lundi 19 octobre 2026

« 17 octobre : la matraque et le vide », l’éditorial de Sébastien Crépel.



Les manifestants du 17 octobre n’attendaient rien de l’allocution télévisée du président de la République, dimanche soir. Ils avaient raison : égal à lui-même, Emmanuel Macron n’a eu que l’espoir du pourrissement du mouvement social à leur offrir. Rien à annoncer sur les salaires, la lutte contre la vie chère ou les moyens des services publics. En revanche, il a déçu la droite la plus dure et l’extrême droite, qui attendaient la déclaration de l’état d’urgence.

Le chef de l’État s’est cru quitte avec un appel à la sévérité des tribunaux et l’annonce d’un renforcement des pouvoirs des préfets – ce qui, au passage, ressemble furieusement à un état d’urgence déguisé, le contrôle parlementaire en moins.

Mais désigner des « factieux », forcément « issus de groupuscules d’ultragauche » – une accusation qui ne fait pas débat à droite – ne suffit plus quand le réel contraint le locataire de l’Élysée à faire le distinguo avec les « centaines de milliers de nos compatriotes » aux « revendications légitimes ». Pour la droite de la droite, c’est déjà trop concéder au mouvement social. Le Figaro y voit la marque de « nuances de socialisme qui nous gouvernent depuis quinze ans »…

Les fissures du parti de l’ordre

Les prudences relatives du chef de l’État et les outrances de la droite et de l’extrême droite ne relèvent pas d’un désaccord de politique économique et sociale. Le premier, en plein accord avec les deux autres, ne lâchera rien de son plein gré. Si des fissures se font jour dans le parti de l’ordre, elles portent sur l’efficacité de la méthode qui consiste à répondre aux revendications par la matraque.

La droite et le RN, qui font feu de tout bois en vue de la présidentielle, poussent l’exécutif à une escalade liberticide qui ne réglera rien, mais dont ils n’auront pas à assumer les méfaits devant les électeurs. Or, malgré tout le zèle d’Emmanuel Macron et de ses ministres ces dernières années, la politique du bâton a démontré son échec avec le fiasco sécuritaire du 17 octobre.

La mise en scène de la démission de Laurent Nuñez et de son refus par l’Élysée en est l’aveu patent. Cette contradiction traverse aussi l’exécutif, avec un premier ministre chargé d’incarner une ligne dure pour remplir le vide des propositions d’Emmanuel Macron. Sébastien Lecornu, qui ne voit que deux « camps » entre lesquels il faut « choisir » (la police ou les casseurs), a annoncé le programme. Couvre-feux, promesses de sanctions pénales et menace de déclarer… l’état d’urgence.

 

« Du « Parisien » au « Figaro », les casseurs comme aubaine du discrédit », le billet de Maurice Ulrich.



On ne sait que choisir de la prose des commentateurs qui se saisissent des casseurs comme d’une aubaine. Non qu’on sous-estime la gravité et l’ampleur des destructions et des pillages de samedi et de dimanche, absolument condamnables.

Mais voici ce qu’en tire l’éditorialiste et directeur des rédactions du Parisien, Nicolas Charbonneau : « En quelques heures, toutes les règles et les lois ont volé en éclats. La fragile pellicule démocratique qui nous permet de vivre plus ou moins harmonieusement s’est déchirée. » Alors, les Français, partout, « ont exprimé leur ras-le-bol et leur soutien aux forces de l’ordre ».

Pour l’éditorialiste du Figaro, « dans les flammes de cette journée noire, c’est tout un système de valeurs qui est parti en fumée. Sous les cendres, des décennies de lâcheté, de conformisme, d’aveuglement » et « les nuances de socialisme qui nous gouvernent depuis quinze ans », ce qui ne nous avait pas frappés.

L’ancien nouveau philosophe gauchisant Pascal Bruckner en appelle à l’interdiction des prochaines manifestations. Naufrage de la philosophie. 800 000 manifestants et de la colère populaire pacifique ? Où ça ?

