samedi 7 novembre 2026

« Attentat raciste à Trappes : on arme d’abord les assassins avec des mots », l’éditorial de Fabien Gay.



À Trappes, le 23 octobre 2026, le racisme a tué. Pengo Bossio Wangi avait 26 ans. Il était combattant amateur de MMA à Aubervilliers et rêvait d’en faire son métier. Il a été assassiné parce qu’il était noir. Cinq autres personnes ont été blessées, dont une enfant de 12 ans. L’auteur a reconnu avoir visé « les Noirs et les Arabes ». Le procureur a qualifié les faits d’attentat terroriste raciste.

Les balles ont tué. Mais les balles ne tombent pas du ciel. Elles sont précédées de mots. Simone de Beauvoir le disait avec une lucidité terrible à propos de Brasillach : « Il y a des mots aussi meurtriers qu’une chambre à gaz. » Si les mots ne déchiquettent pas les corps, ils normalisent la haine. Ils transforment un visage en cible.

Ils préparent les consciences à l’acte. « Invasion », « grand remplacement », « racaille », « ennemis de l’intérieur » ou encore « remigration ». Contrairement à ce que dit la pseudo-ministre chargée de la lutte contre les discriminations, la théorie du grand remplacement n’est pas un débat politique : c’est une thèse complotiste et suprémaciste qui a déjà tué 51 personnes à Christchurch en 2019.

Et qui produit, amplifie et rentabilise ce poison ? Les réseaux sociaux, qui, grâce à des algorithmes puissants, relaient les théories les plus fumeuses et racistes, quitte souvent à s’affranchir de la réalité pour donner de la force à la désinformation et à des vérités alternatives. Le mouvement mondial #OnBloqueLExtremeDroite consiste à boycotter les grands comptes fascisants afin de tromper l’algorithme.

Vincent Bolloré a transformé une partie de son empire médiatique en machine à haine

Mais il y a aussi les chaînes d’information en continu, au premier rang desquelles CNews. Plateau après plateau, on y répète jusqu’à l’obsession que certaines couleurs de peau, certaines origines, certaines religions sont le problème. On le justifie par la colère des « Français », on le déguise en « débat », on le banalise. Vincent Bolloré a transformé une partie de son empire médiatique en machine à haine.

D’autres fortunes, comme celle de Pierre-Édouard Stérin, financent ou soutiennent des réseaux et des médias qui alimentent le même terreau idéologique réactionnaire. Ce n’est plus de l’information. C’est une industrie de la division, une fabrique de boucs émissaires au service de la prise de pouvoir par l’extrême droite.

Quand on désigne sans cesse un groupe comme une menace, on rend pensable de le frapper. L’histoire le montre sans ambiguïté : avant les lynchages, avant les attentats racistes, il y a les mots qui désignent. Les discours de haine tuent. Ils isolent, ils déshumanisent, ils autorisent. Un homme charge une arme, monte dans sa voiture et tire sur des passants parce qu’ils ont la « mauvaise » couleur.

Pengo n’est pas mort « par hasard ». Il est mort parce qu’un climat de paroles toxiques, soigneusement cultivé par certains médias et certaines fortunes, a rendu possible qu’un individu décide que sa vie ne valait rien. Et pendant que l’on pleure, d’autres continueront de dire que « ce n’est pas le moment de politiser », que « les mots ne tuent pas vraiment », qu’« il ne faut pas faire d’amalgame ». Si. Il faut. Refuser de nommer le lien entre discours de haine, concentration médiatique et violence raciste, c’est déjà laisser le terrain à ceux qui empoisonnent. Il faut démanteler ces empires, fermer CNews et nationaliser les Relay.

Les mots peuvent tuer. C’est pourquoi il faut les combattre avec la même détermination que l’on combat les armes. En nommant le racisme sans détour. En refusant les chaînes et les tribunes qui le normalisent. En exigeant que l’on cesse de laisser des empires privés transformer la haine en audience et en profit. En construisant d’autres récits : ceux de la fraternité, de l’égalité réelle, de la dignité pour toutes et tous, et en faisant, comme l’a si bien dit le maire de Trappes, Ali Rabeh, le choix de la République.

