samedi 30 mai 2026

« Cuba. Silence, on étouffe un peuple », l’éditorial de Cédric Clérin.



Depuis près de soixante-cinq ans, Cuba vit sous blocus. Un lent processus d’étranglement. Depuis des décennies, les États-Unis organisent méthodiquement l’asphyxie d’un peuple entier – au nom de la liberté, bien sûr. L’empire a toujours su maquiller de nobles intentions ses politiques les plus brutales.

Le retour de Trump à la Maison-Blanche a encore durci cette politique inique qui prévaut depuis Kennedy : en dépit du sens commun, Cuba a été replacée sur la liste américaine des États soutenant le terrorisme, avec son cortège de sanctions bancaires, d’interdictions de commerce, de menaces pour les entreprises étrangères et de blocages d’approvisionnement en chaîne. Washington ne se contente pas de décider ce que les États-Unis peuvent faire avec Cuba : il prétend dicter au monde entier ce qu’il a le droit d’y faire.

Avec le dernier épisode de cette fuite en avant, Washington n’hésite plus à ajouter le grotesque à l’infâme en accusant La Havane de s’être dotée de plus de 300 drones militaires russes et iraniens prêts à fondre sur les États-Unis. Si Trump croyait au droit international, nul doute qu’il saisirait l’ONU en prévention d’une invasion cubaine !

Mais son utilisation du droit est tout autre : son administration orchestre désormais l’inculpation, par la justice américaine, de l’ex-président cubain Raul Castro, dans une affaire vieille de trente ans. Une manière de préparer un dossier judiciaire pour un enlèvement, comme le président vénézuélien Nicolas Maduro en janvier dernier, ou pire, une intervention militaire d’ampleur ?

En tout cas, pour les Cubains, la pression est maximale. Le quotidien devient invivable entre pénuries et coupures de courant quasi permanentes. Les files s’allongent, les privations et la débrouille se généralisent, c’est la survie qui prime. Ces affres servent à la fois d’argument contre le socialisme cubain et de moyen de chantage : Washington offre son aide en échange d’une capitulation politique.

Les États-Unis prétendent défendre les droits humains tout en punissant des millions de Cubains. Ils parlent de démocratie, mais refusent depuis six décennies à une nation le droit de choisir son chemin hors de la tutelle de Washington. Pour l’empire, la liberté des Cubains n’est acceptable qu’à condition de commencer par l’obéissance.

Car le crime véritable de Cuba n’a évidemment jamais été de menacer les États-Unis. Le crime de Cuba est ailleurs : refuser obstinément, à quelques kilomètres de la Floride, de rentrer dans le rang et de se soumettre à l’impérialisme américain. D’affirmer qu’un pays du Sud peut revendiquer sa souveraineté. D’avoir survécu, malgré tout, à l’ordre que Washington prétend imposer à son « hémisphère ». Et, pire que tout, de proposer depuis soixante-cinq ans un autre modèle de société que le triomphe de la loi du marché, de l’exploitation et de l’argent roi. Cette voie communiste, cette alternative vivante et l’exemple qu’elle pourrait encore représenter pour d’autres peuples sont insupportables pour Trump et sa clique.

Certes, à l’ONU, année après année, l’immense majorité des États condamne le blocus. Mais, en Europe, comme souvent, on déplore sans agir. On invoque le droit international quand il arrange, on l’oublie quand il faudrait s’opposer à Washington. Certes, par les temps qui courent, pour d’autres peuples, les mots sont rares, les condamnations difficiles. Mais, pour Cuba, c’est le silence qui prévaut. Pourtant, le blocus contre l’île est bien une honte. Son durcissement par Trump est un crime contre le peuple cubain et devrait être dénoncé comme tel. Un monde qui accepte qu’on affame un peuple pour le faire plier n’est pas un monde libre. C’est un monde soumis à la loi du plus fort. Contre cette loi-là, il est temps de relever collectivement la tête.

