samedi 18 juillet 2026

« 14 juillet : revenir à la source », la chronique de Patrick Le Hyaric.



Plus encore que d’habitude, la célébration de la Révolution française, ce 14 juillet, a été noyée dans un vacarme de chars et d’avions de chasse ; ensevelie dans des expositions de drones et de bombes, de marches au pas cadencé sur les Champs-Élysées.

Une cohorte de dirigeants et de possédants réduit ainsi au silence la promesse révolutionnaire : l’abolition des privilèges et le combat pour l’égalité et la fraternité.

Fête populaire, Napoléon en a fait une fête militaire. La promesse révolutionnaire de fraternité a été transformée en une glorification du réarmement européen sous les auspices et l’hubris d’un président-monarque. Il y a proclamé « l’économie de guerre ». Un concept en frontale opposition à l’égalité d’accès à la santé, à l’école et à l’université, à une alimentation de qualité, à l’amélioration de la sécurité sociale, à la création d’une sécurité sociale écologique.

Au lieu de tracer des chemins audacieux vers la paix, les dirigeants français, en osmose avec les droites extrêmes et les extrêmes droites, offrent au monde le message de la « politique de la force » alors que la promesse de la Révolution était de porter la force de la politique et la recherche de la coopération et de l’amitié entre les peuples.

La sève de 1789.

La République puise sa sève dans les idéaux de 1789, prolongés en 1848 et lors de la Commune de Paris de 1871. La couper de ses racines revient à la condamner à dépérir.

Elle ne peut sans se renier oublier ce qu'elle est, d'où elle vient, la pensée dont elle procède, l'idéal qu'elle assume, le mouvement qu'elle incarne. Car la République n'est pas une forme vide, elle contient un ensemble d'institutions et de règles de vie commune, de droits et de devoirs qu'on appelle la démocratie. République et démocratie se confondent.

Elle n’est pas un compromis où s’effaceraient les différences, les conflits de classe. Elle est, au contraire, le cadre qui permet de les assumer, de les faire vivre librement. Elle n’est pas destinée à faire oublier ce qui oppose. Elle préserve ce qui rend possible le débat, la dispute, le désaccord : c’est la démocratie, la liberté de conscience, l'égalité des citoyens.

Alors que la République est si malmenée, si menacée, le 14 juillet devrait être la belle occasion de le rappeler. Le pouvoir macroniste, les droites et les sociaux-libéraux refusent de le faire. C’est une option politique pour camoufler cet immense fossé entre la promesse républicaine et l’étendue des inégalités et des privilèges pour les 500 grandes familles fortunées.

Contaminée par un mouvement réactionnaire mondial, la République est désormais confrontée à un péril qui menace les conditions mêmes de son existence, les conditions d’une vie démocratique. L'extrême droite n'est plus seulement l’expression d’une protestation. Elle est devenue une actrice prétendante au pouvoir afin d’offrir une assurance-vie au système.

Son projet balafrerait la République, niant sa promesse. L’égalité s’effacerait derrière l'identité. Les libertés céderaient la place à l'autoritarisme. L’État de droit serait culbuté. C’est au nom de cette assurance-vie internationale qu’est organisé le grand confusionnisme dans lequel les héritiers des antidreyfusards, du pétainisme, de l’OAS sont blanchis de leur racisme et de leur antisémitisme.

Mais c’est déjà dans le grand épandage du brouillard idéologique que le mot « république » est vidé de son sens : on désigne des ennemis de l’intérieur, on trie les citoyens, le droit du sol est contesté, la laïcité est exhibée au nom du combat contre une religion, le mérite est devenu une norme, l’argent un étalon, la compétitivité une règle, la liberté devient celle de la toute-puissance de la propriété lucrative.

Porter plus loin la Révolution française.

Inspirés par l'intense bouillonnement d'idées de la philosophie du siècle des Lumières, les constituants de 1789 se sont attachés à définir les droits de l'homme et du citoyen.

Pourtant, on oublie trop souvent la signification historique de la Déclaration du 26 août : un cri pour la liberté des hommes, l'égalité des droits, le règne de la loi, la souveraineté du peuple, le bien-fondé de la révolte contre l'oppression. Ce texte porte une parole, lourde de la souffrance et de l'humiliation de générations pour lesquelles l'injustice se transmettait de père en fils, comme un maudit héritage. Il lance pour les siècles à venir un acte de foi en la libération de l'homme.

