mercredi 1 avril 2026

« Quand la Knesset enterre l’État de droit », l’éditorial de Marion d’Allard.



Bombarder Gaza, torpiller l’aide humanitaire, enfermer sans procès, torturer y compris les enfants, déplacer de force des populations entières, absoudre les exactions des colons, humilier au quotidien ne suffisaient donc pas. Le glissement autoritaire de l’État d’Israël sous l’autorité d’un gouvernement de fanatiques extrémistes vient de franchir un nouveau cap.

En votant ce lundi une loi sur la peine de mort, le Parlement israélien s’enfonce un peu plus dans l’abject. Le texte, qui vise sans équivoque possible les Palestiniens, dispose que quiconque causerait « intentionnellement la mort (…) dans le but de porter atteinte à l’État d’Israël ou avec l’intention d’en nier l’existence » sera désormais passible de la peine capitale.

Il en introduit même l’automaticité concernant les Palestiniens de Cisjordanie occupée en cas de mort dans le cadre d’une action « terroriste » – qualificatif apposé systématiquement, sans distinction et surtout sans procès. Les mots sont choisis, pesés, ils dessinent les contours d’un arsenal législatif établi sur des critères racistes, officialisent l’apartheid, institutionnalisent les exécutions.

Une loi comme un clou enfoncé dans le cercueil de ce qu’il restait de l’État de droit, dans un pays que d’aucuns osent encore qualifier d’exemple démocratique. À refuser de considérer les faits, à justifier les massacres, à nier le génocide en cours et à convoquer l’antisémitisme à chaque dénonciation des crimes de l’armée israélienne, les soutiens inconditionnels de Tel-Aviv ont érigé une digue d’impunité autour de Benyamin Netanyahou et de ses affidés.

Le résultat est là, glaçant. Leur responsabilité, individuelle et collective, est plus que jamais engagée. Le gouvernement israélien est devenu le bourreau de toute une région, avec le soutien actif de Washington et la complicité de la majorité des chancelleries occidentales.

Qu’il est pathétique d’entendre les Caroline Yadan, Raphaël Enthoven et consorts feindre aujourd’hui l’effarement et quémander aux autorités de renoncer à cette loi injustifiable. Qu’il est horripilant de voir Paris, Berlin, Rome et Londres se contenter d’exprimer leur « profonde inquiétude » quand, à défaut du courage de la sanction, l’Europe se drape depuis des mois dans l’apathie de l’indignation.

 

« Les immigrés c’est quand on veut, comme on veut », le billet de Maurice Ulrich .



On se gardera d’attribuer à toute la droite française le racisme au front de taureau des pires heures de l’histoire qui sur CNews se vautre dans l’abjection entre un pseudo-psychologue et le philosophe de rebut qu’est devenu Michel Onfray. Non. À droite, on gère.

Pour Bruno Retailleau, qui serait bien inspiré de prendre le métro et le RER avec ceux qui se lèvent tôt pour découvrir qui ils sont, la France n‘a pas besoin d’immigration et ce n’est pas, même en matière de travail, « une chance ». Édouard Philippe, qui espère se voir pousser des ailes dans la perspective de 2027, n’est pas de cet avis. Nous devons accueillir pour des raisons économiques une immigration de travail, « choisie et contrôlée ».

Mais, attention. Il dit « de travail » et il entend bien remettre en question l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui consacre le droit au respect de la vie privée et familiale. Pas question de regroupement de familles qui débarquent et s’installent. Les immigrés, c’est quand on veut, comme on veut.

mardi 31 mars 2026

« Pas de débat démocratique sans débat scientifique », l’éditorial de Stéphane Sahuc.



Pour la seconde année, le mouvement Stand Up for Science a fait son printemps. Initié aux États-Unis et repris dans de nombreux pays, dont la France, il est le symptôme d’une inquiétude profonde : celle de voir la parole scientifique reléguée, contestée, instrumentalisée – parfois même disqualifiée – dans l’espace public. Car nous vivons un moment paradoxal. Jamais la science n’a été aussi présente dans nos vies – des crises sanitaires aux enjeux climatiques, des innovations technologiques aux politiques publiques – et, pourtant, jamais elle n’a autant été attaquée, fragilisée dans sa légitimité sociale.

Comparé à d’autres mouvements de chercheurs et d’universitaires, Stand Up for Science n’est pas seulement une demande de moyens, même si celle-ci est réelle et vitale. C’est un cri d’alerte adressé à la société. Une alerte sur la manière dont nos élites politiques, médiatiques et économiques traitent le savoir et la complexité. La science n’est pas une vérité figée.

Elle est un processus, une méthode, une élaboration faite d’hypothèses, de contradictions, de mises et remises en question. Et c’est précisément cela qui est attaqué par Trump et ses semblables. Ce qui est visé, c’est la possibilité, pour la science, de décrire le réel – présent ou passé – de manière indépendante.

