samedi 20 juin 2026

« L’affaire Lyhanna, une question de priorité », l’éditorial de Laurent Mouloud.



L’affaire Lyhanna sera-t-elle l’affaire de plus ou l’affaire de trop ? Le meurtre de cette enfant de 11 ans a provoqué une véritable onde de choc dans tout le pays. Depuis le 4 juin et la découverte du corps, les manifestations s’enchaînent pour réclamer des mesures à la hauteur du drame. Derrière l’émotion, la colère enfle. Tout comme la désagréable impression que le gouvernement tente l’esquive, sans prendre la mesure de la situation.

De fait, depuis dix jours, l’exécutif – Darmanin et Macron en tête – ne semble capable que de se réfugier dans un pur déni. Plutôt que de reconnaître sa responsabilité politique, le garde des Sceaux « terrifié » a pointé, tout comme le président de la République, « un dysfonctionnement individuel inacceptable » et « un choc ».

Un vrai festival d’hypocrisie. Depuis bientôt dix ans, la Macronie au pouvoir n’a-t-elle pas, au contraire, parfaitement « accepté » de maintenir la justice dans un état de dysfonctionnement budgétaire largement documenté ?

Personne ne peut croire que le ministre a découvert, ce 4 juin 2026, que la France comptait deux fois moins de juges et quatre fois moins de procureurs que la moyenne européenne. Que 94 % des plaintes déposées finissent classées sans suite, souvent faute de moyens d’enquête suffisants. Que dans ce pays, qu’il ambitionne de vouloir présider, le budget de la justice par habitant est deux fois moins élevé qu’en Allemagne.

Ces statistiques, et les rapports explicites qui les accompagnent (Sauvé en 2022, Ciivise en 2023), l’ancien locataire de la place Beauvau ne peut les ignorer. Il en sait également les conséquences. Des magistrats sous pression constante, noyés sous l’empilement des actes à réaliser et des injonctions ministérielles, obligés de « trier » les cas de violences sexuelles sur mineur, entre urgences relatives et urgences absolues… Ces conditions de travail en flux tendu, toujours sur le fil, rendent les erreurs individuelles inévitables.

Gérald Darmanin est au courant. Mais plutôt que de s’attaquer à ce dysfonctionnement-là, l’admirateur de Nicolas Sarkozy vibrionne, se pousse du col, passant d’une priorité à une autre, sans moyens adéquats ni cohérence, si ce n’est la mise en scène permanente de sa propre personne. La magistrature, elle, est sommée de faire tourner l’intendance. Coûte que coûte. Et de servir de fusible lorsqu’il s’agit de payer le prix d’une politique inconséquente.

vendredi 19 juin 2026

« Pour vivre riches, vivons cachés », l’éditorial de Cédric Clérin.



Pour vivre heureux, vivons cachés. Un adage que la bourgeoisie a toujours fait sien. Aujourd’hui encore, la fortune des plus riches demeure l’un des secrets les mieux gardés de la République. C’est cette véritable « boîte noire », selon les propres termes des sénateurs, que les élus ont tenté de percer, pour faire la lumière sur ces contribuables millionnaires qui paient peu, voire pas d’impôts. Ce qu’ils ont pu trouver est déjà édifiant. Sur plus de 56 000 foyers assujettis à l’IFI (impôt sur la fortune immobilière) – donc millionnaires –, le taux moyen d’imposition est inférieur à 10 %. Pire, pour plus de 13 000 d’entre eux, ce taux est nul, voire négatif.

Comment en est-on arrivé là ? La réponse est malheureusement simple : l’impuissance publique organisée. Depuis la suppression de l’ISF, décidée en 2017 par Macron, l’État s’est privé d’un outil essentiel de connaissance. Faute d’obligation déclarative complète, il ne dispose plus d’une vision claire des patrimoines et des revenus. Sans données, pas de diagnostic, pas de politique publique ; et sans politique, aucune correction des inégalités. Autrement dit, le pouvoir a lui-même déployé un écran de fumée autour des grandes fortunes.

Derrière ce voile, prospèrent toutes les formes d’optimisation, de contournement et de fraude. Une catégorie de citoyens échappe à la solidarité nationale et les gouvernements successifs détournent les yeux. Les mêmes, pourtant, qui invoquent la dette à longueur de discours et appellent aux sacrifices de notre modèle social. Dans le même temps, ils accentuent la pression sur les plus fragiles. Chômeurs, allocataires du RSA : ceux-là sont scrutés, contrôlés, sommés de justifier chaque euro perçu.