 

« 17 octobre : la force du mouvement », l’éditorial de Fabien Gay.



Samedi, des centaines de milliers de Françaises et de Français ont envahi les rues, les ronds-points et les places partout dans le pays. Lycéens, étudiants, salariés, retraités, gilets jaunes, syndicalistes : une convergence réelle et déterminée contre la vie chère, l’austérité et le mépris du gouvernement.

Cette journée n’est pas tombée du ciel. Elle s’enracine dans des semaines de révolte lycéenne face au manque de moyens de l’éducation nationale, dans la colère face à l’envolée des prix à la pompe, dans le souvenir de la lutte des gilets jaunes et dans le rejet par le mouvement social d’un budget de 54 milliards d’euros d’économies. Le peuple refuse de continuer à payer la facture d’un système qui enrichit les superprofits pétroliers et les actionnaires tout en asphyxiant les services publics et les salaires.

Sourd aux revendications du pays comme l’a démontré l’allocution du président de la République, ce pouvoir délégitimé par les législatives de 2024 a choisi, une fois de plus, la répression policière. Grenades, gaz, nasses, interpellations par centaines, blessés parmi les manifestants – dont un adolescent de 17 ans qui a perdu une main. Comme si matraquer la jeunesse et les classes populaires allait résoudre les crises du pouvoir d’achat, des écoles ou de nos hôpitaux. La violence d’État comme le chantage du premier ministre à choisir « la République », qu’il réduit à la seule police, ou « le camp des casseurs » confirment l’impasse du pouvoir macroniste. Il est aux abois.

En face, les centaines de casseurs, qui sont une minorité, ont commis des actes de destruction et de pillage insupportables. Briser des vitrines, incendier des bâtiments publics n’a rien à voir avec la juste colère sociale. Ces agissements nuisent au mouvement social d’ampleur qui se développe dans le pays, et offrent un prétexte facile à ceux qui veulent le discréditer. Ils détournent l’attention des véritables enjeux et font hésiter ceux qui veulent s’engager. Les casseurs permettent surtout au gouvernement de jouer la carte du « retour à l’ordre » en étouffant les revendications sociales.

La force de la mobilisation réside dans sa détermination pacifique et populaire. Ces incidents ne doivent pas masquer ce qu’on a vu dans les cortèges : des sourires, des chants, des slogans inventifs, des solidarités nouvelles. Des lycéens qui parlent aux retraités, des gilets jaunes qui marchent aux côtés de syndicalistes. C’est cela, la force du mouvement.

« Un seul héros, le peuple », avons-nous dit. Et c’est vrai. Cette journée ne doit pas rester sans lendemain. Le 5 novembre, l’intersyndicale appelle à une nouvelle journée de grève et de manifestation. Il faut amplifier, unir, radicaliser les exigences : écoles, salaires, services publics, taxation des superprofits, fin de l’austérité. Le capital et ses relais politiques ne céderont que sous la pression d’un mouvement populaire large et déterminé.

 

« Les trois journaux des milliardaires ont vu le chaos »



« Je me révolte donc nous sommes ». « Je pense donc je suis… de gauche ». Descartes s’est invité dans les cortèges avec son « je pense donc je suis ». La jeunesse que certains voudraient voir décérébrée, manipulée, invente sur des milliers de cartons ses slogans, « La France des couleurs défendra les couleurs de la France ».

Elle reprend le jeu de mots du rappeur Alpha Wann, « La France va plonger sous Marine ». Elle tacle Emmanuel Macron : « La voilà la République en marche »… Honte au commentateur, dimanche sur France Inter, qui parlait d’une mobilisation absurde. Honte au Parisien dimanche de Bernard Arnault, au Journal du dimanche de Vincent Bolloré, à la Tribune dimanche de Rodolphe Saadé… Les trois journaux des milliardaires ont vu le « chaos ».

