vendredi 9 octobre 2026

« Mobilisation lycéenne : la répression comme politique », l’éditorial de Laurent Mouloud.



Du jamais-vu en France. L’ampleur de la répression du mouvement lycéen, orchestrée par le gouvernement depuis deux semaines, est entrée dans l’histoire. Entre le 28 septembre et le 5 octobre, la chancellerie a dénombré près de 6 100 interpellations, conduisant à plus de 5 000 gardes à vue, dont 87 % concernent des mineurs. Ces chiffres vertigineux dépassent ceux de tous les mouvements précédents : gilets jaunes, retraites, CPE et même Mai 68 !

Cette démesure de la réponse policière n’est pas nouvelle sous l’ère Macron. Mais elle n’avait jamais atteint une telle intensité – qui plus est face à des adolescents – avec un ministre de l’Intérieur qui assume, malgré les mutilations de gamins, n’avoir donné « aucune consigne de retenue » à ses troupes.

Cette frénésie punitive est glaçante. Elle est évidemment le symptôme d’un pouvoir aux abois. Depuis une décennie, les gouvernements macronistes, rivés sur leur mantra néolibéral, ont toujours organisé l’étouffement des revendications sociales, en faisant des forces de police leur bras armé, en jouant l’escalade et la confrontation pour mieux diviser, disqualifier et décourager ceux qui osent contester. Les travailleurs en ont déjà fait l’amère expérience. Cette fois, c’est la jeunesse de notre pays, et son aspiration à choisir librement son destin, que ce pouvoir, décidément incapable d’écoute, tente de marquer au fer rouge.

Une génération sonne le réveil

Pour Emmanuel Macron, ce soulèvement puissant et unanime, qu’il n’a pas vu venir à quelques encablures de la présidentielle, est un terrible aveu d’échec. Le constat désastreux de sa décennie à l’Élysée. En revanche, pour tous les progressistes, ce réveil de la génération 2026 est un formidable espoir. Ayant grandi dans la peur des attentats, l’angoisse du Covid et de la planète en surchauffe, l’individualisme galopant et le matraquage des névroses xénophobes, ces lycéens se révèlent d’une maturité politique admirable.

Conscients des enjeux d’égalité et de solidarité, désireux de prendre leur avenir en main. C’est cet éveil citoyen que ce pouvoir en panique tente d’éteindre sous une pluie de lacrymos et de gardes à vue. Peut-être parviendra-t-il à rassurer ses soutiens réactionnaires. Mais, pour tous les autres, il ne fait que creuser un peu plus son discrédit.

 

jeudi 8 octobre 2026

« Niche parlementaire du RN : les pieds nickelés de l’Assemblée », l’éditorial de Stéphane Sahuc.



Il y a les faussaires de talent et les escrocs de bas étage. C’est également vrai en politique. D’un côté, un Jacques Chirac capable de théoriser finement et justement la « fracture sociale » et, de l’autre, le RN avec ses gros sabots.

Ainsi aujourd’hui, lors de sa niche parlementaire, le parti de marine Le Pen a pris soin de sélectionner des textes pensés pour piéger ses adversaires, en se cachant derrière des thématiques en apparence consensuelles, mais cette manœuvre révèle surtout le double jeu du projet lepéniste. Reste que le manque de finesse n’a jamais été une garantie d’échec, surtout quand une partie de la droite et du bloc central est disposée à tout lâcher pour ne pas froisser l’extrême droite.

Alors aujourd’hui, le RN tente, une fois de plus, de se présenter en défenseur des classes populaires. Son agenda du jour mêle une résolution pour garantir l’accès à l’eau potable dans les territoires ultramarins – portée par une députée de Mayotte – et une proposition de loi pour abroger les zones à faibles émissions (ZFE). Sur ce dernier point, le parti s’engouffre dans la colère bien réelle des ménages modestes, incapables de financer des véhicules moins polluants. Il surfe sur le rejet d’une mesure sans jamais proposer de véritables alternatives – voire en les refusant, comme des investissements massifs dans les transports publics.

Une stratégie de conquête du pouvoir

Au fond, dès qu’il s’agit de mesures structurelles pour le partage des richesses, le naturel revient au galop : sur la question du logement par exemple, l’extrême droite s’est régulièrement opposée à l’encadrement des loyers, protégeant de fait les intérêts des grands propriétaires fonciers. La fibre sociale du parti s’arrête là où commencent les intérêts du capital.

