dimanche 12 juillet 2026

« Présidentielle 2027, la bataille de l’agenda », l’éditorial de Maud Vergnol.



Le premier tour d’une présidentielle n’a pas lieu dans les urnes. Une victoire électorale se gagne d’abord dans les têtes : ce dont on parle, mais surtout ce dont on ne parle pas. En 2002, le visage tuméfié de « Papy Voise », un retraité agressé à son domicile, avait fait basculer un scrutin que tout le monde croyait écrit d’avance, portant pour la première fois au second tour un Le Pen.

Depuis, chaque présidentielle a eu son thème imposé, souvent au prix d’un « fait divers » instrumentalisé, d’une polémique gonflée artificiellement jusqu’à saturer l’espace médiatique. La première bataille de 2027 est donc déjà engagée.

Qui fixera l’ordre du jour ? Qui décidera des sujets qui mériteront des heures de débats télévisés, des centaines d’éditoriaux et des millions de commentaires ? L’enjeu, à ce stade de la campagne, est donc de savoir qui va décider de quoi on parle. Et ce match-là, pour l’instant, la gauche l’a perdu par forfait.

« En politique, celui qui impose les questions a déjà commencé à écrire les réponses »

Les enquêtes d’opinion sont pourtant sans ambiguïté. Dans le grand baromètre Ipsos-Cevipof-Fondation Jean-Jaurès réalisé récemment, le « pouvoir d’achat », c’est-à-dire les conditions de vie, arrive largement en tête des préoccupations, suivi de l’avenir du système social.

Le sujet numéro un des Français n’est donc ni l’« identité », ni l’immigration : c’est le prix des courses, celui du logement, les factures d’énergie qui explosent, les salaires qui stagnent, les hôpitaux qui craquent, les écoles qui manquent de moyens, une planète qui suffoque.

C’est sur ce terrain-là, les salaires, le temps libre, les services publics, la culture, le climat, la répartition des richesses, que la gauche doit ferrailler. Autant de sujets sur lesquels l’extrême droite ne fait que bégayer – en pire – les recettes macronistes meurtrières.

N’ayant produit comme seule idée ces trente dernières années que la « préférence nationale », le RN la décline à toutes les sauces, prétendue réponse à tous les problèmes de notre temps. Cette stratégie de saturation de l’espace public sur leurs obsessions haineuses prospère grâce à un paysage médiatique qui le lui permet : une poignée de milliardaires contrôlent une grande majorité des médias et la bollosphère charognarde tourne en boucle pour imposer ses marottes fascisantes, boostée par les ingérences numériques étrangères.

Tout concourt à fabriquer un climat où la colère haineuse circule mieux que les faits, où les peurs voyagent plus vite que les solutions. Cette spirale infernale contamine même ceux qui prétendent à l’« objectivité », y compris dans le service public, convaincus que le pays se droitise inexorablement.

 

« À Paris et à Londres, l’extrême droite au-dessus des lois », la chronique de Patrick Le Hyaric.



Ils ne sont pas au pouvoir et pourtant, leur comportement en dit long. Très long ! Dans la même semaine, des faits graves impliquant les responsables d’extrême droite en France et au Royaume-Uni disent exactement ce qui se passerait si, par malheur, ils accédaient au pouvoir. À Paris, une cour d’appel confirme la condamnation de Mme Le Pen pour détournement de fonds publics.

À Londres, M. Farage est contraint de démissionner de ses fonctions de député d’extrême droite pour la région de Clacton-on-Sea. Farage ne peut pas nier, après deux enquêtes parlementaires, avoir reçu 5 millions de livres sterling provenant d’un milliardaire en cryptomonnaie et une aide financière déguisée avec la mise à sa disposition d’un logement de luxe et d’une sécurité privée de la part de l’un de ses amis aristocrates, condamné pour fraude aux États-Unis.

Ainsi, de part et d’autre de la Manche, l’extrême droite peut appeler à la probité tout en ayant une relation très sulfureuse avec l’argent.