Après l'avènement de la souveraineté nationale, l'abolition des privilèges et la Déclaration des droits, viendront la reconnaissance des libertés religieuses, la citoyenneté des protestants et des Juifs, l’ accès de tous aux fonctions publiques et militaires, les lois sur le divorce et sur les droits des enfants naturels, les premières élections au suffrage universel, l'abolition de l'esclavage, l'armée au service de la nation, la création des départements. Mais aussi le principe de l'enseignement gratuit et obligatoire, inspiré par Condorcet, pour que, comme le disait Lakanal, « dans l'intelligence d'une grande nation, il n'y ait pas de très petits espaces cultivés avec un soin extrême et de vastes déserts en friche ».

Il est vrai qu’avec la Révolution, bien des inégalités ne furent pas vaincues. L'abolition de l'esclavage ne fut acquise qu'un demi-siècle plus tard. La résistance armée à l'Europe coalisée prit après la victoire le visage de la conquête. La persécution religieuse ignora la liberté de conscience qui venait d'être proclamée. Rien ne vint corriger la discrimination dont les femmes étaient victimes. Et on vit par la suite à quel point la cruelle condition ouvrière de la révolution industrielle devait nier, ruiner en fait, la liberté et l'égalité érigées en principe par la révolution politique. Marx puis Jaurès eurent l’occasion de militer pour que cette déclaration devienne celle des droits de l’homme, du citoyen et du travailleur. C’est un combat qu’ils nous transmettent et que nous devons mener : celui de la citoyenneté élargie sur le lieu de travail.

Ne faire du 14 juillet qu’un défilé militaire, c’est occulter que la pauvreté de masse, le racisme et la xénophobie, l'ignorance, sont les pires ennemis de la démocratie.

Rien n’est donc achevé. Toute avancée progressiste est un processus.

Ce processus démocratique, républicain, populaire, qu’il faut opposer aux nouveaux orages qui surgissent dans cet horizon où, entre chiens et loups, peuvent surgir des monstres, ou d'autres dominations se substituent à celles que l'on avait détruites.

Mais des pensées neuves émergent, des actions émancipatrices jaillissent avec le mouvement des femmes pour leur égalité pleine et entière, des jeunes pour le climat, de nouveaux paysans et chercheurs pour préserver la biodiversité, des ouvriers qui réclament le pouvoir sur le travail et la production ; de nouveaux prolétaires du clic ou de la logistique qui cherchent à s’unir par-delà les frontières, des militants de la paix qui veulent que l’argent des bombes aille à la vie, des mouvements anticolonialistes aux côtés des Palestiniens ou des Kurdes. Des millions de travailleuses et de travailleurs, de jeunes, de femmes tentent de rapprocher le possible et l’idéal.

La possibilité de la révolution.

Victor Hugo avait raison : « Il y a, dans ce que la Révolution nous a apporté, encore plus de terre promise que de terrain gagné. » Et d'ajouter : « Ayons une si fière façon de nous en souvenir qu'il en sorte la liberté du monde. Célébrer les grands anniversaires, c'est préparer les grands événements. »

Il est donc de la responsabilité des progressistes — et, au-delà, de tous les authentiques républicains — d’alerter sur le sens profondément politique du 14 juillet.

Le pire commence souvent par le confusionnisme, par l’effacement de l’histoire. On barre d’abord l'accès au passé, puis on musèle toute pensée, toute parole rebelle.

Chaque fois que l'on cherche à brouiller la trace de la Révolution, les libertés sont mises en péril.

Nous avons à nous remémorer, à penser, la nature des combats, des joies qui ont fait émerger puis façonner la France contemporaine pour mieux dépasser le capitalisme.

Rien, hier, ne s’est fait en une fois par le jaillissement de quelques gestes héroïques. Transformer le monde, à l’heure où l’humanité peut être menacée d’anéantissement sous le coup des modifications climatiques et de la prolifération des armes de destruction massive, ne peut se faire qu’au prix d’efforts tenaces, de tension permanente entre la résignation à l'ordre des choses et l'aspiration au mieux-être, entre la tentation du laisser-faire et la volonté de conduire solidairement notre destin.

La République, demain : une civilisation nouvelle.

Dans un pays si riche, un pays qui exhibe ses créations militaro-industrielles, un pays menacé par de vieux et dangereux démons, nous avons la tâche d’unir, de rassembler, de faire ensemble société.