Signe que le malaise est profond, la première initiative visant à percer l’opacité des grandes fortunes émane d’un Sénat que l’on sait peu enclin aux élans révolutionnaires. « La contre-révolution est dans l’administration des finances », ayant pour but « de favoriser les riches créanciers, de ruiner et de désespérer les pauvres », disait Robespierre. Le scandale est tel qu’il fait aujourd’hui, contre toute attente, de nouveaux adeptes.

jeudi 18 juin 2026

« Une presse libre : le meilleur rempart contre le règne du mensonge, l’éditorial de Rosa Moussaoui.



Le signal, brutal, a été donné au début de l’année, outre-Atlantique, par le prestigieux Washington Post, tombé en 2013 dans l’escarcelle de l’oligarque Jeff Bezos. L’annonce d’une vague de licenciements a emporté un tiers de sa rédaction. En France aussi, les plans de suppression d’emplois se succèdent : ils concernent, pour l’heure, pas moins de 1 500 journalistes et travailleurs de la presse.

Ce n’est pas une crise passagère. C’est, dans un contexte où les atteintes à la liberté d’informer se multiplient, où la mainmise d’une poignée de milliardaires sur la plupart des médias broie l’indépendance des rédactions, le symptôme d’un dangereux basculement politique, économique et technologique.

L’information devrait se muer en flux industriel, en marchandise façonnée par des objectifs de rentabilité. Les contenus standardisés, les articles produits à la chaîne par des outils d’intelligence artificielle devraient prendre le pas sur les reportages, les enquêtes, le journalisme exigeant qui ne peut faire l’économie du temps, des recoupements, des vérifications. Or l’information ne peut être tenue pour une marchandise comme une autre.

Avec ces suppressions d’emplois en chaîne, la qualité et la fiabilité des médias se disloquent. À l’heure des fausses nouvelles répercutées en un éclair sur les réseaux sociaux, où les « vérités alternatives » dévorent les faits, c’est, comme l’écrivait Hannah Arendt, « le sens même par lequel nous nous orientons dans le monde réel (qui) se trouve détruit ». Et quand la frontière entre le vrai et le faux se brouille, c’est la démocratie qui s’effondre.

Ce mouvement n’a rien d’inéluctable. Les trusts peuvent être démantelés. Le libre exercice du métier de journaliste peut être protégé. Le pluralisme et l’indépendance peuvent être défendus et soutenus. Les emplois d’une filière indispensable à la préservation d’une démocratie vivante peuvent être sauvegardés. C’est une affaire de choix politique. Une presse libre : voilà le meilleur rempart contre le règne du mensonge, de la propagande, de la manipulation que l’extrême droite espère imposer partout.

 

Affaire Lyhanna : pour Jordan Bardella, « des marches blanches, il y en a tous les jours », le billet de Maurice Ulrich.



On ne saurait douter, a priori, des sentiments partagés, semble-t-il, de la princesse Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles – on arrive au bout – et du roturier d’humble extraction, à peu près, Jordan Bardella. C’est donc en toute innocence qu’ils sont en photo au Grand Prix de Formule 1 de Monaco, avec en main ce qui semblait une coupe de champagne.

Faux, rectifie le président du Rassemblement national, dimanche soir sur BFM TV, « c’était du coca avec des glaçons ». Ce n’est pas la même chose. Mais c’était le jour, relève la journaliste sur le plateau, où avait lieu la marche blanche pour la jeune Lyhanna. « C’est une question sérieuse ? Des marches blanches, il y en a tous les jours. Celle que vous mentionnez, la famille avait demandé qu’il n’y ait aucun responsable politique. »

C’est exact, mais à bien réfléchir, le problème c’est : « Des marches blanches, il y en a tous les jours », comme si, pour le président du parti qui se nourrit de l’insécurité, c’était un détail à balayer d’une pichenette.

 

mardi 16 juin 2026

« Cyberattaques : le vrai coût de l’austérité numérique », l’éditorial de Stéphane Sahuc



La cybercriminalité en France n’est plus une menace lointaine, c’est un piratage en bande organisée de nos vies quotidiennes. Les méthodes ont changé. Fini le simple blocage d’ordinateur avec demande de rançon ; aujourd’hui, les hackers pillent en masse. Ils vident les fichiers confidentiels et les revendent au plus offrant. C’est industriel, c’est massif, et, au bout de la chaîne, neuf Français sur dix sont touchés. Nos identités naviguent dans le dark Web et personne ne semble capable d’arrêter l’hémorragie.

Plus grave, les pirates s’introduisent désormais là où on se croyait protégés : au cœur des ministères, dans les registres administratifs, sur les messageries internes des agents de l’État. Ce sont des coordonnées bancaires, des numéros de téléphone, des adresses de familles jetées sur des moteurs de recherche clandestins, accessibles pour le prix d’un paquet de cigarettes. Derrière la faille informatique, il y a la vraie vie qui bascule. L’angoisse de voir son intimité livrée à la malveillance, sans aucun bouclier.

