Les lances à incendie des courageux pompiers
apparaissent bien frêles face aux assauts des monstres de feu tentaculaires qui
se déploient sans répit. Sans pitié, sans pause, ces flammes s’étirent,
s’élargissent, changent de direction comme pour narguer les efforts humains
visant à les dompter.
Elles dévorent sans compter, s’épandent tantôt en
coulées incandescentes, tantôt en hauts murs de feu de vingt à quarante mètres
de haut, défiant même les vents naturels pour fabriquer leur propre courant de
vents diaboliques, ravageant des champs, encerclant des villages entiers,
s’attaquant aux maisons qu’elles enserrent dans de brûlantes tenailles. Par
milliers, elles jettent des familles sur les routes, sonnant l’alarme d’un
drame jusqu’ici associé à de lointaines contrées : celui des réfugiés
climatiques.
Le dragon ne recule devant rien : il avertit qu’il
peut neutraliser un aéroport, menacer une centrale nucléaire, détruire une
centrale photovoltaïque, bloquer des usines, paralyser la circulation des
trains, lécher de ses langues de feu la grande ville, bloquer l’activité
économique et imposer le chômage technique.
Il ignore les grilles et les murs. Il ne connaît
aucune limite de propriété, ni les panneaux d’interdiction. Il ne fait aucune
distinction entre les êtres humains, aucun tri parmi les familles, réduisant en
cendres ce qu’elles ont mis une vie entière à construire.
Nous partageons leurs larmes, leur désolation et leur
angoisse devant l’incertitude de l’avenir. Il est urgent de prendre conscience
des temps nouveaux commencés. Se donner les moyens de les prévenir et de les
subvertir devrait être une obligation, à la hauteur des traumatismes que
provoque l’irréversibilité des pertes de vie, de son habitation, des
équipements communs ou des paysages.
Les méga-feux rétrécissent notre monde et hypothèquent
nos communs futurs. De Los Angeles à la forêt de Brocéliande, d’Athènes à la
forêt des Landes ou de Fontainebleau, des abords de Madrid à ceux de Bordeaux,
ils révèlent une condition humaine commune à toutes et à tous. Ils appellent
donc à forger une nouvelle alliance universelle — sociale, démocratique,
culturelle et environnementale — au service de l’intérêt général.
Contrairement aux apparences, l’ampleur et la violence
des incendies ne sont pas des phénomènes à dépolitiser.
Ce qui brûle n’est pas seulement des étendues
d’arbres. C’est un outil de production, façonné par l’humain, trop souvent
organisé en monocultures, avec une densité de plantation maximale en vue de la
rentabilité. Brûlent en même temps des écosystèmes entiers. Or, les trois
quarts des surfaces boisées appartiennent à des propriétaires privés qui y
voient un capital à rémunérer.
Ici se dessine un conflit : entre logique économique
et protection des écosystèmes, propriété lucrative et préservation du bien
commun.
Ce qui brûle, c’est aussi une conception obsolète de
l’aménagement du territoire qui impose de repenser le lien villes-campagne, un
dense maillage de services publics démocratisés.
La violente radicalité de ces feux s’alimente et
s’étend aussi selon des choix politiques, selon des priorités gouvernementales
et des intérêts des classes dominantes. Les citoyens en prennent conscience.
Et, une fois encore, les dépossédés, les
invisibilisés, celles et ceux que les pouvoirs ignorent et méprisent le reste
du temps sont là. Ensemble : pompiers et anciens pompiers, agents des services
de l’État, préfectoraux et des collectivités territoriales, maires et élus municipaux,
soignants et médecins, petits commerçants et paysans, salariés d’EDF ou
d’Enedis, agents de l’Office national des forêts, et sylviculteurs, chauffeurs,
conducteurs d’engins et ouvriers forestiers se mobilisent jour et nuit. Loin
des égoïsmes des rapaces de la finance, une solidarité active les unit pour
combattre le cœur du brasier ou soutenir de mille manières celles et ceux qui
s’y emploient. Leur courage, leur force morale aussi indomptable qu’un feu
intérieur sauve des vies, une part de nous-mêmes, de nos paysages, de notre
culture.
Quand leurs actions solidaires, quand leur dévouement
seront-ils reconnus au-delà des formels remerciements gouvernementaux ou
présidentiels et des hommages médiatiques aussi vifs que sera l’oubli demain ?
L’espoir pourtant réside dans ces forces vives sans lesquelles le pays ne
fonctionnerait pas.
Le capitalocène, cet affreux régime qui fait feu de
tout bois pour dompter, exploiter, surexploiter la nature et les êtres humains
et animaux, est aussi pyrocène. Pendant que la Terre brûle, ses acteurs aux
coffres forts blindés restent froids dans leurs salles climatisées pour compter
profits ou dividendes, ou à verrouiller leurs avoirs dans les paradis fiscaux.
Seuls les animent un triple primat : décider des
finalités du travail de milliards d’individus, orienter les consommations et
l’obsolescence des produits, dompter la nature pour la mettre au service du
grand capital international. Au bout du compte, c’est l’environnement, la
biodiversité, la biosphère — affaiblie, en voie de destruction — qui remettent
en cause les conditions d’existence de la majorité des êtres humains.
Les feux extrêmes deviennent des phénomènes physiques
de plus en plus autonomes, dangereux, capables d’anéantir notre humanité selon
la NASA.( National Aéronautics and Space Administration)
Outillée de ses capteurs et de ses équipes
d’observation, l’agence gouvernementale des États-Unis, responsable du
programme spatial et de la recherche aéronautique, élabore un atlas des feux
dans lequel elle envisage sérieusement la possibilité d’un incendie de
dimension mondiale. En cause, le dérèglement climatique portant des
températures estivales extrêmes, des vents plus puissants et une faible
humidité de l’air. Quand en tiendra-t-on enfin compte sérieusement ?
