mardi 26 mai 2026

« L’inceste, berceau de la domination », l’éditorial de Maud Vergnol.



Il aura fallu des milliers de témoignages, des prises de parole de personnalités publiques, des livres coups de poing et des affaires qui glacent le sang pour que la représentation nationale daigne enfin regarder l’inceste en face. Pourtant, les chiffres étaient là. Noir sur blanc.

En 2023, la Ciivise estimait que 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année, dans 80 % des cas au sein même de leur famille. Un enfant toutes les quatre minutes. Une victime sur cinq seulement déclare avoir saisi la justice, et à peine 13 % des plaintes aboutissent à une condamnation.

Si la France commence aujourd’hui à sortir d’un déni coupable, elle ne le doit pas au pouvoir macroniste, mais aux féministes, aux associations, aux professionnels de la protection de l’enfance qui ont arraché la parole de l’inceste au secret et à la honte familiale pour la porter sur la place publique.

Dans le sillage de MeToo, des victimes ont osé parler et transformé leur douleur en combat politique. Le mouvement féministe a compris que la lutte contre l’inceste était la pierre angulaire du combat contre toutes les formes de domination. Car le système – juridique, de protection de l’enfance –, lui, a failli. Failli à protéger. À entendre. À condamner.

Des salles d’audition pour enfants transformées en débarras, 2 500 officiers de police judiciaire manquants sur le territoire, des formations annulées faute de moyens, des procédures qui s’étirent sur cinq ou dix ans… Aucun moyen à la hauteur n’a véritablement été engagé pour faire de la lutte contre ce tabou absolu une grande cause nationale. Après la fin des travaux de la commission d’enquête parlementaire, reste à transformer cette prise de conscience en actes durables.

 

D’un « coup de maître » à une victoire maquillée, le billet de Maurice Ulrich.



C’est sévère. L’éditorial du Figaro de lundi fait le bilan d’« une guerre déclenchée dans le but de ”régler une fois pour toutes” l’épineuse question du nucléaire iranien et, pourquoi pas, au passage, en finir avec cette République islamique qui menace Israël et ses voisins arabes ». Avec ce résultat : « Quarante jours de frappes aériennes qui échouent à atteindre aucun de ces buts. Et trois mois plus tard un protocole d’accord de quelques paragraphes »« Il va falloir à Donald Trump tout son talent de communicant pour faire passer ce résultat pour une victoire. » For sure.

Mais voyons ce qu’écrivait l’éditorialiste du Figaro le 2 mars, juste après le début de la guerre, sous ce titre en Une, « La chute », avec une photo de l’ayatollah Khamenei sur fond d’explosions. « Le jeu de serpent des mollahs a fini par lasser Donald Trump (…) Avec l’appui d’Israël il a déchaîné son armada et décapité leur régime par un coup de maître au premier jour de sa guerre en Iran. Les détracteurs du président américain dénoncent la méthode »…Besoin de commentaires ?

samedi 23 mai 2026

« Braquer le peuple pour gaver les actionnaires », l’éditorial de Fabien Gay dans l’Humanité Magazine.



Au moment où les Français.es peinent à boucler leurs fins de mois, confronté.e.s à l’inflation persistante des prix à la pompe, Total-Energies affiche des profits record.

Au premier trimestre 2026, le groupe aura réalisé environ 5 milliards d’euros de résultat net, en hausse de 51 % sur un an.

Des milliards engrangés sur le dos des consommateur.ice.s, pendant que l’entreprise bénéficie d’aides publiques et optimise fiscalement ses résultats.

Patrick Pouyanné et ses actionnaires se frottent les mains. En 2025-2026, le groupe continue d’annoncer des bénéfices exceptionnels, dopés par la volatilité des marchés, le trading et les tensions géopolitiques.

TotalEnergies ne se contente pas de profiter de la situation : il orchestre une opération commerciale cynique. En bloquant ou en plafonnant temporairement certains prix, il attire massivement les clients de ses concurrents directs et des indépendants.

Cette stratégie profite ainsi à son réseau de plus de 3 300 stations essence. C’est une conquête agressive de parts de marché, financée par les marges colossales réalisées dans le raffinage ou la production, contrairement à ses concurrents, notamment les acteurs indépendants qui ne font que distribuer.