À Paris, la cour d’appel délivre la même conclusion que le tribunal de première instance : la cheffe de l’extrême droite et son parti, « tête haute et mains propres », ont mis en place un système de détournement de fonds publics pour rémunérer jusqu’aux gardes du corps, majordomes et chauffeurs… pour le père et la fille.

L’extrême droite aime donc l’argent… Surtout celui des autres. L’extrême droite a bâti une part non négligeable de ses succès électoraux sur la promesse de défendre « le peuple » contre des élites cupides et corrompues. Cela n’empêchait pas le RN/FN de détourner des fonds de l’Union européenne au fur et à mesure qu’il appelait à la détruire. Farage, lui, après avoir déversé des tombereaux de mensonges pour obtenir le Brexit, menait bataille pour obtenir une législation d’exception en vue de protéger les intérêts de son bienfaiteur milliardaire.

À Londres comme à Paris, les responsables de l’extrême droite font fi des décisions de justice et se représentent aux élections. Les grands médias justifient leur épouvantable attitude au nom de… la démocratie qu’ils bafouent. Quel sombre tour de passe-passe !

Selon eux et elles, des responsables politiques ne se soumettent pas à l’autorité judiciaire et en appellent aux électeurs et électrices. La rupture d’égalité devant la loi est donc manifeste.

L’argument soutenu dans de larges fractions du spectre politique recèle d’immenses dangers : il nie l’exigence d’égalité juridique. Une défaite électorale ne peut pas être jugée équivalente à une sanction pénale. Plus grave ! C’est l’impunité dont bénéficient les responsables qui violent les lois et nient « l’État de droit » qui leur permet de rester au pouvoir. La corruption nourrit une certaine « clientèle électorale » au moment même où les libertés publiques, dont le droit d’association, le droit syndical, le droit de manifestation, sont entravées et empêchent contestations et préparations de l’alternative.

Depuis des jours et des mois, une partie des grands médias, dont la tour penche vraiment à droite, tente de faire confondre démocratie et tyrannie d’une majorité qui se donne pour mission de « corriger » les jugements. Or, depuis la Révolution française, la répartition des pouvoirs part avant tout de la prééminence de la loi, par opposition au règne de la force, du favoritisme et de l’arbitraire qui caractérisait l’Ancien Régime.

C’est ce que refusent Trump, Le Pen, Farage et l’internationale proto-fasciste. Ce moment devrait alerter sur ce qui pourrait advenir si, par malheur, ce qu’indiquent les enquêtes d’opinion se réalisait. Il n’est pas inutile de prendre le temps d’y faire réfléchir.

 

vendredi 10 juillet 2026

« Présidentielle : la gauche face au piège des sondages », l’éditorial de Sébastien Crépel.



On déplore avec raison l’effet délétère des sondages sur la démocratie, qui font primer le calcul sur l’adhésion à des idées, et la question légitime se pose de comment s’en passer. Il reste que, tant qu’ils existent, personne ne peut les ignorer, car, comme l’argent pour le bonheur, les sondages ne font pas l’élection, mais ils y contribuent.

Ce sera plus que jamais le cas du scrutin présidentiel. Marine Le Pen est présentée comme ayant « plié le match » dès le lendemain de sa candidature. Cela n’a pas valeur d’oracle. À dix mois de l’échéance, et alors qu’on ne sait pas qui concourra – et notamment si Le Pen ira jusqu’au bout –, tout peut encore se passer. Mais les électeurs sont déjà incités à voter par tactique, en fonction des dynamiques attestées par les sondages.

Aujourd’hui créditée de 34 à 36 % des intentions de vote, la candidate du RN écrase la concurrence, reléguée à 15 ou 20 points derrière. Le débat se resserre alors sur le match des seconds rôles, pour savoir lequel pourrait se qualifier face à elle au deuxième tour. La droite mobilise contre le « danger Mélenchon », tandis que l’insoumis appelle la gauche à rallier son panache sur la base de son score de 2022. Tous font comme si la qualification valait victoire.