Nous le devons à Pengo.

vendredi 6 novembre 2026

« Illustre(s) », bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin.



BESSOULET. La fin d’une longue histoire – et le début d’une nouvelle. À Bessoulet, la maison de Jean Jaurès, dans le Tarn, a retrouvé sa lumière. Rénovée depuis plus d’un an, elle revit, accueille et transmet. Et l’événement tant attendu se déroulera ce samedi 7 novembre 2026 : la ministre de la Culture, Catherine Pégard, inaugurera la plaque « Maison des Illustres », consacrant la renaissance et la reconnaissance d’un lieu essentiel à notre mémoire collective.

Cette histoire est celle d’une obstination heureuse, à laquelle le bloc-noteur fut associé. En 2015, préparant Soldat Jaurès (Fayard), roman consacré à Louis, fils de Jean Jaurès, engagé volontaire et mort au front le 3 juin 1918, l’écrivain partit à la découverte de Bessoulet. Cette demeure familiale, héritée de la famille de Louise, l’épouse de Jean, avait accueilli les vacances du tribun, son travail, ses engagements. Mais le lieu était laissé totalement à l’abandon depuis des décennies…

MAISON. Bruno Bousquet ne pouvait s’y résoudre. Conseiller municipal passionné par le destin de Louis, il fit de la sauvegarde de Bessoulet une cause. Devenu entre-temps maire de Villefranche-d’Albigeois en 2020, il sollicita les institutions, essuya des refus, recommença. « La maison de Jaurès, quoi ! On doit s’en occuper », répétait-il. En juin 2023, nous sollicitâmes François Hollande. L’ancien président répondit immédiatement. Quelques semaines plus tard, à Paris, notre rencontre avec Bruno Bousquet donna au dossier une autre dimension.

François Hollande comprit l’enjeu : au-delà d’une demeure, il fallait sauver un morceau de République, une part de l’Histoire ouvrière et socialiste. Son engagement et les relais institutionnels mobilisés contribuèrent à débloquer la situation. Plus de 500 000 euros furent réunis avec le concours du ministère de la Culture, de la préfecture du Tarn et du Conseil départemental.

Sous l’impulsion acharnée de Bruno Bousquet, la municipalité acquit les deux tiers du domaine, jusque-là propriété de Carmaux ; le Mobilier national contribua à restituer l’esprit des lieux. Depuis plus d’un an, Bessoulet n’est plus une promesse, mais bien une maison vivante. Salle à manger, bureau, mobilier d’époque : le visiteur approche l’homme derrière le tribun, imagine ses gestes, ses lectures, ses heures d’écriture.

HISTOIRE. Car Jaurès n’était pas seulement cet orateur dont les paroles traversent les siècles. Fils du Tarn, il écrivait ici, méditait, préparait ses combats. À Bessoulet, l’Histoire n’est pas une abstraction : elle a des murs, des fenêtres, une âme. La plaque « Maison des Illustres » va reconnaître officiellement cette aventure collective, sachant qu’un comité scientifique accompagne la transmission de ce patrimoine.

Avouons-le : nous n’avons pas sauvé une maison, mais rendu à Jaurès un lieu de présence, de mémoire et de partage. À l’heure où justice sociale, fraternité, paix et émancipation demeurent des combats essentiels, cet endroit rappelle d’ailleurs une autre vérité. Jaurès n’appartient à personne, mais à tous. Bessoulet n’est plus une maison oubliée – mais une porte ouverte sur l’avenir. Et l’histoire continue ici.

 

« Macron, patrons, maintenant il faut lâcher », l’éditorial de Stéphane Sahuc.



