vendredi 25 septembre 2026

« Subversion », l’édito de Cédric Clérin



La démocratie israélienne n’en finit plus de dériver. La commission électorale de la Knesset, le Parlement, a décidé d’exclure des prochaines élections législatives la liste dans laquelle figurent des candidats arabes israéliens. Parmi les candidats privés de leurs droits, Ofer Cassif, député communiste persécuté depuis des mois pour ses positions en faveur de la paix.

Les exclus n’ont d’autres torts que d’appeler à cesser le génocide à Gaza et la colonisation en Cisjordanie. Des positions politiques repeintes par le gouvernement Netanyahou en négation de « l’existence de l’État d’Israël en tant qu’État juif et démocratique » ou de « soutien à la lutte armée d’un État ennemi ou d’une organisation terroriste contre Israël ».

Que les opposants à la politique criminelle du gouvernement israélien à travers le monde se rassurent : il ne suffit pas d’être soi-même israélien, juif, et de se battre depuis des décennies pour les libertés publiques pour échapper aux qualificatifs infamants.

Ben Gvir et ses affidés, pourtant coupables d’appels au meurtre et au génocide permanent, peuvent, eux, dormir tranquilles : la commission idoine a validé leur liste.

À vrai dire, c’est une (mauvaise) habitude dans la « seule démocratie » du Moyen-Orient que de tenter de faire invalider les listes des concurrents. L’extrême droitisation du régime est telle que la démocratie est désormais si faible qu’il n’est plus certain que la Cour suprême invalide cette décision inique, comme elle a pu le faire par le passé.

Évidemment, si la décision venait à être confirmée, ce serait un scandale démocratique sans précédent dans le pays. Ce sont 20 % des habitants qui se verraient privés de toute représentation. L’apartheid, de fait qui existe déjà, deviendrait institutionnel.

On aurait tort, cependant, de réduire cet épisode à une énième dérive de Tel-Aviv. Modi en Inde, Trump aux États-Unis essaient eux aussi d’empêcher une partie du peuple de s’exprimer. L’extrême droite est toujours une squatteuse de la démocratie. Elle subvertit le système pour prendre le pouvoir et fermer à double tour derrière elle. Ce qui est vrai aujourd’hui à Tel-Aviv, New Delhi et Washington pourrait demain, si l’on n’y prend garde, l’être à Paris.

 

 

« Paysage médiatique verrouillé : le rêve de l’extrême droite », l’édito de Stéphane Sahuc.



En Inde, ce sont 130 millions de voix que l’on a méthodiquement effacées. Sous couvert de traquer de prétendus clandestins, le gouvernement nationaliste de Narendra Modi a rayé des listes électorales des foules de citoyens, ciblant la minorité musulmane.

En Israël, l’alliance de Netanyahou et des suprémacistes d’Itamar Ben Gvir procède à l’exclusion pure et simple de la liste arabe unie, la coalition de gauche qui regroupe des partis arabes et le parti communiste israélien.

Aux États-Unis, les manœuvres acharnées de Donald Trump pour entraver le vote par correspondance n’avaient d’autre but que de priver les classes populaires de leur droit d’expression le plus fondamental. Pour la première fois, les observateurs de l’OSCE ne sont d’ailleurs pas invités à surveiller le bon déroulement des Midterms du 3 novembre.

C’est une mécanique d’une implacable brutalité contre ceux qui contestent. Partout où elle se hisse au pouvoir, la droite autoritaire et l’extrême droite n’ont plus besoin de chars dans les rues pour confisquer la souveraineté populaire et écraser l’opposition.

La légalité n’existe plus

Comme le rappelle l’historien Johann Chapoutot, ces forces politiques s’installent et pervertissent la légalité. On ne débat plus avec l’adversaire, on l’ampute de ses électeurs. On décrète qui appartient au « vrai » peuple et qui, de l’étranger, du travailleur ou de l’opposant, doit en être banni.

C’est ce poison qui menace notre pays avec les élections de 2027. L’illusion d’une extrême droite « dédiabolisée », avec laquelle on pourrait tenter une expérience le temps d’un quinquennat, est un piège mortel. Car leur premier acte ne sera pas de répondre aux souffrances sociales, mais de cadenasser notre démocratie politique et sociale de l’intérieur, d’étouffer les voix dissidentes avec la bénédiction des puissances de l’argent.

La méthode est déjà écrite. Elle passera par le muselage des syndicats, la fin des aides à la presse indépendante, la mise au pas brutale de l’audiovisuel public et la livraison de notre débat démocratique aux appétits des milliardaires réactionnaires.

Paysage médiatique verrouillé : le rêve de l’extrême droite

Dans les années 1930, face à la montée des périls fascistes, Paul Vaillant-Couturier fustigeait déjà ces « trusts de journaux, journaux de trusts » qui asservissent l’information au capital. Aujourd’hui, l’extrême droite rêve d’achever ce funeste projet : forger un paysage médiatique verrouillé où la contradiction n’a plus sa place, où les voix du monde du travail, de l’écologie et des solidarités sont réduites au silence.

