Affichage des articles dont le libellé est Entretien. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Entretien. Afficher tous les articles

mercredi 27 août 2025

Josep Borell, ex-chef de la diplomatie européenne : « Nous accordons une sorte de chèque en blanc à Israël ».

 


Pour l’ancien chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, les Vingt-Sept ont perdu leur crédibilité du fait de leur silence face au processus génocidaire en cours au Proche-Orient. Il déplore une Union désormais plus technique que politique. Selon Josep Borrell, ancien chef de la diplomatie européenne, l’attentisme européen face aux violations du droit international à Gaza interroge la crédibilité de l’Union européenne et sa capacité réelle à peser sur les événements face aux États-Unis et la Russie.
Achevé en décembre dernier, le mandat de haut-représentant en charge de la politique étrangère et de la sécurité de l’Union européenne de Josep Borrell a été marqué par des prises de position courageuses en faveur de la paix et d’une solution à deux États au Proche-Orient. Sa liberté retrouvée, le socialiste espagnol tente de dessiner une autre Europe. Un bloc géopolitique qui ne se contenterait pas du suivisme atlantiste, et capable d’être à la hauteur des valeurs qu’elle brandit face à l’horreur qui se joue à Gaza.

Vous n’êtes plus soumis au devoir de réserve que vous imposait votre poste de haut-représentant en charge de la politique étrangère et de sécurité, qu’est-ce qui vous pousse à prendre la parole ?

Depuis que j’ai quitté mon poste, je n’ai cessé d’écrire et de parler. Je dis simplement ce que je pense avec plus de liberté. Les bouleversements du monde ne laissent pas vraiment le choix. Lorsque vous êtes engagé, les raisons de s’exprimer ne manquent pas.

Quand vous êtes haut-représentant, vous représentez non pas vos propres opinions mais le point de vue de l’ensemble des Vingt-Sept. Aujourd’hui, je ne représente que moi-même. Les événements, qui tournent au tragique, exigent de la fermeté, qu’il s’agisse de Gaza ou de la relation très préoccupante entre l’Europe et les États-Unis.

La soumission des Européens au président Trump est totale. Prenons les dernières décisions : l’augmentation des budgets de la défense à hauteur de 5 %, le diktat sur les droits de douane, la façon dont les dirigeants se sont précipités à Washington pour accompagner le président ukrainien Volodymyr Zelensky… L’Europe adopte une attitude de vassal au nom du moindre mal. Malheureusement, en politique, les images comptent et elles sont désolantes.

Vous évoquez à cet égard une forme de soumission…

La seule chose que dit Bruxelles vis-à-vis de Gaza, c’est qu’Israël doit se conformer au droit international. Et s’il ne le fait pas ? C’est ce que j’appelle la soumission. Face à la poursuite des crimes de guerre, si vous ne réagissez pas, tout en ayant les moyens, vous êtes un beau parleur.

En ce moment, qui peut encore dire que ce qu’il se passe à Gaza n’exige pas des mesures punitives ? Qui peut encore dire que c’est la faute du Hamas ? Face à n’importe quel pays qui agirait ainsi, et qui serait lié à l’Europe par un accord d’association aussi important que celui qui nous lie à Israël, nous prendrions des mesures.

Qu’est-ce qui bloque ?

Pour prendre des mesures économiques et commerciales contre Israël, il faut que la Commission le propose. Pour ce faire, la présidente doit inscrire le sujet à l’ordre du jour du Collège des commissaires. Rien n’est discuté si la présidente n’y consent pas.

C’est elle qui détient la clé. La Commission n’est pas la seule responsable. Le Conseil européen, c’est-à-dire les chefs d’États et de gouvernements, est doté d’un président à qui les traités accordent la représentation de l’Union pour les politiques extérieure et de défense.

C’est lui qui représente l’Union dans ce domaine, pas la présidente de la Commission. Dans ces conditions, comment voulez-vous que le monde nous respecte ?