« La foule, quelle qu’elle soit, n’a pas de légitimité face au peuple qui s’exprime à travers ses élus. » La sentence, lâchée par Emmanuel Macron le 21 mars 2023, au lendemain du recours au 49.3 pour imposer en force la réforme des retraites, continue de dicter la ligne de l’exécutif. Jeudi 5 novembre, cette même « foule » – 1,6 million de travailleurs sur le pavé selon la CGT, quoi qu’en disent les compteurs visiblement grippés de la place Beauvau (575 000) – a rappelé que le peuple de France étouffe.

Frigos vides, déclassement et salaires de misère. Face à la colère d’une France qui n’arrive plus à vivre de son travail, d’une jeunesse qui ne parvient plus à étudier dans des conditions correctes, le gouvernement n’a plus que des vieilles manœuvres dilatoires usées à lui opposer.

Début novembre, le baromètre Ipsos-BVA pour le Pacte du pouvoir de vivre a pointé un chiffre qui devrait terrifier le pouvoir : un Français sur deux déclare avoir du mal à vivre correctement avec les ressources de son foyer. Mi-septembre déjà, une enquête Elabe indiquait que 71 % de la population s’attendait à voir ses conditions de vie se dégrader. Le déclassement gagne le pays, en frappant d’abord les classes populaires : 65 % des ouvriers s’en sortent difficilement, mais aussi 34 % des cadres.

L’autre bout du spectre social ne connaît pas la crise. Selon Oxfam, la fortune cumulée des milliardaires français a doublé depuis 2017. À l’échelle mondiale, leur patrimoine a bondi de 81 % depuis 2020. En France, le classement 2026 du magazine Challenges évalue le patrimoine professionnel des 500 plus grandes fortunes à 1 076 milliards d’euros. L’argent existe.

Lecornu rejoue une partition usée

Face à cette fracture, Matignon répond par l’organisation d’une énième conférence sociale. Sébastien Lecornu rejoue une partition usée. Face aux Gilets jaunes : le Grand débat de 2019 et ses cahiers de doléances. Et personne n’oublie : les 149 propositions de la Convention citoyenne pour le climat méthodiquement triées et oubliées. Mais aussi le Ségur de la santé, le Grenelle de l’éducation, le Conseil national de la refondation, jusqu’au conclave sur les retraites lancé début 2025.

Depuis dix ans, l’exécutif multiplie les cadres de « concertation » sans jamais dévier de son cap. Les Français n’attendent plus de comités Théodule, mais des réponses sonnantes et trébuchantes dans un premier temps, et structurelles ensuite, comme l’instauration d’une nouvelle démocratie sociale et de droits tangibles sur leurs lieux de travail.

Alors on nous concède (contraints et forcés) que « oui, les revendications sont légitimes », mais pour mieux asséner que « rien n’est possible », qu’il faut faire des économies et baisser encore le « coût du travail ». Pourtant, en 2024, les exonérations de cotisations sociales et patronales ont approché les 80 milliards d’euros. Une large part de cette somme est compensée par l’État, donc financée par l’impôt : le coût est simplement déplacé vers la collectivité.

Donc, non seulement on nous enlève du salaire, mais on nous fait collectivement payer le trou que cela entraîne. Pour mieux nous dire à la fin que décidément le système ne fonctionne pas et qu’il faut privatiser tout ça et laisser au marché : la santé, la protection sociale et la retraite.

Le peuple prépare la suite

On pourrait aussi parler des centaines et des centaines de milliards d’argent public donnés aux entreprises sans aucun contrôle depuis dix ans, ou de la fraude fiscale des riches et des entreprises estimée à des dizaines de milliards d’euros chaque année.

Oui, les patrons et Macron vont devoir lâcher, et plus que des miettes. Ils vont devoir comprendre que les manifestants ne lui ont pas adressé une supplique, mais un ultimatum. Le rapport de force va s’intensifier et la mobilisation s’amplifier.

Déjà, la date du 17 novembre pour une nouvelle journée d’action commence à circuler ; le 19 novembre, les retraités seront dans la rue à Paris. Le 20, des organisations de jeunesse appellent à une mobilisation internationale. Du 20 au 22 novembre, syndicats et associations se coordonnent à l’échelle européenne pour la défense des salaires et du droit au logement. Et les Gilets jaunes lancent des appels à de nouvelles actions le samedi. Le peuple prépare la suite.

