On déplore avec
raison l’effet délétère des sondages sur la démocratie, qui font primer le
calcul sur l’adhésion à des idées, et la question légitime se pose de comment
s’en passer. Il reste que, tant qu’ils existent, personne ne peut les ignorer,
car, comme l’argent pour le bonheur, les sondages ne font pas l’élection, mais
ils y contribuent.
Ce sera plus
que jamais le cas du scrutin présidentiel. Marine Le Pen est présentée
comme ayant « plié le match » dès le lendemain de sa
candidature. Cela n’a pas
valeur d’oracle. À dix mois de l’échéance, et alors qu’on ne sait pas qui
concourra – et notamment si Le Pen ira jusqu’au bout –, tout peut encore se
passer. Mais les électeurs sont déjà incités à voter par tactique, en fonction
des dynamiques attestées par les sondages.
Aujourd’hui
créditée de 34 à 36 % des intentions de vote, la candidate du RN écrase la
concurrence, reléguée à 15 ou 20 points derrière. Le débat se resserre alors
sur le match des seconds rôles, pour savoir lequel pourrait se qualifier face à
elle au deuxième tour. La droite mobilise contre le « danger
Mélenchon », tandis que l’insoumis appelle la gauche à rallier son panache
sur la base de son score de 2022. Tous font comme si la qualification valait
victoire.
Un peu comme si
les Bleus prétendaient qu’il suffirait de passer la demi-finale pour soulever
la coupe du Mondial de foot. Les mêmes oublient que les sondages sur lesquels
leurs espoirs se fondent donnent Le Pen élue dans tous les cas de figure. Sa
plus forte avance étant sur le candidat aujourd’hui en tête de la gauche, avec
34 à 40 points de plus au second tour.
Bien sûr, cela
peut – et doit – changer. C’est l’enjeu majeur de l’élection. Mais il ne se
résume pas à déverrouiller l’accès au second tour, fermé à la gauche depuis
2017. Celle-ci doit créer les conditions d’un mouvement large, capable
d’emporter la majorité des électeurs.
Cette question
ne peut être renvoyée à l’entre-deux-tours. Sinon, le risque est que la
tactique électorale s’impose par défaut pour faire barrage à Le Pen. À ce jeu,
Édouard Philippe est aujourd’hui le moins mal placé dans les sondages. Il
serait aussi le fossoyeur de toute ambition transformatrice contre le
dérèglement social et climatique.






