mercredi 21 octobre 2026

« 17 octobre : le paravent de l’ordre contre la sève populaire », la chronique de Patrick Le Hyaric.



La jeune fille qui brandissait, ce 17 octobre, une grande pancarte proclamant : « Paradis pour les riches, pas un radis pour les autres – Halte aux terroriches », résumait à elle seule la nature et la profondeur de la politisation à l’œuvre dans cette inédite mêlée populaire.

Par cette formule percutante, elle mettait à nu la dimension de classe d’un système qui multiplie les dépossédés pour gorger d’or une infime minorité de possédants. Elle ciblait ces nouvelles « 500 familles » qui, à elles seules, confisquent une richesse équivalente à près de la moitié du budget de la nation.

Après les cris d’alarme lancés pendant la pandémie par tous les « premiers de corvée » sur l’impérieuse nécessité de rebâtir des services publics modernes, cette fin d’été caniculaire est venue propager le puissant sursaut d’un peuple refusant toujours plus de sacrifices. Un peuple saturé par les tirs d’artillerie incessants du gouvernement contre l’hôpital, l’école et la Sécurité sociale. Or, ces institutions ne sont pas des coûts à élaguer ; elles sont la condition première d’un authentique « pouvoir de vivre » en même temps que le moteur d’une réelle efficacité économique.

Loin des injonctions ministérielles, du vacarme médiatique et des sentences de prétendus experts, les jeunes et les citoyens viennent secouer la chambre froide de l’austérité et ses chiffres désincarnés.

L’irruption de la jeunesse, presque par effraction, produit un puissant choc thermique. L’entrée de cet air du dehors, cette bouffée de chaleur humaine et d’indignation collective, vient déposer une buée trouble sur les épaisses vitres des ministères, des assemblées parlementaires, des salons de la haute bourgeoisie et des conseils d’administration des banques ou des grandes multinationales.

Loin des combinaisons politiciennes de l’an passé et de leurs hypocrites appels « au compromis » ou à « l’union nationale », le mouvement en cours exprime avec force une profonde aspiration : celle d’arracher le volant de nos trajectoires communes des mains des dominants.

L’urgence hurle cette nécessité : reprendre en main les choix cruciaux qui déterminent notre avenir commun.

C’est parce qu’il est pleinement conscient de cette menace que le pouvoir, fidèle à ceux qu’il sert, a opposé aux lycéens et aux étudiants la matraque de la diversion et de la répression plutôt que la voie de la discussion et de la négociation.

Pourtant, le peuple ne s’y trompe pas : dès les premières heures, 77 % des ouvriers et des employés ont apporté leur soutien à la jeunesse en action.

Ce sont leurs enfants que le macronisme et ses snipers idéologiques, de Blanquer à Attal, ont jetés dans une compétition féroce dès le plus jeune âge, avant de les soumettre au couperet d’un tri social permanent, institutionnalisé par la guillotine numérique de Parcoursup. Cette mise en concurrence généralisée n’engendre que pressions et dépressions.

Les parents le vivent dans leur chair aux côtés de leurs enfants, tout comme les enseignants, aujourd’hui parmi les plus mal payés d’Europe.

Ces mêmes parents ont de plus en plus de mal à joindre les deux bouts. Étranglés par l’envolée des prix de l’énergie, de l’alimentation et de tous les produits de haute nécessité. Ils mesurent chaque jour le fossé qui sépare la morgue des puissants de la réalité de leurs vies.

Dans ce contexte, la journée de samedi dernier marque un véritable tournant. L’élargissement du mouvement est manifeste. Sa profonde diversité sociale, générationnelle et politique inquiète le pouvoir.

Et le peuple voit dans le crépuscule du macronisme finissant le possible jaillissement de l’espoir « d’autre chose ».