« La dernière bonne idée d’Emmanuel Macron », le billet de Maurice Ulrich.



Avec un bilan hué jeudi 5 novembre par des centaines de milliers de manifestants et une popularité plafonnant à moins de vingt pour cent dans l’opinion, Emmanuel Macron ne renonce pas aux bonnes idées qui, faute de mieux, ont entretenu son estime de lui-même. Il aurait l’intention de se faire le coach, ou comme on dit dans les milieux politiques branchés, le spin-doctor de l’élection présidentielle avec une proposition.

Que les candidats allant de David Lisnard à Raphaël Glucksmann ce qui inclut donc et Bruno Retailleau, Gabriel Attal et Édouard Philippe, travaillent ensemble dans une logique de coalition. Il pense selon un de ses proches que « sur l’Europe, l’État de droit, l’économie de marché, le rejet des extrêmes ce qui les unit est plus fort que ce qui les divise ». Sans doute mais c’est bien le problème. La poursuite de sa politique. De droite et, en même temps… De droite.

 

« 5 novembre : la force a changé de camp », l’éditorial de Sébastien Crépel.



Avez-vous remarqué ? C’est devenu un mantra presque comique des chaînes d’information et des stations de radio. Aucun intervenant, même le plus hostile à la grève, ne peut plus omettre de reconnaître que les revendications de la jeunesse et du mouvement social sont « légitimes ». C’est un passage obligé. Ce n’était pas gagné il y a à peine un mois.

La vie chère, les salaires, les fins de mois difficiles, le nombre de professeurs, les salles de classe… Tout le monde égrène les sujets en convenant doctement qu’ils sont importants. Et pour cause : 88 % des Français approuvent ces exigences, selon un sondage Elabe. Avec 1,6 million de personnes dans les rues ce jeudi 5 novembre, elles sont en effet devenues matériellement incontournables. C’est bien ce qui gêne dorénavant la droite et l’extrême droite, dont même les électorats se retrouvent massivement dans les slogans lus dans les cortèges.

Cette soudaine marque de considération sonne faux, après des années de criminalisation et de répression de syndicalistes et de manifestants éborgnés, amputés, arrêtés, traités comme moins que des chiens. Comme s’il suffisait aujourd’hui de dire aux exploités et à leurs enfants : nous admettons que vos vies comptent. Mais le mouvement social ne rentrera pas à la maison muni de cette simple assurance.

Quand le mouvement est la masse

Il n’a que faire d’une validation par Emmanuel Macron et sa bande ; il attend les réponses qu’on lui refuse en termes de moyens pour les services publics, pour le niveau de vie. Ce jeu de Tartuffe dure depuis des semaines. Il était déjà à l’œuvre dans la détestable culpabilisation du mouvement social avec l’affirmation, fausse, que les regrettables violences et destructions du 17 octobre seraient la cause de l’effacement médiatique et politique des demandes des manifestants, alors que c’est exactement l’inverse.

Qu’on arrête de se payer notre tête. Même quand les défilés sont calmes, la Macronie réagit toujours par le mépris et la matraque. Si la répression faiblit et que les revendications s’imposent aujourd’hui, c’est parce que le mouvement gagne en puissance, et qu’il est la masse. Il est plus difficile de disperser un million de personnes qu’un millier. La force a changé de camp.

jeudi 5 novembre 2026

« Bardella en pleine promo littéraire : le tapis rouge et le bras d’honneur », l’éditorial de Stéphane Sahuc.



TF1, RTL, Europe 1… La tournée des grands-ducs. Sourires entendus, promotion. Le tapis rouge habituel pour un chef de parti en pleine promo littéraire. À un détail près. Ce chef, c’est Jordan Bardella. Et une enquête implacable de Mediapart vient d’établir, preuves à l’appui, qu’il a publié des écrits antisémites. N’importe quel autre élu soupçonné du dixième de ces faits serait banni des antennes. Voué aux gémonies. Lui, il parade.