 

jeudi 28 mai 2026

« Épidémie d’Ebola : aux États-Unis, les incendiaires crient au feu face à une crise sanitaire mondiale Par Rosa Moussaoui



C’est l’incendiaire qui crie au feu. Mercredi, le secrétaire d’État Marco Rubio promettait sur un ton martial de tout faire, à la veille de la Coupe du monde de football, pour empêcher Ebola d’entrer aux États-Unis. Filtrage des voyageurs, interdictions d’entrée, quarantaines externalisées : Washington, qui se refuse même à rapatrier ses ressortissants malades, déploie tout un arsenal sécuritaire.

Comme si un virus pouvait être stoppé à la douane. Comme si la première puissance mondiale pouvait se prémunir d’une crise sanitaire qu’elle a elle-même contribué à aggraver. Car pendant que l’épidémie, détectée trop tard, flambe en République démocratique du Congo et en Ouganda – déjà plus de 900 cas et des centaines de morts, avec une propagation accélérée par les conflits et les déplacements –, la réponse internationale, elle, reste dérisoire.

Et pour cause : les systèmes de santé locaux, déjà vacillants, paient chèrement les coupes massives dans l’aide internationale. En premier lieu celles des États-Unis. Le démantèlement de l’Usaid (Agence pour le développement international), le gel de ses programmes, le retrait de l’OMS décrété par Donald Trump dès son arrivée à la Maison-Blanche : ces décisions criminelles ont contribué à ruiner la prévention et la riposte aux épidémies. Centres de santé fermés, médicaments bloqués, personnels de santé licenciés…

Ce que les organisations humanitaires décrivent aujourd’hui, ce n’est pas seulement une crise sanitaire, ce sont les conséquences directes d’un choix politique : l’abandon des logiques de solidarité au profit d’une vision étroite, chauvine, complotiste et court-termiste. Résultat : le désengagement américain, évaluait l’an dernier la revue médicale The Lancet, pourrait causer jusqu’à 14 millions de morts dans le monde d’ici à 2030.

Dans le cas d’Ebola, les conséquences en chaîne de l’épidémie en cours, qui s’annonce extrêmement difficile à endiguer, sont déjà meurtrières. Lors de la crise de 2014-2016, le paludisme et d’autres maladies, faute de soins, avaient fait davantage de morts que le virus lui-même.

C’est à nouveau ce scénario qui menace : l’effondrement des systèmes de santé ouvre la voie à des catastrophes sanitaires aux effets planétaires. Les virus se jouent des frontières. À l’heure des pandémies globales, ils n’épargneront pas les grandes puissances qui se dérobent à leurs responsabilités.

 

« Que font les ultra-riches de leur fortune ? », le billet de Maurice Ulrich.



On se posait aussi la question : « Mais que font les super-riches de leur fortune ? » s’interrogeait l’Opinion, jeudi, dans un article sous-titré « Par ici les milliards ». Et que vont-ils en faire à l’avenir, car, si leur nombre a progressé de 5,3 % par an entre 2021 et 2026, « d’ici à 2031, le nombre de détenteurs d’un patrimoine net supérieur à 30 millions de dollars devrait grimper d’un tiers à travers le monde ».

Les voitures de luxe, les yachts n’épuisent pas le sujet. Une enquête serait bienvenue, des témoignages… Un entretien avec Bernard Arnault, propriétaire de l’Opinion… Mais déjà, l’article apporte des réponses, car « de nouveaux musts d’investissement se dessinent, tels les data centers et les infrastructures énergétiques » tandis que « la guerre en Iran fait surgir de nouveaux investisseurs immobiliers du Moyen-Orient, en direction principalement de la Suisse, de Monaco et de Londres ».

Mais « pour les autres fortunés (toujours) à la recherche du placement rentable, les vieilles valeurs, l’immobilier, l’art, le vin, la France… gardent leurs saveurs »… Que font les super-riches avec leur fortune ? Ils accroissent leur fortune.

 

« Après Sainte-Soline, l’impunité policière devient une doctrine d’État », l’éditorial de Stéphane Sahuc.