Ce que défendent celles et ceux qui se lèvent pour la science, c’est cette possibilité-là : Celle d’une science qui ne soit pas entièrement subordonnée à la justification politique ou à l’intérêt économique. La possibilité d’un savoir qui conserve son autonomie de production et sa capacité à contester les idées reçues et les discours tout faits. Le mouvement Stand Up for Science pose une question essentielle : quelle place voulons-nous accorder au savoir et à la complexité dans nos sociétés ?

En fait, il ne s’agit pas simplement de « défendre la science ». Comme le dit dans nos colonnes Olivier Berné, astrophysicien et coanimateur du collectif Stand Up for Science France, il s’agit de « défendre notre capacité collective à décrire le réel et à débattre à partir de faits ». Donc de défendre les conditions indispensables à un débat public éclairé et contradictoire et, de ce fait, la démocratie.

 

Le chroniqueur de la « Tribune dimanche » a le cerveau gelé, le billet de Maurice Ulrich.



Guillaume Durand, qui eut naguère une certaine notoriété, est désormais chroniqueur dans la Tribune dimanche, où, nous dit-on, il « plante sa plume dans le cœur des politiques ». Cette semaine Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale.

Il raconte : « Mercredi dernier 9 heures du matin (…) le gravier crisse comme une neige de fin d’hiver. On se les gèle depuis la nuit ? J’ai froid, le cerveau gamberge »… On compatit, mais entre autres épisodes de son épopée, on lit ceci : « Je me suis un peu réchauffé en regardant les photos où elle saute en parachute ou passe vingt-quatre heures dans un sous-marin nucléaire. »

Une fois, aussi, pendant une manifestation, « elle a été touchée par une boule de neige ». Mais surtout, on en sait plus sur ses goûts musicaux. Indochine, McCartney et elle danse « avec Taylor Swift ». D’où le titre de la chronique : « Taylor Swift au perchoir ». Ne pouvant croire que Guillaume Durand se paye la tête de la présidente de l’Assemblée nationale, on pense qu’il n’avait pas le cerveau vraiment réchauffé.

 

lundi 30 mars 2026

« Le racisme crasse de CNews et de l'extrême droite », l’éditorial de Sébastien Crépel.



Les séquences de la télé de Bolloré où l’élection de Bally Bagayoko comme maire de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) a été comparée aux mœurs des tribus de singes ne doivent pas rester impunies. Les intervenants de CNews testent les limites de l’État de droit, mesurant ses failles à chaque provocation, repoussant toujours plus loin les frontières de l’intolérable.

Ces atteintes à notre humanité commune fonctionnent comme le nouveau territoire du dicible, une victoire supplémentaire qui sert ensuite d’étalon à l’extrême droite pour s’engouffrer dans la brèche. Derrière, Pascal Praud développe la théorie fumeuse et nauséabonde du « grand remplacement », en fantasmant une « victoire ethnique ou religieuse » à Saint-Denis.

La menace du RN n’est pas celle du grand soir électoral qui ferait d’un seul coup céder les digues. C’est l’histoire d’une acculturation progressive à ses idées, presque inconsciente, par touches, qui rend permissible ce qui était autrefois inacceptable. À Montargis (Loiret), des soutiens du RN vomissaient quotidiennement leur venin raciste sur Divine, leur voisine noire. Aujourd’hui, des « experts » reprennent leur rhétorique en direct.

Et cela fonctionne. Il y a douze ans, l’épouvantable jeu de mots d’un torchon confidentiel comme Minute comparant Christiane Taubira à un singe entraînait un tollé et une condamnation pénale de son directeur. La question de l’interdiction du titre était posée. Dorénavant, on cherche en vain l’indignation en rapport avec les horreurs proférées sur une chaîne d’info nationale. Que fait l’Arcom ?

L’animalisation est un vieux ressort du racisme biologique le plus crasse, qui sert à maintenir les privilèges en place. En 1960, Patrice Lumumba avait décrit en une formule choc l’accession des Congolais à la dignité par l’indépendance : « Nous ne sommes plus vos macaques ! »

En France, la déshumanisation d’une partie du peuple est à la base d’un projet de fracture de notre pays, fondé sur un racisme qui masque une prolétariophobie plus large, terreau de « l’union des droites ». Au fond, on reproche aux Dionysiens de voter pour faire société autrement. Le racisme est l’instrument pour tenir cette perspective à distance.

 

« Le pape Léon XIV en croisade contre l’IVG à Monaco », le billet de Maurice Ulrich.



Faute de s’adresser à Babylone la grande, le pape Léon XIV s’est plus modestement adressé au peuple du Rocher. Pourquoi Monaco où il a d’abord été reçu par le prince Albert II, la princesse Charlène et leurs charmants enfants ? Babylone la grande était la ville de l’étalage des richesses et des fausses religions, qui régnait sur les rois de la terre.

Le pape a peut-être choisi de s’entraîner sur sa miniature, quand bien même le prince avait annoncé qu’il venait à la rencontre « d’un peuple divers dans un pays où le catholicisme est la religion d’État et où il y a une vraie ferveur ». On croyait plutôt que c’était l’argent.

