mardi 22 septembre 2026

« 1 euro », l’éditorial de Stéphane Sahuc.



Il suffit de regarder les files d’attente interminables qui s’étirent devant chaque restaurant universitaire, et d’écouter l’épuisement de celles et ceux qui servent derrière les comptoirs, pour comprendre le mouvement des Crous. Ce mardi 22 septembre, les portes closes des restaurants universitaires, la colère légitime des agents et la détresse silencieuse des étudiants sont la preuve d’un abandon politique qui s’expose au grand jour.

Lorsque la précarité des amphis rejoint la grève des services de restauration et l’asphyxie chronique de la recherche et de l’université, il ne s’agit plus de faits sociaux isolés. En maths, on sait que deux points donnent une ligne et trois un plan. La situation des Crous est la démonstration d’une ligne politique et d’un plan idéologique.

Le repas à un euro devait être une bouffée d’oxygène. Aujourd’hui, près d’un étudiant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté. Pour des dizaines de milliers d’entre eux, le « reste à vivre » plonge sous les 50 euros par mois une fois le loyer et les charges payés. Dans ce contexte, pouvoir s’asseoir devant un plateau chaud n’est pas une faveur quand l’inflation dévore le budget et pèse sur les esprits ; c’est le minimum.

Seulement, décréter un droit pour tous, tout en rabougrissant les moyens financiers et humains permettant d’en faire une réalité, c’est le réduire à une parole en l’air. Derrière les vitrines des réfectoires, le personnel craque. De l’autre côté de la caisse, des étudiants finissent par rebrousser chemin, découragés par des heures d’attente. Les uns comme les autres paient physiquement, dans leur quotidien, le prix de ce désengagement budgétaire.

On ne peut pas décemment exiger d’une génération qu’elle étudie, qu’elle innove et qu’elle porte l’avenir du pays, tout en la laissant s’angoisser pour son prochain repas. L’éducation, la jeunesse et le savoir ne sont plus perçus comme les investissements les plus importants d’une nation, mais comme des variables d’ajustement au service d’une austérité dogmatique.

 

« Sympathie », le billet de Maurice Ulrich.



Le journal économique de Bernard Arnault, Les Échos, est clair. Il titre en une : « L’équation budgétaire insoluble ». Et il prévient : quelle que soit l’équipe au pouvoir en 2027, elle devra construire un budget dans des conditions plus dures encore et ne pourra pas attendre l’automne, « contrainte de serrer la vis dès l’été ».

C’est ainsi que d’ores et déjà, si le gouvernement envisage, d’un côté, d’alléger la légère surtaxe qui pèse sur les grandes entreprises, il doit, nous dit-on, de l’autre, réduire les dépenses sociales, par exemple le coût des arrêts maladie et des APL, mettre à contribution les retraités dont on imagine qu’ils mènent la grande vie, etc.

Le Parisien, le quotidien populaire de Bernard Arnault, titre, lui, sur ces familles qui vivent à l’euro près et les 63 % de la population qui se disent justes financièrement en cette rentrée. « Des familles nous racontent comment elles font face à des fins de mois de plus en plus dures », coincées « dans une vie sans plaisir ». Mais avec la sympathie d’un des journaux de Bernard Arnault.

« Allemagne : face à l’extrême droite, la percée de Die Linke à Berlin, une lueur d’espoir », l’éditorial de Rosa Moussaoui.



Les élections de cet automne 2026 signalent un sombre tournant dans la vie politique allemande. Les scrutins régionaux qui se sont succédé ces dernières semaines en Saxe-Anhalt, à Berlin et dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale confirment tous l’ascension fulgurante de l’AfD.

Ce parti d’extrême droite à la rhétorique révisionniste, qui a absorbé, cette dernière décennie, des militants issus de la mouvance identitaire, des nostalgiques du IIIe Reich et des groupuscules néonazis, s’est imposé comme une force politique majeure, voire dominante, drainant à lui une part importante des voix de la CDU, la droite conservatrice. Il renforce son enracinement, singulièrement à l’Est, et s’assure un maillage national, du niveau local au niveau fédéral en passant par les Länder.

À l’appel du puissant Elon Musk

L’extrême droite a bénéficié de puissants soutiens dans le camp capitaliste, dont celui du milliardaire états-unien Elon Musk, l’homme le plus riche du monde, qui a multiplié les appels à voter pour l’AfD. Mais elle est parvenue à détourner le désarroi social des populations jetées au ban par la réunification et les politiques inégalitaires dictées par l’ordolibéralisme allemand.

Sa stratégie : substituer les luttes identitaires au combat égalitaire, désamorcer la contestation sociale en déviant la colère vers les demandeurs d’asile, les étrangers, les citoyens allemands d’ascendance étrangère jugés trop peu « assimilés », qu’elle promet d’expulser au travers d’un vaste plan de « remigration ».