Mais le RN se surpasse en termes de cynisme en inscrivant dans sa niche une résolution appelant à la panthéonisation d’Olympe de Gouges – ou comment tenter de s’acheter un brevet de féminisme. Cette tentative de manipulation a immédiatement fait réagir les universitaires et les historiennes spécialistes de la Révolution.

Dans une pétition dénonçant « la dernière des impostures » de l’extrême droite, ces spécialistes rappellent que le RN cherche grossièrement à « se grimer » en formation féministe. Leurs mots soulignent l’hypocrisie de la manœuvre : « Les votes du parti d’extrême droite, tout comme les prises de position de Marine Le Pen, sont pourtant bien éloignés des combats de l’autrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. »

Cette duplicité n’a rien de nouveau. C’est une stratégie. Elle est la réplique exacte de leur instrumentalisation de la lutte contre l’antisémitisme. En s’appuyant sur l’extrême droite au pouvoir en Israël, le RN cherche depuis des mois à s’acheter une respectabilité républicaine et à effacer ses racines. Pourtant, son ADN politique finit toujours par refaire surface.

Les récentes révélations de Mediapart concernant des écrits à caractère antisémite attribués à Jordan Bardella viennent opportunément rappeler la nature de cette formation, et ce malgré les démentis peu crédibles de son président. Les militants RN convaincus, eux, ne s’y trompent pas : ils savent que tout cela s’inscrit dans une stratégie de conquête du pouvoir, et que ces beaux principes finiront à la poubelle en cas de succès.

« Budget : les dépenses militaires dopées, l’éducation nationale au régime sec », l’éditorial de Rosa Moussaoui



Les arbitrages budgétaires ne relèvent pas d’un exercice comptable : ils dessinent des choix de société. Et ceux que traduisent les courbes des dépenses d’armement et des moyens alloués à l’éducation nationale au cours des deux mandats d’Emmanuel Macron sont consternants : pour l’extrême centre, la jeunesse est reléguée derrière la guerre dans l’ordre des priorités.

Le budget du ministère des Armées a enregistré, en dix ans, la hausse la plus spectaculaire des finances publiques : il a doublé pour atteindre 64 milliards d’euros pour 2027 (+ 6,4 milliards d’euros). Une tendance alignée sur les objectifs de hausse des dépenses militaires fixés par l’Otan, et sanctifiée par l’actualisation de la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 votée en juillet 2026, qui ajoutait aux 413 milliards initialement prévus une rallonge de 36 milliards.

36 milliards : c’est autant que la masse salariale annuelle totale de l’enseignement secondaire. Et ce serait largement suffisant pour financer, dans les sept années qui viennent, les 5 milliards d’euros nécessaires au recrutement de 70 000 enseignants pour plafonner les effectifs à 20 élèves par classe dans les collèges et les lycées.

Le seul coût du nouveau porte-avions France Libre, dont la livraison est prévue en 2038, suffirait à financer la rénovation de fond en comble de 200 à 300 lycées.

On pourrait multiplier les conversions. L’argent dilapidé dans les bombes, les missiles, les drones, la multiplication des opérations extérieures, l’arme atomique, l’IA et les robots à usage militaire serait mieux dépensé s’il était affecté à la rémunération décente des enseignants, à des formations de qualité et à l’amélioration du quotidien d’une génération abandonnée à des conditions d’études indignes, misérables.

Investir dans l’éducation, ce n’est pas « creuser le déficit », c’est préparer l’avenir. Les revendications des lycéens et des étudiants ne sont pas seulement légitimes, elles sont un signal d’alarme : sans rupture nette, la facture du sous-investissement de l’ère Macron sera très lourde. L’austérité infligée à la jeunesse aujourd’hui, c’est, demain, le déclassement assuré de tout un pays.

 

« En Inde, les inaptes de la démocratie », le billet de Maurice Ulrich.



