lundi 12 octobre 2026

« L’instrumentalisation de la violence : le jeu incendiaire du gouvernement », l’éditorial de Stéphane Sahuc.



Ce mardi 13 octobre, la nouvelle journée de mobilisation lycéenne place le gouvernement au pied du mur. L’exécutif choisira-t-il la matraque ou la raison ? L’argent existe. Il suffirait de lâcher les milliards d’euros nécessaires pour que nos enfants étudient dans des conditions dignes et en finir avec Parcoursup, cette implacable essoreuse sociale. La jeunesse ne quémande pas ; elle exige simplement son avenir.

Pourtant, face à cette urgence, le pouvoir semble s’enfermer dans ce qu’il pense être une martingale politique. Et il fait la démonstration, crise après crise, que la violence serait devenue l’unique moyen de se faire entendre, tout en s’empressant de la condamner chaque soir à la télévision. Pour un bout, les feux de poubelles c’est le pouvoir qui les a patiemment allumés. Ils sont l’aboutissement de vingt ans d’un profond déni démocratique.

Un message accablant

En 2005, le peuple rejette la Constitution européenne ; on la lui impose par le traité de Lisbonne. En 2008, Nicolas Sarkozy théorise le mépris en affirmant que les grèves passent inaperçues. Plus tard, la mobilisation historique et pacifique contre la réforme des retraites s’étiole à coup de 49.3. Sans parler des législatives de 2024, où la coalition arrivée en tête s’est vue purement et simplement interdire l’accès à Matignon.

Le message envoyé par les institutions est accablant : ni le vote ni la marche pacifique ne comptent. Car qui obtient des résultats aujourd’hui ? Les agriculteurs, dont une partie n’hésite pas à saccager des préfectures et qui obtiennent en sus la compréhension voire la bienveillance du pouvoir, ou les Gilets jaunes qui, au prix d’une répression féroce, ont fini par arracher quelques milliards d’euros.

À l’arrivée les lycéens paient un lourd tribut : 6 877, c’est le nombre ahurissant de personnes placées en garde à vue depuis le début de la mobilisation. Dans l’écrasante majorité, 86 %, ce sont des mineurs. Près de 6 000 adolescents – 5 890 exactement – jetés en cellule. Au moins 215 élèves blessés. Vingt-huit saisines officielles du Défenseur des droits pour des violences présumées.

Traumatismes physiques, séquelles psychologiques, rien n’aura été épargné à ces enfants… Sauf qu’à ce jeu incendiaire, qui consiste à ne rien céder aux cortèges pacifiques pour mieux justifier la fermeté, la situation menace à tout instant de devenir incontrôlable et de finir en drame total.

Inévitables convergences », l’éditorial de Jean-Emmanuel Ducoin.



Alors qu’une nouvelle semaine de mobilisation se profile, avec en point d’orgue la journée du samedi 17 octobre, il faut décidément être anesthésié par les certitudes du pouvoir pour ne pas entendre la colère de notre jeunesse. Derrière les revendications concrètes, un autre cri remonte des tréfonds de la réalité. Le cri d’une génération à qui l’on demande de préparer son avenir dans un monde qui s’emploie à le rendre assez invivable.

Mais quel débat lui oppose-t-on ? On voudrait asphyxier celui de l’école, tandis que le ministre de l’Intérieur monopolise les micros. Les revendications disparaissent derrière les mots : « débordements », « émeutes ». À force de malaxer le langage, on transforme une mobilisation sociale d’ampleur en menace à la tranquillité publique. La matraque répond aux manifestants, le matraquage médiatique aux idées.

On oublie les causes. Car les causes dérangent. Pendant que les fortunes s’accumulent, l’école manque de moyens pour émanciper la jeunesse. Nous connaissons l’odieuse mécanique : continuer d’infantiliser les lycéens en les présentant comme les marionnettes de partis politiques, plutôt que d’entendre ce qu’ils expriment. Pourtant, cette révolte porte une radicalité salutaire : elle refuse la fatalité sociale, un futur compromis, et l’extrême droite érigée en horizon inévitable…

Depuis quinze jours, de saines convergences sont déjà là, sous nos yeux : lycéens, étudiants, enseignants, salariés, fonctionnaires et retraités. Bref, toutes celles et ceux que la vie chère et l’austérité frappent. Cette convergence souhaitable n’est pas un slogan de cortège, mais bien l’inévitable passage de l’indignation à la puissance collective.

Le pouvoir sait contenir les luttes par la répression, puis les dissoudre dans des concertations sans lendemain afin d’éviter les vrais chantiers politiques. Seulement voilà, lorsque la jeunesse rencontre le monde du travail, l’ordre établi cesse de paraître une « normalité ». L’avenir n’appartient ni aux algorithmes ni aux marchés, mais à celles et ceux qui refusent de leur abandonner leur destin.