Un projet déjà mis en œuvre outre-Atlantique par l’administration Trump avec les opérations de l’ICE, sa police de l’immigration, et que le RN rêve de décliner en France s’il parvenait au pouvoir.

Seule lueur d’espoir outre-Rhin, sur cette obscure scène électorale : la percée, à Berlin, de Die Linke, dont la tête de liste Elif Eralp, fille de réfugiés politiques turcs, a été portée, au terme d’une campagne populaire, par l’élan antifasciste d’une jeunesse décidée à barrer la route aux héritiers de Hitler et à conquérir de nouveaux droits.

La gauche, dans la cité-État, a plus que doublé son score ; elle pourrait diriger la capitale pour la première fois depuis la chute du Mur. En Allemagne comme ailleurs, rien n’est jamais écrit : les humains font leur propre histoire.

 

« Au « Figaro », le retrait de Charles Sapin de France Inter passe mal », le billet de Maurice Ulrich.



Le Figaro l’affirme, Radio France est « dans la tourmente après l’éviction de Charles Sapin ». Une éviction, pas tout à fait. Le directeur adjoint de l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs Actuelles a lui-même écarté la dernière proposition qui lui était faite : un débat à la place d’un éditorial. Mais la tourmente, c’est plutôt, dit familièrement, la direction de Radio France qui a pris un vent.

Pour le quotidien, c’est une « nouvelle loi des suspects » qui s’est appliquée avec « des journalistes réunis en soviet » et, écrit l’éditorialiste, « la droite ? Un virus (…). Pour empêcher l’épidémie : employer les grands moyens, piétiner les libertés publiques, déposer aux encombrants la délibération démocratique et le pluralisme des idées ».

La droite ou l’extrême droite ? L’euphémisme se veut habile. « Les journalistes réunis en soviet qui ont eu sa peau assurent que ce n’est pas lui, le problème. Si ce n’est lui, c’est donc son frère, c’est donc quelqu’un des siens. C‘est son journal Valeurs Actuelles qui a été condamné pour racisme »…Eh bien oui, précisément, et c’est un délit, pas une opinion.

lundi 21 septembre 2026

Et si on regardait du côté des 211 milliards d'aides publiques aux entreprises ? , l’éditorial de Sébastien Crépel.



Chaque automne, c’est le même scénario : un gouvernement illégitime qui ne repose sur aucune majorité propose au Parlement un budget tout aussi illégitime, fait de coupes rases dans les besoins essentiels. Un seul impératif – la dette ! – vaut tous les sacrifices. L’an dernier, on a eu droit à un interminable et lassant feuilleton, rythmé par les atermoiements du PS. Cette fois, c’est un arc droite-RN qui se dessine pour faire avaler la potion la plus amère jamais conçue.

54 milliards d’euros, 10 de plus que le plan d’austérité sur lequel le gouvernement Bayrou était tombé. Tout y passe : les retraites, les salaires des fonctionnaires, les aides au logement, les allocations familiales, les remboursements de soins, les indemnités d’arrêts maladie. Ça ne vous rappelle rien ? « Prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, écrivait feu le vice-président du Medef, Denis Kessler, en 2007. Il s’agit aujourd’hui de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance. »

L’extrême droite est l’alliée idéale pour cette basse œuvre

La dette a bon dos. Hier, c’était « le décrochage de notre nation ». L’extrême droite est l’alliée idéale pour cette basse œuvre. Écoutons Zemmour, il dit tout haut ce que Le Pen pense tout bas. Le prix du carburant, lui, n’a pas de couleur. Tout le monde se saigne pour aller travailler. 2,40 euros le litre. Et il faudrait s’en remettre à la charité de Total, qui fait du chantage aux impôts.

Il existe pourtant des marges de manœuvre pour réduire la dette tout en préservant le modèle social. 211 milliards d’euros par an sont versés aux entreprises. Il ne s’agit pas de renoncer aux aides quand elles constituent un levier pour décarboner et réorienter l’économie.

Mais même les parlementaires s’avouent incapables de les évaluer et votent les budgets « à l’aveugle », comme l’explique le sénateur et directeur de l’Humanité, Fabien Gay, dans son livre 211 milliards (l’Atelier). Pourquoi ne pas déduire les aides des dividendes aux actionnaires ? En commençant par récupérer, sur les 75 milliards d’exonérations de cotisations à la Sécu, 20 milliards qui ne « servent à rien » sur les salaires dépassant une fois et demie le Smic, dixit les économistes de tous bords cités dans l’ouvrage.

 

« Et pas en peau de lapin », le billet de Maurice Ulrich.



Mais d’où Nicolas Charbonneau, le directeur de la rédaction du Parisien, tient-il sa science et ses certitudes ? Ainsi, dimanche, dans son éditorial, tançait-il sévèrement les élus qui promettent déjà de rejeter les économies proposées dans le futur budget : « La censure est l’arme fatale de ces résistants en peau de lapin et leur seule réponse au marasme. » Cela quand « abaisser le niveau de la dette devrait pourtant relever du consensus national ».

