mercredi 13 mai 2026

600 professionnels défient Vincent Bolloré et son « projet civilisationnel » d’extrême droite, l’éditorial de Marie-José Sirach.



Elles et ils ont osé. Dans une tribune parue le jour de l’ouverture de la 79e édition du Festival de Cannes dans Libération, 600 acteurs, réalisateurs, producteurs, techniciens, distributeurs ont osé défier Vincent Bolloré, propriétaire de Canal Plus, premier financeur privé du cinéma français (quelque 220 millions d’euros investis par an).

Comme si cela ne lui suffisait pas, Bolloré lorgne désormais UGC, troisième réseau de salles de cinéma dont il détient depuis quelques mois 34 % des parts en attendant son rachat total à l’horizon 2028. Une stratégie de concentration vertigineuse qui ferait de Canal Plus un groupe qui contrôlerait toute la chaîne des films.

Elles et ils ont osé parce que ce n’est pas si simple. Canal Plus est un acteur déterminant pour tous les films produits en France, les blockbusters comme les films d’auteur les plus pointus. Elles et ils ont osé parce qu’ils savent bien que pour l’heure, la position ultradominante de Bolloré ne se fait pas sentir sur la ligne éditoriale. Jusqu’à quand ?

Elles et ils sont courageux car ils savent que, sans Canal Plus, beaucoup d’entre eux n’auraient pas pu faire leurs films, quelle que soit la nature du projet artistique. Mais ils savent aussi que laisser Bolloré acquérir une position de quasi-monopole sur la production, la distribution et la diffusion sera, à terme, compte tenu de son projet politique, un vrai danger pour la liberté de création et la démocratie. Alors ils ont décidé de ne pas se taire.

Leur tribune n’est pas une déclaration de guerre frontale avec le milliardaire, mais un appel qu’ils lancent aux politiques pour que la richesse et la diversité du cinéma en France perdurent. C’est maintenant qu’ils ont décidé de parler parce que c’est maintenant qu’il faut agir.

Après, ce sera peut-être trop tard. Plus personne ne peut ignorer le « projet civilisationnel » de Bolloré. Après avoir fait main basse sur des médias, sur une partie de l’édition, Bolloré, sous ses airs d’homme d’affaires « chrétien-démocrate », n’hésitera pas à mettre ses entreprises au service de son projet d’extrême droite.

 

« Pèlerinage », le billet de Maurice Ulrich.



Y a-t-il une vie après Emmanuel Macron ? Au dire du Figaro, sensible au désarroi des fidèles du président, ceux qui restent tâchent tant bien que mal d’organiser les jours d’après et plus si affinités. Certains d’entre eux ont déjà reçu un courriel les remerciant de leur engagement.

Au revoir… Il serait aussi question de les rassembler pour un pot amical. La moindre des choses. Mais comment défendre l’héritage de dix ans de macronisme – et quel est-il ? – comment surtout « constituer une armée de réserve en vue de la suite, alors que nombre des proches du chef de l’État ne doutent pas de son envie de revenir dans le jeu politique en 2032 » et « comment garder le contact avec des ressources humaines mobilisables pour la suite, y compris des anciens collaborateurs partis dans le privé ».

Une association peut-être, une amicale des anciens ou mieux, suggère un apôtre, pardon, un conseiller, « pourquoi pas un pèlerinage comme avec François Mitterrand à la grande roche de Solutré ? » Il faut avoir la foi.

 

mardi 12 mai 2026

Fiscalité : un sophiste aux « Échos », le billet de Maurice Ulrich.



Il faut au moins être professeur d’économie à Sciences-Po pour être capable d’analyser les leçons de 1789 au regard de la fiscalité d’aujourd’hui. Dans une tribune des Échos, un expert le fait. Pierre Cahuc, conseiller ministériel à l’occasion, coauteur en 2008 d’un rapport critique contre le salaire minimum, note d’abord que, dans la décennie 1780, ce sont les territoires les plus lourdement taxés qui ont connu le plus d’émeutes.

Mais attention, il ne s’agissait pas tant du poids de l’impôt que de son caractère perçu comme injuste en raison de multiples inégalités, alors qu’un impôt élevé n’est soutenable que s’il est « lisible et perçu comme équitable ».

Ainsi, écrit-il, le mouvement des gilets jaunes était lié au sentiment d’une fiscalité frappant les classes populaires en exonérant les plus aisées. Mais voilà pourquoi, comprenne qui pourra, la taxe Zucman, bien que soutenue par 86 % des Français, ne serait qu’une « fuite en avant », répondant « à une crise de légitimité par une nouvelle couche de prélèvements aux conséquences incertaines ». Trop fort le sophiste.

L’hantavirus n’est pas un « nouveau Covid » mais une alerte, l’éditorial de Stéphane Sahuc.