 

« Un choix de classe », le billet de Maurice Ulrich.



Et Parcoursup ? Pour comprendre ce qui est en jeu, on peut décoder ce qu’en dit le directeur de la rédaction du Figaro magazine, Guillaume Roquette : « Parmi les revendications communes des « syndicats » de lycéens et d’étudiants dont les actions ensauvagent le pays figure la suppression de toute sélection à l’entrée à l’université. »

Et il l’affirme : « Ce n’est pas sérieux », car depuis des années, dit-il, on ment aux enfants en leur disant qu’ils sont tous aptes aux études supérieures parce qu’ils vont jusqu’au bac, alors que c’est le bac qui est descendu jusqu’à eux.

« Pour s’en convaincre, il suffit d’entendre les lycéens qui s’expriment, leur vocabulaire et leur syntaxe sont ceux d’un élève du primaire d’il y a vingt ans. » Ce n’est pas seulement l’expression d’un insupportable mépris de classe. C’est un choix de classe, largement partagé par tous les tenants de l’ordre établi et qui veut dire ceci : l’université, les études supérieures, comme l’écrivait le sociologue Pierre Bourdieu, c’est pour « les héritiers », pour « la reproduction des élites ». Restez dans vos lycées pourris.

 

samedi 10 octobre 2026

« Rébellion lycéenne et « retour à l’ordre », pour qui ? pour quoi ? » Par Fabien Gay, directeur de l’Humanité.



La colère lycéenne n’est pas un débordement. C’est un cri de dignité pour l’égalité républicaine. Plutôt que d’entendre et d’écouter, le gouvernement veut faire taire la jeunesse, comme il veut étouffer toute contestation sociale, des gilets jaunes aux mobilisations sur les retraites. Le gouvernement a envoyé les CRS devant les lycées, les grenades lacrymogènes dans les cours de récréation, les nasses autour des portails, les matraques sur des adolescents de 15 ou 16 ans. Il a transformé les établissements scolaires en zones de tension permanente, les cortèges lycéens en cibles prioritaires de provocations et de violences policières. À chaque poubelle qui brûle, il en appelle au retour à l’ordre.

Mais de quel ordre parle-t-il ? Celui qui condamne des générations entières à la sélection sociale dès le lycée, à Parcoursup qui trie, qui classe, qui exclut ? Celui qui sous-finance l’éducation nationale jusqu’à l’os, qui ferme des classes, qui supprime des postes, qui laisse des enseignants épuisés face à des effectifs impossibles ou des élèves sans professeurs ? De celui qui ne remplace pas le carreau cassé, dans des salles de classe délabrées ? Celui qui ne permet pas à des milliers d’élèves de pouvoir se restaurer le midi car le planning est surchargé ? Celui qui promet l’égalité républicaine le matin et envoie la police le soir quand les lycéens et lycéennes osent dire non ?

La colère lycéenne n’est pas née d’un caprice, ni d’une d’instrumentalisation de LFI ou d’un parti de gauche. Elle est née de l’humiliation de voir son avenir privatisé, son diplôme dévalué, son orientation réduite à un algorithme froid ; des effectifs de personnel manquants ; d’être traité en suspect dès qu’on sort de sa classe pour défendre l’école publique, le droit à l’avenir, la justice sociale ou le climat.

La marque d’un pouvoir qui a peur

Face à cette colère, la réponse de l’État est toujours la même : la répression. Blocus dispersés à coups de force, élèves interpellés et fichés, parents convoqués, militants harcelés. On criminalise la jeunesse au lieu d’écouter ce qu’elle dit. On préfère les gaz aux discussions, les charges aux négociations, bien relayés par les chiens de garde d’un système médiatique aux ordres du pouvoir.

C’est la marque d’un pouvoir qui a peur. Peur d’une génération qui refuse de baisser la tête. Peur d’une jeunesse qui lie déjà la bataille pour l’école à celle contre le capitalisme prédateur qui épuise le vivant et la nature, contre le racisme, contre le dérèglement climatique. Peur d’une jeunesse politisée, combative qui refuse de se laisser dicter son avenir par un gouvernement illégitime à bout de souffle.

Les lycéens ne sont pas des casseurs. Ce sont des citoyens et des citoyennes, des résistants en devenir. Comme leurs aînés, ils sont les héritiers des grandes grèves, des luttes pour le collège unique, pour le baccalauréat pour tous, pour l’école émancipatrice. Ils savent que l’éducation n’est pas une marchandise. Ils savent que leur colère rejoint celle des cheminots, des soignants, des ouvriers, des chômeurs, des retraités que ce pouvoir s’apprête une nouvelle fois à maltraiter avec 54 milliards d’économies. Ils savent que le même système qui les matraque dans la rue est celui qui casse les services publics et enrichit les actionnaires.