L’Union européenne se gargarise du respect du droit international qui fait partie de son ADN, mais sera-t-elle prise au sérieux la prochaine fois qu’elle interrogera le respect des droits humains dans n’importe quel pays ?

Vous avez dénoncé la « complicité » des institutions face au génocide à Gaza. Comment expliquez-vous que l’Europe, dont les fondations reposent sur la primauté du droit sur la force, observe un tel silence ?

La seule manière d’expliquer ce silence est qu’il s’agit d’Israël. Si un autre pays imposait une telle barbarie, l’Europe s’empresserait d’agir. Nous accordons une sorte de chèque en blanc à Israël. Il faut sans cesse condamner les attaques du Hamas, le 7 octobre 2023, au risque que l’on vienne vous reprocher le contraire.

Bien sûr que nous les condamnons. C’est une évidence, mais une horreur ne peut venir justifier une autre horreur bien plus lourde. Immédiatement après les attaques du 7 Octobre, la présidente de la Commission s’est précipitée en Israël sans représenter personne d’autre qu’elle-même.

Elle a assuré que l’Europe se situait de manière inconditionnelle aux côtés d’Israël, sans mentionner aucune limite. L’Union a ensuite expliqué qu’Israël avait le droit de se défendre tout en respectant le droit humanitaire. Cela pourrait être comique si l’affaire n’était pas aussi grave. La seule question à se poser est : Israël respecte-t-il, oui ou non, le droit humanitaire ? Si la réponse est le silence, elle équivaut à la complicité.

Doit-on remettre en cause la règle de l’unanimité qui prévaut en matière de politique étrangère et de défense ?

Cette règle est inscrite dans les traités. Si vous souhaitez la remettre en cause, il faut changer les traités. Et pour ce faire, l’unanimité est nécessaire. En revanche, la suspension des volets économiques et commerciaux de l’accord d’association ne requiert pas l’unanimité mais la majorité qualifiée.

Peut-être que nous n’arriverions pas à l’obtenir, mais pour le savoir, encore faut-il mettre le sujet à l’ordre du jour. Entre octobre et novembre dernier, j’ai présenté au Conseil européen un rapport rédigé par le délégué spécial pour les droits humains sur la situation à Gaza afin de discuter du rapport politique que nous entretenions avec Israël.

C’est la seule chose que le haut-représentant peut faire dans son champ de compétences. Le Conseil a rejeté ma proposition mais, au moins, il y a eu un débat. Aujourd’hui, ma successeure présente, avec toutes les précautions, la palette de possibilités qui s’offrent à l’UE. Or, les États-membres connaissent les mécanismes.

Ce n’est pas en annulant la participation d’Israël aux programmes de recherche commun qu’il se sentira contraint. La principale chose que l’Europe peut faire, c’est de prendre des sanctions économiques et d’arrêter de livrer des armes à Israël. C’est ce qu’a fait l’Allemagne qui figure parmi les plus grands fournisseurs. D’un côté, l’Europe livre des bombes à Israël et de l’autre des pansements pour les blessés palestiniens. C’est ainsi que le monde nous voit.

Quels risques court, selon vous, l’Europe à ne pas agir face aux violations patentes du droit international par le gouvernement de Benyamin Netanyahou ?

Ce n’est plus un risque, c’est une réalité. Lorsque l’on discute avec les dirigeants hors des États-Unis et de l’Europe, la perte de crédibilité est totale. Pour eux, il est évident que la vie d’un Ukrainien vaut beaucoup plus pour nous que celle d’un Palestinien. Voire, que la vie d’un Palestinien ne vaut rien.

Les pays arabes n’ont pas fait beaucoup plus mais Israël entretient ses principaux rapports commerciaux et économiques avec nous, pas avec le monde arabe. Pour le reste du monde, l’Europe applique un double standard. Elle exhorte au respect des droits humains mais elle n’a pas réagi quand, immédiatement après les attaques terroristes du Hamas, le ministre israélien de la Défense a signifié que son pays allait couper l’eau, les médicaments et les vivres à Gaza.

