mardi 16 juin 2026

« Cyberattaques : le vrai coût de l’austérité numérique », l’éditorial de Stéphane Sahuc



La cybercriminalité en France n’est plus une menace lointaine, c’est un piratage en bande organisée de nos vies quotidiennes. Les méthodes ont changé. Fini le simple blocage d’ordinateur avec demande de rançon ; aujourd’hui, les hackers pillent en masse. Ils vident les fichiers confidentiels et les revendent au plus offrant. C’est industriel, c’est massif, et, au bout de la chaîne, neuf Français sur dix sont touchés. Nos identités naviguent dans le dark Web et personne ne semble capable d’arrêter l’hémorragie.

Plus grave, les pirates s’introduisent désormais là où on se croyait protégés : au cœur des ministères, dans les registres administratifs, sur les messageries internes des agents de l’État. Ce sont des coordonnées bancaires, des numéros de téléphone, des adresses de familles jetées sur des moteurs de recherche clandestins, accessibles pour le prix d’un paquet de cigarettes. Derrière la faille informatique, il y a la vraie vie qui bascule. L’angoisse de voir son intimité livrée à la malveillance, sans aucun bouclier.

Les cybercriminels ne sont pas les hackers géniaux des films d’action. En réalité, depuis des années, la sécurité des infrastructures publiques est sacrifiée sur l’autel de l’austérité. Pour économiser des lignes budgétaires, l’administration a démantelé ses propres compétences en externalisant massivement la gestion de ses réseaux à des prestataires privés, sélectionnés sur le seul critère du moindre coût, sans contrôle sérieux. C’est un siphonnage absurde.

La République forme des informaticiens brillants, mais refuse de leur proposer des statuts et des salaires dignes dans la fonction publique. Résultat : ils partent dans les multinationales, et l’État leur rachète ces compétences à prix d’or sous forme de contrats de conseil extérieurs.

Il y a une profonde hypocrisie à recommander aux citoyens de se barricader numériquement, alors que la politique de coupes budgétaires induit une indigence en matière de sécurité dans les coffres-forts numériques des administrations et des grands services de l’État. En traitant la sécurité collective comme le reste – une simple variable d’ajustement comptable –, la « start-up nation » de Macron a sciemment exposé la population aux cybercriminels.

« Cynisme et imbécilité », le billet de Maurice Ulrich.



Le foot, ce lien entre les peuples, comme on le constate avec le Mondial, si l’on excepte les refus de visas, le harcèlement de certaines équipes, les excès de zèle possibles de l’ICE – la police anti-immigration –, les tarifs prohibitifs des matchs, hôtels, etc.

Mais le président de la Fifa, Gianni Infantino, grand ami de Donald Trump, à qui il avait remis en 2025 le prix de la Paix de la fédération tout juste inventé pour lui, veut faire plus. Il aurait l’intention de lancer un tournoi mondial des moins de 15 ans avec, en ouverture, un match Palestine-Israël.

Ce n’est qu’une petite partie de ses idées. En février dernier, il avait lancé, en liaison avec le « Conseil de la Paix » de Trump, réunissant les pays qui avaient payé un milliard de dollars pour y participer, un projet de reconstruction de Gaza par le foot, avec pas moins de cinquante terrains et stades. À ce stade, en tout cas, on ne sait plus si c’est du cynisme ou de l’imbécillité. Les deux, sans doute.

 

lundi 15 juin 2026

« Guerre au Moyen-Orient : la paix selon Trump », l’éditorial de Marion d’Allard.



Donald Trump a fini par trouver son issue de secours. Du moins temporairement. Et il a beau exulter, le président milliardaire ne fait pas illusion. Le protocole d’accord entre Téhéran et Washington, signé dans la nuit de dimanche à lundi, n’est pas une déclaration de paix.

Seulement une étape dans la résolution d’un conflit que la Maison-Blanche a elle-même déclenché, embarquée dans les aventures guerrières de son allié israélien, trop sûre de sa puissance. Combien de milliers de morts, en Iran, au Liban, pour parvenir, au prix du blocage d’une partie de l’économie mondiale et d’une crise pétrolière d’ampleur, à un équilibre régional qui renforce Téhéran sans contenir Tel-Aviv ? Retour antebellum. En pire.

L’extrême droite au pouvoir en Israël, d’ailleurs, n’a pas fait mystère de sa réprobation. Qu’importe si Téhéran fait de l’arrêt des bombardements au Liban une condition sine qua non de l’arrêt des hostilités, le gouvernement de Benyamin Netanyahou affirme sans ciller que cet accord ne l’engage pas. Tel-Aviv entend conserver ses positions – et perpétuer ses opérations militaires meurtrières – au Liban, en Syrie et à Gaza. Et l’infâme Bezalel Smotrich de promettre à l’Iran de « poursuivre la campagne pour la chute du régime nous-mêmes et par des moyens créatifs ». La paix selon Trump.