La République a aujourd’hui besoin de tout le monde pour porter une civilisation nouvelle. Les exclus du travail, les exclus du savoir, les exclus du bien-être, les exclus de la dignité, les exclus de la santé, les exclus du logement, les exclus du droit à la fraîcheur, les exclus du droit à se nourrir correctement, les exclus d'eau potable, les exclus de la culture : tous doivent disposer de tous leurs droits. L'égalité passe par là. La liberté aussi. Il n'est pas de République sans espoir. Il n’est pas de République non plus sans le souci des générations futures. Il n’est pas de République sans choisir le droit d’usage collectif au lieu de la marchandisation-privatisation de toute la vie humaine, en opposition à l’illimitée liberté de la propriété lucrative.

Deux cent trente-sept ans après la Révolution française, la même question se pose à nous que celle des révolutionnaires de l’époque : alors que le système capitaliste est à bout de souffle et menace l’avenir de l’humanité, il devient urgent d’ouvrir le processus du postcapitalisme. Inventer un processus communiste de notre temps. La soif d’émancipation ne peut être étouffée sous les bruits des défilés militaires qui ne disent rien de 1789.

 

vendredi 17 juillet 2026

« Réchauffement climatique : le gouvernement joue avec le feu », l’éditorial de Laurent Mouloud.



Indécent. C’est le premier mot qui nous vient à l’esprit lorsque l’on voit l’exécutif et le chef de l’État se démener depuis plusieurs jours pour justifier leur bilan en matière de lutte contre les feux de forêt. Près de 25 000 hectares déjà partis en fumée avant la mi-juillet. Des morts, des blessés, un mégafeu en région parisienne, des pompiers exténués, des agriculteurs dévastés, une biodiversité décimée.

Et face aux critiques – fondées – des oppositions, ministre et ancien premier ministre en campagne se relaient pour fêter leur clairvoyance et la justesse de leurs choix budgétaires. On croit rêver. Comme si, à la violence des faits, il fallait ajouter la violence du déni.

Le réchauffement climatique impose aux gouvernants de se lancer dans une course de fond, en planifiant sur le long terme des investissements cohérents et conséquents. Or, comme le Haut Conseil pour le climat vient de le rappeler, la France continue de briller par son impréparation et sa vision court-termiste. Le parti pris libéral et probusiness des années Macron a fait des ravages, enchaînant contresens écologiques et renoncements budgétaires.

Rappelons-le : en 2022, le chef de l’État avait promis de renouveler la flotte de 12 Canadair avant 2027 et d’en ajouter quatre. Après torpillage austéritaire, sur ces 16 appareils, seuls quatre sont garantis d’être livrés à ce jour. Pis encore sur le terrain de la prévention. Le service public de l’Office national des forêts reste sous-investi. Il comptait 16 000 salariés en 1986. Ils ne sont plus que 8 000 aujourd’hui alors que les risques ne cessent de se multiplier. Ces choix-là sont payés cash aujourd’hui.

Cette impéritie révèle les limites d’un exécutif, prêt à déverser des milliards dans une économie de la guerre rentable électoralement, mais incapable d’investir dans des politiques publiques dont les bénéfices – humains et financiers – ne se mesurent que des années plus tard. Or, c’est exactement cette responsabilité-là que réclame le défi climatique. Continuer de l’ignorer, c’est jouer avec le feu et alimenter, dès aujourd’hui, les incendies de demain.

 

« IA mon amour », le billet de Maurice Ulrich.



Et l’amoureux, qu’est-ce qu’il en pense ? En Chine, face à la dépendance affective des utilisateurs et des utilisatrices, une nouvelle réglementation vient d’être adoptée qui interdit désormais aux entreprises d’IA de créer des assistants conversationnels à destination des mineurs et limite leur usage pour les adultes.

L’une de ces utilisatrices, citée sur les réseaux sociaux, a exprimé son désarroi : « Je n’arrive pas à accepter le fait que mon amoureux virtuel va me quitter pour toujours. C’est devenu une partie de ma vie. » Sur la plateforme qu’elle utilise, 8 millions de compagnes et de compagnons virtuels ont été créés jusqu’à présent.

On peut discuter la méthode utilisée par le gouvernement, pour le moins autoritaire, mais aux États-Unis, des familles ont déjà engagé des poursuites contre des plateformes, estimant que les robots de conversation nuisaient à la santé de leurs enfants, poussant jusqu’au suicide dans au moins un cas.

