Les mouvements de jeunesse, par leur joie, leur détermination et leur
inventivité à travers toute l’Europe et au-delà, percent nos heures grises
d’une nouvelle lumière. Ils nous rappellent que le pire n’est jamais certain.
Rien n’est écrit d’avance.
Les enquêtes
d’opinion ont beau figer un panorama politique où les forces d’extrême droite
flirtent avec les 40 % dans notre pays, la jeunesse bouscule les
pronostics. En agrégeant autour d’elle parents et grands-parents — c’est-à-dire
le monde du travail, de la création et des retraités —, elle ouvre une séquence
qui contredit le fond de l’air du temps, ce ciel qui se brunit de dérives
autoritaires.
La promesse d’un renouveau
Ces
soulèvements portent en eux la promesse d’un renouveau, épousant le sillage de
la victoire de Lula dans un Brésil arraché à l’extrême droite. C’est le ressac
des ambitions de Trump aux États-Unis, le premier séisme politique ébranlant
le trône de Netanyahou en Israël, la clameur des étudiants serbes battant la
dictature et la défaite de M. Orbán en Hongrie après seize années de pouvoir.
Rien n’est
écrit et pourtant le meilleur reste possible.
Au cœur de ce
sursaut perce une certitude : les extrêmes droites ne sont ni les
mandataires des classes travailleuses, ni les promesses d’un avenir meilleur
pour la jeunesse. Elles sont, au contraire, l’assurance-vie d’un système à
l’agonie.
Celui-ci a
besoin d’une mutation vers le capitalisme libertarien, autoritaire et
militarisé, poussant jusqu’au bout le dépeçage des conquis sociaux,
démocratiques et sociétaux issus des lendemains de la Libération de nos pays du
joug nazi.
Une puissante
tension traverse ainsi notre présent. Elle oppose la forteresse du capital — ce
nœud gordien où l’État s’allie aux empires sécuritaires, militaires et
technologiques — à la clameur des aspirations populaires. C’est le choc
frontal, inédit par son intensité, entre la froide équation du rendement
financier et l’exigence du bien-être humain, de la démocratie vivante, du salut
climatique et de la diversité biologique.
Sous toutes les
latitudes, un printemps des consciences s’est levé. Depuis des années déjà, de
vastes pans de la jeunesse du monde entrent en dissidence avec la froideur d’un
système destructeur. Elle marche pour le climat, porte le flambeau de
l’émancipation des femmes, défend la cause sacrée des migrants. Elle se dresse
contre la nuit coloniale et le martyre de la Palestine, brise les verrous du racisme et de la corruption.
Autrement dit, elle agit aux antipodes du capitalisme rapace et des idées de
l’extrême droite. Elle ne veut plus subir : elle aspire à devenir
l’architecte de sa propre vie, de la société et à fonder une mondialité qui
palpite enfin au diapason de l’ensemble du vivant.
La Gen Z bouscule l’Union Européenne
Les générations
actuelles manifestent contre les effets délétères des traités européens imposés
de force. Ceux-ci codifient l’austérité budgétaire, érigent en dogme la
concurrence libre et non faussée, ouvrent les vannes aux guerres économiques
par des traités de libre-échange et ont amorcé le détricotage méthodique des
droits sociaux au nom d’une prétendue saine gestion — en réalité tout entière
dévouée aux privilégiés de la fortune et aux possédants.
Des traités
portant les prémices d’une remilitarisation
globale, avancée sous le paravent d’une
« armée commune européenne ». C’est cette construction européenne,
alignée sur l’impérium nord-américain et machine à détruire les conquis
sociaux, à déposséder les travailleurs de leur souveraineté, à affaiblir et à
démanteler les services publics et les entreprises publiques, qui est vertement
contestée.
Chacune et
chacun vit dans sa chair que l’affaiblissement, la privatisation ou la
destruction des services et entreprises publiques, au nom du combat contre
« les monopoles » publics que le capitalisme remplace par ses
oligopoles privés (autoroutes, postes, transports, service à la personne de
l’enfance au quatrième âge, énergies, sécurité, armements), n’améliorent pas la
vie. Tout au contraire…
Le soulèvement
en cours s’affranchit des frontières et révèle la profonde unité d’une
condition humaine très dégradée dans toute l’Europe. Il prend, ici, les traits
d’une révolte concrète contre des conditions d’étude jugées indignes, contre le
garrot de la vie chère et le manque cruel de personnels éducatifs.
En Allemagne, le collectif « GenZ regelt » — (la
Génération Z s’en charge) — fait vaciller la torpeur des facultés de Berlin et
de Hambourg, se dressant d’un même élan contre les coupes budgétaires et le
spectre d’une conscription ressuscitée.
En Italie, les cortèges de Rome et de Milan s’embrasent aux
cris de « Faisons comme en France », exigeant le refinancement
immédiat d’une instruction publique étouffée par les lois de l’argent.
Au Portugal et
en Espagne, là où la spéculation immobilière dévore l’avenir, la crise du
logement jette les étudiants sur le pavé, les poussant à dresser des campements
de fortune au cœur de Lisbonne pour contester l’indécence des loyers.
