinte à la démocratie.

 

« Choc chez les libéraux », le billet de Maurice Ulrich.



Appel à la grève : « La CGT veut-elle achever l’économie française ? » interrogeait jeudi l’éditorialiste de l’Opinion. C’est oui. Et « les autres syndicats lui ont emboîté le pas au motif que le gouvernement resterait sourd aux demandes des « travailleuses et des travailleurs » en n’apportant pas les bonnes réponses sociales ».

Où vont-ils chercher ça ? Et même Marylise Léon, la secrétaire générale de la CFDT, sans doute sous l’emprise de la CGT, estime que le premier ministre « n’est pas vraiment dans le tempo ».

Mais qui est aveugle ici, poursuit l’éditorialiste ? « Un premier ministre sans marges de manœuvre qui a le mérite de tenir un cap (…) ou tous ces bonimenteurs qui, de LFI aux syndicats, ne cessent de souffler sur les braises d’un mouvement social hétéroclite. L’argent coule à flots, s’égosillent-ils, il n’y a qu’à se servir. Où ? »

C’est quand même curieux que, travaillant dans un journal de Bernard Arnault, lequel est en tête du classement des fortunes de France dont le montant cumulé passe les 1 000 milliards, il n’en ait pas une petite idée.

 

jeudi 22 octobre 2026

« Dommage collatéral », l’éditorial de Cédric Clérin.



Dans la course à la qualification pour le second tour, à droite, tous les coups semblent permis. Quelles qu’en soient les conséquences. C’est le sens des instructions données aux services de renseignements, comme l’a révélé Mediapart, pour faire porter à La France insoumise, dont le candidat est en tête des sondages à gauche, la responsabilité des dégradations du 17 octobre et ourdir un complot contre la République.

Dans la bouche du ministre de l’Intérieur, le mot « ultragauche » revient comme un tic de langage, toutes les deux phrases, avant qu’il ne dénonce les « liens qui existent avec LFI ». Lesquels ? On ne le sait pas.

Cela n’empêche pas nombre de cadors de la droite d’embrayer comme si les appels politiques à la violence, aux dégradations étaient avérés.

Gérard Larcher, troisième personnage de l’État, a ainsi rejoint l’ancien ministre de l’Intérieur et candidat à la présidentielle Bruno Retailleau pour accréditer l’idée d’une possible dissolution du mouvement de Jean-Luc Mélenchon.

Tous deux savent parfaitement qu’une telle mesure serait inconstitutionnelle, mais l’enjeu est ailleurs : mobiliser et chauffer à blanc un électorat de droite face à un ennemi présenté comme mortel. Avec la rhétorique des deux camps, police contre casseurs, il s’agit de sortir tous ceux qui la refusent de l’arc républicain.

Cette stratégie a aussi pour objectif de dissuader les électeurs les plus modérés de se tourner vers des candidats de rupture. Le candidat du Parti communiste français, Fabien Roussel, subira sans doute le même traitement en cas de sondages plus favorables.

Mais le principal dommage collatéral de cette stratégie est celui que l’on observe depuis plusieurs années : un Rassemblement national rendu toujours plus acceptable, ce qui lui permet d’être si haut aujourd’hui.

En s’employant à disqualifier la gauche à tout prix, la droite contribue de manière totalement assumée à banaliser la bête immonde, qui sera d’autant plus difficile à battre au second tour, quel que soit son adversaire. Une sorte d’assassinat de la République au nom de… la République.

 

 

 

« Que rapport » ? Le billet de Maurice Ulrich.



On a un peu la tête ailleurs mais on peut y revenir avec l’ouverture à Erevan, en Arménie, de la COP17 sur la biodiversité. La canicule, les incendies géants, l’assèchement des cours d’eau, la désertification, bref le réchauffement climatique d’accord, mais quel rapport avec la survie des espèces, dont l’Homo sapiens, ce qui nous concerne un peu, à laquelle la conférence va se consacrer pendant dix jours ?

Aucun, sans doute, pour la Commission européenne, dont on imagine que les pays membres ne vont pas faillir aux déclarations vertueuses, qui vient de reporter d’au moins un an la mise en œuvre des mesures visant à limiter les émissions de méthane, répondant pour partie aux attentes des pétroliers.

La France s’est ralliée à ce report voté par la droite, le centre et l’extrême droite, qui le voulait même de trente mois. Ainsi, note un économiste, « la décision de l’Europe devrait desserrer la contrainte sur les importateurs d’hydrocarbures ». Pour information, l’impact du méthane sur le réchauffement est quarante fois supérieur à celui du CO2.

mercredi 21 octobre 2026

« 17 octobre : le paravent de l’ordre contre la sève populaire », la chronique de Patrick Le Hyaric.



