10 septembre :
« Ce mouvement appelle à des actions qui débordent le répertoire syndical
habituel »
Dans l’attente
d’un calendrier d’actions construit par les syndicats, l’appel à bloquer la
France le 10 septembre s’impose dans le débat politique. Pour Baptiste
Giraud, maître de conférences en science politique, les confédérations devront
parvenir à une large unité pour parvenir à une mobilisation sociale d’ampleur.
D’un côté,
l’intersyndicale (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC, Unsa, FSU Solidaires) qui doit
déterminer les suites à donner à leurs oppositions au budget 2026 de François
Bayrou, lors d’une réunion, le 1er septembre. De l’autre, des appels à bloquer le
pays le 10 septembre lancé dès la mi-juillet sur les réseaux sociaux,
et qui se structurent depuis au travers des boucles Telegram.
LFI, le PCF,
EELV et, dans une moindre mesure le PS ont annoncé soutenir, dans la semaine,
cette mobilisation. Alors que la colère est palpable contre les
43,8 milliards de coupes budgétaires prévues par l’exécutif, la rentrée
sociale devrait être bouillante.
« Il faut des mobilisations, elles seront nombreuses comme celle du
10 septembre, et il y en aura d’autres » prévient Thomas Vacheron, secrétaire confédéral CGT.
La centrale décidera de ses modes d’action à la rentrée lors d’un Comité
confédéral national (CCN), les 26 et 27 août. Pour Baptiste Giraud, maître de
conférences en science politique, l’appel du 10 septembre
« a d’ores et déjà eu un impact médiatique et politique important »
La France
peut-elle être bloquée le 10 septembre ?
Je reste pour
l’instant très perplexe sur la matérialisation de ce mouvement. À l’heure
actuelle, même si des militants syndicaux commencent à appeler à la
mobilisation le 10, nous n’avons pas la certitude que ce mouvement va prendre
dans les agendas militants des syndicalistes d’entreprise. C’est-à-dire celles
et ceux qui sont concrètement en situation d’impulser et d’organiser la
mobilisation d’ampleur.
L’appel du
10 septembre peut être l’amorce d’un processus de mobilisation de plus
grande, mais il est trop tôt pour le savoir. Cependant, cet appel a d’ores et déjà
eu un impact médiatique et politique important, en ce qu’il s’impose de toute
évidence comme l’évènement autour duquel tend à s’ordonner la rentrée sociale
et politique, là où on aurait pu s’attendre que ce soit plutôt autour d’un
appel à la mobilisation de l’intersyndicale.
Les partis de
gauche appuient la mobilisation du 10 septembre. Quels intérêts
ont-ils ?
Pour les
formations politiques, le 10 septembre est une opportunité à saisir dans
leurs agendas de rentrée contre le gouvernement. Pour ces forces de gauche, cet
appel est une opportunité pour renforcer et légitimer leur propre stratégie
d’opposition au gouvernement Bayrou, en tentant de l’articuler à une
mobilisation sociale et de donner un sens politique de gauche à cette dernière,
là où le RN affiche au contraire sa réticence à soutenir cette mobilisation.
Les partisans
du 10 septembre s’organisent via la messagerie Telegram. Quelles formes
peut prendre cette mobilisation ?
Pour l’heure,
le mouvement prévoit des modes d’action très variés : boycott,
confinement, blocage des flux… autant de modalités d’action qui débordent le
répertoire syndical habituel. On peut voir les comme des tentatives de
recherche d’alternatives à des grèves plus difficiles à organiser pour bloquer
l’économie. Mais cette diversité de perspectives d’actions témoigne aussi du
caractère très composite de cet appel et de son déficit d’organisation et de
structuration. J’ajoute que la mise en œuvre de telles modalités d’action reste
sans doute encore plus complexe que pour des grèves…
Le mouvement de
2023 n’a pas débouché sur le retrait de la réforme des retraites, mais a permis
de redonner un cadre à la contestation sociale. Quelles leçons peut-on tirer de
la mobilisation de l’intersyndicale dans cette séquence qui s’annonce ?
Et l’échec de
cette précédente mobilisation est sans doute l’un des principaux freins que les
organisations syndicales vont devoir réussir à lever dans l’esprit de leurs
militants et des salariés pour les convaincre de se remobiliser. La perspective
d’une France à l’arrêt à la faveur d’un seul appel a de quoi laisser perplexe.