Le président du RN promet de « laver son honneur ». Il a saisi la justice, mais choisi des procédures dont il ne pouvait ignorer la lenteur. Une citation directe en diffamation aurait pu conduire plus rapidement à une audience publique. L’instruction permettra peut-être des investigations techniques plus approfondies. Elle lui procure surtout à lui ainsi qu’à Marine Le Pen du temps.

Pourtant dans Gouverner, Bardella érige, noir sur blanc, Jacques Bainville en référence. Ce choix n’a rien d’anodin. Bainville fut l’un des intellectuels majeurs de l’Action française, matrice historique d’un nationalisme antisémite dont l’extrême droite française porte encore la trace. Bardella le sait, ceux qui ont écrit ce livre pour lui le savent aussi.

La référence à Bainville prend dès lors la forme d’une provocation calculée : un bras d’honneur adressé à Mediapart, à celles et ceux qui combattent réellement l’antisémitisme et aux Juifs qui en connaissent le prix historique. Bardella ne renie pas cet héritage. Il le convoque, le célèbre et vérifie qu’il peut désormais le faire sans avoir à en répondre.

Sur les antennes de la galaxie Bolloré, la promotion tourne au service après-vente. Bardella peut dénoncer une persécution médiatique et reprendre son récit sans que les pièces publiées par Mediapart soient méthodiquement opposées à ses dénégations. Une réponse préparée suffit.

Cette complicité a un effet politique concret. À chaque question abandonnée, à chaque contradiction escamotée, l’extrême droite gagne encore un peu de terrain dans le champ du respectable. Bardella n’est plus seulement un invité ordinaire. Il est présenté comme un premier ministre naturel, tandis que son histoire, ses références et les révélations qui le visent sont reléguées à l’arrière-plan.

Inviter Jordan Bardella n’est pas le problème. Lui offrir une scène pour son spectacle en est un.

« Les mobilisations de la jeunesse européenne, un fait politique de haute importance » Par Patrick Le Hyaric, éditorialiste et ancien directeur de l’Humanité.



Les mouvements de jeunesse, par leur joie, leur détermination et leur inventivité à travers toute l’Europe et au-delà, percent nos heures grises d’une nouvelle lumière. Ils nous rappellent que le pire n’est jamais certain. Rien n’est écrit d’avance.

Les enquêtes d’opinion ont beau figer un panorama politique où les forces d’extrême droite flirtent avec les 40 % dans notre pays, la jeunesse bouscule les pronostics. En agrégeant autour d’elle parents et grands-parents — c’est-à-dire le monde du travail, de la création et des retraités —, elle ouvre une séquence qui contredit le fond de l’air du temps, ce ciel qui se brunit de dérives autoritaires.

La promesse d’un renouveau

Ces soulèvements portent en eux la promesse d’un renouveau, épousant le sillage de la victoire de Lula dans un Brésil arraché à l’extrême droite. C’est le ressac des ambitions de Trump aux États-Unis, le premier séisme politique ébranlant le trône de Netanyahou en Israël, la clameur des étudiants serbes battant la dictature et la défaite de M. Orbán en Hongrie après seize années de pouvoir.

Rien n’est écrit et pourtant le meilleur reste possible.

Au cœur de ce sursaut perce une certitude : les extrêmes droites ne sont ni les mandataires des classes travailleuses, ni les promesses d’un avenir meilleur pour la jeunesse. Elles sont, au contraire, l’assurance-vie d’un système à l’agonie.

Celui-ci a besoin d’une mutation vers le capitalisme libertarien, autoritaire et militarisé, poussant jusqu’au bout le dépeçage des conquis sociaux, démocratiques et sociétaux issus des lendemains de la Libération de nos pays du joug nazi.

Une puissante tension traverse ainsi notre présent. Elle oppose la forteresse du capital — ce nœud gordien où l’État s’allie aux empires sécuritaires, militaires et technologiques — à la clameur des aspirations populaires. C’est le choc frontal, inédit par son intensité, entre la froide équation du rendement financier et l’exigence du bien-être humain, de la démocratie vivante, du salut climatique et de la diversité biologique.