L’élection de 2027 ne pourra pas être une simple parenthèse électorale. Remettre les clés du pays à ces forces de l’exclusion, ce n’est pas seulement endurer une politique brutale et injuste pendant cinq ans. C’est prendre le risque immense de leur laisser confisquer le droit même de les chasser par les urnes.

« C’est qui, ce type ? » le billet de Maurice Ulrich.



Soyons sérieux, comme l’étaient jeudi les Échos. La rencontre au sommet ce n’est pas celle entre Donald Trump et Xi Jinping, mais celle qui justifiait une grande photo en une du quotidien, entre Sam Altman, le PDG d’OpenAI, et Emmanuel Macron, en marge du sommet de l’ONU. Que se sont-ils dit, combien de temps a duré l’entretien au-delà des quelques mots d’un échange poli ?

On sait, avec juste une légende mais pas d’article, que, « après son échange avec le président français », Sam Altman devait s’exprimer devant le conseil de sécurité des Nations unies autour de l’épineuse question de l’encadrement des IA de pointe et qu’il participera au dîner à la Maison-Blanche organisé par Trump en l’honneur du président chinois aux côtés de Jeff Bezos et Elon Musk…

D’où le titre de la photo, « Altman au rang de chef d’État ». Mais on a bien compris. Le sujet de la photo, c’est Emmanuel Macron. On attend une photo avec le pape : c’est qui le type en robe blanche à côté d’Emmanuel Macron ?

jeudi 24 septembre 2026

« Duplicité », l’éditorial de Laurent Mouloud



Les grands électeurs qui s’apprêtent à glisser un bulletin dans l’urne sont-ils seulement au courant ? Parmi les candidats RN aux sénatoriales de ce week-end, nous retrouvons un certain Éric Miné. Un triste sire passé par des groupuscules ouvertement antisémites ou néonazis, comme la Fane (dissoute en 1987) et Ordre nouveau, un nostalgique patenté des colonies françaises et de la monarchie, révisionniste à ses heures.

Le RN peut difficilement plaider l’« erreur de casting ». Éric Miné grenouille dans les instances du parti depuis des décennies. Et a été placé en toute connaissance de cause à une place de choix – la seconde – sur la liste des Français établis hors de France.

Surtout, en épluchant le pedigree des candidats d’extrême droite à cette élection centrale de la vie parlementaire, nous avons découvert au moins une douzaine de profils du même acabit. Soit près de 10 % des personnalités censées avoir été triées sur le volet par les instances dirigeantes… On n’est plus dans un cas isolé. On est dans un système.

Une promotion réfléchie

Ce constat dit tout de la duplicité du RN. Face aux médias, le vernis de la respectabilité, la mine éplorée face à de prétendues « brebis galeuses ». En coulisse, la promotion réfléchie, assumée, de candidats qui portent l’ADN xénophobe et antirépublicain du parti à la flamme.

Le RN n’a pas changé. Il a professionnalisé sa communication et sa stratégie de conquête du pouvoir. Mais il reste la maison mère de tous les racistes et nationalistes rêvant de chrétienté blanche, de virilisme moyenâgeux et de chasse à l’Islam. Des militants que le RN pousse, en toute discrétion, élection après élection, et qui finissent par miter l’ensemble des strates de notre système démocratique.

Cette fois, le risque est de voir, pour la première fois dans la Ve République, l’extrême droite constituer un groupe parlementaire au Sénat. Aussi, chaque grand électeur doit prendre conscience de sa lourde responsabilité. Et n’avoir aucune naïveté face à une formation politique qui avance masquée, certes, mais qui porte toujours autant la haine dans ses propres rangs.

 

« Le grand braquage de Retailleau », par Stéphane Sahuc



Derrière le ton policé adopté mardi soir face à Darius Rochebin sur le plateau de LCI, le projet de réforme des retraites dévoilé par Bruno Retailleau dessine une société terrifiante : moins de solidarité, plus de sueur pour ceux qui produisent, et un tapis rouge déroulé pour la finance.

Car le problème n’est pas seulement de fixer le curseur du taux plein à 65 ans d’un trait de plume. Le problème, c’est cette escroquerie qui consiste à faire comme si quasiment tous les Français franchissaient cette ligne d’arrivée dans le même état.

Certes Retailleau évoque la « pénibilité » mais d’une manière tellement excluante que seule une infime minorité de travailleurs entrent dans cette case. Un ouvrier a une espérance de vie très inférieure à celle d’un cadre, et ses rares années de retraite en bonne santé sont déjà rongées par l’usure physique ou psychologique… Pousser le curseur à 65 ans, c’est condamner ceux que le travail a brisés à finir leur carrière dans l’antichambre du chômage ou de l’invalidité.

