mercredi 22 juillet 2026

Des montagnes de cash pour les entreprises, du flicage pour les plus précaires, l’éditorial de Cyprien Boganda.



Aux entreprises, la patrie reconnaissante. Et généreuse. Tous les ans, l’État les abreuve d’argent public (au moins 211 milliards d’euros pour l’année 2023, selon le rapport de la commission d’enquête sénatoriale sur le sujet, paru en juillet 2025), sans aucun contrôle ni contrepartie.

Comme il ne voulait pas être taxé de laxisme – ce si vilain mot que la droite réserve traditionnellement à la gauche –, le gouvernement a commandé un contre-rapport au Haut-Commissariat à la stratégie et au plan, présidé par le très macroniste Clément Beaune. Lequel s’est empressé d’enterrer, ou plutôt d’entacher la lisibilité du sujet, en inventant un chiffrage à géométrie variable (82 ou 187 milliards d’euros selon les critères).

Les sanctions à l’égard des multinationales qui, chaque année, suppriment des emplois après avoir profité de la générosité nationale attendront, si tant est qu’elles arrivent un jour.

Apparent paradoxe de l’État libéral. Alors que les plus précaires sont sommés de rendre des comptes quant au moindre euro d’argent public dépensé (on vient d’apprendre que France Travail va traquer les potentiels resquilleurs à l’aide de l’intelligence artificielle), les entreprises empochent des montagnes de cash sans que personne n’y trouve à redire.

Pointilleux avec les faibles et oublieux avec les forts, le gouvernement a néanmoins validé le fait que, pour la première fois, les aides publiques aux entreprises seront annexées au projet de loi de finances dans une partie spécifique. Demi-mesure bienvenue, mais bien timide malgré tout.

Pour les syndicats patronaux, ce petit rien est déjà trop. Le Mouvement des entreprises de taille intermédiaire propose une audacieuse opération de blanchiment sémantique : cessons de parler d’« aides » aux entreprises, puisqu’il s’agit après tout d’une simple compensation visant à atténuer un « coût » du travail exorbitant. La logique est séduisante, pour peu qu’on l’élargisse : et si on appliquait le même procédé aux « aides » sociales, au motif qu’elles ne font que compenser le coût astronomique de la pauvreté ?

 

« Sommes-nous tous jaloux de Bernard Arnault ? », le billet de Maurice Ulrich



C’est ce qu’en jargon de presse on appelle un marronnier, une information qui revient chaque année à la même date : le mois de juillet pour le classement des 500 premières fortunes de France par le magazine Challenges. Cette année, il y avait un doute. Il se disait que ledit classement n’était pas du goût du premier de la liste, Bernard Arnault, désormais propriétaire de la publication.

On croit bien comprendre, alors, le sous-texte du directeur de la publication, Vincent Beaufils, titré comme une blague : « Il n’est de richesse que d’hommes. » Mais qu’est-ce qui fait, au fond, interroge-t-il, le succès de ce numéro, de loin le plus vendu parmi tous ceux de Challenges ? « Les mauvaises langues parleront de voyeurisme… Nous évoquerions plutôt la réussite des entrepreneurs dans un monde où l’argent doit rester un indicateur, un objet social qui sert la prospérité, mais aussi une matière fiscale qui sert à équilibrer le système. » C’est, écrit-il encore, le message « humaniste et réaliste » qui est « dans les gènes de Challenges ». C’est bien ça, Bernard Arnault ?

 

mardi 21 juillet 2026

« Canicules, sécheresse, incendies… Le vivant nous appelle », la chronique de Patrick Le Hyaric.



De champs en forêts, de collines en lits de rivières asséchés, de routes fracturées en murs de maisons fissurés, les bouleversements climatiques rongent la nature, paralysent trains et réseaux, bousculent le réel. Les feux ne se contentent plus de lécher les jardins et les toits : ils dévorent. Des millions de troncs noircis d’arbres, tels des bras inertes tendus vers nous, implorent. Les inondations succèdent aux dessèchements, tandis que les veines secrètes de la Terre, que sont les nappes phréatiques, continuent d’agoniser, silencieuses et oubliées.