Les faits révélés par Libération et Mediapart sur Sainte-Soline mettent en lumière une réalité incontestable : l’impunité policière, au sens large (police et gendarmerie), est une stratégie. Les vidéos documentent des tirs de grenades illégaux depuis des blindés et identifient leurs auteurs, contrairement aux affirmations des services de l’État. Face à cela, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, s’entête et justifie.

Cette dérive s’inscrit dans une séquence continue de violences contre les mouvements sociaux depuis les gilets jaunes. Elle se traduit par le silence sur l’affaire Quentin Deranque à Lyon, laissant l’extrême droite dérouler sa fable, ou par l’aveuglement volontaire à Espaly-Saint-Marcel en niant le racisme d’une agression.

Cette brutalité frappe aussi la jeunesse lors des free parties, ciblées par des armes de désencerclement. Plus grave, l’assouplissement légal de l’usage des armes de service multiplie les morts pour refus d’obtempérer. De simples infractions deviennent des condamnations à mort.

Ce régime d’impunité est un choix politique. Privé de majorité et rejeté par l’opinion, l’exécutif n’a plus que la violence pour décourager les mobilisations et protéger les intérêts d’une bourgeoisie séparatiste. Face à une base policière poreuse aux thèses du RN exigeant toujours plus de passe-droits, le gouvernement capitule et s’aligne sur l’agenda de rupture républicaine posé par l’extrême droite. Il troque le consentement démocratique contre une fidélité supposée et accélère la bascule autoritaire.

La surenchère sécuritaire au nom de la lutte contre le narcotrafic relève de l’affabulation. Qui peut penser que l’abandon par le service public de quartiers, de territoires entiers, n’ait pas d’impact sur les questions du vivre-ensemble et de la sécurité ? Pas les Nîmois du quartier de Pissevin, où la fermeture du bureau de poste supprime toute présence institutionnelle pour laisser le terrain aux seuls dealers. C’est pour empêcher cela qu’ils se mobilisent avec leur nouveau maire, le communiste Vincent Bouget. Ils savent que la sécurité, la vraie, exige le retour des guichetiers, des profs, des éducateurs et d’une police de proximité à l’écoute des habitants.

mercredi 27 mai 2026

« Réchauffement climatique : Absence de politiques ciblées », l’éditorial de Cathy Dos Santos.



Températures record, chaleurs extrêmes, canicules inédites… Les qualificatifs s’accumulent pour qualifier ces épisodes météorologiques hors normes qui s’enchaînent. Ici, le thermomètre explose ; là-bas, l’eau se tarit ; ailleurs, des pluies dantesques dévastent villes et champs. La crise climatique globale est le miroir grossissant d’un système capitaliste qui surexploite les énergies fossiles, accélère la dégradation des écosystèmes et dope les pollutions. Les personnes vulnérables et les pays pauvres sont les premières victimes d’une course au profit inhumaine et destructrice.

Tous les clignotants ont viré à l’écarlate et pourtant, l’inertie prime. Pire, on cherche à culpabiliser les citoyens qui devraient être les principaux garants de la préservation de la planète. En la matière, la palme du cynisme revient à l’ancienne première ministre Élisabeth Borne, qui s’est crue autorisée à pointer un manque d’engagement des jeunes dans la lutte contre le réchauffement climatique, comme si les conclusions audacieuses de la Convention citoyenne sur le climat n’avaient pas été superbement torpillées par les gouvernements d’Emmanuel Macron.

Pas un mot sur les grandes multinationales prédatrices qui vampirisent les sols, les mers et les océans au mépris de l’environnement, des droits sociaux des travailleurs, des droits humains en général. Rien ou si peu sur l’irresponsabilité des États.

L’absence de politiques ciblées à même d’atténuer les effets du réchauffement climatique tue. Combien de morts faudra-t-il encore pour que les autorités se décident à agir ? En 2021, la France a été condamnée pour son inaction et le non-respect de ses obligations. Une inaction coupable qui hypothèque la vie, l’avenir. Les conséquences sont pourtant terribles sur les plans humain, environnemental et sanitaire, mais également économique.

