vendredi 2 octobre 2026

« Mobilisation des lycéens : l’ignoble chantage des cours à distance », l’éditorial de Stéphane Sahuc.



À des jeunes qui manifestent légitimement pour obtenir les conditions permettant leur réussite scolaire, le pouvoir n’oppose plus seulement la matraque. Il y ajoute désormais un odieux chantage à l’avenir, qui pourrait se résumer ainsi : « Ferme ta gueule, ou on te fera échouer dans tes études ».

Face aux blocus, la consigne du ministère est d’imposer la continuité pédagogique en basculant les établissements bloqués en cours à distance. L’injonction est menaçante : cessez le mouvement, ou vous prendrez du retard et subirez des sanctions. L’outil numérique comme arme de casse sociale, un véritable « lock-out scolaire » inspiré des pires pratiques patronales, destiné à étouffer la contestation.

Mais face à cette tentative d’invisibiliser la lutte par les écrans, une partie des enseignants refuse de se muer en supplétif du maintien de l’ordre. La manœuvre est dénoncée. SUD éducation demande à « tous les personnels à ne pas donner cours en distanciel pour soutenir le mouvement lycéen ». La CGT Éduc’action, « appelle à rejoindre dès aujourd’hui les mobilisations lycéennes en cours ». Le SNES-FSU, exhorte l’ensemble de la profession « à se tenir aux côtés des élèves et à protéger la démocratie lycéenne ».

Discréditer le mouvement… au risque de déclencher une réelle émeute

Ce chantage sur l’avenir vient doubler une répression physique d’une brutalité inouïe. Et l’hypocrisie du pouvoir atteint ici des sommets : d’un côté, on explique à ces jeunes qu’ils sont trop immatures pour s’exprimer politiquement ; de l’autre, on les traite sur le bitume avec une implacabilité féroce. Déployer contre des adolescents la dureté physique et l’arsenal répressif réservés aux situations de crise démontre une fois de plus le cynisme de ce pouvoir.

Derrière les coups, c’est toute une mécanique de discrédit qui se déploie depuis le début. Bien avant que la contestation ne s’ancre véritablement, un dispositif sécuritaire massif intervenait déjà aux abords des établissements. Un déploiement préventif dont l’unique objectif était d’asphyxier le mouvement dans l’œuf.

Le moindre incident matériel est monté en épingle pour occulter le fond des revendications. Le gouvernement utilise les tensions qu’il a lui-même suscitées pour requalifier la mobilisation en « violences urbaines ». Cette manipulation fournit alors le prétexte idéal à un maintien de l’ordre disproportionné.

L’exécutif espère salir cette mobilisation pour mieux l’enterrer et justifier ses propres impasses. Mais face à cette fabrique du mensonge, les lycéens tiennent bon. En tentant de travestir un mouvement légitime en émeute, le pouvoir prend le risque d’en déclencher une bien réelle.

 

« Contre la révolte lycéenne et étudiante, une répression insoutenable », l’éditorial de Rosa Moussaoui.



Lorsque des heurts se produisent entre policiers et manifestants, c’est toujours l’État, et lui seul, qui définit le niveau de violence. Le curseur choisi par le gouvernement Lecornu pour tenter de tuer dans l’œuf la mobilisation des lycéens en dit long sur le choix continu de la répression comme unique réponse aux revendications sociales, d’où qu’elles viennent.

Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez en sait quelque chose, lui qui fut l’un des architectes du schéma de maintien de l’ordre ultra-répressif dirigé contre les gilets jaunes et contre les opposants à la réforme des retraites.

Depuis une semaine, des scènes insoutenables sont filmées aux abords des établissements bloqués. Ici, une jeune fille étranglée par un colosse en uniforme qui, insensible à ses cris de douleur, lui inflige une clé de bras. Là, des adolescents insultés, roués de coups, plaqués au sol par des agents sans brassard ni numéro d’identification. Ailleurs encore, des policiers à cheval jetés à la poursuite de lycéens terrorisés. Bilan : des dizaines de blessés, des centaines d’arrestations.

Voilà le traitement réservé, en cette fin de règne macroniste, à une jeunesse qui demande simplement la possibilité de vivre et d’étudier dignement. La colère qui déborde aujourd’hui dans les lycées et dans les universités ne tient pas seulement à la dégradation inouïe des conditions d’études ces dix dernières années.

Ceux qui sont aujourd’hui dans la rue sont les enfants de ces Français aux salaires bloqués, qui souffrent de la dégradation des services publics et voient leurs budgets grevés comme jamais par l’inflation et la hausse exponentielle des prix de l’énergie.