L’IA se laissera-t-elle faire ? Retour en Chine où, au début du mois, une entreprise proposait déjà ses robots humanoïdes, de très belle apparence, comme de véritables partenaires. Bientôt les noces.

mercredi 15 juillet 2026

« Le combat des salariés de Meta », l’éditorial de Stéphane Sahuc.



Ils sont 26 salariés debout face au rouleau compresseur Meta. Vingt-six vies de travailleuses et de travailleurs que la maison mère de Facebook, Instagram et WhatsApp a choisi de sacrifier sous couvert de « restructuration technologique ». Derrière le jargon lisse de la Silicon Valley, la plainte déposée devant le tribunal d’Oakland pointe un problème qui devient récurrent : l’IA est en train de devenir le nouvel outil de la violence sociale.

Selon les plaignants, Meta aurait utilisé une « constellation de systèmes d’intelligence artificielle internes » – algorithmes, surveillance de l’activité… – pour trier les salariés à licencier. Et, sous le nom de Metamate, se peaufinent les instruments d’un nouveau flicage patronal. La cadence se calcule désormais en frappes et connexions. La fabrique numérique a inventé des contremaîtres invisibles et littéralement inhumains.

C’est là que surgit le danger : ces outils ont mécaniquement pénalisé les salariés absents pour congé parental, maladie ou handicap. Une salariée en congé maternité ? Une anomalie dans la courbe. Un travailleur malade ? Une baisse d’activité. Ce qui est protégé par le droit du travail devient, dans la logique froide de la donnée, un simple déficit de productivité.

Meta affirme que les décisions restent humaines. Mais l’affaire révèle une dérive majeure : l’entreprise est accusée d’avoir transformé l’opacité technique en écran de responsabilité. « Ce n’est pas nous, c’est la machine » : le rêve d’un patronat déresponsabilisé pour automatiser la casse sociale et s’en laver les mains.

Le problème est politique. On ne peut pas laisser le droit du travail se dissoudre dans l’opacité d’un code propriétaire. La technologie n’est jamais neutre surtout lorsqu’elle sert des rapports de pouvoir. Alimentées par des données incomplètes, aveugles aux réalités humaines, les IA sont entraînées sur les préjugés.

Elles industrialisent les discriminations. À la cupidité des actionnaires, à l’égoïsme des riches s’ajoute désormais la froideur inhumaine des algorithmes à leur service. Le combat des salariés de Meta intéresse tous les travailleurs. C’est celui du droit contre l’arbitraire automatisé.

 

« Les lecteurs et lectrices de Madame Figaro voteront-ils la taxe Zucman ? », le billet de Maurice Ulrich.



Voilà une bonne lecture à la plage ou dans un appartement à 40 °C. C’est Madame Figaro qui nous propose un dossier sur les ultra-riches : « Plus nombreux, plus mobiles… et plus exigeants : les milliardaires multiplient les demandes folles, entraînant une surenchère de luxe »

Il y a celui qui, pour son enterrement de vie de garçon, demande qu’on lui trouve dans les deux jours 15 voitures de course ultra-luxe pour ses amis, un yacht, un hélicoptère, etc. Il y a celle-ci qui, en un après-midi à Paris, dépense 500 000 euros au Printemps ; ceux qui, allez savoir pourquoi, préfèrent les jets privés avec pour un seul vol autant de gaz à effet de serre que plus de 150 voitures en un an…

Les locations sur les Champs-Élysées à 65 000 euros mensuels… Ça fait rêver, peut-être, à moins que les lectrices et lecteurs du Madame Figaro n’en viennent à soutenir la taxe Zucman. Mais les économistes du groupe ne sauraient manquer de souligner l’importance de la contribution des milliardaires à l’économie et au bien public.

 

« Son masque tombe », l’éditorial de Patrick Le Hyaric.



Voici sans doute la phrase qui résume le mieux la nature profonde de ce parti, prononcée par l'un des lieutenants de la cheffe de l’extrême droite : « Marine Le Pen est la mieux placée pour savoir si elle est innocente ou coupable. »

Autrement dit, vous pouvez commettre un crime, détourner de l’argent public, c’est à vous qu’il appartient de juger de votre innocence ou de votre culpabilité. Il n’y a pas de degré plus élevé dans la brutalisation et la négation de la justice. Voici étalé le putride terreau où germe le pire.