Et l’une des capitales nouveautés de cette séquence réside dans une maturation consciente de cet « autre chose ». Il ne saurait consister à remettre les clés du pouvoir à la filiale française de l’internationale réactionnaire et fascisante. Cette assurance-vie à laquelle cotise une partie non négligeable des forces du capital.

Acculés, les mandataires du système n’hésitent plus à attiser la violence pour « tuer le mouvement », comme l’a cyniquement confessé un conseiller ministériel. Un grand classique ! Il sera très intéressant de suivre les travaux de la commission d’enquête parlementaire sur les violences et les destructions de samedi dernier, qui ont permis d’étouffer le sens profond des demandes du mouvement.

Cette seule réponse répressive qu’a confirmée le président de la République s’appuie sur une puissante offensive idéologique. Elle vise à ensevelir les maux profonds de notre société sous un déluge de mots, échafaudant un récit officiel destiné à gommer les racines politiques, sociales, environnementales et antiracistes des aspirations populaires. Dès lors, les termes « chaos », « déferlement de violence », « émeutiers », « casseurs » ou « saccage » sont brandis comme autant de miroirs déformants. Ce sont les ingrédients d’un lexique de l’ordre destiné à imposer le silence, la résignation et la soumission servile aux exigences des puissances industrielles et financières.

Pour autant, condamner n’exonère pas d’examiner les causes profondes de ces assauts contre les édifices symboliques de la République. Ils sont souvent le fait de fractions de la population que cette même République n’embrasse plus, qu’elle a laissées au ban de la société depuis trop longtemps. Penser, réfléchir, chercher des issues et nommer le réel, ce n’est pas excuser. C’est refuser l’aveuglement.

Ajoutons que l’immense majorité des citoyennes et des citoyens, qui font entendre leur voix dans les urnes comme dans la rue, se heurtent à la surdité obstinée d’un pouvoir exécutif imposant coûte que coûte ses logiques destructrices de ce qui fait l’humanité. Combien de temps serons-nous encore autorisés à manifester dans le vide, sans qu’aucune revendication ne soit jamais prise en compte, sans qu’aucun signal populaire n’entraîne la moindre conséquence politique ?

Cette superbe indifférence crevait les yeux lors de la dernière allocution présidentielle. Aucune perspective nouvelle n’a été esquissée, aucune détresse n’a trouvé écho. Le chef de l’État s’est contenté de renvoyer le peuple aux prochaines échéances électorales et à la possibilité de restreindre le droit de manifester.

Il espère poursuivre un rituel quinquennal conçu pour élire un monarque républicain qui, sous les dehors d’une légitimité d’emprunt, consacrera son mandat à sanctuariser les intérêts supérieurs de l’oligarchie financière. Pendant ce temps, derrière le paravent des prétendus « équilibres budgétaires », se poursuivra méthodiquement la destruction de nos services publics, le détricotage de nos droits sociaux et le pillage programmé de nos biens communs.

À force de mépriser, de désarmer, de contourner les travailleuses et les travailleurs, les citoyennes et les citoyens en discréditant le syndicalisme, en asphyxiant le tissu associatif, en affaiblissant les collectivités locales et en étatisant la protection sociale, tout en reléguant le Parlement et les corps intermédiaires au rang de figurants, le pouvoir a arrosé les germes de la violence. C’est ce même dessein qui explique l’acharnement contre les forces de transformation sociale et écologique, dont les élus font corps avec la jeunesse et le monde du travail, sur les bancs des assemblées comme sur le pavé des rues.

Un seuil est franchi lorsque le chef de l’État s’érige en super-ministre de l’Intérieur, marchant dans les pas d’une déclaration de son Premier ministre lourde de menaces : « C’est désormais le moment aussi de choisir son camp. Soit on est dans le camp de la République, et donc des forces de l’ordre (…) soit on est du côté des casseurs… »

À les entendre, le contrat républicain ne reposerait donc plus sur le triptyque de la liberté, de l’égalité et de la fraternité — qui exige une école émancipatrice, une protection sociale digne de ce nom, une juste répartition des richesses et l’accès de tous au travail, au logement et au transport. Non, la République se trouve ici confondue avec les seules forces de « l’ordre » pour préserver par la force l’ordre établi, ses dogmes économiques et le verrouillage absolutiste du pouvoir.