La fournaise fauche des vies par milliers dans un assourdissant silence, use et épuise les corps, ruine des années de labeur. Des fissures zèbrent les murs des maisons. Les alternances de pluies diluviennes, de soleil brûlant, de grêles dévastatrices anéantissent les récoltes ou en empêchent la croissance. Ici, des élevages de poulets étouffent sous la chaleur asphyxiante ; là, vaches et chèvres meuglent et bêlent de soif, ajoutant encore à la détresse et à la souffrance des travailleurs paysans.

Nos vies en sont déjà bouleversées

Les conséquences de ces dérèglements climatiques, tant niées depuis si longtemps par des irresponsables aux yeux rivés sur les courbes des taux de croissance et de profit, précipitent le désastre. Nos vies en sont déjà bouleversées. D’intimes détresses nées dans les plis des dévastations environnementales nous submergent. Et les scientifiques préviennent inlassablement que nous n’en serions qu’au début de la catastrophe.

Pourtant, les réalisateurs du capitalocène veulent faire croire que la fuite en avant dans la technique, dans ce qu’ils appellent le technosolutionnisme, nous permettrait de nous en sortir. Ainsi, les forces capitalistes continueraient à produire des marchandises faisant du désastre une opportunité pour poursuivre l’accumulation du capital et à augmenter la rentabilité de celui-ci. Mieux, ils font la guerre pour ce qu’ils appellent de l’or noir.

Évidemment, il faut d’urgence aider à supporter les canicules : refroidir l’air dans les maisons et bâtiments publics ou, plus fondamentalement, réhabiliter ou construire des bâtiments mieux isolés. Ces grands chantiers, comme celui des transports ou de la construction de véhicules accessibles à toutes et à tous, durables et fonctionnant sans énergies carbonées, devraient être prioritaires, comme l’investissement dans les services de santé. Mais c’est le système lui-même qui engendre la crise climatique qu’il faut remettre en cause.

Pour y parvenir, il devient urgent d’ouvrir un processus de transformation structurelle de l’économie en se libérant des chantages organisés autour de la dette. Bien au contraire, ce sont d’immenses investissements dont nous avons besoin pour affronter les désastres qui se profilent. Nous sommes bien loin des propos de politiciens à courte vue, aux idées simplistes qui sacrifient l’avenir des générations futures sur l’autel des marchés financiers et, accessoirement, de leur course vers l’Élysée.

Le vivant est notre allié, notre associé, notre protecteur

La vie de nos enfants et petits-enfants vaut le combat immédiat pour la maîtrise sociale, publique et citoyenne de la création monétaire, le contrôle des banques, la démocratisation et le renforcement des services publics. Un changement progressiste et écologiste structurel doit bien sûr s’attaquer aux conséquences des bouleversements en cours. Il doit surtout devenir une révolution culturelle, une révolution dans la manière de penser l’avenir humain commun, de concevoir le monde.

La réduction des émissions de gaz à effet de serre doit s’accompagner d’une refonte radicale de notre rapport au vivant et à la biodiversité. Ce complexe tissage d’êtres vivants se défait sous nos yeux : sols artificialisés, arbres absents, haies arrachées, zones humides effacées, bourdonnements d’insectes éteints, oiseaux silencieux. Le vivant est notre allié, notre associé, notre protecteur, notre partenaire de vie et de travail. Il est à la fois un moyen d’adaptation et un levier de transformation du monde. Le préserver, le protéger, le nourrir, le chérir sont donc un choix politique de capitale importance.

Celui-ci s’oppose frontalement à la grande industrie des engrais et de la chimie, aux malfaisants traités de libre-échange capitaliste, à la privatisation de l’eau, aux détricotages de toutes les avancées environnementales européennes, à la fameuse loi dite « d’urgence agricole » qui n’est que l’autre nom de choix favorables à l’agrobusiness, soumettant toujours plus le travailleur paysan aux implacables lois du capitalisme mondialisé et financiarisé.

Victime collatérale des soubresauts climatiques, la biodiversité est pourtant notre atout pour y faire face. Or, depuis des années, les projets d’aménagement du territoire, les choix budgétaires nationaux et européens, les contre-réformes engagées n’ont eu de cesse d’affaiblir ou de détruire les exigences sociales et environnementales. Le résultat est aussi tragique qu’affolant : nos territoires et lieux de vie perdent leurs capacités de résistance aux effets des bouleversements climatiques.