La seule réponse digne, c’est d’entendre ce que ces jeunes crient : arrêtez de détruire l’école publique, arrêtez de sélectionner les pauvres, arrêtez de sacrifier l’avenir sur l’autel de l’austérité et du profit. La colère lycéenne est saine. Elle est nécessaire. Elle est porteuse d’espoir. À nous, militants, élus, parents, enseignants, syndicalistes, de la soutenir sans réserve et de protéger nos enfants des coups. De refuser la criminalisation et de rester solidaires avec eux. De transformer ce cri en force collective. Car, si la jeunesse se lève, c’est que le vieux monde tremble. Et c’est tant mieux !

 

vendredi 9 octobre 2026

« Mobilisation lycéenne : la répression comme politique », l’éditorial de Laurent Mouloud.



Du jamais-vu en France. L’ampleur de la répression du mouvement lycéen, orchestrée par le gouvernement depuis deux semaines, est entrée dans l’histoire. Entre le 28 septembre et le 5 octobre, la chancellerie a dénombré près de 6 100 interpellations, conduisant à plus de 5 000 gardes à vue, dont 87 % concernent des mineurs. Ces chiffres vertigineux dépassent ceux de tous les mouvements précédents : gilets jaunes, retraites, CPE et même Mai 68 !

Cette démesure de la réponse policière n’est pas nouvelle sous l’ère Macron. Mais elle n’avait jamais atteint une telle intensité – qui plus est face à des adolescents – avec un ministre de l’Intérieur qui assume, malgré les mutilations de gamins, n’avoir donné « aucune consigne de retenue » à ses troupes.

Cette frénésie punitive est glaçante. Elle est évidemment le symptôme d’un pouvoir aux abois. Depuis une décennie, les gouvernements macronistes, rivés sur leur mantra néolibéral, ont toujours organisé l’étouffement des revendications sociales, en faisant des forces de police leur bras armé, en jouant l’escalade et la confrontation pour mieux diviser, disqualifier et décourager ceux qui osent contester. Les travailleurs en ont déjà fait l’amère expérience. Cette fois, c’est la jeunesse de notre pays, et son aspiration à choisir librement son destin, que ce pouvoir, décidément incapable d’écoute, tente de marquer au fer rouge.

Une génération sonne le réveil

Pour Emmanuel Macron, ce soulèvement puissant et unanime, qu’il n’a pas vu venir à quelques encablures de la présidentielle, est un terrible aveu d’échec. Le constat désastreux de sa décennie à l’Élysée. En revanche, pour tous les progressistes, ce réveil de la génération 2026 est un formidable espoir. Ayant grandi dans la peur des attentats, l’angoisse du Covid et de la planète en surchauffe, l’individualisme galopant et le matraquage des névroses xénophobes, ces lycéens se révèlent d’une maturité politique admirable.

Conscients des enjeux d’égalité et de solidarité, désireux de prendre leur avenir en main. C’est cet éveil citoyen que ce pouvoir en panique tente d’éteindre sous une pluie de lacrymos et de gardes à vue. Peut-être parviendra-t-il à rassurer ses soutiens réactionnaires. Mais, pour tous les autres, il ne fait que creuser un peu plus son discrédit.

 

jeudi 8 octobre 2026

« Niche parlementaire du RN : les pieds nickelés de l’Assemblée », l’éditorial de Stéphane Sahuc.



Il y a les faussaires de talent et les escrocs de bas étage. C’est également vrai en politique. D’un côté, un Jacques Chirac capable de théoriser finement et justement la « fracture sociale » et, de l’autre, le RN avec ses gros sabots.

Ainsi aujourd’hui, lors de sa niche parlementaire, le parti de marine Le Pen a pris soin de sélectionner des textes pensés pour piéger ses adversaires, en se cachant derrière des thématiques en apparence consensuelles, mais cette manœuvre révèle surtout le double jeu du projet lepéniste. Reste que le manque de finesse n’a jamais été une garantie d’échec, surtout quand une partie de la droite et du bloc central est disposée à tout lâcher pour ne pas froisser l’extrême droite.

Alors aujourd’hui, le RN tente, une fois de plus, de se présenter en défenseur des classes populaires. Son agenda du jour mêle une résolution pour garantir l’accès à l’eau potable dans les territoires ultramarins – portée par une députée de Mayotte – et une proposition de loi pour abroger les zones à faibles émissions (ZFE). Sur ce dernier point, le parti s’engouffre dans la colère bien réelle des ménages modestes, incapables de financer des véhicules moins polluants. Il surfe sur le rejet d’une mesure sans jamais proposer de véritables alternatives – voire en les refusant, comme des investissements massifs dans les transports publics.