Prévu à signature officielle vendredi à Genève, l’accord demeure partiel, son contenu peu détaillé et, selon les sources, contradictoire. Conditions de transit dans le détroit d’Ormuz, nucléaire iranien, dégel des avoirs… Tout reste à négocier et tout peut rallumer la mèche. Les fanfaronnades de Donald Trump, qui ne manquera pas de s’afficher en faiseur de paix au sommet du G7, n’y changent rien. Il sort affaibli de cette séquence catastrophique, y compris sur le plan intérieur. Et il le sait. Ses démonstrations égocentriques pour sauver la face et ce qu’il reste de son mandat ne sauront faire oublier que le chaos au Moyen-Orient n’a qu’une raison d’être : l’impérialisme états-unien, décuplé par l’hubris d’un homme et la folie criminelle de son indéfectible allié.

 

« G7 à Évian : la conjuration des puissants contre les peuples et la paix », le billet de Maurice Ulrich.



C’est à l’auteur d’un fiasco historique et criminel qu’Emmanuel Macron a déroulé le tapis rouge. Tout ça pour ça ? Non, car il ne s’agit pas d’un retour au statu quo. Le forcené de la Maison-Blanche, avec son allié Benyamin Netanyahou, a mis le feu au Moyen-Orient, déstabilisé l’économie mondiale, et la démonstration est faite que les objectifs mensongers qu’il avait affichés, accueillis avec complaisance par trop de pays et de médias, n’étaient qu’un leurre. Cela au prix de destructions innombrables, de milliers de morts.

N’oublions pas que cette guerre d’agression s’est ouverte avec la mort de plus d’une centaine de fillettes. Elle n’a fait que renforcer le pouvoir et les gardiens de la révolution, étouffer de nouveau tout espoir de démocratie. En recevant Donald Trump et en usant de Versailles comme un monarque, Emmanuel Macron lui apporte plus qu’une caution. C’est une soumission et le G7 qui se réunit à Évian apparaît plus que jamais comme une conjuration des puissants contre les peuples et la paix.

 

« Attention à l’orthographe », l’éditorial de Marie-José Sirach.



Alors que des dizaines de milliers de lycéens passent le bac, concentrés sur l’examen mais surtout stressés par Parcoursup, cette épée de Damoclès qui décide algorithmiquement de leur accorder une place ou non dans le cursus universitaire de leur choix, le ministre de l’Éducation nationale parle orthographe. C’est sa lubie, son obsession.

« Toute copie qui n’a pas un niveau suffisant en termes d’orthographe, de syntaxe et de grammaire ne peut pas avoir la moyenne au baccalauréat », répète-t-il en boucle. Venant d’un ministre qui, sur le plateau de l’émission C à Vous, commet une faute en écrivant le mot « accueil » – le u, avant ou après le e ? Quel dilemme (avec deux m), n’est-ce pas, monsieur le ministre ? De votre part, on s’attendait à mieux, question orthographe.

Pourquoi cette obsession de la sanction ? C’est à se demander si le ministre ne rêve pas d’une orthographe corsetée, d’une langue qui marche au pas, d’une syntaxe le petit doigt sur la couture, qui n’admet aucune liberté langagière. C’est comme la jeunesse, on la tolère quand elle ne moufte pas. Et pour anticiper toute velléité de rébellion, on lui colle Parcoursup, histoire de la maintenir sous pression ; on lui interdit de danser dans les raves ; on la sanctionne quand elle manifeste pour la Palestine ; on la lacrymogène (pardonnez ce barbarisme, monsieur le ministre) quand elle manifeste pour la planète.

Mais la jeunesse se rebiffe. Et elle ne plie pas. Hier, c’étaient les élèves de la prestigieuse école d’ingénieurs AgroParisTech qui, au cours de la cérémonie des diplômes, avaient dénoncé « une formation qui pousse (…) aux ravages sociaux et écologiques ». Aujourd’hui, ce sont les élèves de Polytechnique qui dénoncent la mainmise des industriels sur leurs formations. Et comme ils ont de l’humour, ils se sont amusés à lancer, devant une assemblée médusée, un « Actionnaires de tous les pays, unissez-vous ! »

Alors vous pouvez, monsieur le ministre, lui parler d’orthographe à longueur d’antenne. Vous n’empêcherez pas la jeunesse, même au futur simple, de rêver, de danser, de rire, de s’indigner. Pour un autre futur.