Un processus communiste du vivant

La vie nous appelle à agir ensemble pour transformer radicalement le mode de production et le modèle économique afin de réduire drastiquement l’utilisation des énergies carbonées. C’est la condition pour commencer à stabiliser, puis à réduire le réchauffement de la planète. Une telle transformation révolutionnaire doit nous conduire à concevoir une solidarité internationaliste pour le climat et la protection des humains comme des non-humains.

Elle appelle à porter le projet d’un monde commun où priment les coopérations, l’impulsion d’une diplomatie pour la paix et d’une diplomatie climatique. La vie hurle la nécessité de placer la biodiversité au cœur de tous les choix : agroécologie et agroforesterie, production de nourriture de qualité, eau potable, santé, sécurité humaine, transports, logements, éducation, infrastructures nouvelles combinées, articulées à la restauration de la nature.

La vie crie la nécessité d’une politique globale de civilisation. Plus qu’un simple changement de pouvoir, elle a besoin d’une autre conception de la politique, d’une démocratie authentique reliant entre eux tous les enjeux et cessant de traiter les enjeux contemporains en silos étanches : le climat, la biodiversité, l’eau, l’alimentation, la santé, l’énergie, les mobilités, le développement des territoires sont interdépendants.

Ensemble, dans une véritable citoyenneté active, experts des centres de recherche scientifiques et experts du quotidien doivent pouvoir construire une nouvelle cohérence : progressiste, écologique, démocratique. Il s’agit de relier les êtres humains entre eux et avec l’ensemble du vivant pour forger des solidarités nouvelles, coélaborer ensemble un avenir durable, désirable, une terre commune vivable.

Ce serait un processus communiste du vivant alliant allègrement la permanente quête de la paix et l’action pour le désarmement, la maîtrise collective des orientations de la production dans le cadre de la conquête de leur souveraineté sur le travail. Un processus combiné à la restauration des écosystèmes dont dépend notre capacité à vivre, à produire, à nous nourrir, à nous protéger. Biodiversité, travail, justice sociale et climatique : même combat immédiat pour l’après-capitalisme.

« Pied de nez de l’histoire », l'éditorial de Christophe Deroubaix



Le Mondial ne s’est pas terminé en beauté pour Gianni Infantino, le bureaucrate en chef du foot business. Après un refus de jouer – voire une négation du jeu lui-même – assez unique à ce stade de la compétition, ses chouchous argentins n’ont pas accroché à leur maillot une quatrième étoile.

Le secret de Polichinelle a été confirmé par Donald Trump, sorte d’enfant-tyran de 80 ans, lors d’une conférence de presse : l’Argentine était bien l’équipe préférée du PDG de la multinationale FIFA. Pour certains, il avait même organisé, façon complot, le doublé de Lionel Messi entre un arbitrage laxiste avec la sélection albiceleste (équipe la moins pénalisée par les juges du jeu) et un programme sur mesure à l’écart de la fournaise (tous les matchs en soirée ou dans des stades couverts).

Gianni Infantino était même allé jusqu’à autoriser les messages politiques à cette sélection, à rebours d’une politique certes hautement hypocrite de l’organisation mais strictement appliquée aux Haïtiens. La bande à Messi avait donc en poche une banderole déjà déployée lors de sa demi-finale : « Les Malouines sont argentines ». Elle y est finalement restée. La clique de la FIFA peut imposer une marche forcée vers le gigantisme (48 équipes, peut-être bientôt 64, trois pays coorganisateurs, hyperinflation du prix des billets), pas encore l’issue des débats.

La plus grande compétition du sport le plus populaire au monde produit forcément de la symbolique politique. La célébration de la victoire de la Roja en Palestine fonctionne comme un éloquent sous-titre géopolitique.

Le keffieh brandi par Lamine Yamal il y a quelques mois flottait de façon subliminale dans le stade de New York et l’attitude de l’Espagne sur la scène internationale y dominait comme un halo. Il est rare de pouvoir à la fois se féliciter que justice sportive ait été faite (l’Espagne a gagné) et se délecter d’un pied de nez de l’Histoire (Infantino a perdu). La marche du monde n’en est pas forcément bouleversée. Juste adoucie pour quelques heures. Et, qui sait, cette finale était peut-être une fable.

 

lundi 20 juillet 2026

« Loi d’urgence agricole : l’agrobusiness couronné », l’éditorial de Marion d’Allard.