La plus grande démocratie du monde, dit-on. C’est l’Inde avec à sa tête Narendra Modi, le premier ministre, un ami de la France et d’Emmanuel Macron qui l’a chaleureusement accueilli à Nice en juin, à la veille du G7. 970 millions d’électeurs pour près de 1,5 milliard d’habitants. C’est beaucoup et les autorités sont engagées depuis quelques mois dans une « révision spéciale des listes électorales ».

Selon le parti nationaliste hindou du premier ministre, c’est pour vérifier qu’aucun immigré n’y est inscrit. Dans la capitale, New Delhi, l’opération de nettoyage a déjà exclu 4,7 millions de personnes inscrites ou désireuses de se réinscrire. Là où il suffisait d’une pièce d’identité et d’un justificatif de domicile, il est désormais demandé de prouver que l’un des parents ou grands-parents était déjà inscrit auparavant.

Le processus est à ce point kafkaïen, et le mot est faible, que les électeurs peuvent être écartés s’ils ont plus de cinq frères et sœurs ! En réalité l’opération de purification vise à exclure les musulmans et les pauvres. Inaptes à la démocratie.

 

mercredi 7 octobre 2026

« Mouvement lycéen : le silence de Macron », l’éditorial de Stéphane Sahuc.



La jeunesse souffre et l’Élysée regarde ailleurs. Depuis le début du mouvement lycéen, Emmanuel Macron se tait. Ses seuls mots, il les a prononcés depuis l’étranger, pour fustiger les jeunes sous prétexte qu’« aucun de ces débats, aucune de ces craintes ne légitime la violence ». Il laisse ses ministres monter au front, en particulier celui de l’Intérieur, bombardé paratonnerre officiel d’un pouvoir retranché. Mais l’agitation sécuritaire de Beauvau peine à masquer l’essentiel : si la police occupe le terrain, c’est pour combler le vide politique d’un chef de l’État qui n’a jamais su que sacrifier la jeunesse de ce pays.

Entre Emmanuel Macron et les jeunes, le mépris a toujours tenu lieu de boussole. Difficile de ne pas repenser à cette scène édifiante de 2018. Depuis les jardins de l’Élysée, le président expédiait la détresse d’un jeune chômeur d’une phrase lapidaire : « Je traverse la rue et je vous en trouve [du travail] ! » Pour ce pouvoir, la galère n’est jamais la conséquence d’un système, mais celle d’un manque de volonté individuelle.

Comme d’habitude, le pouvoir sort la matraque

La génération actuelle refuse le monde version Macron. Ni de la « start-up nation », de sa précarité généralisée et du tri social de Parcoursup. Ni la nation-caserne. Le « réarmement civique », l’uniforme à l’école et le Service national universel au garde-à-vous ne font pas rêver les lycéens. Ni chair à patron, ni chair à canon.

Alors comme d’habitude, le pouvoir sort la matraque. Quand les banlieues ont explosé en 2023, le diagnostic présidentiel a balayé toute question de justice sociale ou de violences policières : « La leçon que j’en tire, c’est un : l’ordre, l’ordre, l’ordre. La deuxième, c’est que notre pays a besoin d’un retour de l’autorité à chaque niveau et d’abord dans la famille. »

Le tout accompagné d’une brutalité comptable assumée contre les classes populaires. Face à des policiers de la BAC, toujours en 2023, le président théorisait ainsi la sanction au portefeuille : « Il faudrait qu’à la première infraction, on arrive à sanctionner financièrement et facilement les familles, une sorte de tarif minimum dès la première connerie. » Voilà comment Macron perçoit les jeunes qui se lèvent et disent non : comme un problème d’ordre public à régler à coups de matraques, d’amendes et de gardes à vue systématiques.

Si Macron se tait, c’est car la peur a changé de camp. Il redoute de s’exposer, de cristalliser des convergences sur sa personne. Si les lycéens font jonction avec les étudiants, avec les travailleurs et pourquoi pas les gilets jeunes, le calendrier politique peut exploser et le scénario dont on nous rebat les oreilles voler en éclat. Emmanuel Macron le sait : il n’est pas de Gaulle. En mai 1968, le Général avait encore la carte de la dissolution pour éteindre l’incendie institutionnel.