Pour défendre « ceux qui ont réussi », Luc Ferry convoque tout et n’importe quoi, le billet de Maurice Ulrich.



En philosophe, bien sûr, Luc Ferry, dans sa tribune du Figaro, interroge cette « passion triste de la gauche » qu’est le « ressentiment » à l’égard de ceux qui ont réussi. « Et comme cette haine des riches semble bien faire partie de notre culture politique, il n’est pas inutile de la comprendre à la racine en remontant dans l’histoire »

Donc il convoque Tocqueville, dont la droite use régulièrement comme d’un couteau suisse pour pointer les fureurs de l’égalitarisme, puis John Rawls dans sa Théorie de la justice (1971) qui évoque l’envie, « la tendance à l’hostilité face au plus grand bien des autres ».

À ce point Luc Ferry ignore, on ose l’espérer, que sa tribune paraphrase aussi ce qu’écrivait un autre « penseur », en 1925 et dans un contexte un peu différent : « La soif de justice qui sommeille toujours dans le cœur d’un aryen, le juif l’excite habilement jusqu’à ce qu’elle se change en haine contre ceux qui jouissent d’un sort plus heureux (…). Il jette les bases de la doctrine marxiste. » Hitler, dans Mein Kampf.

 

samedi 13 juin 2026

« Du poison dans nos assiettes » ? l’éditorial de Fabien Gay.



Le cadmium est devenu un sujet majeur de santé publique. Ce métal lourd toxique s’accumule dans les reins, fragilise les os et augmente les risques de cancers. Selon les alertes répétées des autorités sanitaires, une partie importante de la population française y est exposée à travers l’alimentation quotidienne. À l’origine du problème, des engrais phosphatés utilisés depuis des décennies et qui contaminent progressivement les sols, et donc notre alimentation.

Le plus frappant est que personne ou presque ne conteste désormais le diagnostic porté par l’Anses. Comme souvent, la santé publique se retrouve mise en balance avec les impératifs économiques, les chaînes d’approvisionnement et les intérêts industriels.

 

Cette question résonne douloureusement aux Antilles.

Le scandale du chlordécone y est devenu le symbole d’un empoisonnement dont l’État connaissait les risques mais qu’il a ignorés. Utilisé dans les bananeraies de Martinique et de Guadeloupe jusqu’en 1993 malgré les alertes scientifiques, ce pesticide a durablement contaminé les terres, les rivières, les littoraux et les corps. Aujourd’hui encore,plus de 90 % de la population adulte des Antilles porte les traces de cette exposition. Après des décennies de déni, la reconnaissance progressive des responsabilités de l’État constitue une étape importante. Mais elle ne suffira pas à effacer l’injustice subie par des populations sacrifiées sur l’autel capitaliste et sur fond de néocolonialisme.

 

Le chlordécone nous rappelle une vérité simple : lorsqu’une catastrophe sanitaire éclate, il est toujours trop tard. Les responsables invoquent alors les connaissances de l’époque, les contraintes économiques ou l’absence de certitudes absolues. Pourtant, les alertes existaient déjà. Le scénario se répète avec les Pfas, ces « polluants éternels » utilisés dans de nombreuses activités industrielles et notamment dans la fabrication des revêtements antiadhésifs. Les révélations concernant les rejets issus de l’usine Tefal en Haute-Savoie ont mis en lumière l’ampleur de contaminations environnementales. Malgré les paroles des industriels assurant respecter les normes.

 

Cadmium, chlordécone, Pfas : ces scandales racontent un modèle agricole et industriel qui a longtemps considéré la nature comme une ressource inépuisable et la santé des travailleurs et des citoyens comme anecdotique. Ils révèlent aussi l’affaiblissement de la puissance publique face à des intérêts économiques capables d’imposer leur calendrier et leurs profits quand l’urgence sanitaire exigerait des décisions immédiates. Car l’expérience nous l’a appris : chaque fois que l’on reporte les décisions au nom de la compétitivité ou de la croissance, ce sont les citoyens qui finissent par payer la facture. La véritable question est donc démocratique.

Qui décide de ce que nous mangeons ? Qui décide du niveau de risque acceptable ? Qui paie lorsque les dégâts apparaissent ? Lorsqu’un doute sérieux existe sur la dangerosité d’une substance, la protection du peuple doit primer sur les profits. Non dans vingt ans. Non après le prochain rapport. Maintenant.

 

« Cyberattaques : le vrai coût de l’austérité numérique », l’éditorial de Stéphane Sahuc

La cybercriminalité en France n’est plus une menace lointaine, c’est un piratage en bande organisée de nos vies quotidiennes. Les méthodes...