Le droit de se défendre n’autorise pas le viol du droit international. On ne peut affamer une population assiégée au prétexte de libérer les otages. Détruire 80 % d’un territoire de 2 millions d’habitants, tuer 65 000 personnes et affamer des centaines de milliers d’autres relève du crime de guerre.

L’UE semble aujourd’hui en marge des négociations sur l’avenir de l’Ukraine. Quel regard portez-vous sur la stratégie européenne à cet égard ?

À l’impossible nul n’est tenu. Si le deal conclu avec Donald Trump sur les droits de douane est le meilleur possible, alors il faut s’en féliciter. L’Europe donne toutefois l’impression de s’être couchée au prétexte d’éviter une guerre commerciale.

La conviction profonde de la présidente de la Commission était que l’Europe devait s’engager à acheter des armes, du gaz et à réaliser des investissements aux États-Unis pour compenser son excédent commercial. Beaucoup de pays ont accepté ce deal par peur, non pas d’une guerre commerciale, mais que Donald Trump ne se désengage du terrain ukrainien.

Selon mes informations, la question des conditions de l’arrêt de la guerre n’a même pas été évoquée à Washington. En termes de volume financier, l’Union fournit une aide militaire supérieure à Washington.

En plus de leur aide matérielle, les États-Unis apportent quant à eux un soutien en termes d’intelligence et de surveillance satellitaire. Autant de domaines dans lesquels les Européens pourraient difficilement remplacer les Américains si Washington venait à se désengager.

Lors de votre audition devant le parlement en 2019, vous expliquiez que « l’Union européenne doit apprendre à parler le langage de la puissance ». Ce tournant a-t-il eu lieu ?

Non, au contraire. Les Européens parlent moins que jamais le langage de la puissance. L’Union fait face à des interlocuteurs qui manifestement ne l’aiment pas. Ursula von der Leyen a rencontré à maintes reprises le président Biden à la Maison-Blanche. Elle était traitée comme un allié qui comptait.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Donald Trump méprise les faibles et nous avons, malheureusement, beaucoup de faiblesses sur les plans militaire et politique.

L’Europe ne se muera en puissance géopolitique que lorsqu’elle aura les moyens de prendre des risques ou de s’opposer. C’est infaisable tant que quelques-uns se penseront comme les sous-marins de la Russie et les autres des États-Unis.

D’où vient cette faiblesse ?

L’Europe a longtemps discuté des détails sans travailler les racines profondes de son union. Elle a produit des directives, des règlements, des virgules techniques… Cela fait d’elle une simple association d’États. Or, pour qu’une union prenne véritablement corps, elle doit être politique.

Il faut travailler sur la manière dont les citoyens vivent cet espace pour créer un sentiment d’appartenance supranational. Cela n’a pas été le cas. L’Europe se caractérise par la devise « Unis dans la diversité ». Je pense qu’on a fait beaucoup plus pour la diversité que pour l’union.

lundi 25 août 2025

Stéphane Peu : « La réalité, c’est que le macronisme affaiblit la France »



Le chef de file des députés communistes, Stéphane Peu, dénonce le chantage à la dette orchestré par François Bayrou et appelle à voter contre la confiance au gouvernement. Il défend les mobilisations du 10 septembre face à la « déclaration de guerre sociale » de la Macronie.

Selon vous, que cherche à faire François Bayrou en provoquant un vote de confiance dès le 8 septembre au Parlement ?