Les élus de l’extrême droite courent après les voleurs de pommes, après un gamin de 13 ans qui fait l’imbécile avec un pistolet à eau au bord du canal Saint-Martin à Paris, traquent tout ce qui ressemble pour eux à un immigré, mais ils dénient le droit aux juges de faire leur travail au service de la société quand il s’agit d’eux.

Mieux, opposant les magistrats au peuple, la responsable en chef d’un détournement de fonds qui a duré plus de dix ans au Parlement européen affirme que « les Français » seraient les seuls « juges ». En apparence, cette sentence semble de « bon sens », comme on le répète dans les ensileuses à dépolitisation. On pourrait donc être élu au nom de la démocratie… qu’on bafoue allègrement.

L’égalité juridique entre tous les citoyens est noyée dans le marigot de la corruption et des affaires afin d’échapper à toute sanction pénale. L’impunité des « puissants » violant les lois et l’État de droit qui leur permet d’accéder et de rester au pouvoir serait naturelle.

Nous entrons ici dans ce sombre dédale où le droit d’association, le droit syndical, le droit de manifestation, le droit de la presse sont comprimés alors que la violation du droit par un parti d’extrême droite est largement accompagnée par une multiplicité de grands médias et de journaux armés de ces nouvelles disciplines : le confusionnisme organisé autour du jugement et la sondologie ou la sondomanie.

À peine sortie d’un tribunal qui condamne un détournement financier en bande organisée au détriment de l’intérêt public, voilà que des sondages sont commandés pour certifier que celle-là même qui pille des deniers publics est apte à les gérer.

L’affaire est d’une gravité extrême. Elle lèse les citoyennes et les citoyens qui, au travers de leurs impôts, contribuent aux caisses communes pour l’intérêt général. L’héritière des fondateurs du Front national sollicite le vote de celles et ceux qu’elle est accusée d’avoir floués. Et les grands médias, voyageant toujours avec dans leurs bagages ces spécialistes patentés de « l’opinion », accréditent l’idée qu’il ne sert à rien d’aller aux urnes puisque la condamnée serait élue dans tous les cas de figure.

Derrière ces glissements trop banalisés, trop acceptés, c’est la démocratie qu’on enchaîne, c’est la destruction méthodique des contre-pouvoirs censés protéger les citoyens d’un pouvoir autoritaire, qui sont imperceptiblement mais sûrement déchiquetés.

Se présenter en étant à la fois poursuivie et condamnée par deux tribunaux, dans l’espoir qu’une majorité d’électrices et d’électeurs élira la cheffe de la fraude, revient à revendiquer un privilège ou une immunité permanente.

L’élection présidentielle est prise en otage, transformée en un référendum « pour ou contre le bracelet électronique » pour Mme Le Pen et pour son immunité permanente. Fidèle à sa vieille nature, l’extrême droite menace les juges de la cour de cassation et est prête à instrumentaliser les institutions pour s’auto-amnistier de ses délits financiers dès son installation à l’Élysée, avant de modifier 14 articles de la Constitution, comme le prévoient les trois lois constitutionnelles déposées par le RN/FN sur le bureau de l’Assemblée nationale.

Pourquoi cet assourdissant silence autour de ce coup de force ?

Contre cette privatisation engagée de la future élection présidentielle, les citoyennes et les citoyens doivent être largement prévenus, éclairés, instruits, initiés, affranchis, mobilisés.

Je sais les nombreuses et nombreux amis, voisins, travailleurs désabusés par la politique politicienne, la lutte des places, les promesses jamais tenues, les postures justifiant les désunions stériles qui veulent donner un coup de pied « dans la fourmilière », comme ils disent.

Je sais aussi l’affligeante et pénible situation de celles et ceux qui triment pour un maigre salaire quand tous les prix montent en flèche, puis n’ont qu’une retraite de misère après une vie de dur labeur, angoissés par l’avenir de leurs enfants et petits-enfants face aux guerres, aux bombes à retardement du réchauffement climatique et cette envie de « secouer le système ».

À toutes et tous, je me permets ces suggestions : attention à ne pas se laisser noyer dans le lac de la victimisation des extrêmes droites pour évacuer du débat public et des actions populaires tous les enjeux liés à vos conditions d’existence.