Macron, lui, a déjà cramé ce joker au début de l’été. Sans majorité, sans réserves constitutionnelles, il est coincé. Le ministre de l’Intérieur, bientôt usé jusqu’à la corde, ne suffira pas à protéger l’Élysée indéfiniment. Le maintien de l’ordre ne tiendra pas lieu de politique. Acculé, le président va devoir parler et, pour la première fois, affronter ce peuple qu’il a tant cherché à discipliner.

« Le marteau-pilon de la dette ou le bien commun », la chronique de Patrick Le Hyaric.



De toutes parts résonne le fracas d’une société qui craque. Les piliers s’effondrent sous les coups de boutoir de l’austérité : ici, des pompiers désarmés face aux flammes, privés des moyens de nous protéger ; là, des soignants terrassés par la honte d’abandonner des cohortes de malades à l’indignité d’urgences saturées — un spectacle indécent au cœur de la sixième puissance mondiale.

Des enseignants entravés dans leur vocation font face à des élèves angoissés, installés dans des classes étouffantes l’été et glaciales l’hiver. Faute de professeurs, les savoirs s’évaporent, tandis qu’au bout de ce tunnel d’incertitudes se dresse le couperet de « Parcoursup », véritable machine à trier les destins.

Le grand rationnement ne s’arrête pas là : collectivités locales mises à la diète, recherche scientifique asphyxiée, transition environnementale réduite à de misérables rapiéçages. Nos infrastructures cèdent : routes et ponts se dégradent, le rail accumule les retards, la justice est exsangue, la police et la gendarmerie, comme les postiers, croulent sous la charge, alors même que s’annonce la fermeture programmée de 440 bureaux de poste.

Tout ceci au nom d’une dette érigée en marteau-pilon des esprits, brandie pour faire accepter tous les sacrifices au peuple travailleur, pendant que des rapaces de la finance se nourrissent de cette dette à hauteur de plus de 70 milliards d’euros et que les parasites du dividende engrangent plus de 60 milliards d’euros. Voici qui donne une idée du niveau de la violence d’un projet de budget qui veut ajuster d’un cran supplémentaire le nœud coulant autour du « pouvoir de vivre » populaire.

Tout craque ! L’exaspération des usagers grandit. Face à eux, les travailleuses et travailleurs des services publics endurent une double peine : à la pénibilité du quotidien s’ajoute l’absurdité de critères obsédés par le rendement comptable, émanations d’un système qui a troqué l’efficience humaine contre le froid dogme du profit.

Les violents coups de rabot de l’austérité achèvent de briser le contrat social. Face à ce désastre, les citoyennes, les citoyens et la plupart des élus alertent, protestent, manifestent. Pour toute réponse, le pouvoir — désormais réduit au rôle de petite main des marchés financiers et du grand capital — ne se contente pas d’imposer la violence de ses choix budgétaires. Il exhibe ses muscles d’acier, déployant l’arsenal d’un État policier pour museler la contestation.

Face aux revendications légitimes des lycéens, ce pouvoir, instrumentalisant l’absurdité de casseurs marginaux, choisit la force brute plutôt que l’écoute, le dialogue et la recherche de solutions. Où est le débat sur Parcoursup ? Où sont les budgets pour rénover des lycées à l’abandon ? Où sont les recrutements urgents de médecins scolaires et d’accompagnants des élèves en situation de handicap (AESH) ? Rien n’est fait non plus pour combler les 20 millions d’heures de cours perdues.

À la place, le gouvernement ne trouve rien de mieux que de tenter de faire voter une inique loi « non-casseurs-payeurs », visant à faire payer des familles innocentes pour des violences commises par autrui.

Le cynisme ne s’arrête pas là. Après avoir supprimé 4 500 postes d’enseignants l’an dernier, le pouvoir planifie la saignée de 1 588 postes supplémentaires. S’y ajoutent le gel des aides personnalisées au logement (APL) et, comble de l’indignité, l’instauration de frais d’inscription pour les étudiants non boursiers en BTS et en classe préparatoire : 178 euros pour les uns, 270 euros pour les autres. Voilà le vrai visage de ce macronisme à l’agonie. Ici se dévoile la supercherie du prétendu « en même temps ».

Le sens même de l’école est détourné. Aucun débat sur ses buts, aucun espace pour l’émancipation. Les mandataires du capital ont peur des esprits libres : ils veulent façonner une jeunesse soumise, adaptable aux canons du capitalisme. Pourtant, le rôle fondamental de l’école devrait être d’ouvrir l’accès aux humanités pour forger des citoyens éclairés, acteurs de la société comme de leur travail.