Sous toutes les latitudes, un printemps des consciences s’est levé. Depuis des années déjà, de vastes pans de la jeunesse du monde entrent en dissidence avec la froideur d’un système destructeur. Elle marche pour le climat, porte le flambeau de l’émancipation des femmes, défend la cause sacrée des migrants. Elle se dresse contre la nuit coloniale et le martyre de la Palestine, brise les verrous du racisme et de la corruption. Autrement dit, elle agit aux antipodes du capitalisme rapace et des idées de l’extrême droite. Elle ne veut plus subir : elle aspire à devenir l’architecte de sa propre vie, de la société et à fonder une mondialité qui palpite enfin au diapason de l’ensemble du vivant.

La Gen Z bouscule l’Union Européenne

Les générations actuelles manifestent contre les effets délétères des traités européens imposés de force. Ceux-ci codifient l’austérité budgétaire, érigent en dogme la concurrence libre et non faussée, ouvrent les vannes aux guerres économiques par des traités de libre-échange et ont amorcé le détricotage méthodique des droits sociaux au nom d’une prétendue saine gestion — en réalité tout entière dévouée aux privilégiés de la fortune et aux possédants.

Des traités portant les prémices d’une remilitarisation globale, avancée sous le paravent d’une « armée commune européenne ». C’est cette construction européenne, alignée sur l’impérium nord-américain et machine à détruire les conquis sociaux, à déposséder les travailleurs de leur souveraineté, à affaiblir et à démanteler les services publics et les entreprises publiques, qui est vertement contestée.

Chacune et chacun vit dans sa chair que l’affaiblissement, la privatisation ou la destruction des services et entreprises publiques, au nom du combat contre « les monopoles » publics que le capitalisme remplace par ses oligopoles privés (autoroutes, postes, transports, service à la personne de l’enfance au quatrième âge, énergies, sécurité, armements), n’améliorent pas la vie. Tout au contraire…

Le soulèvement en cours s’affranchit des frontières et révèle la profonde unité d’une condition humaine très dégradée dans toute l’Europe. Il prend, ici, les traits d’une révolte concrète contre des conditions d’étude jugées indignes, contre le garrot de la vie chère et le manque cruel de personnels éducatifs.

En Allemagne, le collectif « GenZ regelt » — (la Génération Z s’en charge) — fait vaciller la torpeur des facultés de Berlin et de Hambourg, se dressant d’un même élan contre les coupes budgétaires et le spectre d’une conscription ressuscitée.

En Italie, les cortèges de Rome et de Milan s’embrasent aux cris de « Faisons comme en France », exigeant le refinancement immédiat d’une instruction publique étouffée par les lois de l’argent.

Au Portugal et en Espagne, là où la spéculation immobilière dévore l’avenir, la crise du logement jette les étudiants sur le pavé, les poussant à dresser des campements de fortune au cœur de Lisbonne pour contester l’indécence des loyers.

En Serbie, la contestation a pris une tournure historique : après deux années de mobilisations face au pouvoir nationaliste, la rue s’est muée en force politique, renversant le gouvernement par les urnes lors des dernières élections législatives.

Ailleurs encore, la Belgique se cabre contre les restrictions imposées à l’enseignement, tandis que l’Albanie se soulève contre la corruption systémique d’un exécutif dont elle exige le départ.

La répétition, budget après budget, des thèses recuites selon lesquelles « les sacrifices d’aujourd’hui permettront de mieux vivre demain dans un pays se portant mieux » se noie dans cet océan de mensonges qui ne peut qu’éveiller les consciences. Se serrer la ceinture n’a en rien fait reculer la dette. Accorder des aides publiques aux grandes entreprises, diminuer leurs impôts ne conduit pas au « plein-emploi » et à la réindustrialisation.