Cette année, écrit-il, les intérêts versés à ce titre ont représenté 80 milliards d’euros. « Avec une telle somme, on aurait pu construire 250 hôpitaux, 600 collèges ou lycées, 250 commissariats. »

Équipé de sa calculette, Nicolas Charbonneau pourrait aussi nous dire ce que l’on construirait avec les 60 milliards de dividendes versés à leurs actionnaires par les grands groupes français en un seul trimestre. Ou avec les 1 076 milliards des 500 premières fortunes de France cumulées, dont les 130 milliards de son patron Bernard Arnault, propriétaire du Parisien. Ça devrait bien relever d’un consensus national. Et pas en peau de lapin.

 

samedi 19 septembre 2026

« Quand la gauche reprend confiance », l’éditorial de Sébastien Crépel.



La Fête de l’Humanité des 11, 12 et 13 septembre s’est ouverte dans un climat de doute sur la capacité de la gauche à incarner l’alternative en 2027, alimenté par les fractures dans son camp et par sa faiblesse structurelle face une extrême droite à la domination écrasante. D’aucuns pouvaient légitimement redouter que le rassemblement annuel organisé dans l’Essonne par notre journal tende un miroir grossissant de ces failles et de ces difficultés.

À la satisfaction générale, les trois jours d’affluence exceptionnelle au fil des quelque 400 débats ont déjoué les pronostics de pugilat à gauche, ce travers auquel celle-ci s’est si régulièrement laissée aller dans son histoire. Au lieu de cela, la Fête a révélé l’existence de forces encore largement insoupçonnées ou, à tout le moins, mésestimées, sur laquelle la gauche doit compter pour espérer l’emporter, en particulier ces dizaines de milliers de jeunes en recherche de solutions politiques. Et elle a révélé aussi une maturité qui avait – osons le dire – parfois manqué cruellement ces dernières années.

Tous les problèmes n’ont certes pas disparu comme par magie. Malgré la célébration commune du Front populaire, les désaccords subsistent, à la fois stratégiques et programmatiques, entre communistes, socialistes, insoumis et écologistes. Mais le nombreux public de la Fête de l’Humanité – plus d’un demi-million de visiteurs en un week-end – a démontré sa capacité à les affronter avec un sang-froid et une sérénité qui forcent le respect.

Un problème existentiel et une solution collective

Nulle invective ni polémique stérile – ou si peu – n’est venue ternir le climat fraternel d’écoute et de débat, et si tous ne feront pas la campagne présidentielle ensemble, tant s’en faut, chaque candidat ou aspirant à le devenir a d’abord concentré ses efforts et son propos sur le danger imminent d’une victoire de l’extrême droite flanquée de la droite, et la nécessité de le déjouer.

À l’heure du bilan de ces trois jours de réjouissances, quels enseignements peut-on en retenir ? La force d’attraction du candidat aujourd’hui placé en tête de la gauche ne s’est pas démentie. La foule débordant du chapiteau de l’Agora de l’Humanité, où il était invité, a montré l’intérêt intact que suscitent les prises de parole de Jean-Luc Mélenchon, notamment chez les jeunes. Au point de conforter l’intuition, à l’unisson des enquêtes d’opinion, que le second tour peut être à portée de main.

Cela explique sans doute pour beaucoup que l’esprit de clocher ait reflué pour laisser place au regain de confiance chez le peuple de gauche. Et que la coexistence de plusieurs candidatures commence dès lors à être vue non plus comme un frein, mais comme un possible atout. Celle de Fabien Roussel en particulier, dont l’écho, résonnant dans toute la Fête où les communistes sont naturellement chez eux, a souligné le potentiel de mobilisation d’électeurs de milieux populaires en mal de représentation.

Libérée de la peur d’être éliminée à coup sûr du duel final, la gauche pourrait alors envisager lucidement l’effort primordial qu’elle doit accomplir, aujourd’hui masqué par la compétition sans merci du premier tour : celui de briser le plafond de verre des 30 % qui la condamne à échouer au second tour face à l’extrême droite.

Cette question, à laquelle la gauche se heurte, les journalistes de l’Humanité l’ont posée au leader des insoumis comme aux autres représentants de la gauche. Aucun pris isolément n’a de réponse convaincante à ce problème existentiel pour la gauche et pour le pays. Comme souvent, la solution ne peut être que collective. Élargir ce socle, plutôt que de se phagocyter entre eux : tel est le défi vital lancé aux candidats de gauche. La Fête de l’Humanité en a constitué un premier test encourageant.

 

« 1 euro », l’éditorial de Stéphane Sahuc.

Il suffit de regarder les files d’attente interminables qui s’étirent devant chaque restaurant universitaire, et d’écouter l’épuisement de...