Ah oui, des cartons, aussi, les invitaient à payer. Alors on garde pour la faim le slogan cocasse « Eat the rich », porté il y a quelque temps par le mouvement Occupy Wall Street et qui serait dû à Jean-Jacques Rousseau : « Quand le peuple n’aura plus rien à manger, il mangera le riche. » Bon appétit.

 

jeudi 15 octobre 2026

« Dilapidation », l’éditorial de Rosa Moussaoui.



Après plus d’un an de dérobades et de dénégations, le gouvernement s’est enfin résolu à dévoiler son évaluation du montant des aides publiques versées aux entreprises. Un pognon de dingue : 166 milliards d’euros en 2024. On se souvient de la désinvolture avec laquelle François Bayrou, alors premier ministre, avait accueilli l’estimation avancée pour 2023 par la commission d’enquête du Sénat menée par le communiste Fabien Gay, directeur de l’Humanité. 211 milliards d’euros ?

Une « addition de carottes et de sèche-cheveux », avait-il raillé, sans parvenir à éteindre le scandale soulevé par la dilapidation de sommes aussi folles dans un contexte d’asphyxie des services publics et des dépenses sociales. Bercy a eu beau, dans son calcul, restreindre le périmètre des aides publiques aux entreprises pour en minorer le total, son chiffrage vient confirmer ce que la commission d’enquête avait révélé au grand jour : l’État subventionne généreusement les dividendes record versés par les entreprises du CAC 40 à leurs actionnaires.

Ce gavage qui ruine les finances publiques

Une certitude s’impose : sous le règne d’Emmanuel Macron, les assistés, ce sont les ultra-riches. Car ces cadeaux indus viennent gonfler d’autres privilèges fiscaux. La suppression de l’ISF creuse chaque année au bas mot un gouffre de 4,5 à 5 milliards d’euros dans les finances publiques.

Le prélèvement forfaitaire unique sur les revenus du capital (la flat tax), mesure phare du programme de l’extrême centre, représente un manque à gagner pour l’État de 2 milliards d’euros par an. Et le pacte Dutreil, ce mécanisme de réduction massive des droits de succession sur les entreprises familiales, est tout simplement ruineux : avec 5,5 milliards d’euros partis en fumée en 2024, c’est la niche fiscale patrimoniale la plus coûteuse de France.

Ce soutien public massif aux cousus d’or est socialement intolérable ; ses effets économiques sont déplorables. Il est urgent d’y mettre un terme pour résorber la dette publique, investir dans l’avenir, apporter enfin des réponses sérieuses aux besoins sociaux. Et combler les inégalités abyssales léguées par les deux calamiteux mandats d’Emmanuel Macron.

 

mercredi 14 octobre 2026

« Appétit », le billet de Maurice Ulrich.



C’est sans surprise. L’éditorialiste de l’Opinion, ce mercredi 14 octobre, s’insurge contre « le marketing de la colère » de l’ONG Oxfam qui annonce poursuivre l’État en justice pour « inégalité devant l’impôt ».

Oxfam ose écrire que « quand un milliardaire paie en proportion moins d’impôts qu’une infirmière on attaque les fondements de la République ». L’ONG rejoint donc, avec le « pantagruélique appétit fiscal » de sa directrice Cécile Duflot, selon la formulation de l’Opinion, « les croisés de la taxe Zucman ».

Mais, « faire fuir les riches ne restaurera ni la prospérité, ni les comptes publics, ni la protection des plus modestes »… Un peu la justice peut-être ? Pour commencer.

« À force de répéter que l’impôt est injuste, on finira par en convaincre tout le monde, à commencer par ceux qui le paient. » Il ne manquerait plus que ça et que les hyper-riches, comme certains milliardaires américains, demandent publiquement à être taxés davantage, estimant que le système fiscal qui leur permet de payer des taux réels inférieurs à ceux des travailleurs des classes moyennes « aggrave dangereusement les inégalités et menace les fondations de la démocratie ». Tout comme Oxfam.

