Il paraît qu’en politique, comme pour les personnages
ambigus de l’Histoire, il convient de ne jamais « psychologiser » quelqu’un, au
prétexte qu’il serait dès lors difficile sinon impossible de comprendre le
contexte et le « narratif » expliquant certains choix intimes. Jean-Yves Le
Drian, ancien ministre des Affaires étrangères et de la Défense, actuel envoyé
spécial de Mac Macron au Liban, vient de franchir le Rubicon, sans retenue ni
scrupule. À propos de Donald Trump, il déclare à Libération : « Je suis mal,
mal. Tout est permis, plus de règles sauf le rapport de force désinhibé,
l’absurdité, l’outrance, avec, en toile de fond, toujours, les intérêts
financiers. Et nous voilà réduits à constater la folie d’un homme…»
On pense ce qu’on veut de ce fidèle de la Macronie
déclinante, mais les mots, enfin lâchés, correspondent assez bien à ce que nous
pensons du président états-unien, pour dire bien pire tous les matins devant la
machine à café. Reconnaissons que cette confession de monsieur Le Drian
survenait quelques heures à peine après l’une des sorties verbales dont
Trump-le-voilà a le secret. Encore que, cette fois, le milliardaire venait
d’enfoncer toutes les barrières imaginables.
Comme si menacer de « détruire un pays tout entier »
ne lui suffisait pas, l’agité de la Maison-Blanche avait donc éprouvé le
besoin, à quelques heures de l’expiration de l’ultimatum fixé à l’Iran, de
mettre une pression supplémentaire sur Téhéran en affirmant : « Une
civilisation entière va mourir ce soir. » Il faut s’arrêter sur cette phrase,
la regarder droit dans les yeux, sans détourner le regard, sans l’excuser, sans
la diluer. Car elle ne relève pas de la stratégie, ni même de la folie ordinaire
du pouvoir. Elle appartient à quelque chose de plus bas : une jubilation de
destruction, une ivresse de fin du monde prononcée tel un slogan de campagne
dont il a le secret. Mais qui parle ainsi ? Un chef d’État ? Ou un pyromane qui
contemple son œuvre avant même d’y mettre le feu ? Car enfin, annoncer la «
mort » d’une civilisation comme on annoncerait un feu d’artifice, n’était-ce
pas franchir une ligne que même les cyniques d’hier n’osaient pas effleurer ?
Les empires tuaient, oui. Ils rasaient, oui. Mais ils parlaient encore le
langage de la nécessité, de la contrainte, du tragique. Ici, rien de tel :
seulement une phrase nue, obscène, qui suintait le plaisir d’annoncer un
irréparable potentiel, visant tout à la fois les dirigeants iraniens – qu’il qualifiait
le week-end dernier de « sales bâtards », de « tarés » ou d’« animaux » – mais
aussi, et surtout, le peuple iranien lui-même, son présent, son à-venir et son
passé, niant en quelques mots une Histoire multimillénaire. Trump n’est plus un
homme politique. L’a-t-il jamais été d’ailleurs ? Mais bel et bien un nihiliste
en costume. Forcément, l’envie de convoquer Freud et Lacan devient une
tentation… plus forte que nous.
Au cœur de cette dinguerie incompréhensible de
conneries et d’excès en tout genre, certains voudraient nous inciter à croire
qu’il s’agit de « fermeté », de « courage », voire de « lucidité », reprenant
la fameuse « théorie du fou » que Richard Nixon se vantait d’utiliser parfois
avec ses ennemis, en particulier durant la guerre du Vietnam – avec la fin que
nous connaissons. De la « fermeté », du « courage » ? Non : une lâcheté
fondamentale, digne d’une pathologie inquiétante, que ferait bien de sonder son
entourage. Il est en effet toujours plus facile de promettre l’anéantissement que
d’assumer la complexité. Plus facile de hurler à la fin d’un monde que de
comprendre ce qui le tient encore debout. Cette phrase est tout aussi
monstrueuse que creuse. Encore une fois, elle ne dit rien de l’Iran, rien de
son peuple en souffrance, rien de sa longue histoire. Elle ne dit rien parce
qu’elle ne s’adresse à personne – sinon à une foule d’abrutis fascinés par
l’abîme. Une phrase pour écrans, pour micros, pour l’écho. Le bloc-noteur ose
l’écrire : la phrase de Trump est en vérité sans destinataire humain. Voilà le
pire : une déshumanisation totale. Comprenons bien. Un pays réduit à une
abstraction ; des millions de vies à une variable ; une culture à une cible. On
ne tue plus des hommes, on « efface » des civilisations, comme on supprime un
fichier. Car, au fond, cette phrase ne menace pas seulement une civilisation
lointaine. Elle dit tout de celui qui la prononce, et du monde qui l’écoute… en
commençant, enfin, à vaciller.