Il y a ici matière pour une conférence internationale
faisant cesser les guerres, ouvrant un processus de désarmement pour réorienter
les recherches et les développements industriels et agricoles vers le combat
contre les feux et les bouleversements climatiques, pour mettre sur pied un
fonds mondial destiné à la lutte contre les méga- feux. Un programme mondial «
d’adaptation-transformation » des sociétés et du monde est à l’ordre du jour
pour qu’enfin se réalise notre humanité commune. Un projet qui s’oppose
frontalement aux nationalismes et aux actuelles métamorphoses du capitalisme
influencé par les extrêmes droites.
Ainsi, à l’ère du capitalocène, un diabolique cercle
vicieux s’installe. L’extraction effrénée des énergies fossiles alimente le réchauffement
climatique qui prépare le terrain aux feux extrêmes. Ces derniers, à leur tour,
crachent dans l’atmosphère des gaz à effet de serre accélérant encore les
bouleversements climatiques. Le feu pollue l’air, contamine les nappes
phréatiques, détruit des arbres centenaires qui s’effondrent avec fracas. Il
fauche des oiseaux, encercle les animaux de ses flammes et ses particules
s’infiltrent dans les corps quand il ne les asphyxie pas. Le vivant non humain
ne peut donc être à l’arrière-plan de nos existences. Il en est le cœur.
Et il faut avoir la froideur des puissants, toute
l’arrogance des dominants pour continuer de le nier, de s’approprier des
portions de la planète pour leur usage exclusif : s’accaparer des forêts, des
sentiers côtiers, des bouts de plages, des terres arables, des lacs, des
rivières et des sources, des pans de montagne. Ceux-là, ces extrémistes du
capital, préparent un monde sans futur.
Et il faut avoir la sécheresse de cœur de leurs
mandataires au pouvoir pour oser expliquer, loin des visages noircis et épuisés
des sapeurs-pompiers, que « tout était sous contrôle ». Ces opérations de
communication déconnectées de la vie réelle, du ministre de l’Intérieur osant
affirmer sans rougir que « la France disposait des moyens suffisants » alors
que sur les 12 Canadair du parc de lutte contre les feux cinq seulement étaient
opérationnels, sont insupportables. Il a fallu attendre le pire pour qu’on
daigne faire appel à la force opérationnelle européenne, commencer à mobiliser
l’armée et à mettre en service le nouvel avion de transport militaire Airbus
A400M Atlas. Suggérons au ministre de placer aussi face aux flammes les 90
véhicules Centaure, dotés chacun d’une réserve d’eau de 10 000 litres. Ils y
seraient plus utiles que lorsqu’ils arrosaient violemment les pompiers en
manifestation pour réclamer des moyens supplémentaires, des recrutements, la
reconnaissance de leur travail et l’arrêt des fermetures de casernes, notamment
de pompiers bénévoles. On enrage !
Tout entier arc-bouté vers la gestion des déficits
budgétaires qu’ils créent en transférant des parts toujours plus grandes de la
richesse nationale vers les puissances d’argent et la militarisation, les
gouvernements successifs n’ont cessé de rogner les moyens des collectivités
locales auxquelles ils ont pourtant transféré une part de leurs
responsabilités.
Les budgets de l’ensemble des services départementaux
d’incendie et de secours sont à peine supérieurs aux 5,5 milliards d’euros
annoncés par le groupe Total, en hausse de 47 % pour ce seul premier semestre.
Total gonfle l’atmosphère de gaz à effet de serre et les dividendes de ses
actionnaires pendant que la France brûle.
L’Office national des forêts, dont le rôle est capital
pour préserver, protéger, valoriser les espaces boisés, a vu le nombre de ses
agents fondre de près de 5 000 en vingt ans. La Cour des comptes s’en est même
émue, soulignant que les moyens humains « apparaissent désormais insuffisants
pour répondre aux missions croissantes qui lui sont assignées ». On enrage !
La froideur glaciale du pouvoir et de ses bariolés
soutiens, se mesure à l’aune de ses obsessions militaristes qui les conduisent
à ajouter 36 milliards à une loi de programmation militaire engloutissant déjà
une somme de 436 milliards d’€ pour préparer la guerre et soutenir un complexe
militaro-industriel aux anges. On enrage !
Hier, Eurocopter, qui aurait pu fabriquer un nouvel
outillage pour lutter contre les incendies, a été fermé. Aujourd’hui, le groupe
Renault ferme ses usines ici pour aller fabriquer, non pas des voitures en
Ukraine, mais des drones pour les guerres. On enrage !
Renversons les priorités : pour le vivant en toutes
circonstances. Pour la paix et le désarmement toujours. Pour nourrir les forces
de vie, porter les urgences sociales, les urgences climatiques, les urgences
démocratiques, les urgences culturelles et d’humanité. Le combat pour un
processus post-capitaliste doit embrasser, doit associer tous les éléments du
vivant humain et non humain.
Il exige une refonte radicale des priorités, des
choix, des modes de pensée. Car c’est bien l’ère du capitalocène qui révèle le
pyrocène et prépare une terre sans futur qu’il faut urgemment dépasser.
C’est donc un nouveau contrat social, environnemental,
démocratique et pacifique qu’ensemble nous devons inventer. Un pacte
démocratique pour l’émancipation, une promesse pour la civilisation.