dimanche 12 avril 2026

DONALD TRUMP, OU « LA FOLIE D'UN HOMME », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin.



Il paraît qu’en politique, comme pour les personnages ambigus de l’Histoire, il convient de ne jamais « psychologiser » quelqu’un, au prétexte qu’il serait dès lors difficile sinon impossible de comprendre le contexte et le « narratif » expliquant certains choix intimes. Jean-Yves Le Drian, ancien ministre des Affaires étrangères et de la Défense, actuel envoyé spécial de Mac Macron au Liban, vient de franchir le Rubicon, sans retenue ni scrupule. À propos de Donald Trump, il déclare à Libération : « Je suis mal, mal. Tout est permis, plus de règles sauf le rapport de force désinhibé, l’absurdité, l’outrance, avec, en toile de fond, toujours, les intérêts financiers. Et nous voilà réduits à constater la folie d’un homme…»

On pense ce qu’on veut de ce fidèle de la Macronie déclinante, mais les mots, enfin lâchés, correspondent assez bien à ce que nous pensons du président états-unien, pour dire bien pire tous les matins devant la machine à café. Reconnaissons que cette confession de monsieur Le Drian survenait quelques heures à peine après l’une des sorties verbales dont Trump-le-voilà a le secret. Encore que, cette fois, le milliardaire venait d’enfoncer toutes les barrières imaginables.

Comme si menacer de « détruire un pays tout entier » ne lui suffisait pas, l’agité de la Maison-Blanche avait donc éprouvé le besoin, à quelques heures de l’expiration de l’ultimatum fixé à l’Iran, de mettre une pression supplémentaire sur Téhéran en affirmant : « Une civilisation entière va mourir ce soir. » Il faut s’arrêter sur cette phrase, la regarder droit dans les yeux, sans détourner le regard, sans l’excuser, sans la diluer. Car elle ne relève pas de la stratégie, ni même de la folie ordinaire du pouvoir. Elle appartient à quelque chose de plus bas : une jubilation de destruction, une ivresse de fin du monde prononcée tel un slogan de campagne dont il a le secret. Mais qui parle ainsi ? Un chef d’État ? Ou un pyromane qui contemple son œuvre avant même d’y mettre le feu ? Car enfin, annoncer la « mort » d’une civilisation comme on annoncerait un feu d’artifice, n’était-ce pas franchir une ligne que même les cyniques d’hier n’osaient pas effleurer ? Les empires tuaient, oui. Ils rasaient, oui. Mais ils parlaient encore le langage de la nécessité, de la contrainte, du tragique. Ici, rien de tel : seulement une phrase nue, obscène, qui suintait le plaisir d’annoncer un irréparable potentiel, visant tout à la fois les dirigeants iraniens – qu’il qualifiait le week-end dernier de « sales bâtards », de « tarés » ou d’« animaux » – mais aussi, et surtout, le peuple iranien lui-même, son présent, son à-venir et son passé, niant en quelques mots une Histoire multimillénaire. Trump n’est plus un homme politique. L’a-t-il jamais été d’ailleurs ? Mais bel et bien un nihiliste en costume. Forcément, l’envie de convoquer Freud et Lacan devient une tentation… plus forte que nous.

Au cœur de cette dinguerie incompréhensible de conneries et d’excès en tout genre, certains voudraient nous inciter à croire qu’il s’agit de « fermeté », de « courage », voire de « lucidité », reprenant la fameuse « théorie du fou » que Richard Nixon se vantait d’utiliser parfois avec ses ennemis, en particulier durant la guerre du Vietnam – avec la fin que nous connaissons. De la « fermeté », du « courage » ? Non : une lâcheté fondamentale, digne d’une pathologie inquiétante, que ferait bien de sonder son entourage. Il est en effet toujours plus facile de promettre l’anéantissement que d’assumer la complexité. Plus facile de hurler à la fin d’un monde que de comprendre ce qui le tient encore debout. Cette phrase est tout aussi monstrueuse que creuse. Encore une fois, elle ne dit rien de l’Iran, rien de son peuple en souffrance, rien de sa longue histoire. Elle ne dit rien parce qu’elle ne s’adresse à personne – sinon à une foule d’abrutis fascinés par l’abîme. Une phrase pour écrans, pour micros, pour l’écho. Le bloc-noteur ose l’écrire : la phrase de Trump est en vérité sans destinataire humain. Voilà le pire : une déshumanisation totale. Comprenons bien. Un pays réduit à une abstraction ; des millions de vies à une variable ; une culture à une cible. On ne tue plus des hommes, on « efface » des civilisations, comme on supprime un fichier. Car, au fond, cette phrase ne menace pas seulement une civilisation lointaine. Elle dit tout de celui qui la prononce, et du monde qui l’écoute… en commençant, enfin, à vaciller.