Un peu comme si les Bleus prétendaient qu’il suffirait de passer la demi-finale pour soulever la coupe du Mondial de foot. Les mêmes oublient que les sondages sur lesquels leurs espoirs se fondent donnent Le Pen élue dans tous les cas de figure. Sa plus forte avance étant sur le candidat aujourd’hui en tête de la gauche, avec 34 à 40 points de plus au second tour.

Bien sûr, cela peut – et doit – changer. C’est l’enjeu majeur de l’élection. Mais il ne se résume pas à déverrouiller l’accès au second tour, fermé à la gauche depuis 2017. Celle-ci doit créer les conditions d’un mouvement large, capable d’emporter la majorité des électeurs.

Cette question ne peut être renvoyée à l’entre-deux-tours. Sinon, le risque est que la tactique électorale s’impose par défaut pour faire barrage à Le Pen. À ce jeu, Édouard Philippe est aujourd’hui le moins mal placé dans les sondages. Il serait aussi le fossoyeur de toute ambition transformatrice contre le dérèglement social et climatique.

 

« La nouvelle série documentaire du groupe Bolloré est un suicide intellectuel », le billet de Maurice Ulrich.



Quatre épisodes de 50 minutes sur la chaîne Planète de Canal Plus et du groupe Bolloré. C’est la version télévisée, actuellement diffusée, du Suicide français, d’Éric Zemmour, publié en 2014. Ça ressemble à un documentaire, avec des archives, des discours politiques, des extraits de films, des rappels de fait divers… Il est question évidemment de l’immigration avec le fantasme du grand remplacement.

Des prénoms étrangers bien sûr à propos desquels, citant les usages de Rome et l’adage « À Rome, fais comme les Romains », il stigmatise les barbares refusant de changer leur patronyme et les ados qui, dès leur arrivée, goûtent au premier vol. On y parle aussi de la place dans la société des vrais hommes, dont Éric Zemmour, comme le crétin américain bodybuildé Clavicular, semble persuadé d’être un spécimen convaincant, menacés par le féminisme…

On y évoque encore la fin de l’autorité paternelle, l’émergence d’un « pouvoir gay », l’IVG qui menace la démographie… En bref, la France s’effondre. En fait, on a plutôt l’impression de voir une coupe sur les obsessions d’un cerveau malade… Un suicide intellectuel.

 

jeudi 9 juillet 2026

« Sainte-Soline a été le théâtre d’un scandale absolu », l’éditorial de Marion d’Allard.



C’est une nouvelle pièce à charge contre le gouvernement dans le dossier Sainte-Soline. Rendu public mercredi, l’avis de la Défenseure des droits sur l’opération de maintien de l’ordre, le 25 mars 2023, aux abords de la méga-bassine des Deux-Sèvres, est implacable. Et accablant. Tirs non réglementaires, ordres illégaux, « indignité des propos tenus » par nombre de militaires déployés sur le site…

« Les autorités ont adopté une logique de confrontation ayant conduit à un lourd bilan humain. » La main de Claire Hédon n’a pas tremblé, qui pointe l’enchaînement invraisemblable des défaillances, du donneur d’ordres au simple exécutant, en passant par les enquêtes, bâclées, des services en interne.

Oui, Sainte-Soline a été le théâtre d’un scandale absolu : une débauche de violence, un usage disproportionné de la force par des agents surarmés, dopés au ressentiment par une hiérarchie déterminée à en découdre avec ceux que Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, qualifiait d’« écoterroristes ». Les mots sont lourds de sens mais les faits sont têtus.

Dénoncées immédiatement par les militants, ONG, journalistes et élus qui, sur place, ont eu à essuyer une pluie de bombes lacrymogènes et de grenades de désencerclement, les exactions sécuritaires à Sainte-Soline ont par la suite été – et à multiples reprises – corroborées par la presse. Mais rien n’a fait bouger l’exécutif. En rang serré, droite, extrême droite et Macronie se sont tapis à l’ombre des képis.

Des sanctions lourdes doivent être prononcées. Seules capables de restaurer l’État de droit auquel cet épisode a notablement, et pour longtemps, porté atteinte. À la lumière de cette affaire, la « présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre », votée en début de semaine à l’Assemblée nationale, est plus terrible encore.