Pourtant, défendre la République n’a jamais signifié signer un chèque en blanc à un État mis au service du capitalisme. Le maintien de la paix publique est une mission légitime. La défense d’un ordre social profondément inégalitaire en est la perversion. Dès lors que la contrainte policière et institutionnelle se substitue au dialogue et à la négociation, le pouvoir retourne les armes de la République contre les principes mêmes qui la fondent.

Un océan sépare la sève de ces manifestations — la joie des convergences, la créativité des slogans, la fraternité des cortèges — et les mâchoires serrées des gouvernants drapés dans la grisaille de leurs costumes.

Ces derniers font face à une génération massivement soutenue par le peuple, qui refuse d’habiter leur monde renversé.

Au-delà des revendications matérielles pour l’éducation ou le pouvoir d’achat, la multitude en mouvement refuse de donner son consentement à un modèle qui produit à la chaîne des inégalités criantes, le dérèglement climatique, l’effondrement de la biodiversité, et qui s’accommode du vacarme des guerres économiques, du sang des guerres militaires, du mépris néocolonial envers les peuples du Sud, jusqu’à l’inacceptable silence face au drame absolu de la Palestine.

Ainsi s’opère sous nos yeux un tournant politique porteur d’espérance

Ce ne sont plus des ravalements de façade ou des ajustements à la marge qui sont réclamés, mais le droit de bâtir un autre avenir. Une autre société, marquant l’avènement d’un degré supérieur de civilisation, pleinement respectueuse du vivant.

Dans le lit de ces mobilisations convergent les sédiments de luttes menées depuis des années : le combat pour l’émancipation des femmes, l’urgence écologique, le front antiraciste, les batailles pour les salaires, l’aspiration des travailleurs à maîtriser leur outil de production, les promesses de l’économie sociale et solidaire, ainsi que le sursaut contre le surarmement.

De cette alchimie naissent des solidarités inédites, s’ébauchent des projets progressistes et s’affirme une volonté de transformation radicale — à la fois démocratique, sociale, écologiste, féministe. Ce grand mouvement d’émancipation entre aujourd’hui en résonance avec des mouvements similaires partout dans le monde.

Ses aspirations se heurtent frontalement à l’internationale réactionnaire qui se déploie à l’ombre du trumpisme. C’est précisément cette confrontation qui pourrait ouvrir une brèche historique pour un changement de cap progressiste, à la condition que les forces politiques de gauche et écologistes, main dans la main avec le monde syndical, social et associatif, cherchent courageusement les chemins de l’unité pour construire l’alternative. Il n’est pas trop tard !

C’est le sens profond des mots gravés sur la pancarte de cette jeune fille, silhouette lumineuse au cœur de la marée humaine samedi dernier. À chaque instant, dans chacun de nos combats unitaires, pensons à l’avenir de cette nouvelle génération.

« Un scandale d’état », l’éditorial de Rosa Moussaoui.



Voilà dix ans que le pouvoir macroniste, qui a fait du service des ultra-riches son unique sacerdoce, maltraite le pays par sa stratégie de contention policière des revendications sociales. Non seulement cette furie répressive, qui entretient un dangereux climat de violence, ne produit plus les effets escomptés, mais elle expose désormais toute l’étendue du mensonge auquel recourt sans vergogne un gouvernement désavoué dans les urnes.

Ce qu’éclairent les révélations de nos confrères de Mediapart sur les consignes données à des instances policières pour désigner LFI et « l’ultragauche » comme responsables des nombreux incendies et pillages du week-end dernier, c’est, en vérité, un scandale d’État.