L’Organisation mondiale de la santé (OMS) le répète : l’hantavirus n’est pas un « nouveau Covid ». Inutile, donc, de céder à la panique. Mais cette situation fait aussitôt surgir une question : si nous étions confrontés à un nouveau Covid, serions-nous prêts ? La réponse, d’une brutale simplicité, est non.

Selon les données de la Fédération hospitalière de France, à la mi-janvier 2026, on recensait, dans notre pays, 108 hôpitaux en tension et des dizaines de « plans blancs ». En dix ans, 43 500 lits d’hospitalisation complète ont été supprimés. Dans ce paysage médical dévasté, le moindre choc condamnerait le système à l’implosion.

À l’échelle mondiale, le tableau n’est pas moins alarmant. En mai 2026, l’accord de l’OMS sur les pandémies reste lettre morte. Les pays du Sud, marqués par l’expérience du Covid – quand les pays riches accaparaient vaccins et traitements –, refusent désormais de livrer « gratuitement » les données qui permettront à d’autres d’engranger des milliards. Ils exigent des garanties pour leurs propres populations.

En face, les géants pharmaceutiques brandissent la sécurité sanitaire mondiale pour exiger un accès libre et sans condition aux agents pathogènes. Hypocrisie ! Il s’agit, une fois encore, de sécuriser d’abord les intérêts des pays solvables. Le marché avant la santé.

La science est applaudie lorsqu’elle produit des vaccins rentables ; elle devient soudain inaudible lorsqu’elle met en cause la destruction des écosystèmes, le brevetage du vivant ou la logique marchande qui nourrit les zoonoses. Les attaques contre la recherche et l’asphyxie des ONG de terrain ne sont pas de simples débordements démagogiques. Elles visent à affaiblir tous les contre-pouvoirs capables de contester la gestion comptable de la vie humaine.

L’hantavirus est une piqûre de rappel autant qu’une alerte. Si un virus à propagation rapide et à forte létalité frappait demain, il s’engouffrerait dans des structures de soins démantelées et dans une société où la confiance envers la parole des autorités publiques et scientifiques a été méthodiquement sapée par l’austérité et les rodomontades trumpistes.

 

lundi 11 mai 2026

« La menace », l’éditorial de Maurice Ulrich.



C’est quand même un peu embêtant que ce soit précisément dans une ville, Carpentras (Vaucluse), où vient d’être élu un maire du Rassemblement national (RN), que la chanson Maréchal, nous voilà ! à la gloire de Pétain ait été diffusée, par erreur nous dit-on, le 8 mai, depuis la mairie. Pas d’erreur à Liévin (Pas-de-Calais), où le nouveau maire RN a fait disparaître, ce même 8 mai, les drapeaux des alliés vainqueurs du nazisme pour ne tolérer que le drapeau français… Huit jours après avoir supprimé, le 1er-Mai, l’hommage rendu en mairie avec les syndicats aux luttes des mineurs et aux 42 victimes, en 1974, d’un terrible coup de grisou.

Pas d’erreur à Vierzon (Cher), où le nouveau maire d’extrême droite a annulé la journée officielle de commémoration de l’abolition de l’esclavage, le 10 mai. Pas d’erreur à Carcassonne (Aude) pour le nouveau maire RN, qui a expulsé de ses locaux la Ligue des droits de l’homme après qu’elle a attaqué son scandaleux arrêté contre la mendicité… On pourrait allonger la liste à loisir. La stratégie de la cravate, mise en œuvre à la lettre par Jordan Bardella, est un peu contraignante pour nombre d’élus.

Mais on ne saurait en rester là, pas plus qu’en rester aux néofascistes de samedi empêchés – enfin ! – de manifester. Ils ne sont, osons le dire, que les salauds utiles du vaste projet en cours avec la participation active de Vincent Bolloré et de sa presse, avec la bienveillance du grand patronat, dont Bernard Arnault, pour qui l’arrivée au pouvoir du RN et de ses dirigeants n’est plus une hypothèse d’école mais une opportunité.

La défaite en Hongrie de Viktor Orban ne doit pas faire illusion. Au Royaume-Uni, Nigel Farage est le grand vainqueur des nouvelles élections. Les extrêmes droites ont repris la main en Amérique du Sud, comme au Chili où on réhabilite Pinochet et, tout au sommet, les ultra-milliardaires techno-fascistes des États-Unis, qu’il s’agisse d’Elon Musk, Peter Thiel ou d’autres, entendent bien, ce n’est plus de la science-fiction, diriger le monde par tous les moyens, dont la sujétion numérique. Nous ne sommes pas face à des nostalgies d’un ordre ancien, mais littéralement face à la naissance d’un ordre nouveau dont nous avons la responsabilité de mesurer la menace, ici et dans le monde

 

« Pourquoi le monde va mieux pour les riches et moins bien pour les pauvres », le billet de Maurice Ulrich.