Le premier ministre aime convoquer Pierre Mendès France pour se complaire dans une attitude de martyr qui dit la vérité au pays seul contre tous. Mais cela ne fonctionne pas, car François Bayrou essaie de mettre du panache là où il n’a en réalité qu’un comportement de paillasson vis-à-vis du patronat et des milieux financiers. Au fond, ce que dit le chef du gouvernement, c’est qu’il n’y a qu’une seule vérité, la sienne, et qu’il repartira dans ses montagnes si les Français ne sont pas capables de la comprendre.

J’ai le sentiment qu’Emmanuel Macron veut pousser tous les feux de sa politique ultralibérale pour rendre en 2027 une copie parfaite aux milieux économiques qui l’ont fait élire. Mais comme le pays ne veut pas de sa potion composée d’austérité aggravée pour les services publics, de jours fériés en moins, de suppressions de remboursement pour certains soins et médicaments, alors le premier ministre se livre à un énième chantage au surendettement du pays, dans une posture sacrificielle et en cherchant à prendre la France à témoin.

Ce qui me frappe, c’est qu’il le fait avec un mépris immense pour les Français, qu’il accuse d’être responsables de la dette et même d’être incapables de comprendre la gravité de la situation.

jeudi 21 août 2025

 


10 septembre : « Ce mouvement appelle à des actions qui débordent le répertoire syndical habituel »

Dans l’attente d’un calendrier d’actions construit par les syndicats, l’appel à bloquer la France le 10 septembre s’impose dans le débat politique. Pour Baptiste Giraud, maître de conférences en science politique, les confédérations devront parvenir à une large unité pour parvenir à une mobilisation sociale d’ampleur.

D’un côté, l’intersyndicale (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC, Unsa, FSU Solidaires) qui doit déterminer les suites à donner à leurs oppositions au budget 2026 de François Bayrou, lors d’une réunion, le 1er septembre. De l’autre, des appels à bloquer le pays le 10 septembre lancé dès la mi-juillet sur les réseaux sociaux, et qui se structurent depuis au travers des boucles Telegram.

LFI, le PCF, EELV et, dans une moindre mesure le PS ont annoncé soutenir, dans la semaine, cette mobilisation. Alors que la colère est palpable contre les 43,8 milliards de coupes budgétaires prévues par l’exécutif, la rentrée sociale devrait être bouillante.

« Il faut des mobilisations, elles seront nombreuses comme celle du 10 septembre, et il y en aura d’autres » prévient Thomas Vacheron, secrétaire confédéral CGT. La centrale décidera de ses modes d’action à la rentrée lors d’un Comité confédéral national (CCN), les 26 et 27 août. Pour Baptiste Giraud, maître de conférences en science politique, l’appel du 10 septembre « a d’ores et déjà eu un impact médiatique et politique important »

La France peut-elle être bloquée le 10 septembre ?

Je reste pour l’instant très perplexe sur la matérialisation de ce mouvement. À l’heure actuelle, même si des militants syndicaux commencent à appeler à la mobilisation le 10, nous n’avons pas la certitude que ce mouvement va prendre dans les agendas militants des syndicalistes d’entreprise. C’est-à-dire celles et ceux qui sont concrètement en situation d’impulser et d’organiser la mobilisation d’ampleur.

L’appel du 10 septembre peut être l’amorce d’un processus de mobilisation de plus grande, mais il est trop tôt pour le savoir. Cependant, cet appel a d’ores et déjà eu un impact médiatique et politique important, en ce qu’il s’impose de toute évidence comme l’évènement autour duquel tend à s’ordonner la rentrée sociale et politique, là où on aurait pu s’attendre que ce soit plutôt autour d’un appel à la mobilisation de l’intersyndicale.

Les partis de gauche appuient la mobilisation du 10 septembre. Quels intérêts ont-ils ?

Pour les formations politiques, le 10 septembre est une opportunité à saisir dans leurs agendas de rentrée contre le gouvernement. Pour ces forces de gauche, cet appel est une opportunité pour renforcer et légitimer leur propre stratégie d’opposition au gouvernement Bayrou, en tentant de l’articuler à une mobilisation sociale et de donner un sens politique de gauche à cette dernière, là où le RN affiche au contraire sa réticence à soutenir cette mobilisation.