Des gilets jaunes, en 2018, aux manifestations à l’appel de l’intersyndicale contre la démolition du système de retraites par répartition, en 2023, une brutale doctrine de « maintien de l’ordre » a, seule, répondu à la contestation sociale. Au prix de milliers de blessés, d’éborgnés, de mutilés dans les rangs des manifestants, dont les souffrances ont été méthodiquement tues, effacées, enterrées – au point que la simple évocation des « violences policières » attire à quiconque ose prononcer ces mots les pires anathèmes.

Contre le venin du cynisme

Depuis le début du mouvement lycéen, un nouveau cap est franchi. D’emblée, les élèves qui osaient dénoncer le manque d’enseignants, la machine à tri social Parcoursup, le délabrement de leurs établissements où courent rats et cafards, et l’abandon de toute une génération, ont été désignés par l’exécutif comme des fauteurs de troubles impliqués dans des « violences urbaines ». Seule réponse à leur cri de révolte : la matraque, les gaz lacrymogènes, les grenades ” de désencerclement ” et un nombre ahurissant de gardes à vue.

La violence policière semant le désordre et attisant l’incendie sans éteindre la mobilisation, il fallait à l’Élysée et à la place Beauvau faire oublier coûte que coûte les 800 000 manifestants qui ont défilé le 17 octobre pour dire leur refus des politiques de destruction sociale et de saccage des services publics qui ont rendu la vie de tous invivable. D’où la fiction d’émeutes fomentées par LFI et « l’ultragauche », à l’heure du déploiement d’un état d’exception qui ne dit pas son nom.

Un tel cynisme a sur la démocratie l’effet d’un venin. Ces mensonges et ces mises en scène sordides, à six mois de l’élection présidentielle, ne profitent qu’à l’extrême droite. Le seul antidote à cette imposture : un mouvement plus ample encore, pacifique, organisé, capable de formuler des revendications claires, de dégager de nouveaux horizons. Pour extirper le pays de ces limbes où les profits de quelques-uns sont devenus la seule boussole, où le peuple est désigné comme un danger et les plus jeunes, des surnuméraires.

 

« Une France « en pleine régression », vraiment ? », le billet de Maurice Ulrich.



La France, pour l’éditorialiste des Échos et de France Inter Dominique Seux, est « en pleine régression ». Évoquant les 800 000 manifestantes et manifestants du samedi 17 octobre contre la vie chère, pour de meilleures conditions d’études (le rejet du RN lui ayant, à l’évidence, échappé), il en veut pour preuve « les scènes d’émeute et de pillage inondant les écrans de télévision ».

Et, dit-il, « ces images, toutes proportions gardées, renvoient à des pages de notre histoire : celles des journées révolutionnaires de 1848 avec le pillage des Tuileries, de la Commune de Paris en 1871 avec l’incendie de l’Hôtel de Ville… »

On entend bien que la Commune de Paris ne fait pas partie de ses références. Mais pour ce qui concerne la révolution de 1848 – à laquelle participèrent des hommes comme Louis Blanc ou Lamartine – on peut rappeler qu’elle avait, avant le coup d’État en 1851 de celui qui allait devenir Napoléon, aboli l’esclavage avec le décret porté par Victor Schœlcher, instauré le suffrage universel masculin et auguré ce qu’on a appelé en Europe « le printemps des peuples ». Une régression ?

lundi 19 octobre 2026

« 17 octobre : la matraque et le vide », l’éditorial de Sébastien Crépel.



Les manifestants du 17 octobre n’attendaient rien de l’allocution télévisée du président de la République, dimanche soir. Ils avaient raison : égal à lui-même, Emmanuel Macron n’a eu que l’espoir du pourrissement du mouvement social à leur offrir. Rien à annoncer sur les salaires, la lutte contre la vie chère ou les moyens des services publics. En revanche, il a déçu la droite la plus dure et l’extrême droite, qui attendaient la déclaration de l’état d’urgence.