Le cœur sec de ceux qui gouvernent les empêche de déceler les angoisses profondes de la jeunesse face à l’avenir : le climat, la paix, le sens du travail, la retraite…

Et quel sort les mandataires des puissances industrielles et financières réservent-ils aux parents et grands-parents de ces lycéens en lutte ?

Aux grands-parents, le pouvoir s’apprête à raboter les pensions de retraite pour amputer leurs revenus de 5 milliards d’euros. C’est, suprême ironie, exactement la somme que rapportait l’impôt sur les grandes fortunes (ISF), balayé dès 2017 par le « méprisant » de la République.

Aux parents, le gouvernement impose une traque permanente : pression sur les salaires, réduction des indemnités pour accidents du travail, baisse de l’allocation de rentrée scolaire, neutralité face aux augmentations des prix alimentaires et de ceux de l’énergie. Mieux : taxes nouvelles sournoisement adossées à la consommation courante, de l’énergie jusqu’aux biens de première nécessité.

Pendant ce temps, rien — absolument rien — n’est demandé aux privilégiés de la fortune. Eux se portent à merveille. En 1996, les 500 plus grandes fortunes de France disposaient de 80 milliards d’euros. En 2026, leur patrimoine culmine à 1 076 milliards d’euros, soit l’équivalent de 35 % de la richesse produite dans notre pays. Autrement dit, ces 500 dynasties pourraient à elles seules acheter plus du tiers de la production nationale annuelle.

Cette insolente accumulation n’est pas le fruit d’un prétendu « mérite », mais bien celui d’une exploitation forcenée du travail, du pillage des ressources et d’exonérations fiscales massives.

Les ultra-riches jouissent aujourd’hui d’un privilège fiscal digne de l’Ancien Régime.

Ainsi, dans un brouhaha médiatique qui enferme obsessionnellement le débat dans le piège de la dette et des déficits, est construit en douce un bouclier fiscal pour une infime minorité. Il s’agit d’une rupture flagrante de l’égalité devant l’impôt, contraire aux principes de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.

Pourtant, des solutions existent. Lorsque l’économiste Gabriel Zucman propose un impôt plancher de 2 % sur les 1 800 foyers fiscaux disposant de plus de 100 millions d’euros, il ne fait que corriger modérément une profonde injustice.

Une mesure simple, qui injecterait pourtant, à elle seule 20 milliards d’euros dans les caisses de l’État.

Rien n’est non plus dit sur l’évasion fiscale, devenue grand tabou, qui pourtant saigne nos budgets.

Notre pays ne souffre donc pas d’un excès de « dépenses publiques », mais d’un manque cruel de recettes.

Au nom de la fable du ruissellement, le pouvoir macroniste n’a cessé de désarmer l’impôt sur les ultrariches. Ce que l’orthodoxie libérale nomme à tort « dépenses » constitue en réalité des « investissements » socles du bien commun : l’école, l’université, la santé, la protection civile, l’entretien des infrastructures, la justice, les transports ou la transition environnementale. Des investissements loin d’être des gouffres : ils sont moteurs de la richesse future.

L’Office français des conjonctures économiques (OFCE) démontre les manques à gagner abyssaux provenant des cadeaux fiscaux accordés au grand capital. Suppression de l’ISF, baisse de l’impôt sur les sociétés, réduction de la CVAE et mise en place de la « Flat Tax » : ces mesures représentent, depuis 2017, environ 60 milliards d’euros par an. C’est l’équivalent du budget annuel de l’Éducation nationale.

D’autres études confirment, en chiffrant ce manque à gagner cumulé, 450 milliards d’euros depuis 2014. Voilà la véritable cause des déficits et d’une dette sur laquelle les institutions financières spéculent et s’enrichissent.

Pendant ce temps, les impôts indirects et injustes, comme la TVA, écrasent le quotidien des familles populaires. Il n’est plus tolérable que des PME, des artisans ou des commerçants subissent des taux d’imposition effectifs plus élevés que les multinationales. On ne peut accepter plus longtemps qu’une firme comme TotalEnergies, qui pressure le monde du travail et les retraités, échappe presque entièrement à l’impôt sur les sociétés en France par ses artifices comptables.