Cette génération a grandi dans l’effroi de la pandémie de Covid et des confinements ; elle vit aujourd’hui dans l’angoisse du réchauffement climatique, sur fond de guerre et de crise globale affectant directement le quotidien de familles aux fins de mois impossibles à boucler.

Alors que les arbitrages budgétaires dévoilés jeudi pressurent encore les Français pour laisser intacts les privilèges des ultrariches et des entreprises du CAC 40, cette révolte lycéenne et étudiante pourrait bien annoncer une explosion sociale.

« TotalEnergies et ses actionnaires se gavent, quand le pouvoir d’achat des ménages s’étiole », le billet de Maurice Ulrich.



Janus était le dieu romain des commencements et des fins, des passages et des choix, d’où ses deux visages opposés. C’est un peu comme l’économie. Jeudi, Les Échos titraient en une sur « L’inquiétant recul du pouvoir d’achat », avec une hausse de 3 % de l’inflation due aux coûts de l’inflation et de l’énergie.

Grimace. Le même jour, on lisait dans Le Monde qu’avec un bénéfice net de 11,2 milliards au premier semestre, en progrès de 72 %, TotalEnergies a promis à ses actionnaires un dividende en hausse de 5 % par an jusqu’en 2030. Sourire. Le premier ministre alerte sur la situation budgétaire et en appelle à l’effort de tous. Le CPO, Conseil des prélèvements obligatoires, vient de dresser ce constat

Les 1 % de foyers aux revenus les plus élevés sont ceux dont le taux d’impôts a le plus baissé depuis 2017, passant de 23 à 19,4 %. Il faut, nous dit encore Sébastien Lecornu, économiser 54 milliards d’euros. Le total des 500 premières fortunes de France s’élève à 1 076 milliards. Ô Janus, dieu des choix, quel est le bon chemin ?

mercredi 30 septembre 2026

« À Saint-Denis, les lycéens sortent de leur silence », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin



Certains silences apaisent ; d’autres interpellent. La scène se passe à Saint-Denis, devant le lycée Paul-Éluard, où le second fils du bloc-noteur a fait ses études jusqu’en 2015. À la faveur d’un reportage dans la ville, jeudi 17 septembre, l’occasion de revisiter les lieux, par l’extérieur.

Une bouffée de nostalgie, des regards amourachés à travers les grilles du lycée, le plus célèbre de la cité dyonisienne. Nous nous arrêtons. Une esplanade, des bancs où, depuis des générations, des adolescents ont crié, ri, flirté, joué, rêvé, refait le monde et parfois perdu leur temps. Oui, « perdre son temps », quelle sereine expression, soudain.

Nous sommes à l’heure du déjeuner. Une centaine de lycéennes et de lycéens prennent leur pause. Quelques bousculades, des cris. Pendant quelques secondes, nous reconnaissons cette jeunesse qui ressemble à celle de l’adolescence du fiston.

Chacun sur sa planète

Et puis, en moins d’une minute, tout bascule. Le silence tombe. Brutal. Total. Ne reste, sur l’avenue Jean-Moulin, que le bruit des véhicules. Il n’y a pas si longtemps, cet endroit s’apparentait à un forum turbulent. Nous scrutons, tendons l’oreille. Aucun jeune ne s’adresse à son voisin. Leurs yeux sont aspirés par une lumière.

 

Les téléphones ont avalé l’espace. TikTok, Instagram, Snapchat ou d’autres mondes dont nous ne connaissons plus les frontières : chacun semble enfermé dans sa propre planète numérique. Des corps ensemble ; des êtres ailleurs. Conversation évaporée. Le jeu aussi. Même l’ennui paraît avoir été assassiné par les réseaux sociaux… Il faut vite se reprendre. Car enfin, quelle allure avions-nous, nous autres ? Et comment se comportaient nos propres enfants ?

Chaque génération regarde celle qui vient avec l’inquiétude de ceux qui ne comprennent plus les signes. Autant l’admettre : ce n’est pas leur apparence qui nous bouleverse. C’est leur silence. Même à distance raisonnable, un tel silence, chez des adolescents, paraît « décalé », sinon « inquiétant ». Que manque-t-il donc ? Cette nécessité humaine de raconter quelque chose à quelqu’un qui se trouve là, à portée de voix ?