« La retraite ne doit plus être l’antichambre de la mort »

Ensuite, on nous abat la carte du déficit. Une fatalité comptable, presque un phénomène météorologique auquel il faudrait se soumettre. Faut-il rappeler que les allègements et exonérations de cotisations sociales patronales gravitent désormais autour des 80 milliards d’euros annuels ? La question de l’équilibre des retraites ne peut décemment se résumer à ce chantage binaire : repousser l’âge de départ ou accepter l’effondrement.

Mais la vraie trouvaille de l’interview, le coup de canif au pacte social, est ailleurs : cette volonté d’imposer jusqu’à 30 % de capitalisation aux jeunes générations. Sous couvert de modernité, on leur propose de lier une partie de leur futur pouvoir de vivre aux montagnes russes de la Bourse. Le glissement est vertigineux : il s’agit de transférer vers l’individu seul un risque jusqu’ici mutualisé par la collectivité.

La retraite par répartition n’est pas un vestige poussiéreux. Elle demeure notre meilleur rempart, indépendant des soubresauts boursiers et des crises financières. Au sortir de la guerre, Ambroise Croizat, le bâtisseur de notre Sécurité sociale, fixait un cap indépassable : « La retraite ne doit plus être l’antichambre de la mort, mais une nouvelle étape de la vie. »

En voulant substituer progressivement l’incertitude du marché à la sécurité d’un droit collectif, la droite tourne délibérément le dos à cette promesse. Une retraite n’est pas un portefeuille d’actions qu’on liquide. C’est la garantie qu’après une vie de labeur, chacun pourra, enfin, vivre dignement. Et cela vaut infiniment plus qu’un calcul d’apothicaire.

 

« La haine », le billet de Maurice Ulrich.



La lettre anonyme de dénonciation, dans les années 1940, au temps de l’Occupation et du maréchal Pétain, c’était du bricolage : « Monsieur le commissaire, en tant que bon Français, je crois de mon devoir de vous informer en toute discrétion des activités de mon voisin que je crois être juif et dont voici le nom et le domicile »…

Pascal Praud, sur CNews, voit les choses dans une tout autre dimension, avec l’affichage des noms des athlètes et artistes qui font état de leur inquiétude devant la montée des idées d’extrême droite et du Rassemblement national : Teddy Riner, Kylian Mbappé, l’actrice Adèle Exarchopoulos, l’humoriste Paul Mirabel…

Non seulement le chroniqueur de Bolloré leur dénie le droit de tout citoyen d’exprimer des opinions politiques dès lors qu’elles n’enfreignent pas la loi, quand lui-même accueille volontiers les paroles racistes et xénophobes, mais il a annoncé qu’il dresserait chaque matin à l’antenne la liste des personnes publiques qui auront pris parti contre le RN. C’est un appel au déchaînement sur les réseaux et à la haine. Ça rime avec RN.

 

mardi 22 septembre 2026

« 1 euro », l’éditorial de Stéphane Sahuc.



Il suffit de regarder les files d’attente interminables qui s’étirent devant chaque restaurant universitaire, et d’écouter l’épuisement de celles et ceux qui servent derrière les comptoirs, pour comprendre le mouvement des Crous. Ce mardi 22 septembre, les portes closes des restaurants universitaires, la colère légitime des agents et la détresse silencieuse des étudiants sont la preuve d’un abandon politique qui s’expose au grand jour.

Lorsque la précarité des amphis rejoint la grève des services de restauration et l’asphyxie chronique de la recherche et de l’université, il ne s’agit plus de faits sociaux isolés. En maths, on sait que deux points donnent une ligne et trois un plan. La situation des Crous est la démonstration d’une ligne politique et d’un plan idéologique.

Le repas à un euro devait être une bouffée d’oxygène. Aujourd’hui, près d’un étudiant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté. Pour des dizaines de milliers d’entre eux, le « reste à vivre » plonge sous les 50 euros par mois une fois le loyer et les charges payés. Dans ce contexte, pouvoir s’asseoir devant un plateau chaud n’est pas une faveur quand l’inflation dévore le budget et pèse sur les esprits ; c’est le minimum.

Seulement, décréter un droit pour tous, tout en rabougrissant les moyens financiers et humains permettant d’en faire une réalité, c’est le réduire à une parole en l’air. Derrière les vitrines des réfectoires, le personnel craque. De l’autre côté de la caisse, des étudiants finissent par rebrousser chemin, découragés par des heures d’attente. Les uns comme les autres paient physiquement, dans leur quotidien, le prix de ce désengagement budgétaire.

On ne peut pas décemment exiger d’une génération qu’elle étudie, qu’elle innove et qu’elle porte l’avenir du pays, tout en la laissant s’angoisser pour son prochain repas. L’éducation, la jeunesse et le savoir ne sont plus perçus comme les investissements les plus importants d’une nation, mais comme des variables d’ajustement au service d’une austérité dogmatique.

 

« Subversion », l’édito de Cédric Clérin

La démocratie israélienne n’en finit plus de dériver. La commission électorale de la Knesset, le Parlement, a décidé d’exclure des prochai...