Le désastre se fait en général processus. Il peut être lent, mûrissant dans
les replis des indifférences, des aveuglements, des compromissions, des
renoncements et des capitulations. L’ivresse des certitudes, les éléments de
langage recrachés et le confort intellectuel le dissimulent souvent.
Ainsi, le chancelier allemand Friedrich Merz avait promis de diviser par
deux le score de l’AfD (Alternative für Deutschland), ce parti qui se réclame
de la fange nazie. Il a finalement réussi l’exploit de diviser par deux les
résultats de … sa propre formation politique.
S’il vient de se déclarer « choqué » par la poussée électorale de l’extrême
droite en Saxe-Anhalt, il ne l’est pas au point de rompre avec sa politique
d’austérité et de militarisation. Non, il entend la mener à son terme.
Mais, à l’instar de ces droitiers politiciens qui n’ont cure des
souffrances des travailleuses et des travailleurs, il feint de croire qu’il ne
s’agirait que d’un problème de communication : il le fera donc avec « plus de
pédagogie ». Les mêmes causes produisant immanquablement les mêmes effets, cet
homme prépare, du haut de sa superbe et de son air hautain, le retour du
fascisme en Europe.
Il n’est pas seul. Les irresponsables organisent le covoiturage. Début
novembre 2023, son prédécesseur Olaf Scholz empruntait déjà la rhétorique
xénophobe en affirmant : « Nous devons enfin expulser à grande échelle ceux
qui n’ont pas le droit de rester en Allemagne. »
Quelques mois plus tard, après avoir décrété une dissolution chaotique et
rejeté l’évidence d’un front républicain, Emmanuel Macron qualifiait, le 18
juin 2024 — en marge des commémorations de l’appel du général de Gaulle à
l’Île-de-Sein —, le Nouveau Front Populaire de « totalement immigrationniste
».
Depuis lors, on ne compte plus les décisions et les lois directement
puisées dans la besace trouée de l’extrême droite, pour être appliquées
avant même qu’elle n’accède au pouvoir.
Qu’il s’agisse des lois dites « contre le séparatisme », de
l’instauration d’une présomption de légitime défense pour les forces de
l’ordre, ou de cette loi immigration saluée comme un triomphe idéologique
historique par le Rassemblement National ; qu’il s’agisse de la loi de
programmation militaire, du rejet méprisant de la taxe sur les super-riches, du
refus obstiné d’augmenter le SMIC, du retour empoisonné des pesticides dans nos
sillons, ou encore de ces votes infâmes sur les « hubs de retour » au Parlement
européen — partout, le bulletin de vote de l’extrême droite se dissout comme un
sucre amer dans la déchéance des droites et d’une macronie déclinante. Cette
dernière, en pleine mutation servile, s’est fait le paveur zélé de la voie
sacrée sur laquelle s’avance le désastre.
Tout est mis en œuvre pour que les parlementaires du RN/FN trouvent un nid
douillet au cœur du lit de plume que les raboteurs de la République feignent
encore de nommer « l’arc républicain » — cet enclos factice dont a été
brutalement éjectée la gauche de transformation sociale et écologique.
Ce sordide dispositif s’articule avec une implacable machine à confusion,
un automate sémantique qui ressasse à satiété ses catéchismes de la «
responsabilité », du « raisonnable » et du « nécessaire compromis », tout en
vouant aux gémonies les travailleurs en lutte, travestis par la bien pensance
au service des grands propriétaires en vulgaire « preneurs d’otages ».
C’est ainsi que les mots et les concepts s’installent, sournois, comme les
barreaux de la courte échelle vers l’abîme. Les connivences aussi ! Ensemble,
le pouvoir et l’extrême droite font pression pour expliquer qu’il « faut un
budget à la France ». Lequel ? Évidemment un budget taillé sur mesure pour
les plus fortunés.
Une piètre et sinistre ministre, déshonorant la charge d’un portefeuille
censé fustiger le racisme, a osé prétendre que l’odieux concept du « grand
remplacement » échappait à l’infamie xénophobe, et que souffler sur ces braises
fascistes pour appeler à leur embrasement relevait de la simple liberté
d’expression. C’est absoudre, d’un trait de plume, une théorie complotiste dont
l’artificier en chef a pourtant été, à maintes reprises, flétri et condamné par
les tribunaux de la République.
Mais le grand complexe médiatico-politique ne recule devant aucun
ravalement de façade. Qu’importe que des agents de la police municipale de
Carcassonne — par ailleurs sbires avérés du service d’ordre du Rassemblement
National — éructent des tas d’immondices de paroles racistes, sexistes et
homophobes : la machine à blanchir en fait aussitôt de commodes « brebis
galeuses », paratonnerres dérisoires destinés à masquer la matrice idéologique
du parti d’extrême droite. C’est ce même zèle amnésique qui s’est employé à
repeindre le RN/FN en force respectable sous prétexte d’un divorce de façade
avec les néonazis allemands à Strasbourg. Imposture que voilà ! Derrière le
vernis des convenances et dans le secret des pupitres de l’hémicycle européen,
la réalité crue, éclate : le parti de Bardella et Le Pen épouse et vote près de
90 % des amendements dictés par l’AfD.