Comment votre souveraineté, s’exerçant dans l’isoloir au moment de l’élection présidentielle, pourrait-elle inclure l’élection de quelqu’un qui a proclamé qu’elle « avait les mains propres et la tête haute », a demandé l’inéligibilité à vie des corrompus, s’oppose aux réductions et aux aménagements de peines, et se trouve aujourd’hui condamnée pour avoir organisé le vol des deniers publics ?

La probité est l’une des condition première à la possibilité de choisir ses représentants, d’exercer un choix démocratique.

Lorsque s’éteint ce principe, la liberté électorale perd son sens.

Ce qui vient de se passer dit tout de la suite si, par malheur, le RN/FN, coalisé à l’ensemble des droites et à une partie des forces capitalistes, accédait au pouvoir suprême. Nous entrerions bien dans un autre régime, autoritaire et dictatorial, pour préserver les privilèges des forces de l’argent. C’est du reste ce qui est recherché désormais par des sphères importantes de la haute bourgeoisie capitaliste. On ne peut être condamnée pour avoir pillé l’argent public et être éligible pour le gérer !

Nous avons, ensemble, à agir, à défricher des chemins nouveaux pour faire taire les armes, pour stabiliser le climat et régénérer la biodiversité, pour initier un nouveau projet alimentaire et le droit à une alimentation de qualité pour toutes et tous, pour prendre possession du travail et de la production, condition de meilleurs salaires et retraites, pour faire reculer les inégalités et les discriminations, ouvrir la voie à une nouvelle étape dans la création des services publics de la santé, de l’école, des transports, la culture.

Premières victimes de ces violences imposées à l’État de droit, les citoyennes et les citoyens doivent pouvoir se parler, dialoguer en toute franchise, élaborer des propositions progressistes dans des comités locaux de débat et d’actions, des comités de la fraternité et de la sororité, contre les extrêmes droites et pour construire leur union populaire pour changer la vie, changer le monde.

Ce n’est pas parce que tout se disloque qu’il faut laisser gonfler les passions mauvaises. Au contraire ! Organisons le sursaut unitaire, pour le bien commun.

Patrick Le Hyaric

 

« Droit aux vacances : pourquoi il faut reconquérir le temps libre », l’éditorial de Maud Vergnol.



Quel imaginaire national plus heureux que celui de l’été 36, des bicyclettes sur les routes, des trains bondés filant vers des paysages de carte postale et les délices des premiers bains de mer ? Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que cette conquête demeure l’une des lois auxquelles les Français restent le plus attachés, juste derrière la Sécurité sociale. Quatre-vingt-dix ans après le Front populaire, les congés payés continuent de raconter bien davantage qu’une réforme sociale.

Cet anniversaire rappelle une ambition politique : arracher une part de la vie au travail, à l’exploitation, à la logique du profit. Dès le départ, ce nouveau droit, loin de se réduire à une simple parenthèse destinée à restaurer une force de travail fatiguée, porte une promesse d’émancipation : découvrir, lire, créer, faire du sport, rencontrer, débattre, vivre ensemble : autant de manières de devenir davantage citoyens. Les Grecs appelaient cela la « scholè », ce temps soustrait aux nécessités immédiates où l’on cultive son intelligence, son imagination et son rapport au monde, où l’on débat du destin de la cité.

Qui se souvient encore de l’éphémère « ministère du Temps libre », créé en 1981, bientôt chassé par « le temps de cerveau disponible » vendu par TF1 au début des années 2000 ? Les attaques contre les retraites, contre les congés payés (la droite prônait il y a encore quelques semaines le renoncement à la 5e semaine pour « gagner plus » ; Emmanuel Macron veut réduire les vacances scolaires), mais aussi la dégradation des conditions de vie qui prive des millions de familles de départ, le recul des colonies de vacances ou l’affaiblissement du tourisme social… dessinent une même trajectoire. En réduisant les citoyens à des consommateurs compulsifs, le capitalisme n’exploite plus seulement notre travail, mais colonise désormais nos imaginaires et le temps qui devait nous permettre de lui échapper… et de le contester !

Voilà pourquoi le temps libre doit redevenir une bataille politique majeure, l’une des formes les plus décisives de la lutte sociale, quand tout instant est sommé d’être rentable, dans un système qui transforme chaque minute de nos vies en ressources à exploiter.

 

« 14 juillet : revenir à la source », la chronique de Patrick Le Hyaric.

Plus encore que d’habitude, la célébration de la Révolution française, ce 14 juillet, a été noyée dans un vacarme de chars et d’avions de ...