Et quand certains osent évoquer à gauche la taxation des superprofits, le PDG menace : en cas de taxation – qui ne serait que justice –, il débloquera les prix à la pompe. Il sait pouvoir compter sur le soutien du gouvernement. 

Le scandale est d’autant plus insupportable que Total-Energies organise minutieusement la transmission de l’imposition entre ses filiales. Le groupe structure ses flux internes pour que les marges les plus juteuses – notamment via le trading – soient captées en Suisse, où la fiscalité est très avantageuse, plutôt que vers le raffinage et la distribution en France. Des milliards de profits sont ainsi déclarés dans un « reste du monde » opaque, tandis que l’activité française de raffinage, souvent présentée comme fragile, paie peu ou pas d’impôt sur les sociétés.

Pour en finir avec ce capitalisme vorace qui exploite le vivant et la nature pour son propre profit, il est temps de bloquer les prix de l’énergie comme le Code du commerce l’autorise. Il est urgent de geler ou plafonner durablement les prix à la pompe, du gaz et de l’électricité en période de crise, d’encadrer strictement les marges sur toute la chaîne et de rendre transparentes les comptabilités. Cela permettrait de protéger immédiatement le pouvoir d’achat des ménages et de préserver les petites et moyennes entreprises face à la spéculation internationale. De plus, il faut abaisser la fiscalité sur l’énergie de 20 % à 5,5 %.

Enfin, nous avançons sur le projet d’un Groupe Energie de France (GEDF). Il s’agit de reconstruire un grand service public de l’énergie en nationalisant Total-Energies et Engie aux côtés d’EDF. Fusionner ces acteurs dans un grand pôle public permettrait de planifier la transition écologique, de décarboner massivement, de sortir des millions de Français de la précarité énergétique et de mettre fin à la logique de profit à court terme. L’énergie est un bien commun, et non une marchandise comme les autres. Les défenseurs du « marché libre » crieront à l’utopie. Pourtant, c’est leur marché qui a produit la flambée des prix, les superprofits et la dépendance.

Les Françaises et Français en ont assez de payer plus cher pour remplir leur réservoir ou chauffer leur logement pendant que les actionnaires de TotalEnergies perçoivent des dividendes record. L’urgence est de redonner une maîtrise publique au secteur énergétique !

« Identité(s) », le bloc-notes de Jean-Emanuel Ducoin.



SECOUSSE. Il y a des livres qui cherchent à flatter le pire d’une époque, à caresser les dérives inquiètes dans le sens du poil. Et puis il y a ceux qui prennent le risque du désaccord, du frottement, de l’engagement assumé même. Avec la Cause du Christ. L’Évangile contre « l’identité chrétienne », Benoist de Sinety signe un texte rare : un essai de combat et de contre-combat spirituels qui refuse que l’Évangile devienne le drapeau d’une peur identitaire. Notons, non sans ironie, que ce livre est publié par Grasset, dernières traces de l’ancienne direction éditoriale.

Dans ce climat politico-médiatique saturé de slogans, de crispations et de récits de « reconquête », le prêtre lillois rappelle une évidence que beaucoup feignent désormais d’oublier, et que nous pouvons résumer par ces mots : le christianisme n’est pas une forteresse culturelle, mais une parole adressée aux vulnérables. Ce récit, bref (160 pages) mais d’une densité admirable, avance comme une secousse. Non pas un sermon abstrait, mais une interpellation directe, parfois rugueuse, toujours habitée. On y entend moins la voix d’un homme inquiet de voir le Christ peu à peu remplacé par une mythologie du « sang », du « sol » et de la « virilité ».

ILLUSION. Le mérite de Benoist de Sinety s’avère immense par les temps qui courent. Il ose nommer ce que tant d’autres contournent par prudence ou calcul. Il décrit sans détour la tentation d’un christianisme fasciné par la force, la verticalité, le fantasme d’une civilisation assiégée. Il montre comment certains discours, hier encore confinés aux marges, se sont installés jusque dans les familles bourgeoises, les paroisses, les conversations ordinaires. Et surtout, il refuse cette confusion toxique entre fidélité chrétienne et réflexes de fermeture.