 

samedi 11 avril 2026

« Face à l’extrême droite et son racisme, exigeons une évolution des missions de l’Arcom », l’éditorial de Laurent Mouloud.



Le racisme éhonté déversé par CNews contre le nouveau maire LFI de Saint-Denis, Bally Bagayoko, ne restera pas sans suite judiciaire. Après le dépôt de plainte de l’élu LFI, le parquet de Paris a ouvert, la semaine dernière, une enquête pour injures à caractère raciste. Nous verrons la suite que les magistrats donneront à cette affaire.

Mais il est déjà intéressant de s’attarder sur la réplique de la direction de la chaîne et de son animateur Pascal Praud, tant elle est exemplaire de la mécanique de communication des médias d’extrême droite, passés maîtres dans l’art de l’analogie et du sous-entendu.

Chacun s’en souvient, le 22 mars au soir, les commentaires vont bon train sur le plateau autour du nouvel élu dionysien. Chargé de répondre à la question « Bally Bagayoko essaie-t-il de pousser les limites ? », un certain Jean Doridot, psychologue spécialisé dans le traitement de l’arrêt du tabac par hypnose, se grime en éthologue.

Sans autre forme de légitimité, le voilà qui disserte, avec l’image du maire noir en toile de fond, sur le fait que nous, « Homo sapiens, nous sommes de la famille des grands singes » et que, « par conséquent, comme dans toute tribu, il y a un chef qui a pour mission d’installer son autorité ».

Devant le tollé sur les réseaux sociaux, Jean Doridot revient à l’antenne quelques minutes plus tard pour jurer ses grands dieux qu’il parlait des humains de manière « universelle ». CNews pond un communiqué où elle dément « formellement que quelques propos racistes aient été tenus ». Et toute la fachosphère hurle à la manipulation…

Effectivement, Jean Doridot ne compare pas explicitement Bally Bagayoko à un singe. Mais son racisme implicite est tout aussi violent. Qu’elle soit consciente ou pas, l’analogie spontanée, qu’il n’aurait jamais faite pour l’élection d’un Louis Aliot ou d’une Marine Le Pen bien blanche, renvoie à la bestialité des primates, à la brutalité de la préhistoire, à un monde primitif auquel le maire de Saint-Denis est associé de facto.

Le but est simple : affecter l’imaginaire commun, tout en flirtant avec les limites de la loi, et convoquer sans le dire, chez le téléspectateur, tous les stéréotypes raciaux et déshumanisants à propos des personnes noires. Le même procédé fut employé, le lendemain, par le philosophe Michel Onfray, prêtant, cette fois, à Bally Bagayoko une attitude de « mâle dominant » dans une « tribu primitive ».

La séquence n’a rien d’anecdotique. Elle témoigne d’une évolution inquiétante. À l’insulte raciste frontale, que l’on peut entendre dans les manifestations d’extrême droite, ou que les agents d’accueil de la mairie de Saint-Denis ont subie durant des jours, s’ajoute désormais cette rhétorique insidieuse que les médias d’extrême droite distillent à longueur de journée. Un vocabulaire fait de mots détournés et d’allusions. Qui prépare le terrain et les esprits à une haine décomplexée, peu à peu banalisée, ouvrant la voie au RN et à sa vision xénophobe de la société.

Cette atmosphère étouffante de racisme ne doit pas être vue comme une fatalité. Mais elle doit être combattue avec bien plus de fermeté. La dizaine de milliers de personnes qui se sont rassemblées samedi dernier à Saint-Denis, en soutien à son maire, a valeur d’exemple. Mais cela ne peut suffire seul.

Il faut exiger une évolution des missions de l’Arcom, bras désarmé de la régulation des chaînes, dont les quelques sanctions prises ces dernières années contre CNews n’ont eu aucun impact. Mais surtout que, face à une droite démissionnaire et une extrême droite confortée, la gauche place enfin la lutte antiraciste au cœur de l’année présidentielle qui s’annonce.

 

vendredi 10 avril 2026

« Face à Israël, Pedro Sanchez ou le courage que le reste de l’Europe n’a pas », l’éditorial de Stéphane Sahuc.