Une stratégie de conquête du pouvoir

Au fond, dès qu’il s’agit de mesures structurelles pour le partage des richesses, le naturel revient au galop : sur la question du logement par exemple, l’extrême droite s’est régulièrement opposée à l’encadrement des loyers, protégeant de fait les intérêts des grands propriétaires fonciers. La fibre sociale du parti s’arrête là où commencent les intérêts du capital.

Mais le RN se surpasse en termes de cynisme en inscrivant dans sa niche une résolution appelant à la panthéonisation d’Olympe de Gouges – ou comment tenter de s’acheter un brevet de féminisme. Cette tentative de manipulation a immédiatement fait réagir les universitaires et les historiennes spécialistes de la Révolution.

Dans une pétition dénonçant « la dernière des impostures » de l’extrême droite, ces spécialistes rappellent que le RN cherche grossièrement à « se grimer » en formation féministe. Leurs mots soulignent l’hypocrisie de la manœuvre : « Les votes du parti d’extrême droite, tout comme les prises de position de Marine Le Pen, sont pourtant bien éloignés des combats de l’autrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. »

Cette duplicité n’a rien de nouveau. C’est une stratégie. Elle est la réplique exacte de leur instrumentalisation de la lutte contre l’antisémitisme. En s’appuyant sur l’extrême droite au pouvoir en Israël, le RN cherche depuis des mois à s’acheter une respectabilité républicaine et à effacer ses racines. Pourtant, son ADN politique finit toujours par refaire surface.

Les récentes révélations de Mediapart concernant des écrits à caractère antisémite attribués à Jordan Bardella viennent opportunément rappeler la nature de cette formation, et ce malgré les démentis peu crédibles de son président. Les militants RN convaincus, eux, ne s’y trompent pas : ils savent que tout cela s’inscrit dans une stratégie de conquête du pouvoir, et que ces beaux principes finiront à la poubelle en cas de succès.

« Budget : les dépenses militaires dopées, l’éducation nationale au régime sec », l’éditorial de Rosa Moussaoui



Les arbitrages budgétaires ne relèvent pas d’un exercice comptable : ils dessinent des choix de société. Et ceux que traduisent les courbes des dépenses d’armement et des moyens alloués à l’éducation nationale au cours des deux mandats d’Emmanuel Macron sont consternants : pour l’extrême centre, la jeunesse est reléguée derrière la guerre dans l’ordre des priorités.

Le budget du ministère des Armées a enregistré, en dix ans, la hausse la plus spectaculaire des finances publiques : il a doublé pour atteindre 64 milliards d’euros pour 2027 (+ 6,4 milliards d’euros). Une tendance alignée sur les objectifs de hausse des dépenses militaires fixés par l’Otan, et sanctifiée par l’actualisation de la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 votée en juillet 2026, qui ajoutait aux 413 milliards initialement prévus une rallonge de 36 milliards.

36 milliards : c’est autant que la masse salariale annuelle totale de l’enseignement secondaire. Et ce serait largement suffisant pour financer, dans les sept années qui viennent, les 5 milliards d’euros nécessaires au recrutement de 70 000 enseignants pour plafonner les effectifs à 20 élèves par classe dans les collèges et les lycées.

Le seul coût du nouveau porte-avions France Libre, dont la livraison est prévue en 2038, suffirait à financer la rénovation de fond en comble de 200 à 300 lycées.

On pourrait multiplier les conversions. L’argent dilapidé dans les bombes, les missiles, les drones, la multiplication des opérations extérieures, l’arme atomique, l’IA et les robots à usage militaire serait mieux dépensé s’il était affecté à la rémunération décente des enseignants, à des formations de qualité et à l’amélioration du quotidien d’une génération abandonnée à des conditions d’études indignes, misérables.

Investir dans l’éducation, ce n’est pas « creuser le déficit », c’est préparer l’avenir. Les revendications des lycéens et des étudiants ne sont pas seulement légitimes, elles sont un signal d’alarme : sans rupture nette, la facture du sous-investissement de l’ère Macron sera très lourde. L’austérité infligée à la jeunesse aujourd’hui, c’est, demain, le déclassement assuré de tout un pays.

 

« L’instrumentalisation de la violence : le jeu incendiaire du gouvernement », l’éditorial de Stéphane Sahuc.

Ce mardi 13 octobre, la nouvelle journée de mobilisation lycéenne place le gouvernement au pied du mur. L’exécutif choisira-t-il la matra...