Les partisans du 10 septembre s’organisent via la messagerie Telegram. Quelles formes peut prendre cette mobilisation ?

Pour l’heure, le mouvement prévoit des modes d’action très variés : boycott, confinement, blocage des flux… autant de modalités d’action qui débordent le répertoire syndical habituel. On peut voir les comme des tentatives de recherche d’alternatives à des grèves plus difficiles à organiser pour bloquer l’économie. Mais cette diversité de perspectives d’actions témoigne aussi du caractère très composite de cet appel et de son déficit d’organisation et de structuration. J’ajoute que la mise en œuvre de telles modalités d’action reste sans doute encore plus complexe que pour des grèves…

Le mouvement de 2023 n’a pas débouché sur le retrait de la réforme des retraites, mais a permis de redonner un cadre à la contestation sociale. Quelles leçons peut-on tirer de la mobilisation de l’intersyndicale dans cette séquence qui s’annonce ?

Et l’échec de cette précédente mobilisation est sans doute l’un des principaux freins que les organisations syndicales vont devoir réussir à lever dans l’esprit de leurs militants et des salariés pour les convaincre de se remobiliser. La perspective d’une France à l’arrêt à la faveur d’un seul appel a de quoi laisser perplexe. Pour mémoire, le 7 mars 2023, au plus fort du mouvement contre la réforme des retraites, l’intersyndicale avait échoué, car les grèves n’ont pas été suffisamment suivies. J’ai donc du mal à imaginer qu’un mouvement initié par un appel en dehors des syndicats suffise à créer les conditions pour faire cesser le travail et bloquer l’économie, là où l’ensemble des organisations syndicales ont échoué

Les syndicats restent-ils clefs pour la réussite d’une mobilisation sociale ?

L’un des grands enseignements de l’histoire et de la sociologie des mouvements sociaux est que le développement de mobilisations collectives reste très dépendant de la mise en mouvement d’organisations dotées des ressources et des savoir-faire militants nécessaires pour impulser, coordonner, la mobilisation sur la durée. Cependant, l’affaiblissement du syndicalisme explique aussi que l’implication des syndicats dans la lutte n’est certainement pas la garantie d’un plus grand succès de la mobilisation, comme en 2023.

L’intersyndicale se réunit le 1er septembre, une large mobilisation des centrales à la rentrée est sur la table. Une convergence peut-elle se produire ?

Force est de constater qu’il coexiste deux logiques de rassemblement. D’un côté celle des confédérations : La CGT met tout en œuvre pour embarquer l’ensemble des organisations syndicales dans un mouvement social offensif, à la rentrée, contre le budget Bayrou. De l’autre, cet appel à la mobilisation lancé en dehors des syndicats, sur des bases politiques manifestement très hétérogènes, et dont s’emparent aujourd’hui toute une série de militants marqués à l’extrême gauche, dans l’espoir d’impulser à l’occasion du 10 septembre une mobilisation plus radicale et de mise en convergence des colères sociales. Il est clair que cette tentative se nourrit de la position encore incertaine de l’intersyndicale, et de l’absence de perspective de mobilisation concrète qu’elle donne à cette heure aux militants les plus déterminés à s’opposer au projet de budget du gouvernement Bayrou.

Pourquoi les confédérations privilégient-elles l’option du syndicalisme rassemblée ?

La mobilisation de 2023 a fait la démonstration que l’unité syndicale est de nature à créer les conditions plus favorables pour élargir la mobilisation, non seulement parce qu’elle permet d’enrôler plus de militants dans l’action, mais aussi parce qu’elle renforce la légitimité de la mobilisation et la perception de sa possible réussite. Le risque bien sûr, c’est que la recherche de l’unité syndicale dans la lutte se fasse au prix d’une modération des revendications et des modalités d’action, et qu’elle ne suffise pas dès lors à faire reculer le gouvernement.