Pour mémoire, le 7 mars 2023, au plus fort du mouvement contre la réforme
des retraites, l’intersyndicale avait échoué, car les grèves n’ont pas été
suffisamment suivies. J’ai donc du mal à imaginer qu’un mouvement initié par un
appel en dehors des syndicats suffise à créer les conditions pour faire cesser
le travail et bloquer l’économie, là où l’ensemble des organisations syndicales
ont échoué
Les syndicats
restent-ils clefs pour la réussite d’une mobilisation sociale ?
L’un des grands
enseignements de l’histoire et de la sociologie des mouvements sociaux est que
le développement de mobilisations collectives reste très dépendant de la mise
en mouvement d’organisations dotées des ressources et des savoir-faire
militants nécessaires pour impulser, coordonner, la mobilisation sur la durée.
Cependant, l’affaiblissement du syndicalisme explique aussi que l’implication
des syndicats dans la lutte n’est certainement pas la garantie d’un plus grand
succès de la mobilisation, comme en 2023.
L’intersyndicale
se réunit le 1er septembre, une large mobilisation des
centrales à la rentrée est sur la table. Une convergence peut-elle se
produire ?
Force est de
constater qu’il coexiste deux logiques de rassemblement. D’un côté celle des
confédérations : La CGT met tout en œuvre pour embarquer l’ensemble des
organisations syndicales dans un mouvement social offensif, à la rentrée,
contre le budget Bayrou. De l’autre, cet appel à la mobilisation lancé en
dehors des syndicats, sur des bases politiques manifestement très hétérogènes,
et dont s’emparent aujourd’hui toute une série de militants marqués à l’extrême
gauche, dans l’espoir d’impulser à l’occasion du 10 septembre une
mobilisation plus radicale et de mise en convergence des colères sociales. Il
est clair que cette tentative se nourrit de la position encore incertaine de
l’intersyndicale, et de l’absence de perspective de mobilisation concrète
qu’elle donne à cette heure aux militants les plus déterminés à s’opposer au
projet de budget du gouvernement Bayrou.
Pourquoi les
confédérations privilégient-elles l’option du syndicalisme rassemblée ?
La mobilisation
de 2023 a fait la démonstration que l’unité syndicale est de nature à créer les
conditions plus favorables pour élargir la mobilisation, non seulement parce
qu’elle permet d’enrôler plus de militants dans l’action, mais aussi parce
qu’elle renforce la légitimité de la mobilisation et la perception de sa
possible réussite. Le risque bien sûr, c’est que la recherche de l’unité
syndicale dans la lutte se fasse au prix d’une modération des revendications et
des modalités d’action, et qu’elle ne suffise pas dès lors à faire reculer le
gouvernement.
Si une partie
des confédérations s’aligne sur le 10, des centrales syndicales plus réservées
pourront être rebutées à s’engager dans un mouvement social. C’est une ligne de
fracture. Le réinvestissement de l’appel du 10 septembre par des
organisations et des militants marqués à l’extrême gauche contribue à lui
donner une tonalité qui est peut-être de nature à freiner l’engagement de
certaines centrales.
L’échec du
« conclave » et la violence des attaques contenus dans le budget de
François Bayrou peuvent-ils pousser les confédérations les plus modérées à se
mobiliser ?
Ce serait très
préoccupant si les divergences idéologiques et stratégiques entre syndicats les
empêchaient de s’entendre sur un appel commun à la mobilisation. Les
organisations syndicales n’ont sans doute jamais autant été remises en cause dans
leur rôle d’interlocuteur du pouvoir politique, et leurs revendications à ce
point ignorées par ce dernier. François Bayrou a cherché à entretenir
l’illusion qu’il aspirait à renouer avec une pratique du pouvoir plus attentive
aux « partenaires sociaux ».
L’échec du si mal nommé conclave sur
les retraites à déboucher sur un quelconque compromis, même très
minimal, entre syndicats et patronat montre en réalité toutes les limites du
« dialogue social » que le gouvernement Bayrou est prêt à consentir.
Il ne suffit pas cependant de constater la marginalisation politique du rôle
des syndicats et les limites du fonctionnement des dispositifs du dialogue
social. Encore faut-il que les syndicats soient en mesure de les subvertir par
leur capacité à mobiliser les salariés. Or sur ce plan, ils ont beaucoup perdu
de leur pouvoir, et c’est aussi ce qui explique la tentation de plus en plus
forte des gouvernements de ne pas chercher de compromis, même avec les plus
modérés.

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