« Avoir d’un côté des entreprises avec des superprofits et de l’autre une économie qui ne va pas très bien, c’est compliqué. » Il faut saluer cette analyse d’un expert financier cité par le Monde, qui consacre une demi-page, tout de même, aux profits XXL des entreprises : « Les bénéfices des sociétés cotées bondissent, tout comme les montants reversés aux actionnaires. »

En France, en 2025, les groupes du CAC 40 leur ont ainsi versé 107,5 milliards d’euros sous forme de dividendes ou par le mécanisme des rachats d’actions, soit une hausse de 9,5 % par rapport à l’année précédente. Dans le monde qui va bien, Total a bien profité de la guerre, avec un bénéfice net de 5,8 milliards d’euros pour le trimestre, en hausse de 51 % par rapport au premier trimestre correspondant de 2025.

Dans le monde qui va mal, comme en France, l’OCDE note que les salaires sont inférieurs à ce qu’ils étaient en 2021 et que le taux de pauvreté est au plus haut depuis les années 1970. C’est compliqué, mais avec un effort on comprend.

 

samedi 9 mai 2026

« Le droit international est-il mort ? », l’éditorial de Fabien Gay.



Il fut un temps où l’on croyait que le droit pouvait faire barrage à la loi du plus fort. En 1918, les « 14 points » de Wilson consacraient un principe simple : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Une promesse. Un socle du droit international moderne. Un siècle plus tard, que reste-t-il de cette ambition ?

La France a reconnu l’État palestinien devant l’ONU, un geste diplomatique fort. Mais que vaut une reconnaissance quand, dans le même temps, un peuple est privé de ses terres, de ses droits, de sa souveraineté, rongé par une politique d’apartheid et un génocide en cours.

Pendant des mois en 2025, Israël a bloqué l’acheminement de l’aide humanitaire. Des mois de siège et de privations. Une famine documentée par l’ONU. En avril 2026, 96 % des terres agricoles sont détruites ou devenues incultivables. Pendant ce temps, les colonies s’étendent en Cisjordanie. Chaque implantation grignote un peu plus la possibilité d’un État palestinien viable, continu, souverain. Plus de 38 000 femmes et filles tuées à Gaza entre octobre 2023 et décembre 2025.

La commission d’enquête de l’ONU sur les territoires palestiniens occupés démontre des actes génocidaires commis avec l’intention de détruire un groupe. Des mots d’une gravité extrême et qui, ailleurs, auraient déclenché des sanctions immédiates. Ici, ils se heurtent au mur du silence. Le droit international humanitaire est pourtant clair : les populations doivent être protégées.

Mais que vaut un droit que personne ne fait respecter ? Alors, à quoi sert l’ONU ? À compter les morts ? À publier des rapports ? À alerter, sans jamais contraindre ? Le Conseil de sécurité est paralysé, otage des rapports de force. Le droit international n’est pas mort, il est suspendu. Suspendu à la volonté des puissants, avec cinq nations qui détiennent un droit de veto, les plaçant au-dessus des autres peuples.

Netanyahou ne subit aucune pression des gouvernements et peut survoler le ciel français et européen malgré un mandat d’arrêt international et alors qu’il contrevient à des dizaines de résolutions de l’ONU ; aucune pression du droit international non plus contre Trump, libre de kidnapper un président en exercice au Venezuela. Pour le droit de la mer, même combat. Alors qu’une nouvelle flottille était en route vers Gaza, 211 militants – dont notre camarade Raphaëlle Primet – ont été enlevés par l’armée israélienne dans les eaux internationales et retenus illégalement. Le deux poids, deux mesures est insupportable, notamment pour les pays du Sud global.

La Palestine n’est pas une exception. Iran, Soudan, Mali, Congo… Les conflits se multiplient, se superposent, se hiérarchisent dans une indifférence croissante. Une guerre en chasse une autre. L’émotion est sélective. L’application du droit malheureusement aussi. Et, pourtant, il résiste. En 2025, des ONG ont saisi la justice française. Elles visent des soldats franco-israéliens, accusés de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité, de génocide. Le droit existe donc. Il s’applique dans les tribunaux quand il échoue à s’imposer dans les chancelleries. Et toujours grâce à la mobilisation populaire, qui est la seule à pouvoir faire bouger les lignes, à faire vivre la solidarité internationale.

Reste une question, essentielle : voulons-nous encore d’un monde régi par le droit ou acceptons-nous définitivement la loi du plus fort ? Le droit international et nos instances internationales, même avec leurs imperfections, restent et demeurent le meilleur bouclier pour la défense de l’égalité entre les peuples. Bien sûr, il doit évoluer pour que chaque peuple soit à égalité, par exemple en abolissant le veto. Les nations doivent être libres et souveraines pour construire un monde de coopération.

600 professionnels défient Vincent Bolloré et son « projet civilisationnel » d’extrême droite, l’éditorial de Marie-José Sirach.

Elles et ils ont osé. Dans une tribune parue le jour de l’ouverture de la 79e édition du Festival de Cannes dans Libération , 600 acteur...