L’histoire ne se contente pas de se répéter, fut-ce en farce tragique. Elle teste. Elle met à l’épreuve des faits les principes que l’on prétend défendre. Et dans cette séquence de guerres, de tensions extrêmes, une voix se détache, forte et claire, celle de Pedro Sanchez. En qualifiant d’illégale la guerre menée par Donald Trump contre l’Iran, en dénonçant le mépris du droit international par Benyamin Netanyahou au Liban et à Gaza, en parlant d’actes criminels, le dirigeant espagnol ne se contente pas d’une posture. Il affirme une doctrine simple, mais exigeante : l’alliance n’implique pas l’alignement. Et le droit international n’est pas une variable d’ajustement.

Cette ligne se traduit concrètement. Refus d’accès aux bases militaires. Fermeture de l’espace aérien aux opérations américaines. Appel à suspendre l’accord d’association entre l’Union européenne et Israël. Acceptation, enfin et surtout, du coût politique et économique d’un désaccord avec Washington. Car il y a un prix à la cohérence. À l’échelle européenne, cette posture tranche. L’Union européenne apparaît plus soucieuse de préserver ses équilibres internes et ses alliances que de défendre le droit international. Emmanuel Macron incarne cette ligne du funambule sur un fil instable.

Et le parallèle avec Dominique de Villepin s’impose alors. En 2003, la France avait porté au plus haut niveau un refus fondé sur le droit international. Aujourd’hui, cette capacité de rupture semble s’être déplacée de l’autre côté des Pyrénées. Pourtant, partout en Europe, les opinions publiques expriment une réticence croissante face aux logiques d’escalade militaire. Les gouvernements ne peuvent plus l’ignorer.

Dans ce contexte, la position espagnole apparaît moins comme une exception que comme un révélateur. En assumant un désaccord avec États-Unis, en refusant l’engrenage de la guerre, en posant des actes concrets là où d’autres se limitent à des déclarations, Pedro Sanchez ne redéfinit pas seulement la position de son pays. Il fait une démonstration et ouvre une possibilité. Celle d’une Europe capable de dire non.

 

Luc Ferry, la gauche et le « boulet », le billet de Maurice Ulrich.



On ignorait à quel point l’avenir de la gauche pouvait préoccuper Luc Ferry, l’ancien nouveau philosophe et ancien ministre de la Culture de Nicolas Sarkozy, toujours chroniqueur au Figaro. La France insoumise, affirme-t-il, reprenant l’expression d’un dirigeant du PS, est « un boulet pour la gauche ». Mais pourquoi ? Eh bien pour une raison qui, à bien l’entendre, va un peu au-delà de la France insoumise, car elle fut dès sa naissance « un parti néobolchevique », dont la rhétorique « n’en est pas moins d’une vacuité intersidérale et ce pour une raison de fond : Marx est mort, le communisme aussi ».

Et donc, il faut trouver à remplacer l’ouvrier rallié au Rassemblement national qui, d’ailleurs, s’il votait volontiers pour le PCF autrefois, « c’était du temps où Marchais dénonçait l’immigration en des termes que même le RN n’oserait plus utiliser ». « L’ouvrier » a de tout temps été raciste et le communisme n’avait du succès qu’en l’étant aussi. C’est sommaire. Au point qu’on se demande si, pour le chroniqueur du Figaro, ce n’est pas plutôt l’idée communiste elle-même, le boulet.

 

jeudi 9 avril 2026

« Où est la victoire de Donald Trump et de Netanyahou », l’éditorial de Maurice Ulrich.



Où est sa victoire ? Cette victoire totale dont il se revendique et qu’il proclame à la face du monde ? Quand le cessez-le-feu précaire conclu alors qu’il menaçait d’anéantir en une seule nuit trois mille ans de civilisation l’est sur un champ de ruines, des milliers de cadavres et un peuple trahi. On savait, dès son agression contre l’Iran, que ses objectifs annoncés étaient un leurre. Le premier de ses crimes, c’est d’avoir abusé toutes celles et tous ceux qui croyaient à la démocratie et ont été pris au piège entre les bombes américaines et israéliennes et la répression redoublée du régime et des gardiens de la révolution.

Le crime ensuite, c’est d’avoir, avec son complice Benyamin Netanyahou, embrasé tout le Moyen-Orient, avec des conséquences, en plus de celles qui sont déjà évidentes pour l’économie mondiale et les équilibres géopolitiques, dont on ne peut encore présumer. Jamais la destruction et les milliers de morts de Gaza n’auraient été possibles sans l’aide des États-Unis et leurs livraisons d’armes. Auraient-elles cessé quelques jours seulement qu’Israël n’aurait plus eu les moyens de sa guerre génocidaire comme il n’aurait pas aujourd’hui les moyens de poursuivre au Liban son entreprise avec des tapis de bombes.