Si une partie des confédérations s’aligne sur le 10, des centrales syndicales plus réservées pourront être rebutées à s’engager dans un mouvement social. C’est une ligne de fracture. Le réinvestissement de l’appel du 10 septembre par des organisations et des militants marqués à l’extrême gauche contribue à lui donner une tonalité qui est peut-être de nature à freiner l’engagement de certaines centrales.

L’échec du « conclave » et la violence des attaques contenus dans le budget de François Bayrou peuvent-ils pousser les confédérations les plus modérées à se mobiliser ?

Ce serait très préoccupant si les divergences idéologiques et stratégiques entre syndicats les empêchaient de s’entendre sur un appel commun à la mobilisation. Les organisations syndicales n’ont sans doute jamais autant été remises en cause dans leur rôle d’interlocuteur du pouvoir politique, et leurs revendications à ce point ignorées par ce dernier. François Bayrou a cherché à entretenir l’illusion qu’il aspirait à renouer avec une pratique du pouvoir plus attentive aux « partenaires sociaux ».

L’échec du si mal nommé conclave sur les retraites à déboucher sur un quelconque compromis, même très minimal, entre syndicats et patronat montre en réalité toutes les limites du « dialogue social » que le gouvernement Bayrou est prêt à consentir. Il ne suffit pas cependant de constater la marginalisation politique du rôle des syndicats et les limites du fonctionnement des dispositifs du dialogue social. Encore faut-il que les syndicats soient en mesure de les subvertir par leur capacité à mobiliser les salariés. Or sur ce plan, ils ont beaucoup perdu de leur pouvoir, et c’est aussi ce qui explique la tentation de plus en plus forte des gouvernements de ne pas chercher de compromis, même avec les plus modérés.

dimanche 17 août 2025

Érosion à Oléron : « On redoute un énorme risque de submersion »

 


L’île au large des côtes de la Charente-Maritime est menacée de manière imminente par la montée des eaux. Patrick Monnereau, premier adjoint à la commune de la Brée-les-Bains, dénonce l’incurie de l’État et appelle à mobiliser d’importants moyens pour protéger les habitants.

L’ombre qui plane sur l’île de Lumière porte un nom : l’érosion. Le grignotage continuel du littoral et les risques de submersion qui en découlent font craindre qu’Oléron finisse sous l’eau d’ici la fin du siècle. Patrick Monnereau, premier adjoint au maire de la Brée-les-Bains, au nord-est de l’île, veut se battre pour protéger les habitants. L’élu dénonce un manque de volonté politique.

Quel est l’état des lieux sur l’île d’Oléron ?

Sur la côte sud/sud-ouest, les autorités ont effectué du réensablement et de l’enrochement, mais à part sur la commune de Dolus, il y a peu d’habitations. Sur la côte nord/nord-est, nous disposons d’anses, de criques qui sont encore défendables par de l’enrochement sur une couche de géotextile, ou par des gabions, même si, l’eau creusant en-dessous, ils sont voués à tomber.

Depuis 2020, rien n’a été fait, hormis emmener des tonnes de sable par camion de la côte est, c’est-à-dire du port du Douhet, vers la côte ouest. Mais il suffit de quelques marées un peu fortes et le sable repart dans l’océan très rapidement. J’ai rencontré des ingénieurs en Vendée. Ils m’ont dit : on a 20 à 25 ans de retard sur les plus pessimistes orientations en matière d’érosion.

Et au niveau de la Brée-les-Bains ?

Ce qu’on redoute, c’est un énorme risque de submersion, que la Communauté de communes (CDC) ne veut pas admettre malgré les expertises de plusieurs ingénieurs. La population, à la fois inquiète et en colère, est clairement en danger. Des associations se sont constituées et les réunions publiques se multiplient. Une vingtaine de maisons sont en première ligne et derrière, c’est tout le village qui est menacé.