La jeune fille qui brandissait, ce 17 octobre, une grande pancarte proclamant : « Paradis pour les riches, pas un radis pour les autres – Halte aux terroriches », résumait à elle seule la nature et la profondeur de la politisation à l’œuvre dans cette inédite mêlée populaire.

Par cette formule percutante, elle mettait à nu la dimension de classe d’un système qui multiplie les dépossédés pour gorger d’or une infime minorité de possédants. Elle ciblait ces nouvelles « 500 familles » qui, à elles seules, confisquent une richesse équivalente à près de la moitié du budget de la nation.

Après les cris d’alarme lancés pendant la pandémie par tous les « premiers de corvée » sur l’impérieuse nécessité de rebâtir des services publics modernes, cette fin d’été caniculaire est venue propager le puissant sursaut d’un peuple refusant toujours plus de sacrifices. Un peuple saturé par les tirs d’artillerie incessants du gouvernement contre l’hôpital, l’école et la Sécurité sociale. Or, ces institutions ne sont pas des coûts à élaguer ; elles sont la condition première d’un authentique « pouvoir de vivre » en même temps que le moteur d’une réelle efficacité économique.

Loin des injonctions ministérielles, du vacarme médiatique et des sentences de prétendus experts, les jeunes et les citoyens viennent secouer la chambre froide de l’austérité et ses chiffres désincarnés.

L’irruption de la jeunesse, presque par effraction, produit un puissant choc thermique. L’entrée de cet air du dehors, cette bouffée de chaleur humaine et d’indignation collective, vient déposer une buée trouble sur les épaisses vitres des ministères, des assemblées parlementaires, des salons de la haute bourgeoisie et des conseils d’administration des banques ou des grandes multinationales.

Loin des combinaisons politiciennes de l’an passé et de leurs hypocrites appels « au compromis » ou à « l’union nationale », le mouvement en cours exprime avec force une profonde aspiration : celle d’arracher le volant de nos trajectoires communes des mains des dominants.

L’urgence hurle cette nécessité : reprendre en main les choix cruciaux qui déterminent notre avenir commun.

C’est parce qu’il est pleinement conscient de cette menace que le pouvoir, fidèle à ceux qu’il sert, a opposé aux lycéens et aux étudiants la matraque de la diversion et de la répression plutôt que la voie de la discussion et de la négociation.

Pourtant, le peuple ne s’y trompe pas : dès les premières heures, 77 % des ouvriers et des employés ont apporté leur soutien à la jeunesse en action.

Ce sont leurs enfants que le macronisme et ses snipers idéologiques, de Blanquer à Attal, ont jetés dans une compétition féroce dès le plus jeune âge, avant de les soumettre au couperet d’un tri social permanent, institutionnalisé par la guillotine numérique de Parcoursup. Cette mise en concurrence généralisée n’engendre que pressions et dépressions.

Les parents le vivent dans leur chair aux côtés de leurs enfants, tout comme les enseignants, aujourd’hui parmi les plus mal payés d’Europe.

Ces mêmes parents ont de plus en plus de mal à joindre les deux bouts. Étranglés par l’envolée des prix de l’énergie, de l’alimentation et de tous les produits de haute nécessité. Ils mesurent chaque jour le fossé qui sépare la morgue des puissants de la réalité de leurs vies.

Dans ce contexte, la journée de samedi dernier marque un véritable tournant. L’élargissement du mouvement est manifeste. Sa profonde diversité sociale, générationnelle et politique inquiète le pouvoir.

Et le peuple voit dans le crépuscule du macronisme finissant le possible jaillissement de l’espoir « d’autre chose ».

Et l’une des capitales nouveautés de cette séquence réside dans une maturation consciente de cet « autre chose ». Il ne saurait consister à remettre les clés du pouvoir à la filiale française de l’internationale réactionnaire et fascisante. Cette assurance-vie à laquelle cotise une partie non négligeable des forces du capital.

Acculés, les mandataires du système n’hésitent plus à attiser la violence pour « tuer le mouvement », comme l’a cyniquement confessé un conseiller ministériel. Un grand classique ! Il sera très intéressant de suivre les travaux de la commission d’enquête parlementaire sur les violences et les destructions de samedi dernier, qui ont permis d’étouffer le sens profond des demandes du mouvement.