Toujours est-il que le chef spirituel des catholiques a invité comme il se doit à « mettre la richesse au service du droit et de la justice », mais aussi, dans la principauté où l’IVG est toujours illégale, à défendre et promouvoir chaque vie « de sa conception à sa fin naturelle ». C’était peut-être ça le message, pas seulement pour Monaco, urbi et orbi.

 

samedi 28 mars 2026

"Stigmatisations ", le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin.

 


NOIRS : Dans la longue série des rumeurs de haute intensité crapuleuse, il en est une, donc, qui aura marqué d’une tache brune l’après-premier-tour des élections municipales. Celle visant Bally Bagayoko, nouveau maire (LFI) de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), en dit long sur l’état de la France et des vieux réflexes si peu refoulés qu’ils resurgissent à la moindre occasion. Il aura suffi de quelques heures. Une victoire nette, incontestable, issue des urnes dès le premier tour – et déjà, le soupçon.

À Saint-Denis, l’élection n’a pas seulement changé une majorité municipale. Elle a déclenché autre chose. Un réflexe. Presque un automatisme. Celui qui consiste, dans notre pays, à interroger la légitimité de certains élus – non pas à partir de leurs actes, mais de ce qu’ils incarnent. Bally Bagayoko avait dit, afin d’honorer son illustre cité : « La ville des rois et du peuple vivant », expression du poète et journaliste communiste et dionysien Jean Marcenac, formulée dans l’Humanité après la Seconde Guerre mondiale.

La phrase référencée est devenue : « La ville des Noirs et du peuple vivant. » Cette fausse citation attribuée au nouveau maire de Saint-Denis fut ainsi relayée bien au-delà des sphères d’extrême droite sur des plateaux d’information par des journalistes, sans vérification en dépit d’une manipulation grossière. Saint-Denis : avec sa basilique, nécropole royale, et son identité populaire, qui rassemble environ 150 nationalités différentes issues des cinq continents.

Et Saint-Denis, à un degré de désinformation inouï, devient « la ville des Noirs ». La possible croyance à l’authenticité de cette phrase se veut révélatrice du préjugé consistant à enfermer les personnes racisées des quartiers populaires dans un cliché communautariste et revendicateur.

RÉFLEXES : « Ville de Noirs ». Une formule qui ne dit rien de la réalité sociale, mais tout de ceux qui la brandissent. Leur angoisse sourde : celle d’une France qui change, d’une sociologie qui échappe aux vieux schémas, d’un pouvoir local qui ne ressemble plus à ceux qui, un peu partout, en détenaient les clés. Bally Bagayoko n’est pas seulement un nouveau maire. Il est devenu, malgré lui ou peut-être à cause de cela, le révélateur d’un malaise plus profond.

Celui d’une bourgeoisie qui regarde les héritiers de l’immigration comme une anomalie politique. Comme une présence tolérée tant qu’elle reste à la marge, mais inquiétante dès lors qu’elle accède au centre. Car cette polémique n’a rien d’innocent. Elle recycle, sous une forme à peine maquillée, les vieux réflexes de relégation. Hier, on parlait de « banlieues difficiles ».

Aujourd’hui, on essentialise, on réduit une ville entière à une couleur de peau. Comme si la diversité était un problème en soi. Comme si la démocratie devait s’arrêter aux portes de certains quartiers. Comme si une partie de la population serait, par « nature », moins légitime à gouverner.

MIROIR : La peur de perdre un monopole symbolique sur le pouvoir. Mais la démocratie n’a rien d’un club privé. Elle n’appartient ni à une classe, ni à une histoire unique. Elle est, ou elle devrait être, l’expression de toutes les légitimités. L’élection de Bally Bagayoko dérange.

Non pour ce qu’elle serait, mais pour ce qu’elle symbolise : un déplacement du centre de gravité. Une redistribution des cartes. Une irruption de ceux qu’on préférait invisibles dans les lieux de décision. On pourra toujours habiller cette gêne de considérations techniques, de débats sur la gestion municipale. Le jeu démocratique, en somme. Mais quand surgissent des expressions comme « ville de Noirs », il ne s’agit plus de politique.

Mais d’un symptôme. Depuis deux siècles, les fantasmes accolés à la Seine-Saint-Denis ne se sont jamais réalisés. Les « apaches » n’ont pas déferlé sur la capitale, pas plus que les ouvriers ivrognes, les communistes hirsutes ou les moudjahidin embusqués dans les cités.

Mais ce département de tous les records (plus fort taux de pauvreté de France métropolitaine, plus forte proportion d’immigrés, etc.) continue de fonctionner comme un miroir grossissant des paniques contemporaines, témoignant de la constance d’une « prolophobie » qui dépasse l’origine, la nationalité ou la religion de ses habitants. La France populaire mérite un autre avenir que ces caricatures. Et la République aussi.

 

« Quand la Knesset enterre l’État de droit », l’éditorial de Marion d’Allard.

Bombarder Gaza, torpiller l’aide humanitaire, enfermer sans procès, torturer y compris les enfants, déplacer de force des populations enti...