Sur ce dernier point, les conclusions des travaux du jeune économiste Adrien Bilal sont effarantes. Si rien n’est entrepris pour inverser les logiques à l’œuvre, il pourrait en coûter jusqu’à 50 % du PIB mondial d’ici à 2100. Aux antipodes des paroles creuses et dans un contexte où les climatosceptiques se sentent pousser des ailes, la crise climatique exige des actes forts, courageux, à l’échelle nationale et internationale.

 

« Nigel Farage, ami des « gens ordinaires » et des milliardaires », le billet de Maurice Ulrich.



Le leader d’extrême droite britannique Nigel Farage, dont la formation Reform UK ne cesse de progresser, avait, dès le vote du Brexit en 2016, salué « une victoire pour les gens ordinaires, pour les gens bons, pour les gens honnêtes ». Bien sûr.

Il a aussi des amis généreux. Sixième fortune britannique, installé en Thaïlande en raison de son peu de goût pour les impôts, Christopher Harborne lui a simplement donné, en août 2025, 9 millions de livres sterling, soit 10,4 millions d’euros. Au total, depuis la création de Reform UK, 25,5 millions d’euros. C’est qu’ils sont très proches.

En décembre 2022, Nigel Farage fêtait, avec 200 invités, l’anniversaire de son ami sur une île thaïlandaise. Selon un des invités, cité par la Tribune dimanche, « nous y avons passé une semaine dans un luxe insensé. Trois avions ont apporté des tonnes de caviar d’Iran et des danseuses du Crazy Horse »… Quand on pense tellement aux gens bons et honnêtes, on peut s’amuser un peu. Et lui, il ne sort pas avec une princesse.

mardi 26 mai 2026

« L’inceste, berceau de la domination », l’éditorial de Maud Vergnol.



Il aura fallu des milliers de témoignages, des prises de parole de personnalités publiques, des livres coups de poing et des affaires qui glacent le sang pour que la représentation nationale daigne enfin regarder l’inceste en face. Pourtant, les chiffres étaient là. Noir sur blanc.

En 2023, la Ciivise estimait que 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année, dans 80 % des cas au sein même de leur famille. Un enfant toutes les quatre minutes. Une victime sur cinq seulement déclare avoir saisi la justice, et à peine 13 % des plaintes aboutissent à une condamnation.

Si la France commence aujourd’hui à sortir d’un déni coupable, elle ne le doit pas au pouvoir macroniste, mais aux féministes, aux associations, aux professionnels de la protection de l’enfance qui ont arraché la parole de l’inceste au secret et à la honte familiale pour la porter sur la place publique.

Dans le sillage de MeToo, des victimes ont osé parler et transformé leur douleur en combat politique. Le mouvement féministe a compris que la lutte contre l’inceste était la pierre angulaire du combat contre toutes les formes de domination. Car le système – juridique, de protection de l’enfance –, lui, a failli. Failli à protéger. À entendre. À condamner.

Des salles d’audition pour enfants transformées en débarras, 2 500 officiers de police judiciaire manquants sur le territoire, des formations annulées faute de moyens, des procédures qui s’étirent sur cinq ou dix ans… Aucun moyen à la hauteur n’a véritablement été engagé pour faire de la lutte contre ce tabou absolu une grande cause nationale. Après la fin des travaux de la commission d’enquête parlementaire, reste à transformer cette prise de conscience en actes durables.

 

D’un « coup de maître » à une victoire maquillée, le billet de Maurice Ulrich.



C’est sévère. L’éditorial du Figaro de lundi fait le bilan d’« une guerre déclenchée dans le but de ”régler une fois pour toutes” l’épineuse question du nucléaire iranien et, pourquoi pas, au passage, en finir avec cette République islamique qui menace Israël et ses voisins arabes ». Avec ce résultat : « Quarante jours de frappes aériennes qui échouent à atteindre aucun de ces buts. Et trois mois plus tard un protocole d’accord de quelques paragraphes »« Il va falloir à Donald Trump tout son talent de communicant pour faire passer ce résultat pour une victoire. » For sure.