Une digue avait été créée mais elle n’a pas été entretenue. Le mur de soutènement s’est écroulé en mars 2024, alors qu’il y avait des travaux légers à faire au départ. Comme ils n’ont pas été faits, on s’est retrouvé avec un trou béant de 20m dans le mur, ça a coûté 98 000 €, alors que si on avait agi à l’époque, on s’en serait sortis avec 5 000 € de rochers en granit pour le protéger. On paye les conséquences de la non-action de l’État. Avec les marées d’équinoxe, l’eau peut entrer à tout moment.

En tant qu’élu local, vous estimez-vous abandonné par l’État ?

Nous avons invité en juillet Fabrice Barrusseau (député socialiste de Charente-Maritime, 3e circonscription) sur place pour constater les dégâts. Il était stupéfait par la situation. En juin, il avait produit un rapport sur l’érosion, dans lequel il expliquait que la compétence de la protection du littoral et des populations revient à l’État.

En l’espèce, ni l’État, ni la CDC oléronaise ne veulent entendre parler du péril à la Brée-les-Bains, contrairement à ce qu’on peut voir localement à Noirmoutier ou Ré. Il y a un déni complet. C’est toujours le même problème français. On prévient qu’il y a un danger et tant qu’il n’y a pas de morts, on ne fait rien.

Faut-il un plan érosion/submersion pour l’ensemble de l’île ?

Oui et ça ne peut venir que de l’État. À l’époque, des mesures avaient été votées dans le budget à l’Assemblée nationale, mais le 49.3 est venu balayer tout ça. S’agissant de la CDC, alors que nous avons alerté dès 2020, il a fallu attendre 4 ans pour qu’ils daignent se déplacer à la Brée-les-Bains. Je suis très en colère contre ce mépris à l’égard des habitants.

Par la suite, une Commission locale d’évaluation des charges transférées (CLECT) a été créée : elle calcule le nombre d’habitants menacés sur l’ensemble de l’île, puis chaque commune devra verser dans un pot commun. La commission se réunira ensuite pour décider de protéger tel ou tel endroit.

Cela veut dire que notre village pourrait participer aux financements pendant 3 ou 4 ans et ne pas bénéficier de travaux, alors qu’il y a urgence. Cette CLECT ne sert à rien car aucune collectivité n’a les moyens de financer des travaux à grande échelle.

Que répondez-vous à ceux qui expliquent que la nature reprendra le dessus et que l’île finira submergée ?

Je réponds que dans ce cas-là, je ne vois pas à quoi ça sert de créer aujourd’hui des pistes cyclables, de financer de nouveaux logements sur l’île, ou des écoles… Il faudrait tout laisser tomber et attendre qu’il y ait des morts ? Nous devons au contraire nous battre. Il est encore possible de défendre le trait de côte.

On a déjà perdu presque 6 ans. Pour l’instant, ce sont les habitants qui prennent en charge le problème. Ils dépensent des dizaines de milliers d’euros pour protéger leur maison, sans même être sûrs d’avoir les autorisations administratives. D’autant que les coûts augmentent d’année en années.

Constatez-vous l’effet aggravant du changement climatique sur ce phénomène d’érosion ?

Bien sûr, on ne peut pas le nier. Il existe. Je pense qu’on doit réfléchir dans un temps long. Nous, les humains, sommes une poussière d’étoile face à tout ça. Après, ça n’est pas pour ça qu’il faut baisser les bras. Si on veut défendre l’île d’Oléron, c’est pour nos enfants, nos petits-enfants.

 

« Canicule : Face à l’inaction meurtrière, où est la colère ? », l’éditorial de Maud Vergnol.

Qui peut encore nier que notre humanité est face à la plus grande crise existentielle qu’elle ait jamais connue ? Combien faudra-t-il enco...