Un blanc-seing, offert à ceux qui ont terrorisé à Sainte-Soline, à ceux qui tuent lors de refus d’obtempérer, à ceux qui répriment les mouvements sociaux, à ceux qui discriminent et maltraitent les habitants de quartiers populaires, à ceux, qui, si l’extrême droite l’emporte dans quelques mois, n’auront qu’à se draper dans leur supposée légitimité.

 

« Emmanuel Macron a choisi son défenseur des droit(e)s, le billet de Maurice Ulrich.



Elle avait franchi en 2021, selon Emmanuel Macron, « les limites de l’imbécillité », en suggérant des mesures audacieuses comme la suspension, dans certains quartiers, des contrôles d’identité. Il faut supposer qu’en proposant pour remplacer Claire Hédon au poste de Défenseure des droits le sénateur LR François-Noël Buffet, il fait le choix des limites de l’intelligence.

Dès 2013, l’élu, qui se réclame du gaullisme social, n’en participe pas moins aux manifestations s’opposant au mariage homosexuel et signe la charte de la Manif pour tous en 2014. Cette même année, il est nommé secrétaire national de l’UMP chargé de l’immigration par Nicolas Sarkozy ; en 2016, il soutient François Fillon et, en 2017, Laurent Wauquiez. En 2021, il vote contre l’extension de la PMA et, en 2024, il s’oppose à la constitutionnalisation de l’IVG…

Plus récemment, ministre lui-même auprès du ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, il a participé au durcissement des sanctions contre les campements des gens du voyage avec de nouveaux pouvoirs répressifs des préfets… Emmanuel Macron a choisi son défenseur des droit(e)s.

mercredi 8 juillet 2026

« Marine Le Pen condamnée et en campagne, un boulet au pied », l’éditorial de Maud Vergnol.



Imagine-t-on une candidate à la fonction suprême faire campagne fraîchement condamnée en appel ? Ce sera une première dans l’histoire de la Ve République. Une première qui dit quelque chose de l’état de notre démocratie. En choisissant de se pourvoir en cassation, Marine Le Pen a donc choisi d’enjamber la case prison (en l’occurrence le port du bracelet électronique) pour se lancer pour la 4 e fois à l’assaut de l’Élysée.

La délinquante en col blanc part cette fois lestée d’un sacré boulet au pied. L’arrêt rendu par la Cour d’appel, bien plus clément que les cinq ans d’inéligibilité réclamés par le parquet général, complique désormais le récit de « l’acharnement du système » à l’encontre de ces oies blanches que seraient les dirigeants du Rn.

Le parti d’extrême droite a dû réécrire à la hâte le récit qu’il avait commencé à installer : celui d’une candidate « naturelle » empêchée par un « système » judiciaire hostile et autres « juges rouges », que le RN avait jetés en pâture après le jugement de première instance en mars 2025, encourageant des campagnes de harcèlement d’une violence inédite contre des magistrats. Lors de son passage à TF1, la candidate aux mains sales a forcé le trait d’une stature présidentielle apaisée. Marine Le Pen a visiblement jugé plus supportable le boulet de la condamnation que de regarder, depuis les gradins, l’ascension d’un successeur susceptible de lui échapper. 

Jordan Bardella aurait sans doute été un adversaire moins redoutable. Ses récentes prises de position en faveur d’un report de l’âge légal de départ à la retraite, ses déclarations d’amour au grand patronat, son idylle avec une descendante bling-bling des rois de France, auraient pu détourner une partie de l’électorat populaire du RN.

Le programme reste le même, les dangers qu’il représente intacts, et les difficultés de l’adversaire ne font jamais, à elles seules, les victoires de demain. D’autant que la stratégie de la cassation a un autre mérite pour la candidate d’extrême droite : continuer de saturer l’espace médiatique avec ce feuilleton judiciaire interminable.

 

« Présidentielle 2027, la bataille de l’agenda », l’éditorial de Maud Vergnol.

Le premier tour d’une présidentielle n’a pas lieu dans les urnes. Une victoire électorale se gagne d’abord dans les têtes : ce dont on par...