HUMANITAS. Il est des
textes qui paraissent moins pour commenter leur époque que pour lui demander
des comptes. Avec Magnifica humanitas, sa première encyclique, publiée à
l’occasion du 135e anniversaire de Rerum novarum (1891), Léon
XIV entre dans le débat du siècle par la grande porte : celle de la
question sociale.
De même qu’à
l’époque Léon XIII tentait d’affronter – de manière plutôt doctrinaire – la
révolution industrielle et la condition ouvrière naissante, son successeur se
confronte à la révolution numérique et à l’intelligence artificielle – rien de
moins. Il a fallu au bloc-noteur quelques semaines pour ingurgiter l’ampleur de
ce texte et son importance « politique » pour notre ici-et-maintenant.
La lecture du journal la Croix, notamment, ne fut pas inutile.
Car, derrière
les algorithmes, les plateformes et les promesses d’un monde augmenté, le pape
voit surtout réapparaître une interrogation ancienne : qui détient le
pouvoir, au bénéfice de qui, et à quel prix pour l’être humain ? Vaste et
antique débat. D’autant que Léon XIV ne
cède ni à l’enthousiasme béat, ni à la peur technophobe. La technologie ne saurait constituer en soi un
problème. Mais, si problème il y a, il réside dans les rapports sociaux qu’elle
produit, dans les intérêts qu’elle sert et dans les dominations qu’elle peut
renforcer.
DIGNITÉ. L’IA, rappelle
le pape, n’est jamais neutre : elle porte le visage de ceux qui la
conçoivent, la financent et l’utilisent. Derrière la machine se trouvent
toujours des choix politiques, économiques et culturels. Nous y voilà. Est-ce
exagéré, dès lors, de constater que cette encyclique rejoint, par certains
aspects, une critique sociale qui n’est pas sans résonances marxiennes ?
Léon XIV
constate que la personne humaine risque d’être réduite à une simple variable de
production, à une ressource exploitable, à une somme de données valorisables.
Dans un capitalisme numérique dominé par quelques groupes capables d’accumuler
connaissances, puissance informatique et informations personnelles, l’être
humain peut en effet devenir l’objet d’une nouvelle forme d’aliénation.
Non plus
seulement l’ouvrier séparé du produit de son travail, mais l’individu dépossédé
de son attention, de ses données, de ses comportements et parfois même de sa
capacité de jugement. L’encyclique, que nous lisons aussi comme une
contestation des dominants à la Trump et autres milliardaires de la tech, est
traversée par cette inquiétude.
Les
technologies les plus avancées risquent d’approfondir les fractures entre ceux
qui contrôlent les outils et ceux qui les subissent. La concentration des savoirs
et des infrastructures numériques entre les mains d’une minorité menace le
principe même du bien commun. À plusieurs reprises, le pape insiste d’ailleurs
sur la nécessité de partager les connaissances, de soumettre les usages de l’IA
à un contrôle démocratique et de faire prévaloir la dignité humaine sur la
logique du profit.
MÉDITATION. La question du
travail occupe naturellement une place centrale dans cette réflexion. Comme Rerum
novarum en son temps, Magnifica humanitas se demande ce que devient
l’homme lorsque la machine transforme les conditions de la production. Léon XIV
redoute que l’automatisation ne conduise à une déqualification massive des
travailleurs, à leur surveillance permanente et à leur marginalisation. La
technologie peut libérer des tâches pénibles ; elle ne doit jamais servir
à rendre les travailleurs inutiles.
Le texte va
plus loin encore. La richesse d’une société, explique le pape, ne se mesure pas
seulement à sa croissance économique mais à la qualité du travail, à la
réduction des inégalités, à la protection de l’environnement et à la
possibilité pour chacun de vivre dignement. Face aux dérives actuelles, Léon
XIV oppose une autre idée du progrès, refusant les rêves transhumanistes qui
prétendent dépasser les limites de l’homme. Pour lui, la fragilité n’est pas un
bug à corriger mais une vérité à accueillir.
L’humain ne
grandit pas malgré ses limites ; il grandit souvent grâce à elles. C’est
dans la vulnérabilité que naissent la solidarité, le soin de l’autre et la
possibilité même de l’amour. Magnifica humanitas dépasse largement le
cadre d’un texte religieux sur l’IA. C’est une méditation sur le pouvoir, le
travail, les inégalités et le destin collectif des sociétés contemporaines.