La jeunesse peut parler fort

Apparences trompeuses ? Sans doute. Une semaine plus tard, nous apprenons que quelque chose se fissure, ici même, au lycée Paul-Éluard de Saint-Denis, comme un peu partout en France. Les mêmes lycéens que nous imaginions silencieux et amorphes se mettent à parler. À se rassembler. À manifester.

Avec des revendications très concrètes : de meilleures conditions d’études, des établissements dignes, des moyens à la hauteur des besoins, afin de soutenir une équipe pédagogique réputée pour son dévouement, depuis si longtemps. Nous comprenons alors que le silence assourdissant n’était peut-être pas celui que nous croyions. Une jeunesse peut se taire devant un écran et parler fort lorsqu’il s’agit de son école, de ses conditions de vie, de son à-venir.

Alors, une question : savons-nous encore écouter ? Et faire « parler » ? Ces lycéens que nous avions pris pour des « muets » s’affirment en citoyens multiples. Ils parlent. Haut et fort lorsque l’urgence surgit. À Paul-Éluard, comme dans beaucoup de lycées, le silence n’a rien d’une fin de la conversation… Mais d’un commencement. Juste différent.

 

« Avec Le Pen au pouvoir, la presse en gilet pare-balles », l’éditorial de Maud Vergnol.



Dans quelle démocratie une députée, candidate à la présidentielle, peut-elle se permettre de placer une cible dans le dos de journalistes en leur suggérant de porter des gilets pare-balles ? C’est pourtant ce qu’a fait Marine Le Pen en conseillant à la rédaction de Mediapart un « costard en Kevlar ». Faut-il rappeler ce que peut produire ce genre de menaces contre des journalistes, après les drames de 2015 en France ?

Cette charge contre la liberté d’informer n’est pas l’affaire des seuls journalistes. Elle touche aux principes fondamentaux de l’État de droit, que l’extrême droite, si elle parvenait au pouvoir, tenterait d’annihiler. Pris la main dans le sac de son antisémitisme, le RN perd ses nerfs.

Entre injures et théories complotistes grotesques, le parti de Jordan Bardella donne un aperçu de la violence dont il est capable. La députée écologiste Léa Balage El Mariky ne s’y est pas trompée en saisissant le procureur de la République au titre de l’article 40, pour « des propos qui ressemblent à des menaces de mort ». Côté camp présidentiel, c’est pour l’instant silence radio.

Les macronistes, garants autoproclamés de la démocratie, si prompts à désigner des ennemis de la République à gauche, ne semblent pas pressés de condamner cette atteinte à la liberté d’informer. Des « irresponsables », pour reprendre le titre de l’ouvrage de Johann Chapoutot sur le nazisme, qui a si bien décrit cette « petite oligarchie, désinvolte, égoïste et bornée », qui a fait « le pari de l’assassinat d’une démocratie ».

L’imposture du RN sur son antisémitisme notoire levée, reste à en révéler une autre, tout aussi flagrante : son imposture sociale. La châtelaine de Montretout et l’aspirant « prince » de Bourbon des Deux-Siciles ne seront jamais les « protecteurs » des classes populaires qu’ils prétendent être.

Leur mépris de classe et leur programme pour les plus riches doivent être révélés au grand jour de manière aussi efficace. C’est sur ce terrain que le clan Le Pen peut être battu. C’est à cela que l’Humanité s’emploiera dans les mois à venir.

 

« Cynisme, l’éditorial de Stéphan Sahuc.

 


Début juillet, au pied d’un porte-conteneurs géant, Rodolphe Saadé, le patron de CMA CGM, clamait son amour pour la France, ce pays qui a « permis au groupe de grandir ». Fin septembre, changement de ton : menacé d’une hypothétique contribution exceptionnelle sur ses superprofits (attendus à plus de 2,1 milliards d’euros en 2026), l’armateur a piqué une colère révèle le quotidien Le Monde. Fini l’engagement solennel de passer 40 navires sous pavillon français ; la flotte s’arrêtera à 33. Les sept autres iront s’immatriculer ailleurs.

Le cynisme comme le chantage sont assumés. Car l’entreprise n’a vraiment pas à se plaindre, précise l’article. Depuis des années, elle bénéficie de la « taxe au tonnage », un dispositif qui la dispense d’impôt sur les sociétés (un cadeau coûtant des centaines de millions d’euros par an aux caisses de l’État). Mais Saadé oublie aussi l’effacement de la dette publique de la CGM dans les années quatre-vingt-dix, les prêts massifs garantis par l’État pendant le Covid, ou encore les frégates de la Marine nationale mobilisées pour escorter ses navires en mer Rouge.