Cette seule réponse répressive qu’a confirmée le président de la République s’appuie sur une puissante offensive idéologique. Elle vise à ensevelir les maux profonds de notre société sous un déluge de mots, échafaudant un récit officiel destiné à gommer les racines politiques, sociales, environnementales et antiracistes des aspirations populaires. Dès lors, les termes « chaos », « déferlement de violence », « émeutiers », « casseurs » ou « saccage » sont brandis comme autant de miroirs déformants. Ce sont les ingrédients d’un lexique de l’ordre destiné à imposer le silence, la résignation et la soumission servile aux exigences des puissances industrielles et financières.

Pour autant, condamner n’exonère pas d’examiner les causes profondes de ces assauts contre les édifices symboliques de la République. Ils sont souvent le fait de fractions de la population que cette même République n’embrasse plus, qu’elle a laissées au ban de la société depuis trop longtemps. Penser, réfléchir, chercher des issues et nommer le réel, ce n’est pas excuser. C’est refuser l’aveuglement.

Ajoutons que l’immense majorité des citoyennes et des citoyens, qui font entendre leur voix dans les urnes comme dans la rue, se heurtent à la surdité obstinée d’un pouvoir exécutif imposant coûte que coûte ses logiques destructrices de ce qui fait l’humanité. Combien de temps serons-nous encore autorisés à manifester dans le vide, sans qu’aucune revendication ne soit jamais prise en compte, sans qu’aucun signal populaire n’entraîne la moindre conséquence politique ?

Cette superbe indifférence crevait les yeux lors de la dernière allocution présidentielle. Aucune perspective nouvelle n’a été esquissée, aucune détresse n’a trouvé écho. Le chef de l’État s’est contenté de renvoyer le peuple aux prochaines échéances électorales et à la possibilité de restreindre le droit de manifester.

Il espère poursuivre un rituel quinquennal conçu pour élire un monarque républicain qui, sous les dehors d’une légitimité d’emprunt, consacrera son mandat à sanctuariser les intérêts supérieurs de l’oligarchie financière. Pendant ce temps, derrière le paravent des prétendus « équilibres budgétaires », se poursuivra méthodiquement la destruction de nos services publics, le détricotage de nos droits sociaux et le pillage programmé de nos biens communs.

À force de mépriser, de désarmer, de contourner les travailleuses et les travailleurs, les citoyennes et les citoyens en discréditant le syndicalisme, en asphyxiant le tissu associatif, en affaiblissant les collectivités locales et en étatisant la protection sociale, tout en reléguant le Parlement et les corps intermédiaires au rang de figurants, le pouvoir a arrosé les germes de la violence. C’est ce même dessein qui explique l’acharnement contre les forces de transformation sociale et écologique, dont les élus font corps avec la jeunesse et le monde du travail, sur les bancs des assemblées comme sur le pavé des rues.

Un seuil est franchi lorsque le chef de l’État s’érige en super-ministre de l’Intérieur, marchant dans les pas d’une déclaration de son Premier ministre lourde de menaces : « C’est désormais le moment aussi de choisir son camp. Soit on est dans le camp de la République, et donc des forces de l’ordre (…) soit on est du côté des casseurs… »

À les entendre, le contrat républicain ne reposerait donc plus sur le triptyque de la liberté, de l’égalité et de la fraternité — qui exige une école émancipatrice, une protection sociale digne de ce nom, une juste répartition des richesses et l’accès de tous au travail, au logement et au transport. Non, la République se trouve ici confondue avec les seules forces de « l’ordre » pour préserver par la force l’ordre établi, ses dogmes économiques et le verrouillage absolutiste du pouvoir.

Pourtant, défendre la République n’a jamais signifié signer un chèque en blanc à un État mis au service du capitalisme. Le maintien de la paix publique est une mission légitime. La défense d’un ordre social profondément inégalitaire en est la perversion. Dès lors que la contrainte policière et institutionnelle se substitue au dialogue et à la négociation, le pouvoir retourne les armes de la République contre les principes mêmes qui la fondent.

Un océan sépare la sève de ces manifestations — la joie des convergences, la créativité des slogans, la fraternité des cortèges — et les mâchoires serrées des gouvernants drapés dans la grisaille de leurs costumes.

Ces derniers font face à une génération massivement soutenue par le peuple, qui refuse d’habiter leur monde renversé.

Au-delà des revendications matérielles pour l’éducation ou le pouvoir d’achat, la multitude en mouvement refuse de donner son consentement à un modèle qui produit à la chaîne des inégalités criantes, le dérèglement climatique, l’effondrement de la biodiversité, et qui s’accommode du vacarme des guerres économiques, du sang des guerres militaires, du mépris néocolonial envers les peuples du Sud, jusqu’à l’inacceptable silence face au drame absolu de la Palestine.