Une contre-révolution réactionnaire

Privatiser l’industrie automobile ou les groupes pétroliers, déréguler le transport ferroviaire n’a fait ni baisser le prix des voitures, des carburants ou du billet de train, ni ouvert les chemins du travail à des millions de citoyennes et de citoyens. Comment croire à la fable selon laquelle « les caisses sont vides » quand tant d’argent va vers la surmilitarisation ou les cadeaux aux grands groupes dont les profits flambent ?

Ainsi émergent de nouvelles questions qui ouvrent la voie à la recherche de perspectives progressistes. Quelle est la juste répartition des richesses ? À qui appartiennent ces richesses créées par le travail ? Les privilégiés de la fortune payent-ils leur juste part au bien commun ? Comment réparer nos écoles, nos hôpitaux, nos routes, nos ponts, nos chemins de fer ? Pourquoi tant de personnes ne mangent-elles pas à leur faim et tant d’autres n’ont-elles pas de quoi se loger décemment à des prix abordables ?

Autrement dit, nous touchons au cœur d’un moment inédit : le point de rupture de la reproduction sociale. Ce qui vacille sous nos yeux, c’est le socle invisible qui rendait possible le fait d’aller travailler demain, d’être certain d’être soigné et de voir grandir nos enfants dans la perspective d’un avenir meilleur.

Si le capitalisme s’est toujours nourri de l’extorsion du profit sur le travail et le surtravail, les grandes luttes sociales avaient réussi à lui imposer de puissants remparts, de grands conquis : la Sécurité sociale, les services publics et des droits, même limités. La contre-révolution réactionnaire en cours pousse désormais la logique capitaliste jusqu’à son paroxysme, rendant la vie purement intenable.

Le garrot imposé aux salaires, l’effondrement des revenus des paysans, des artisans et des retraités, couplés au démantèlement des aides sociales, brisent cette « continuité capitaliste » qui, peu ou prou, assurait une stabilité relative du système depuis un siècle.

Des mouvements voués à être durables

Les mutations du système qu’imposent les oligopoles mondiaux produisent un niveau de contradictions tel qu’il génère un séisme menaçant de tout balayer. La fin des protections humaines, la destruction des solidarités et la rapacité financière prennent tous les âges de la vie en otage.

Une jeunesse à l’avenir de plus en plus incertain, verrouillé par un système éducatif pensé dans le cadre de la perpétuation de la domination du capital, le dérèglement écologique, la numérisation globale et le fracas des guerres. Leurs parents et grands-parents condamnés au labeur perpétuel pour des miettes, promis à des institutions de soin et de retraites dégradées. Ces réalités et ces consciences nouvelles produisent les mouvements actuels qui seront durables, quelle que soit la forme qu’ils prendront.

Ainsi, les équilibres d’une certaine reproduction sociale s’effondrent. L’austérité imposée aux classes laborieuses, l’asphyxie du quotidien et la spéculation immobilière ne sont plus perçues comme des crises passagères, mais comme une offensive structurelle des possédants contre les conditions matérielles de vie des classes populaires.

Plus fondamentalement encore, lorsque l’accès à un logement digne, à des études émancipatrices, à une alimentation saine ou à l’énergie fondamentale se dérobe, c’est le renouvellement même de la vie et de la force de travail qui se trouve entravé.

Dès lors, les secousses sociales et politiques contemporaines deviennent le creuset d’une conscience politique progressiste renouvelée. C’est l’aspiration à une nouvelle civilisation qui grandit.

Face à ce pouvoir qui exploite, fracture les solidarités et mine le vivant, les mobilisations actuelles opposent un refus catégorique. En se levant, elles dessinent les contours d’une alternative : un processus anticapitaliste aux antipodes du projet proto-fasciste échafaudé par les dominants. Elles placent les partis progressistes et écologistes au pied du mur.

Il s’agit ici d’une modification politique de haute importance.

 

« Attentat raciste à Trappes : on arme d’abord les assassins avec des mots », l’éditorial de Fabien Gay.

À Trappes, le 23 octobre 2026, le racisme a tué. Pengo Bossio Wangi avait 26 ans. Il était combattant amateur de MMA à Aubervilliers et r...