Le signal,
brutal, a été donné au début de l’année, outre-Atlantique, par le prestigieux Washington
Post, tombé en 2013 dans
l’escarcelle de l’oligarque Jeff Bezos. L’annonce d’une vague de licenciements
a emporté un tiers de sa rédaction. En France aussi, les plans de suppression
d’emplois se succèdent : ils concernent, pour l’heure, pas moins de
1 500 journalistes et travailleurs de la presse.
Ce n’est pas
une crise passagère. C’est, dans un contexte où les atteintes à la liberté
d’informer se multiplient, où la mainmise d’une poignée de milliardaires sur la
plupart des médias broie l’indépendance des rédactions, le symptôme d’un
dangereux basculement politique, économique et technologique.
L’information
devrait se muer en flux industriel, en marchandise façonnée par des objectifs
de rentabilité. Les contenus standardisés, les articles produits à la chaîne par des outils
d’intelligence artificielle devraient
prendre le pas sur les reportages, les enquêtes, le journalisme exigeant qui ne
peut faire l’économie du temps, des recoupements, des vérifications. Or
l’information ne peut être tenue pour une marchandise comme une autre.
Avec ces
suppressions d’emplois en chaîne, la qualité et la fiabilité des médias se
disloquent. À l’heure des fausses nouvelles répercutées en un éclair sur les
réseaux sociaux, où les « vérités alternatives » dévorent les faits,
c’est, comme l’écrivait Hannah Arendt, « le sens même par lequel nous
nous orientons dans le monde réel (qui) se trouve détruit ». Et quand
la frontière entre le vrai et le faux se brouille, c’est la démocratie qui
s’effondre.
Ce mouvement
n’a rien d’inéluctable. Les trusts peuvent être démantelés. Le libre exercice
du métier de journaliste peut être protégé. Le pluralisme et l’indépendance
peuvent être défendus et soutenus. Les emplois d’une filière indispensable à la
préservation d’une démocratie vivante peuvent être sauvegardés. C’est une
affaire de choix politique. Une presse libre : voilà le meilleur rempart
contre le règne du mensonge, de la propagande, de la manipulation que l’extrême droite espère
imposer partout.