Le chef de l’État s’est cru quitte avec un appel à la sévérité des tribunaux et l’annonce d’un renforcement des pouvoirs des préfets – ce qui, au passage, ressemble furieusement à un état d’urgence déguisé, le contrôle parlementaire en moins.

Mais désigner des « factieux », forcément « issus de groupuscules d’ultragauche » – une accusation qui ne fait pas débat à droite – ne suffit plus quand le réel contraint le locataire de l’Élysée à faire le distinguo avec les « centaines de milliers de nos compatriotes » aux « revendications légitimes ». Pour la droite de la droite, c’est déjà trop concéder au mouvement social. Le Figaro y voit la marque de « nuances de socialisme qui nous gouvernent depuis quinze ans »…

Les fissures du parti de l’ordre

Les prudences relatives du chef de l’État et les outrances de la droite et de l’extrême droite ne relèvent pas d’un désaccord de politique économique et sociale. Le premier, en plein accord avec les deux autres, ne lâchera rien de son plein gré. Si des fissures se font jour dans le parti de l’ordre, elles portent sur l’efficacité de la méthode qui consiste à répondre aux revendications par la matraque.

La droite et le RN, qui font feu de tout bois en vue de la présidentielle, poussent l’exécutif à une escalade liberticide qui ne réglera rien, mais dont ils n’auront pas à assumer les méfaits devant les électeurs. Or, malgré tout le zèle d’Emmanuel Macron et de ses ministres ces dernières années, la politique du bâton a démontré son échec avec le fiasco sécuritaire du 17 octobre.

La mise en scène de la démission de Laurent Nuñez et de son refus par l’Élysée en est l’aveu patent. Cette contradiction traverse aussi l’exécutif, avec un premier ministre chargé d’incarner une ligne dure pour remplir le vide des propositions d’Emmanuel Macron. Sébastien Lecornu, qui ne voit que deux « camps » entre lesquels il faut « choisir » (la police ou les casseurs), a annoncé le programme. Couvre-feux, promesses de sanctions pénales et menace de déclarer… l’état d’urgence.

 

« Du « Parisien » au « Figaro », les casseurs comme aubaine du discrédit », le billet de Maurice Ulrich.



On ne sait que choisir de la prose des commentateurs qui se saisissent des casseurs comme d’une aubaine. Non qu’on sous-estime la gravité et l’ampleur des destructions et des pillages de samedi et de dimanche, absolument condamnables.

Mais voici ce qu’en tire l’éditorialiste et directeur des rédactions du Parisien, Nicolas Charbonneau : « En quelques heures, toutes les règles et les lois ont volé en éclats. La fragile pellicule démocratique qui nous permet de vivre plus ou moins harmonieusement s’est déchirée. » Alors, les Français, partout, « ont exprimé leur ras-le-bol et leur soutien aux forces de l’ordre ».

Pour l’éditorialiste du Figaro, « dans les flammes de cette journée noire, c’est tout un système de valeurs qui est parti en fumée. Sous les cendres, des décennies de lâcheté, de conformisme, d’aveuglement » et « les nuances de socialisme qui nous gouvernent depuis quinze ans », ce qui ne nous avait pas frappés.

L’ancien nouveau philosophe gauchisant Pascal Bruckner en appelle à l’interdiction des prochaines manifestations. Naufrage de la philosophie. 800 000 manifestants et de la colère populaire pacifique ? Où ça ?

 

« 17 octobre : la force du mouvement », l’éditorial de Fabien Gay.



Samedi, des centaines de milliers de Françaises et de Français ont envahi les rues, les ronds-points et les places partout dans le pays. Lycéens, étudiants, salariés, retraités, gilets jaunes, syndicalistes : une convergence réelle et déterminée contre la vie chère, l’austérité et le mépris du gouvernement.