Mais voyons ce qu’écrivait l’éditorialiste du Figaro le 2 mars, juste après le début de la guerre, sous ce titre en Une, « La chute », avec une photo de l’ayatollah Khamenei sur fond d’explosions. « Le jeu de serpent des mollahs a fini par lasser Donald Trump (…) Avec l’appui d’Israël il a déchaîné son armada et décapité leur régime par un coup de maître au premier jour de sa guerre en Iran. Les détracteurs du président américain dénoncent la méthode »…Besoin de commentaires ?

samedi 23 mai 2026

« Braquer le peuple pour gaver les actionnaires », l’éditorial de Fabien Gay dans l’Humanité Magazine.



Au moment où les Français.es peinent à boucler leurs fins de mois, confronté.e.s à l’inflation persistante des prix à la pompe, Total-Energies affiche des profits record.

Au premier trimestre 2026, le groupe aura réalisé environ 5 milliards d’euros de résultat net, en hausse de 51 % sur un an.

Des milliards engrangés sur le dos des consommateur.ice.s, pendant que l’entreprise bénéficie d’aides publiques et optimise fiscalement ses résultats.

Patrick Pouyanné et ses actionnaires se frottent les mains. En 2025-2026, le groupe continue d’annoncer des bénéfices exceptionnels, dopés par la volatilité des marchés, le trading et les tensions géopolitiques.

TotalEnergies ne se contente pas de profiter de la situation : il orchestre une opération commerciale cynique. En bloquant ou en plafonnant temporairement certains prix, il attire massivement les clients de ses concurrents directs et des indépendants.

Cette stratégie profite ainsi à son réseau de plus de 3 300 stations essence. C’est une conquête agressive de parts de marché, financée par les marges colossales réalisées dans le raffinage ou la production, contrairement à ses concurrents, notamment les acteurs indépendants qui ne font que distribuer.

Et quand certains osent évoquer à gauche la taxation des superprofits, le PDG menace : en cas de taxation – qui ne serait que justice –, il débloquera les prix à la pompe. Il sait pouvoir compter sur le soutien du gouvernement. 

Le scandale est d’autant plus insupportable que Total-Energies organise minutieusement la transmission de l’imposition entre ses filiales. Le groupe structure ses flux internes pour que les marges les plus juteuses – notamment via le trading – soient captées en Suisse, où la fiscalité est très avantageuse, plutôt que vers le raffinage et la distribution en France. Des milliards de profits sont ainsi déclarés dans un « reste du monde » opaque, tandis que l’activité française de raffinage, souvent présentée comme fragile, paie peu ou pas d’impôt sur les sociétés.

Pour en finir avec ce capitalisme vorace qui exploite le vivant et la nature pour son propre profit, il est temps de bloquer les prix de l’énergie comme le Code du commerce l’autorise. Il est urgent de geler ou plafonner durablement les prix à la pompe, du gaz et de l’électricité en période de crise, d’encadrer strictement les marges sur toute la chaîne et de rendre transparentes les comptabilités. Cela permettrait de protéger immédiatement le pouvoir d’achat des ménages et de préserver les petites et moyennes entreprises face à la spéculation internationale. De plus, il faut abaisser la fiscalité sur l’énergie de 20 % à 5,5 %.

Enfin, nous avançons sur le projet d’un Groupe Energie de France (GEDF). Il s’agit de reconstruire un grand service public de l’énergie en nationalisant Total-Energies et Engie aux côtés d’EDF. Fusionner ces acteurs dans un grand pôle public permettrait de planifier la transition écologique, de décarboner massivement, de sortir des millions de Français de la précarité énergétique et de mettre fin à la logique de profit à court terme. L’énergie est un bien commun, et non une marchandise comme les autres. Les défenseurs du « marché libre » crieront à l’utopie. Pourtant, c’est leur marché qui a produit la flambée des prix, les superprofits et la dépendance.