Ce chantage n’est pas un cas isolé. Il est la marque de fabrique d’une caste habituée à profiter des largesses de l’État, sans jamais rien rendre. Les exemples sont légion : TotalEnergies a réalisé près de 19 milliards de dollars de bénéfices mondiaux en 2024, mais n’a versé que 95 millions de dollars d’impôt sur les sociétés en France.

Un récent rapport sénatorial (mené conjointement par le sénateur communiste Fabien Gay et le sénateur LR Olivier Rietmann) a dévoilé l’ampleur vertigineuse de ce système : le total des aides publiques déversées sur les entreprises a atteint l’invraisemblable somme de 211 milliards d’euros pour la seule année 2023. Ces aides, distribuées sans contrôle sérieux ni tableau de bord précis, ne sont soumises à aucune conditionnalité efficace concernant l’emploi ou l’environnement.

Une population sommée de se serrer la ceinture

L’étude de l’IRES intitulée Un capitalisme sous perfusion retrace cette explosion : environ 30 milliards d’euros dans les années 1990, plus de 100 milliards dès 2008, puis 157 milliards en 2019, avant même le « quoi qu’il en coûte ». Chaque gouvernement a ajouté sa couche d’abattements de cotisations et d’avantages fiscaux. Lissé sur les deux dernières décennies, le cumul de ces fonds publics siphonnés par les entreprises représente des milliers de milliards d’euros, soit quasiment l’équivalent de la dette publique française.

Force est de constater que les grands patrons se comportent aujourd’hui comme l’aristocratie d’Ancien Régime. Ils refusent l’impôt, dictent leurs lois aux ministres par la menace de l’exil et considèrent l’État comme un distributeur automatique. Pendant ce temps, la France traverse une crise du pouvoir d’achat historique : depuis 2024, les familles ont perdu 1 200 euros en moyenne. Et c’est pourtant à ces mêmes familles que le gouvernement, la droite et l’extrême droite demandent des sacrifices au nom de la dette.

 

 

« La colère des lycéens va-t-elle être l’étincelle ? », l’éditorial de Stéphane Sahuc



Depuis plusieurs jours, des lycéens se mobilisent contre les classes surchargées, les enseignants non remplacés, les établissements dégradés et le manque de moyens généralisé pour l’école. Pourtant, ce sont surtout les échauffourées et les quelques feux de poubelles qui occupent les écrans. L’objectif est clair, à mesure que la question scolaire disparaît des antennes, le discours sécuritaire prend toute la place.

C’est une véritable stratégie. Car ce qui inquiète vraiment le pouvoir, ce n’est pas qu’un lycée soit bloqué pendant quelques heures. C’est la « contagion ». Qu’un élève de Montauban, de Grenoble ou de Saint-Brieuc finisse par reconnaître sa propre situation dans celle du lycéen de Saint-Denis ou de Villejuif.

Même manque de moyens, mêmes classes saturées, même impression que l’école publique recule un peu plus chaque année. À partir de là, il devient aussi difficile de faire revenir les lycéens en cours que de remettre du dentifrice dans son tube.

Le moyen le plus efficace pour éviter l’élargissement de la contestation consiste alors à l’enfermer dans une catégorie bien identifiée : celle du « problème des jeunes banlieues » en appuyant fort sur l’aspect jeunesse issue de l’immigration. Dans cette bataille du récit, les médias de droite et d’extrême droite occupent une place centrale. Le traitement réservé à certaines affaires est, à cet égard, révélateur.

Les plateaux en boucle

Lorsque Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, va à la rencontre des lycéens de sa ville, ceux par qui tout a commencé, l’emballement est immédiat. Pendant des heures, les plateaux commentent, et l’accusent non de soutenir les lycéens, mais d’encourager le désordre et la violence quand ce n’est pas de la provoquer lui-même.

À l’inverse, lorsque Mediapart, organe de presse reconnue, publie une enquête mettant en cause Jordan Bardella pour des propos antisémites tenus dans sa jeunesse, le registre change. Ceux qui accusaient sur la base d’images tronquées, invoquent le complot pour une enquête journalistique rigoureuse.

 

« Mobilisation des lycéens : l’ignoble chantage des cours à distance », l’éditorial de Stéphane Sahuc.

À des jeunes qui manifestent légitimement pour obtenir les conditions permettant leur réussite scolaire , le pouvoir n’oppose plus seuleme...