En Serbie, la
contestation a pris une tournure historique : après deux années de
mobilisations face au pouvoir nationaliste, la rue s’est muée en force
politique, renversant le
gouvernement par les urnes lors des dernières élections législatives.
Ailleurs
encore, la Belgique se cabre contre les restrictions imposées à l’enseignement,
tandis que l’Albanie se soulève contre la corruption systémique d’un exécutif
dont elle exige le départ.
La répétition,
budget après budget, des thèses recuites selon lesquelles « les sacrifices
d’aujourd’hui permettront de mieux vivre demain dans un pays se portant
mieux » se noie dans cet océan de mensonges qui ne peut qu’éveiller les consciences. Se
serrer la ceinture n’a en rien fait reculer la dette. Accorder des aides
publiques aux grandes entreprises, diminuer leurs impôts ne conduit pas au
« plein-emploi » et à la réindustrialisation.
Une contre-révolution réactionnaire
Privatiser
l’industrie automobile ou les groupes pétroliers, déréguler le transport
ferroviaire n’a fait ni baisser le prix des voitures, des carburants ou du
billet de train, ni ouvert les chemins du travail à des millions de citoyennes
et de citoyens. Comment croire à la fable selon laquelle « les caisses
sont vides » quand tant d’argent va vers la surmilitarisation ou les
cadeaux aux grands groupes dont les profits flambent ?
Ainsi émergent
de nouvelles questions qui ouvrent la voie à la recherche de perspectives
progressistes. Quelle est la juste répartition des richesses ? À qui appartiennent ces richesses créées par
le travail ? Les privilégiés de la fortune payent-ils leur juste part au
bien commun ? Comment réparer nos écoles, nos hôpitaux, nos routes, nos
ponts, nos chemins de fer ? Pourquoi tant de personnes ne mangent-elles
pas à leur faim et tant d’autres n’ont-elles pas de quoi se loger décemment à
des prix abordables ?
Autrement dit,
nous touchons au cœur d’un moment inédit : le point de rupture de la
reproduction sociale. Ce qui vacille sous nos yeux, c’est le socle invisible
qui rendait possible le fait d’aller travailler demain, d’être certain d’être
soigné et de voir grandir nos enfants dans la perspective d’un avenir meilleur.
Si le
capitalisme s’est toujours nourri de l’extorsion du profit sur le travail et le
surtravail, les grandes luttes sociales avaient réussi à lui imposer de
puissants remparts, de grands conquis : la Sécurité sociale, les services
publics et des droits, même limités. La contre-révolution réactionnaire en
cours pousse désormais la logique capitaliste jusqu’à son paroxysme, rendant la
vie purement intenable.
Le garrot
imposé aux salaires, l’effondrement des revenus des paysans, des artisans et
des retraités, couplés au démantèlement des aides sociales, brisent cette
« continuité capitaliste » qui, peu ou prou, assurait une stabilité
relative du système depuis un siècle.
Des mouvements voués à être durables
Les mutations
du système qu’imposent les oligopoles mondiaux produisent un niveau de
contradictions tel qu’il génère un séisme menaçant de tout balayer. La fin des
protections humaines, la destruction des solidarités et la rapacité financière
prennent tous les âges de la vie en otage.
Une jeunesse à
l’avenir de plus en plus incertain, verrouillé par un système éducatif pensé
dans le cadre de la perpétuation de la domination du capital, le dérèglement
écologique, la numérisation globale et le fracas des guerres. Leurs parents et
grands-parents condamnés au labeur perpétuel pour des miettes, promis à des
institutions de soin et de retraites dégradées. Ces réalités et ces consciences
nouvelles produisent les mouvements actuels
qui seront durables, quelle que
soit la forme qu’ils prendront.
Ainsi, les
équilibres d’une certaine reproduction sociale s’effondrent. L’austérité
imposée aux classes laborieuses, l’asphyxie du quotidien et la spéculation
immobilière ne sont plus perçues comme des crises passagères, mais comme une
offensive structurelle des possédants contre les conditions matérielles de vie
des classes populaires.
Plus
fondamentalement encore, lorsque l’accès à un logement digne, à des études
émancipatrices, à une alimentation saine ou à l’énergie fondamentale se dérobe,
c’est le renouvellement même de la vie et de la force de travail qui se trouve
entravé.
Dès lors, les
secousses sociales et politiques contemporaines deviennent le creuset d’une
conscience politique progressiste renouvelée. C’est l’aspiration à une nouvelle
civilisation qui grandit.
Face à ce
pouvoir qui exploite, fracture les solidarités et mine le vivant, les
mobilisations actuelles opposent un refus catégorique. En se levant, elles
dessinent les contours d’une alternative : un processus anticapitaliste
aux antipodes du projet proto-fasciste échafaudé par les dominants. Elles
placent les partis progressistes et écologistes au pied du mur.
Il s’agit ici
d’une modification politique de haute importance.