Où est cette victoire ? Quand, dans l’état actuel des choses, rien n’est réglé, qu’il s’agisse de la question du détroit d’Ormuz, de la poursuite des frappes israéliennes qui, dans l’immédiat, ne semblent pas devoir s’interrompre. Trump a mis le chaos et prétend avoir mis fin au chaos. Rien ne sera réglé tant que les deux criminels de guerre et complices que sont Donald Trump et Benyamin Netanyahou ne feront pas l’objet d’une condamnation massive de la communauté internationale.

Comme Netanyahou, Donald Trump devrait être placé sous mandat d’arrêt pour crimes de guerre par la Cour pénale internationale. Mais surtout, en Europe comme dans le monde, les complaisances et les faux-fuyants, sans même parler des livraisons d’armes de la France, doivent cesser. On ne peut espérer de tous les dirigeants qu’ils aient le courage de l’Espagne, mais c’est aux opinions publiques, aux forces progressistes et de paix de se faire entendre.

« Quand Julia de Funès analyse l’arrivée d’Emmanuel Grégoire à vélo », le billet de Maurice Ulrich.



Il fallait bien, la semaine passée, une page entière dans l’Express à Julia de Funès, docteure en philosophie, pour analyser la dialectique sous-jacente à l’arrivée à vélo à l’Hôtel de ville du maire de Paris Emmanuel Grégoire, le soir de son élection. En premier lieu, le vélo installe une impression de normalité, mais « le pouvoir ne peut pas être normal ».

Ensuite, le vélo exprimerait une volonté de « sobriété des ambitions » quant au contraire, on accède au pouvoir en les déployant au maximum « dans une volonté de puissance, de conquête et de grandeur ». Enfin, le vélo signalerait « une appartenance au camp du bien », en traçant « une ligne discrète entre les vertueux et les autres ».

Bref, l’arrivée à vélo du maire de Paris quand il aurait pu arriver en 4×4 n’était pas autre chose « qu’un leurre démagogique » et « reste à savoir si un pouvoir qui ne veut plus se montrer tel n’est pas condamné, au fond, à pédaler ». Dans l’immédiat on dirait que c’est dans la tête que Mme de Funès a un petit vélo.

mercredi 8 avril 2026

« Au Moyen-Orient, Trump menace aussi le climat et l’environnement », l’éditorial de Marion d’Allard.



Délibérément, illégalement, Washington et Tel-Aviv, en attaquant l’Iran, ont plongé le Moyen-Orient dans le chaos. Mais pas seulement. Aux morts par centaines, aux blessés par milliers, aux populations déplacées par la guerre s’ajoute la déflagration d’une crise énergétique majeure, « plus grave que celles de 1973, 1979 et 2022 réunies », déclarait ce mardi Fatih Birol, directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie. Le blocage du détroit d’Ormuz, par lequel transitent près de 20 % du pétrole mondial, a affolé les cours du brut, paralysé le marché mondial des hydrocarbures, asphyxié les économies en Asie, asséché les stations-service en Europe.

Donald Trump, passé les grands discours sur la supposée liberté du peuple iranien au nom de laquelle il aurait déclenché cette intervention militaire, a tôt fait de révéler ses véritables ambitions : mettre la main sur les immenses réserves pétrolières du pays.

Acculée par l’inflexibilité de Téhéran, l’administration états-unienne redouble de menaces, d’insultes et de chantage pour forcer l’Iran à rouvrir le détroit. D’ultimatum en somations, la Maison-Blanche promet « l’enfer », « la mort » d’une « civilisation entière », tout en intensifiant les bombardements « stratégiques ». Et tout y passe : champs pétrolifères, sites de raffinage, réserves de carburant.

En contravention totale avec le droit international, le ciblage d’infrastructures énergétiques n’a pas seulement pour conséquence de perturber les approvisionnements à court et moyen termes. Il menace, durablement, l’environnement. L’attaque de pétroliers dans le détroit d’Ormuz fait planer la menace de marées noires, l’incendie de dépôts pétroliers sature l’air de particules hautement toxiques, la destruction, même partielle, de sites d’exploitation risque d’anéantir les écosystèmes pour des décennies.

Les oukases de Donald Trump, sa stratégie du coup de menton et du coup de force sont une mine à fragmentation. Au mépris des peuples, du droit et de la planète, le président états-unien et son allié israélien entreprennent de redessiner le Moyen-Orient aux seuls bénéfices de leurs propres intérêts, économiques, stratégiques, impérialistes. Une sale guerre. Une guerre sale, aussi.

 

DONALD TRUMP, OU « LA FOLIE D'UN HOMME », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin.

Il paraît qu’en politique, comme pour les personnages ambigus de l’Histoire, il convient de ne jamais « psychologiser » quelqu’un, au prét...