Il ne leur a fallu qu’un an. Douze petits mois pour remettre sur la table les dispositions d’un texte copieusement contesté. À l’été 2025, la loi Duplomb recueillait contre elle plus de 2 millions de signatures citoyennes. Un record historique pour le site de l’Assemblée nationale, deuxième pétition la plus signée de l’histoire juste derrière celle de « l’Affaire du siècle », lancée en 2018 pour dénoncer l’inaction climatique de la France. Tiens, tiens. Dès lundi, la loi dite d’urgence agricole, copier-coller en pire de sa prédécesseure, revient à l’Assemblée, puis, le lendemain, au Sénat.

La déconnexion des enjeux environnementaux, la négation de la gravité de la crise climatique et le mépris envers les tenants d’une agriculture d’avenir ne sont plus un défaut des quinquennats Macron. C’est une marque de fabrique.

Alors que la France se remet à peine d’une troisième vague caniculaire en quelques semaines, que les incendies font rage, nourris par la sécheresse chronique des sols, que les écosystèmes exsangues périclitent sous l’effet du réchauffement climatique induit par les activités humaines, la représentation nationale s’apprête à valider un corpus législatif scandaleux, aux antipodes des objectifs d’atténuation et d’adaptation. Les beaux discours ont fait long feu. Le bilan s’apprécie à l’action.

Réintroduction de pesticides tueurs d’abeilles, doublement des objectifs de stockage d’eau pour l’agriculture, coup de pouce aux élevages industriels, limitation des recours citoyens, absence de garanties quant aux revenus des agriculteurs…

La loi d’urgence agricole, dont les pires dispositions introduites par la majorité sénatoriale ont été validées en commission mixte paritaire par la droite et l’extrême droite avec le consentement du camp présidentiel, est une loi de régression.

 

La censure au nom de la démocratie », le billet de Maurice Ulrich.

 


Déjà, on ne peut plus rien dire… Alors demain ! Le Journal du dimanche de Vincent Bolloré dénonce la mise en place d’une « police de la pensée, des menaces sur la liberté d’expression, la censure au nom de la démocratie »… Qu’on en juge. Un rapport d’une commission du Sénat préconise d’agir contre la désinformation avec des mesures comme une action plus directe sur les plateformes en renforçant le droit européen applicable aux contenus vidéo et aux influenceurs…

Bref, « l’extrême centre », comme le dit l’idéologue québécois Mathieu Bock-Côté, appelle désinformation tout ce qui ne rentre pas dans sa vision, « culte de la diversité, immigration, post-nationalisme »… Mais il y a plus. C’est ainsi, poursuit-il, qu’on accuse d’ingérence étrangère Elon Musk, lequel n’a rien dit d’autre que « Marine Le Pen est le dernier espoir pour la France ». De la part de l’hyper-milliardaire, propriétaire d’un réseau planétaire d’influence, soutenant ouvertement toutes les extrêmes droites européennes après avoir salué l’élection de Donald Trump par un salut nazi, où est le problème ?

 

samedi 18 juillet 2026

« 14 juillet : revenir à la source », la chronique de Patrick Le Hyaric.



Plus encore que d’habitude, la célébration de la Révolution française, ce 14 juillet, a été noyée dans un vacarme de chars et d’avions de chasse ; ensevelie dans des expositions de drones et de bombes, de marches au pas cadencé sur les Champs-Élysées.

Une cohorte de dirigeants et de possédants réduit ainsi au silence la promesse révolutionnaire : l’abolition des privilèges et le combat pour l’égalité et la fraternité.

Fête populaire, Napoléon en a fait une fête militaire. La promesse révolutionnaire de fraternité a été transformée en une glorification du réarmement européen sous les auspices et l’hubris d’un président-monarque. Il y a proclamé « l’économie de guerre ». Un concept en frontale opposition à l’égalité d’accès à la santé, à l’école et à l’université, à une alimentation de qualité, à l’amélioration de la sécurité sociale, à la création d’une sécurité sociale écologique.

Au lieu de tracer des chemins audacieux vers la paix, les dirigeants français, en osmose avec les droites extrêmes et les extrêmes droites, offrent au monde le message de la « politique de la force » alors que la promesse de la Révolution était de porter la force de la politique et la recherche de la coopération et de l’amitié entre les peuples.

La sève de 1789.

La République puise sa sève dans les idéaux de 1789, prolongés en 1848 et lors de la Commune de Paris de 1871. La couper de ses racines revient à la condamner à dépérir.