 

« Système destructeur », l’éditorial de Stéphane Sahuc.



Devant les grilles des lycées, les poubelles s’entassent. Les mots d’ordre ciblent le manque de professeurs, la vétusté des locaux ou la machine à broyer qu’est devenu Parcoursup. Les étudiants, à leur tour, commencent à se mobiliser. Pourtant, de manière sous-jacente et confuse, quelque chose de plus profond se cherche. Quelque chose comme un indice que cette colère n’est pas une simple parenthèse ou un feu de paille, mais qu’elle est la traduction hexagonale d’une angoisse mondiale.

Si l’on dézoome, on peut observer que c’est à l’échelle mondiale qu’il se passe des choses du côté de la jeunesse. Révolte étudiante au Chili, facultés occupées en Argentine contre la saignée de Javier Milei, campements de solidarité avec la Palestine sur les campus américains, ou, plus près de chez nous, la révolte des jeunes Belges et Italiens. Les manifestations monstres en Serbie, le mouvement des cafards en Inde. La mobilisation de la génération MZ en Corée du Sud, mais aussi la place prépondérante des jeunes dans les mouvements en Espagne sur le logement, ou contre la remilitarisation en Allemagne…

La géographie de la contestation est planétaire, tout comme celle de la répression. Et partout, sous des formes différentes, ce qui s’exprime, c’est un même refus du sacrifice exigé. Et une même certitude, implacable : ceux qui nous gouvernent ne le font pas dans l’intérêt de la jeunesse.

On convoque souvent le souvenir de mai 68 face à ces éruptions. Trop souvent pour dénigrer ceux de 2026 avec leurs luttes trop « terre à terre », quand ceux de 1968, de Berkeley à Paris, de Prague à Mexico, se levaient contre un ordre du monde jugé mortifère, rejetant la guerre du Vietnam, l’impérialisme et le conformisme étouffant.

C’est prendre les choses par le petit bout de la lorgnette. En réalité ces deux générations ont bien plus de points communs que l’on ne pense. Simplement, en 2026, la forme change : les codes de la pop culture remplacent le petit livre rouge. On brandit le drapeau de Luffy dans One Piece, symbole de liberté absolue, on enfile le costume de Spider-Man pour réclamer justice. Les réseaux sociaux ont mondialisé l’imaginaire contestataire, créant un langage commun de la révolte.

Et s’ils ne pointent pas toujours du doigt avec précision le populisme néo-fasciste – cette peste brune qui, de Trump à Le Pen, de Milei à Meloni, s’attaque à la démocratie –, ne nous y trompons pas : en défendant l’école publique, en exigeant un avenir décarboné et un toit digne, cette jeunesse instruit, de fait, le procès d’un système qui détruit la planète pour enrichir démesurément une infime minorité. Leur colère, même confuse, porte en elle l’exigence absolue d’une alternative. Et c’est bien cela qui terrifie les pouvoirs en place. En France, cette journée du 13 octobre est un nouveau test, mais déjà la perspective d’un élargissement le 17 est posée.

Et sur les réseaux sociaux, une date commence à circuler à l’échelle mondiale : utiliser le 20 novembre, journée internationale des droits de l’enfant, pour en faire le point de convergence des luttes des jeunes sur les questions climatiques, scolaires et sociales. La jeunesse du monde montre un cap. Maintenant s’engage la lutte entre ceux qui veulent l’aider à le suivre jusqu’au bout, et ceux qui veulent absolument l’en détourner, fût-ce par la force.

 

« 17 octobre : la matraque et le vide », l’éditorial de Sébastien Crépel.

Les manifestants du 17 octobre n’attendaient rien de l’allocution télévisée du président de la République, dimanche soir. Ils avaient rai...