Il écrit clairement : « Pour Éric Zemmour, Philippe de Villiers, de plus en plus d’essayistes ou de médias dits « décomplexés » mais aussi une partie de l’élite de notre pays, la défense de « l’identité chrétienne » est aujourd’hui un argument de combat – et, dit-on, un remède contre le déclin. (…) Pour ces marchands d’illusion, la bienveillance de l’Église envers les migrants ne serait qu’un luxe de privilégiés, une aveugle démission face à la « guerre de religion » qui, à les croire, se déroule sous nos yeux. »

Pour Benoist de Sinety, le phénomène est évidemment mondial. Il cite d’ailleurs Donald Trump, l’une des figures de l’instrumentalisation du sacré. Et il porte la plume dans la plaie : « Il ne faut pas s’y tromper. Cette prétendue « identité chrétienne » n’a pas de sens. Ils défendent en réalité une chrétienté sans le Christ. La vraie radicalité ne se trouve pas dans la nostalgie, le repli, la peur. Il faut tendre la main au faible, ouvrir son cœur à l’inconnu. (…) La radicalité chrétienne, la seule, la vraie, n’est pas une question d’identité : c’est celle de la main tendue. »

POSTURES.Ainsi, la Cause du Christ ne se contente pas de dénoncer. Le livre tient debout grâce à une intuition : la vulnérabilité partagée comme antidote à la violence, le contraire des messages de toutes les sphères des extrêmes droites. Là réside la plus bouleversante force de ce texte, qui assume une partie de la « bataille culturelle ». Face aux appels au tri, à la peur de l’étranger, à l’obsession des frontières justement culturelles, Benoist de Sinety oppose une fraternité fragile, mais radicale. Une fraternité qui ne nie ni les fractures du temps ni les inquiétudes contemporaines, mais qui refuse de tout transformer en machine d’exclusion.

Alors il le répète : « Un christianisme sans le Christ est en train de prospérer. » Le curé lillois assume le conflit, « pour prévenir », et n’hésite pas à nommer les personnes, groupes ou postures auxquels il s’oppose frontalement. Le bloc-noteur le sait, ce texte a quelque chose de courageux parce qu’il accepte l’inconfort. Il ne cherche ni l’applaudissement facile ni la neutralité molle. Il dérangera les pseudo-stratèges d’une religion de reconquête comme il obligera les progressistes à sortir des postures convenues.

Avec la Cause du Christ, Benoist de Sinety livre un énorme manifeste sous la forme d’un avertissement fraternel, mais vif, sincère et traversé d’une colère lucide qui réouvre une interrogation essentielle : pour celles et ceux qui s’en revendiquent, que reste-t-il de l’Évangile lorsque le Christ disparaît derrière les pires relents identitaires aux récupérations politiques assez abjectes ? Cette question ne concerne pas que les croyants – la preuve.

 

vendredi 22 mai 2026

« Flottille pour Gaza : Itamar Ben Gvir est le pur produit du système colonial israélien », l’éditorial de Rosa Moussaoui.

 


La mise en scène est odieuse. Elle a, pour une fois, soulevé sur la scène internationale un élan de réprobation inédit. Voyez le fasciste Itamar Ben Gvir, ministre israélien de la Sécurité nationale, paradant et vociférant au milieu de détenus à genoux, les corps pliés, les mains menottées, certains violemment jetés et traînés au sol. Le crime de ces hommes et de ces femmes maltraités et humiliés après leur capture illégale dans les eaux internationales : ils voguaient vers Gaza sur les bateaux de la Global Sumud Flotilla pour tenter de briser le blocus de l’enclave palestinienne.

Cette scène monstrueuse n’a rien d’inédit. Les mêmes traitements inhumains et dégradants avaient été réservés aux humanitaires des précédentes flottilles kidnappés par les forces armées israéliennes. De retour dans leurs pays, tous, et parmi eux notre confrère Émilien Urbach, journaliste à l’Humanité, avaient déjà témoigné d’actes de violence, d’abus, de conditions de détention violant les droits humains les plus élémentaires – privation de nourriture, d’eau, de sommeil, de traitements médicaux, restriction de l’accès à un avocat.

Les capitales européennes, à l’exception de l’Espagne et de l’Irlande, avaient observé jusqu’ici un silence complice devant ces violations flagrantes, multiples et répétées du droit international. Une ligne de conduite peu surprenante au regard de leur passivité face au génocide perpétré par l’armée israélienne à Gaza. L’indignation se fait soudain unanime. Tant mieux, si les mots laissent présager des sanctions dissuasives, qui seraient hélas bien tardives.