Ainsi s’opère sous nos yeux un tournant politique porteur d’espérance

Ce ne sont plus des ravalements de façade ou des ajustements à la marge qui sont réclamés, mais le droit de bâtir un autre avenir. Une autre société, marquant l’avènement d’un degré supérieur de civilisation, pleinement respectueuse du vivant.

Dans le lit de ces mobilisations convergent les sédiments de luttes menées depuis des années : le combat pour l’émancipation des femmes, l’urgence écologique, le front antiraciste, les batailles pour les salaires, l’aspiration des travailleurs à maîtriser leur outil de production, les promesses de l’économie sociale et solidaire, ainsi que le sursaut contre le surarmement.

De cette alchimie naissent des solidarités inédites, s’ébauchent des projets progressistes et s’affirme une volonté de transformation radicale — à la fois démocratique, sociale, écologiste, féministe. Ce grand mouvement d’émancipation entre aujourd’hui en résonance avec des mouvements similaires partout dans le monde.

Ses aspirations se heurtent frontalement à l’internationale réactionnaire qui se déploie à l’ombre du trumpisme. C’est précisément cette confrontation qui pourrait ouvrir une brèche historique pour un changement de cap progressiste, à la condition que les forces politiques de gauche et écologistes, main dans la main avec le monde syndical, social et associatif, cherchent courageusement les chemins de l’unité pour construire l’alternative. Il n’est pas trop tard !

C’est le sens profond des mots gravés sur la pancarte de cette jeune fille, silhouette lumineuse au cœur de la marée humaine samedi dernier. À chaque instant, dans chacun de nos combats unitaires, pensons à l’avenir de cette nouvelle génération.

« Un scandale d’état », l’éditorial de Rosa Moussaoui.



Voilà dix ans que le pouvoir macroniste, qui a fait du service des ultra-riches son unique sacerdoce, maltraite le pays par sa stratégie de contention policière des revendications sociales. Non seulement cette furie répressive, qui entretient un dangereux climat de violence, ne produit plus les effets escomptés, mais elle expose désormais toute l’étendue du mensonge auquel recourt sans vergogne un gouvernement désavoué dans les urnes.

Ce qu’éclairent les révélations de nos confrères de Mediapart sur les consignes données à des instances policières pour désigner LFI et « l’ultragauche » comme responsables des nombreux incendies et pillages du week-end dernier, c’est, en vérité, un scandale d’État.

Des gilets jaunes, en 2018, aux manifestations à l’appel de l’intersyndicale contre la démolition du système de retraites par répartition, en 2023, une brutale doctrine de « maintien de l’ordre » a, seule, répondu à la contestation sociale. Au prix de milliers de blessés, d’éborgnés, de mutilés dans les rangs des manifestants, dont les souffrances ont été méthodiquement tues, effacées, enterrées – au point que la simple évocation des « violences policières » attire à quiconque ose prononcer ces mots les pires anathèmes.

Contre le venin du cynisme

Depuis le début du mouvement lycéen, un nouveau cap est franchi. D’emblée, les élèves qui osaient dénoncer le manque d’enseignants, la machine à tri social Parcoursup, le délabrement de leurs établissements où courent rats et cafards, et l’abandon de toute une génération, ont été désignés par l’exécutif comme des fauteurs de troubles impliqués dans des « violences urbaines ». Seule réponse à leur cri de révolte : la matraque, les gaz lacrymogènes, les grenades ” de désencerclement ” et un nombre ahurissant de gardes à vue.

La violence policière semant le désordre et attisant l’incendie sans éteindre la mobilisation, il fallait à l’Élysée et à la place Beauvau faire oublier coûte que coûte les 800 000 manifestants qui ont défilé le 17 octobre pour dire leur refus des politiques de destruction sociale et de saccage des services publics qui ont rendu la vie de tous invivable. D’où la fiction d’émeutes fomentées par LFI et « l’ultragauche », à l’heure du déploiement d’un état d’exception qui ne dit pas son nom.

Un tel cynisme a sur la démocratie l’effet d’un venin. Ces mensonges et ces mises en scène sordides, à six mois de l’élection présidentielle, ne profitent qu’à l’extrême droite. Le seul antidote à cette imposture : un mouvement plus ample encore, pacifique, organisé, capable de formuler des revendications claires, de dégager de nouveaux horizons. Pour extirper le pays de ces limbes où les profits de quelques-uns sont devenus la seule boussole, où le peuple est désigné comme un danger et les plus jeunes, des surnuméraires.

 

« Jeunesse(s) », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin.

Injustice. Le 30 juillet 1903, au lycée d’Albi, Jean Jaurès lançait à la jeunesse un appel au courage, à la pensée libre et à l’émancipat...