Cette journée n’est pas tombée du ciel. Elle s’enracine dans des semaines de révolte lycéenne face au manque de moyens de l’éducation nationale, dans la colère face à l’envolée des prix à la pompe, dans le souvenir de la lutte des gilets jaunes et dans le rejet par le mouvement social d’un budget de 54 milliards d’euros d’économies. Le peuple refuse de continuer à payer la facture d’un système qui enrichit les superprofits pétroliers et les actionnaires tout en asphyxiant les services publics et les salaires.

Sourd aux revendications du pays comme l’a démontré l’allocution du président de la République, ce pouvoir délégitimé par les législatives de 2024 a choisi, une fois de plus, la répression policière. Grenades, gaz, nasses, interpellations par centaines, blessés parmi les manifestants – dont un adolescent de 17 ans qui a perdu une main. Comme si matraquer la jeunesse et les classes populaires allait résoudre les crises du pouvoir d’achat, des écoles ou de nos hôpitaux. La violence d’État comme le chantage du premier ministre à choisir « la République », qu’il réduit à la seule police, ou « le camp des casseurs » confirment l’impasse du pouvoir macroniste. Il est aux abois.

En face, les centaines de casseurs, qui sont une minorité, ont commis des actes de destruction et de pillage insupportables. Briser des vitrines, incendier des bâtiments publics n’a rien à voir avec la juste colère sociale. Ces agissements nuisent au mouvement social d’ampleur qui se développe dans le pays, et offrent un prétexte facile à ceux qui veulent le discréditer. Ils détournent l’attention des véritables enjeux et font hésiter ceux qui veulent s’engager. Les casseurs permettent surtout au gouvernement de jouer la carte du « retour à l’ordre » en étouffant les revendications sociales.

La force de la mobilisation réside dans sa détermination pacifique et populaire. Ces incidents ne doivent pas masquer ce qu’on a vu dans les cortèges : des sourires, des chants, des slogans inventifs, des solidarités nouvelles. Des lycéens qui parlent aux retraités, des gilets jaunes qui marchent aux côtés de syndicalistes. C’est cela, la force du mouvement.

« Un seul héros, le peuple », avons-nous dit. Et c’est vrai. Cette journée ne doit pas rester sans lendemain. Le 5 novembre, l’intersyndicale appelle à une nouvelle journée de grève et de manifestation. Il faut amplifier, unir, radicaliser les exigences : écoles, salaires, services publics, taxation des superprofits, fin de l’austérité. Le capital et ses relais politiques ne céderont que sous la pression d’un mouvement populaire large et déterminé.

 

« Les trois journaux des milliardaires ont vu le chaos »



« Je me révolte donc nous sommes ». « Je pense donc je suis… de gauche ». Descartes s’est invité dans les cortèges avec son « je pense donc je suis ». La jeunesse que certains voudraient voir décérébrée, manipulée, invente sur des milliers de cartons ses slogans, « La France des couleurs défendra les couleurs de la France ».

Elle reprend le jeu de mots du rappeur Alpha Wann, « La France va plonger sous Marine ». Elle tacle Emmanuel Macron : « La voilà la République en marche »… Honte au commentateur, dimanche sur France Inter, qui parlait d’une mobilisation absurde. Honte au Parisien dimanche de Bernard Arnault, au Journal du dimanche de Vincent Bolloré, à la Tribune dimanche de Rodolphe Saadé… Les trois journaux des milliardaires ont vu le « chaos ».

Ah oui, des cartons, aussi, les invitaient à payer. Alors on garde pour la faim le slogan cocasse « Eat the rich », porté il y a quelque temps par le mouvement Occupy Wall Street et qui serait dû à Jean-Jacques Rousseau : « Quand le peuple n’aura plus rien à manger, il mangera le riche. » Bon appétit.

 

« 17 octobre : le paravent de l’ordre contre la sève populaire », la chronique de Patrick Le Hyaric.

La jeune fille qui brandissait, ce 17 octobre, une grande pancarte proclamant : «  Paradis pour les riches, pas un radis pour les autres –...