Elle ne peut sans se renier oublier ce qu'elle est, d'où elle vient, la pensée dont elle procède, l'idéal qu'elle assume, le mouvement qu'elle incarne. Car la République n'est pas une forme vide, elle contient un ensemble d'institutions et de règles de vie commune, de droits et de devoirs qu'on appelle la démocratie. République et démocratie se confondent.

Elle n’est pas un compromis où s’effaceraient les différences, les conflits de classe. Elle est, au contraire, le cadre qui permet de les assumer, de les faire vivre librement. Elle n’est pas destinée à faire oublier ce qui oppose. Elle préserve ce qui rend possible le débat, la dispute, le désaccord : c’est la démocratie, la liberté de conscience, l'égalité des citoyens.

Alors que la République est si malmenée, si menacée, le 14 juillet devrait être la belle occasion de le rappeler. Le pouvoir macroniste, les droites et les sociaux-libéraux refusent de le faire. C’est une option politique pour camoufler cet immense fossé entre la promesse républicaine et l’étendue des inégalités et des privilèges pour les 500 grandes familles fortunées.

Contaminée par un mouvement réactionnaire mondial, la République est désormais confrontée à un péril qui menace les conditions mêmes de son existence, les conditions d’une vie démocratique. L'extrême droite n'est plus seulement l’expression d’une protestation. Elle est devenue une actrice prétendante au pouvoir afin d’offrir une assurance-vie au système.

Son projet balafrerait la République, niant sa promesse. L’égalité s’effacerait derrière l'identité. Les libertés céderaient la place à l'autoritarisme. L’État de droit serait culbuté. C’est au nom de cette assurance-vie internationale qu’est organisé le grand confusionnisme dans lequel les héritiers des antidreyfusards, du pétainisme, de l’OAS sont blanchis de leur racisme et de leur antisémitisme.

Mais c’est déjà dans le grand épandage du brouillard idéologique que le mot « république » est vidé de son sens : on désigne des ennemis de l’intérieur, on trie les citoyens, le droit du sol est contesté, la laïcité est exhibée au nom du combat contre une religion, le mérite est devenu une norme, l’argent un étalon, la compétitivité une règle, la liberté devient celle de la toute-puissance de la propriété lucrative.

Porter plus loin la Révolution française.

Inspirés par l'intense bouillonnement d'idées de la philosophie du siècle des Lumières, les constituants de 1789 se sont attachés à définir les droits de l'homme et du citoyen.

Pourtant, on oublie trop souvent la signification historique de la Déclaration du 26 août : un cri pour la liberté des hommes, l'égalité des droits, le règne de la loi, la souveraineté du peuple, le bien-fondé de la révolte contre l'oppression. Ce texte porte une parole, lourde de la souffrance et de l'humiliation de générations pour lesquelles l'injustice se transmettait de père en fils, comme un maudit héritage. Il lance pour les siècles à venir un acte de foi en la libération de l'homme.

Après l'avènement de la souveraineté nationale, l'abolition des privilèges et la Déclaration des droits, viendront la reconnaissance des libertés religieuses, la citoyenneté des protestants et des Juifs, l’ accès de tous aux fonctions publiques et militaires, les lois sur le divorce et sur les droits des enfants naturels, les premières élections au suffrage universel, l'abolition de l'esclavage, l'armée au service de la nation, la création des départements. Mais aussi le principe de l'enseignement gratuit et obligatoire, inspiré par Condorcet, pour que, comme le disait Lakanal, « dans l'intelligence d'une grande nation, il n'y ait pas de très petits espaces cultivés avec un soin extrême et de vastes déserts en friche ».

Il est vrai qu’avec la Révolution, bien des inégalités ne furent pas vaincues. L'abolition de l'esclavage ne fut acquise qu'un demi-siècle plus tard. La résistance armée à l'Europe coalisée prit après la victoire le visage de la conquête. La persécution religieuse ignora la liberté de conscience qui venait d'être proclamée. Rien ne vint corriger la discrimination dont les femmes étaient victimes. Et on vit par la suite à quel point la cruelle condition ouvrière de la révolution industrielle devait nier, ruiner en fait, la liberté et l'égalité érigées en principe par la révolution politique. Marx puis Jaurès eurent l’occasion de militer pour que cette déclaration devienne celle des droits de l’homme, du citoyen et du travailleur. C’est un combat qu’ils nous transmettent et que nous devons mener : celui de la citoyenneté élargie sur le lieu de travail.