Car si Tel-Aviv s’autorise à franchir ainsi toutes les lignes rouges, c’est que la complaisance pour le gouvernement de Benyamin Netanyahou lui a laissé toute latitude pour rouler au bulldozer sur la légalité internationale. En campagne, le premier ministre israélien, un criminel de guerre, affecte désormais de recadrer les suprémacistes de son cabinet, en reprochant à Itamar Ben Gvir une attitude qui ne correspondrait pas « aux valeurs de l’État d’Israël ».

Il est au contraire le pur produit d’un système colonial dont on ne saurait tirer la moindre valeur humaine. Cela n’a rien d’une spécificité israélienne. Aimé Césaire le constatait déjà en 1950 à propos de l’Europe : en même temps que la colonisation dépouille le colonisé de son humanité, toujours, elle ensauvage le colonisateur.

 

« 36 milliards supplémentaires pour la guerre : où sont les partisans de la paix ? », le billet de Maurice Ulrich.



Ah Dieu ! Que la guerre est jolie avec ses chants, ses longs loisirs. On pense encore à cette ironie amère de Guillaume Apollinaire, au front en 1916. Cette semaine, l’Assemblée nationale, à l’exception des députés communistes, écologistes et insoumis, a voté 36 milliards de crédits supplémentaires pour la loi de programmation militaire.

On ne peut ignorer les incertitudes du monde aujourd’hui, mais progressivement, une logique de guerre liberticide est instillée comme un poison dans l’opinion. Ainsi, la loi votée prévoit, au nom d’un « état d’alerte de sécurité nationale », la possibilité de déroger entre autres, au Code du travail… Ce sont toujours les peuples qui font les frais de ces logiques.

Où sont aujourd’hui les paroles de paix parmi les voix qui peuvent être entendues ? Où sont les voix des démocrates, des progressistes ? Quels gouvernements aujourd’hui pourraient eux-mêmes avoir le courage d’appeler les peuples à manifester pour la paix. Imaginons, avec John Lennon : « Rien à tuer ou pour lequel mourir/Pas de religion non plus/Imagine tous les gens/Vivant leur vie en paix »

 

mercredi 20 mai 2026

Nouvelle : « Arrêter le temps ? »



La pendule de l’entrée a cessé son balan, le carillon ne sonne plus…J’ai voulu arrêter le temps, simplement l’arrêter pour ne plus avoir à subir ses effets. Oh ! Pas pour lui, mais pour ceux qu’il aime, qui autour de lui petit à petit déclinent et se vident de leur substance vitale. Alors il a fermé sa porte à clef, baissé les volets, coupé le téléphone. Il a éteint les lumières, débranché la radio. De toutes les pendules il a ôté les piles. Il est resté seul à suspendre les heures. Les yeux fermés pour ne plus voir, ne plus les voir, les voir souffrir. Non, il ne dort pas : il ne pense pas. Depuis combien de jours est-il ainsi, impossible à le dire, il a arrêté le temps. Et là, le chat gratte à la fenêtre, le chien pleure dans sa niche, quelqu’un tambourine à la porte. Il ne veut pas répondre, il ne veut plus rien voir. Des cris, des appels, mais pourquoi ne le laissent-ils pas oublier tout ? Il ouvre les yeux... il fait noir, il entend, il entend la cloche de l’église qui sonne midi... Le temps ? Le temps a continué sans lui ! Il a osé lui faire ça ? Il ouvre portes et fenêtres, et il le voit en face de lui, sur le visage buriné du facteur, le temps passé. Il a voulu arrêter le temps, il a filé sans lui, il a voulu protéger ceux qu’il aime, les empêcher de vieillir et de disparaître, en fait il n’a fait que se voiler les yeux, il n’a fait que les abandonner, il les a laissés vieillir sans lui, il a dilapidé ces instants qu’il aurait pu passer avec eux. Il a perdu ces précieuses minutes qui font que le présent est à vivre de peur que demain n’arrive jamais. Personne ne peut arrêter la vie ni suspendre le temps, il faut le vivre intensément pour que chaque minute s’imprime au souvenir et que ces minutes gagnées sur la vie soient multipliées par cent.

« L’inceste, berceau de la domination », l’éditorial de Maud Vergnol.

Il aura fallu des milliers de témoignages, des prises de parole de personnalités publiques, des livres coups de poing et des affaires qui ...