C’est parce que les richesses s’accumulent à un pôle de la société que l’immense majorité bascule dans l’incertitude du lendemain. Ce divorce entre ceux qui produisent la richesse et ceux qui la confisquent n’est plus seulement une injustice économique : c’est une violence de classe. C’est un étouffement démocratique.

Face à cette entreprise de démolition sociale, l’heure n’est pas à la simple déploration, mais à la reconquête. Les colères qui couvent dans nos écoles, nos hôpitaux, nos quartiers et nos campagnes ne sont pas que les soubresauts du rejet du vieux monde. Elles portent en elles le germe d’une alternative globale, d’un projet de société où l’humain et la biosphère reprennent le pas sur le bilan comptable capitaliste.

Il faudra ouvrir les coffres-forts des oligarchies financières : reprendre les 211 milliards d’euros d’aides publiques versés chaque année aux entreprises sans aucune contrepartie ; aller chercher les 80 milliards d’exonérations de cotisations patronales. Enrichir de 10 milliards d’euros les caisses de la protection sociale en instaurant un forfait « protection sociale » sur les dividendes généreusement distribués aux actionnaires.

Les citoyens et les travailleurs doivent le savoir : les caisses de la Sécurité sociale et des retraites ne souffriraient d’aucun déficit — elles seraient même largement excédentaires — si une politique transformatrice menait enfin à un réel plein-emploi, à une augmentation générale des salaires et à l’alignement strict des rémunérations des femmes sur celles des hommes.

Au-delà de ces orientations immédiates, l’enjeu crucial réside dans la réappropriation du pouvoir par les travailleurs-producteurs sur les fruits de leur labeur et sur l’appareil de production et de création monétaire lui-même. L’impératif de la refondation de notre monde à partir des besoins humains et du respect de la biodiversité le commande. Le vivant doit cesser d’être sacrifié sur le sombre et violent autel des profits capitalistes.

Patrick Le Hyaric

5 octobre 2026

 

« Une peur justifiée », l’éditorial de Cédric Clérin.



Le gouvernement a peur et il a raison. Les lycéens sont dans la rue, désormais rejoints par les étudiants et peut-être bientôt par d’autres franges de la société. Parce que la colère est partout. Ce que vivent les jeunes en formation, c’est le délabrement organisé du service public, cible des gouvernements successifs depuis des décennies.

Les quinquennats macronistes qui s’achèvent auront été exemplaires du point de vue de la destruction sociale. Les huit ministres de l’Éducation nationale nommés par Emmanuel Macron ont méthodiquement poursuivi la même politique : fragiliser la pédagogie, dégrader les conditions d’études et de travail, décourager les vocations et favoriser, de fait, le transfert du public vers le privé.

C’est le bilan de cette politique qu’ils sont aujourd’hui en train de payer au prix fort. L’addition risque d’être plus salée encore si tous ceux qui ont à souffrir de cette politique de destruction publique massive s’en mêlent. L’hôpital est à bout. La justice est exsangue.

Chaque jour, de plus en plus de Français découvrent, pour eux-mêmes ou leurs proches, ce que signifie concrètement l’affaiblissement des services publics. Dans les tribunaux, les affaires s’accumulent, des victimes attendent, tandis que la société tolère de moins en moins que des agressions restent sans réponse.

Plus généralement, la puissance publique est si faible qu’elle est réduite à supplier les pétroliers de ne pas trop augmenter leurs prix dans la crise actuelle, ou les géants de l’agrobusiness et la grande distribution de ne pas trop se gaver pour limiter l’inflation.

La faillite libérale n’est plus une abstraction. Elle s’invite dans le quotidien de chaque citoyen, qui aurait mille raisons de rejoindre les jeunes dans la rue. Le gouvernement le plus illégitime de la Ve République le sait. C’est pour ça qu’il fait feu de tout bois répressif pour empêcher la colère de se propager.

 

« Mobilisation lycéenne : la répression comme politique », l’éditorial de Laurent Mouloud.

Du jamais-vu en France. L’ampleur de la répression du mouvement lycéen, orchestrée par le gouvernement depuis deux semaines, est entrée da...