Les cybercriminels ne sont pas les hackers géniaux des films d’action. En réalité, depuis des années, la sécurité des infrastructures publiques est sacrifiée sur l’autel de l’austérité. Pour économiser des lignes budgétaires, l’administration a démantelé ses propres compétences en externalisant massivement la gestion de ses réseaux à des prestataires privés, sélectionnés sur le seul critère du moindre coût, sans contrôle sérieux. C’est un siphonnage absurde.

La République forme des informaticiens brillants, mais refuse de leur proposer des statuts et des salaires dignes dans la fonction publique. Résultat : ils partent dans les multinationales, et l’État leur rachète ces compétences à prix d’or sous forme de contrats de conseil extérieurs.

Il y a une profonde hypocrisie à recommander aux citoyens de se barricader numériquement, alors que la politique de coupes budgétaires induit une indigence en matière de sécurité dans les coffres-forts numériques des administrations et des grands services de l’État. En traitant la sécurité collective comme le reste – une simple variable d’ajustement comptable –, la « start-up nation » de Macron a sciemment exposé la population aux cybercriminels.

« Cynisme et imbécilité », le billet de Maurice Ulrich.



Le foot, ce lien entre les peuples, comme on le constate avec le Mondial, si l’on excepte les refus de visas, le harcèlement de certaines équipes, les excès de zèle possibles de l’ICE – la police anti-immigration –, les tarifs prohibitifs des matchs, hôtels, etc.

Mais le président de la Fifa, Gianni Infantino, grand ami de Donald Trump, à qui il avait remis en 2025 le prix de la Paix de la fédération tout juste inventé pour lui, veut faire plus. Il aurait l’intention de lancer un tournoi mondial des moins de 15 ans avec, en ouverture, un match Palestine-Israël.

Ce n’est qu’une petite partie de ses idées. En février dernier, il avait lancé, en liaison avec le « Conseil de la Paix » de Trump, réunissant les pays qui avaient payé un milliard de dollars pour y participer, un projet de reconstruction de Gaza par le foot, avec pas moins de cinquante terrains et stades. À ce stade, en tout cas, on ne sait plus si c’est du cynisme ou de l’imbécillité. Les deux, sans doute.

 

lundi 15 juin 2026

« Guerre au Moyen-Orient : la paix selon Trump », l’éditorial de Marion d’Allard.



Donald Trump a fini par trouver son issue de secours. Du moins temporairement. Et il a beau exulter, le président milliardaire ne fait pas illusion. Le protocole d’accord entre Téhéran et Washington, signé dans la nuit de dimanche à lundi, n’est pas une déclaration de paix.

Seulement une étape dans la résolution d’un conflit que la Maison-Blanche a elle-même déclenché, embarquée dans les aventures guerrières de son allié israélien, trop sûre de sa puissance. Combien de milliers de morts, en Iran, au Liban, pour parvenir, au prix du blocage d’une partie de l’économie mondiale et d’une crise pétrolière d’ampleur, à un équilibre régional qui renforce Téhéran sans contenir Tel-Aviv ? Retour antebellum. En pire.

L’extrême droite au pouvoir en Israël, d’ailleurs, n’a pas fait mystère de sa réprobation. Qu’importe si Téhéran fait de l’arrêt des bombardements au Liban une condition sine qua non de l’arrêt des hostilités, le gouvernement de Benyamin Netanyahou affirme sans ciller que cet accord ne l’engage pas. Tel-Aviv entend conserver ses positions – et perpétuer ses opérations militaires meurtrières – au Liban, en Syrie et à Gaza. Et l’infâme Bezalel Smotrich de promettre à l’Iran de « poursuivre la campagne pour la chute du régime nous-mêmes et par des moyens créatifs ». La paix selon Trump.

Prévu à signature officielle vendredi à Genève, l’accord demeure partiel, son contenu peu détaillé et, selon les sources, contradictoire. Conditions de transit dans le détroit d’Ormuz, nucléaire iranien, dégel des avoirs… Tout reste à négocier et tout peut rallumer la mèche. Les fanfaronnades de Donald Trump, qui ne manquera pas de s’afficher en faiseur de paix au sommet du G7, n’y changent rien. Il sort affaibli de cette séquence catastrophique, y compris sur le plan intérieur. Et il le sait. Ses démonstrations égocentriques pour sauver la face et ce qu’il reste de son mandat ne sauront faire oublier que le chaos au Moyen-Orient n’a qu’une raison d’être : l’impérialisme états-unien, décuplé par l’hubris d’un homme et la folie criminelle de son indéfectible allié.

 

« L’affaire Lyhanna, une question de priorité », l’éditorial de Laurent Mouloud.

L’affaire Lyhanna sera-t-elle l’affaire de plus ou l’affaire de trop ? Le meurtre de cette enfant de 11 ans a provoqué une véritable onde ...