Le couronnement de cette déchéance est venu d’en haut, offert sur un
plateau d’argent par le Premier ministre lui-même. On l’a vu s’agiter tout
l’été, mendiant auprès des banques pour que soit octroyé à Marine Le Pen le
nerf de sa prochaine guerre électorale. Qu’importe que la candidate traîne le
boulet d’une condamnation pour détournement de fonds publics ; pour l’hôte de
Matignon, la probité n’est qu’une vétille et le droit un détail de l’histoire.
L’historien Robert Paxton, scrutant les mécanismes du siècle passé, nous
prévient pourtant : « Les fascistes sont proches du pouvoir lorsque les
conservateurs commencent à leur emprunter leurs méthodes. »
C’est ce vertige qui saisit le monde en cette fin d’été. Le fascisme avance
masqué, drapé dans de nouveaux oripeaux, mais le poison demeure identique.
Chassons de nos esprits l’illusion d’une immunité : le grand capital,
étranglé par ses propres et insolubles contradictions, réclame ce sauveur,
cette assurance vie qui peut lui faire gagner quelques années encore. C’est
pour cela que la récidive peut exister ! Le, processus est entamée aux
Etats-Unis, en Argentine, en Italie et ailleurs.
Les puissances industrielles et financières ont besoin de dissoudre la
politique au sens de délibération publique. Ce fut net lors des universités
d’été du Medef, transformées en tribunal contre les conquis sociaux et
démocratiques, contre la réévaluation des salaires, la meute patronale se
faisant agressive pour défendre les privilèges. Le capital s’appuie sur les
extrêmes droites pour pousser une nouvelle logique interne au sein des pays et
à l’échelle mondiale : verticalité absolue du pouvoir, culte du chef,
destruction des normes sociales et environnementales, suppression totale de la
fiscalité sur le capital. La bataille culturelle de la réaction s’appuie sur le
fantasme d’un passé mythifié, l’instrumentalisation d’angoisses multiples, une
rhétorique sécuritaire et la restauration de l’hégémonie vacillante de figures
traditionnelles, telles que le patron, l’homme blanc ou le producteur.
Dans un contexte où les vieilles solutions néolibérales ne peuvent plus
régénérer le capitalisme, où les « alternances » et les gouvernements de «
compromis » échouent à répondre aux souffrances sociales, aux dénis démocratiques
et aux bouleversements écologiques, et alors que la gauche est divisée et
faible, les formations d’extrême droite sont jugées « neuves » par des millions
de personnes — y compris par celles qui souffrent le plus du système.
De la Saxe-Anhalt à la France, du Royaume-Uni à l’Italie, jusqu’en
Amérique Latine, le discours ultra-réactionnaire — porté par de nouveaux
journaux, de nouvelles télévisions et de nouvelles constructions imaginaires —
devient une marchandise aux apparences de nouveauté. La dictature des opinions,
qui étouffe la démocratie, est défendue au nom du pluralisme. Le mensonge et
les « vérités alternatives » deviennent des éléments majeurs de la conversation
publique. Les croyances et les simplismes congédient la science. Le fétichisme
technique des magnats de la Silicon Valley devient un trait constitutif d’un
autoritarisme sans limites, sans morale et sans éthique.
Ce qui rend la situation extrêmement dangereuse, c’est la trajectoire même
de la concentration du capital : son hubris, son avidité, sa voracité et son
désir d’exploitation sans frein de l’ensemble du vivant et du non-vivant,
imposant le règne absolu de la marchandise en déshumanisant tout sur son
passage.
Au moment même où l’Allemagne se réarme, où le trumpisme et son co-locataire
le techno-fascisme se déchaîne , où le militarisme tient le haut du pavé, où
l’atome guerrier se trouve banalisé, et alors que s’élèvent d’arrogants
nationalismes et des guerres de territoires, les feux sombres d’un retour au
pire s’allument les uns après les autres.
Il y a urgence à déchiffrer ces signaux, à les combattre pied à pied. Les
nombreuses mobilisations en préparation pour ce mois de septembre vont y aider.
Aucun progressiste, aucun humaniste, aucun démocrate ne peut plus se
satisfaire de querelles subalternes qui divisent, affaiblissent le mouvement
ouvrier et parsèment d’embûches le chemin de la jeunesse — alors que les
projections électorales annoncent que la candidate du RN, fût-elle lestée d’un
bracelet électronique, s’apprête à rassembler plus du tiers des suffrages dans
six mois auxquelles il faut ajouter ceux de ses succursales.
« Que les choses continuent comme avant, voilà la catastrophe »,
écrivait Walter Benjamin.
Ne l’oublions pas. Contre ceux qui pavent la voie du désastre : décrétons
l’urgence du réveil. Des mouvements citoyens et sociaux qui se déploient en
cette rentrée peuvent faire jaillir l’énergie sociale, progressiste et
écologique, et faire naître de nouvelles lumières.
Patrick Le Hyaric
14 septembre 2026