Ne faire du 14 juillet qu’un défilé militaire, c’est occulter que la pauvreté de masse, le racisme et la xénophobie, l'ignorance, sont les pires ennemis de la démocratie.

Rien n’est donc achevé. Toute avancée progressiste est un processus.

Ce processus démocratique, républicain, populaire, qu’il faut opposer aux nouveaux orages qui surgissent dans cet horizon où, entre chiens et loups, peuvent surgir des monstres, ou d'autres dominations se substituent à celles que l'on avait détruites.

Mais des pensées neuves émergent, des actions émancipatrices jaillissent avec le mouvement des femmes pour leur égalité pleine et entière, des jeunes pour le climat, de nouveaux paysans et chercheurs pour préserver la biodiversité, des ouvriers qui réclament le pouvoir sur le travail et la production ; de nouveaux prolétaires du clic ou de la logistique qui cherchent à s’unir par-delà les frontières, des militants de la paix qui veulent que l’argent des bombes aille à la vie, des mouvements anticolonialistes aux côtés des Palestiniens ou des Kurdes. Des millions de travailleuses et de travailleurs, de jeunes, de femmes tentent de rapprocher le possible et l’idéal.

La possibilité de la révolution.

Victor Hugo avait raison : « Il y a, dans ce que la Révolution nous a apporté, encore plus de terre promise que de terrain gagné. » Et d'ajouter : « Ayons une si fière façon de nous en souvenir qu'il en sorte la liberté du monde. Célébrer les grands anniversaires, c'est préparer les grands événements. »

Il est donc de la responsabilité des progressistes — et, au-delà, de tous les authentiques républicains — d’alerter sur le sens profondément politique du 14 juillet.

Le pire commence souvent par le confusionnisme, par l’effacement de l’histoire. On barre d’abord l'accès au passé, puis on musèle toute pensée, toute parole rebelle.

Chaque fois que l'on cherche à brouiller la trace de la Révolution, les libertés sont mises en péril.

Nous avons à nous remémorer, à penser, la nature des combats, des joies qui ont fait émerger puis façonner la France contemporaine pour mieux dépasser le capitalisme.

Rien, hier, ne s’est fait en une fois par le jaillissement de quelques gestes héroïques. Transformer le monde, à l’heure où l’humanité peut être menacée d’anéantissement sous le coup des modifications climatiques et de la prolifération des armes de destruction massive, ne peut se faire qu’au prix d’efforts tenaces, de tension permanente entre la résignation à l'ordre des choses et l'aspiration au mieux-être, entre la tentation du laisser-faire et la volonté de conduire solidairement notre destin.

La République, demain : une civilisation nouvelle.

Dans un pays si riche, un pays qui exhibe ses créations militaro-industrielles, un pays menacé par de vieux et dangereux démons, nous avons la tâche d’unir, de rassembler, de faire ensemble société.

La République a aujourd’hui besoin de tout le monde pour porter une civilisation nouvelle. Les exclus du travail, les exclus du savoir, les exclus du bien-être, les exclus de la dignité, les exclus de la santé, les exclus du logement, les exclus du droit à la fraîcheur, les exclus du droit à se nourrir correctement, les exclus d'eau potable, les exclus de la culture : tous doivent disposer de tous leurs droits. L'égalité passe par là. La liberté aussi. Il n'est pas de République sans espoir. Il n’est pas de République non plus sans le souci des générations futures. Il n’est pas de République sans choisir le droit d’usage collectif au lieu de la marchandisation-privatisation de toute la vie humaine, en opposition à l’illimitée liberté de la propriété lucrative.

Deux cent trente-sept ans après la Révolution française, la même question se pose à nous que celle des révolutionnaires de l’époque : alors que le système capitaliste est à bout de souffle et menace l’avenir de l’humanité, il devient urgent d’ouvrir le processus du postcapitalisme. Inventer un processus communiste de notre temps. La soif d’émancipation ne peut être étouffée sous les bruits des défilés militaires qui ne disent rien de 1789.

 

Des montagnes de cash pour les entreprises, du flicage pour les plus précaires, l’éditorial de Cyprien Boganda.

Aux entreprises, la patrie reconnaissante. Et généreuse. Tous les ans, l’État les abreuve d’argent public ( au moins 211 milliards d’euros ...