Les Françaises et Français en ont assez de payer plus cher pour remplir leur réservoir ou chauffer leur logement pendant que les actionnaires de TotalEnergies perçoivent des dividendes record. L’urgence est de redonner une maîtrise publique au secteur énergétique !

« Identité(s) », le bloc-notes de Jean-Emanuel Ducoin.



SECOUSSE. Il y a des livres qui cherchent à flatter le pire d’une époque, à caresser les dérives inquiètes dans le sens du poil. Et puis il y a ceux qui prennent le risque du désaccord, du frottement, de l’engagement assumé même. Avec la Cause du Christ. L’Évangile contre « l’identité chrétienne », Benoist de Sinety signe un texte rare : un essai de combat et de contre-combat spirituels qui refuse que l’Évangile devienne le drapeau d’une peur identitaire. Notons, non sans ironie, que ce livre est publié par Grasset, dernières traces de l’ancienne direction éditoriale.

Dans ce climat politico-médiatique saturé de slogans, de crispations et de récits de « reconquête », le prêtre lillois rappelle une évidence que beaucoup feignent désormais d’oublier, et que nous pouvons résumer par ces mots : le christianisme n’est pas une forteresse culturelle, mais une parole adressée aux vulnérables. Ce récit, bref (160 pages) mais d’une densité admirable, avance comme une secousse. Non pas un sermon abstrait, mais une interpellation directe, parfois rugueuse, toujours habitée. On y entend moins la voix d’un homme inquiet de voir le Christ peu à peu remplacé par une mythologie du « sang », du « sol » et de la « virilité ».

ILLUSION. Le mérite de Benoist de Sinety s’avère immense par les temps qui courent. Il ose nommer ce que tant d’autres contournent par prudence ou calcul. Il décrit sans détour la tentation d’un christianisme fasciné par la force, la verticalité, le fantasme d’une civilisation assiégée. Il montre comment certains discours, hier encore confinés aux marges, se sont installés jusque dans les familles bourgeoises, les paroisses, les conversations ordinaires. Et surtout, il refuse cette confusion toxique entre fidélité chrétienne et réflexes de fermeture.

Il écrit clairement : « Pour Éric Zemmour, Philippe de Villiers, de plus en plus d’essayistes ou de médias dits « décomplexés » mais aussi une partie de l’élite de notre pays, la défense de « l’identité chrétienne » est aujourd’hui un argument de combat – et, dit-on, un remède contre le déclin. (…) Pour ces marchands d’illusion, la bienveillance de l’Église envers les migrants ne serait qu’un luxe de privilégiés, une aveugle démission face à la « guerre de religion » qui, à les croire, se déroule sous nos yeux. »

Pour Benoist de Sinety, le phénomène est évidemment mondial. Il cite d’ailleurs Donald Trump, l’une des figures de l’instrumentalisation du sacré. Et il porte la plume dans la plaie : « Il ne faut pas s’y tromper. Cette prétendue « identité chrétienne » n’a pas de sens. Ils défendent en réalité une chrétienté sans le Christ. La vraie radicalité ne se trouve pas dans la nostalgie, le repli, la peur. Il faut tendre la main au faible, ouvrir son cœur à l’inconnu. (…) La radicalité chrétienne, la seule, la vraie, n’est pas une question d’identité : c’est celle de la main tendue. »

POSTURES.Ainsi, la Cause du Christ ne se contente pas de dénoncer. Le livre tient debout grâce à une intuition : la vulnérabilité partagée comme antidote à la violence, le contraire des messages de toutes les sphères des extrêmes droites. Là réside la plus bouleversante force de ce texte, qui assume une partie de la « bataille culturelle ». Face aux appels au tri, à la peur de l’étranger, à l’obsession des frontières justement culturelles, Benoist de Sinety oppose une fraternité fragile, mais radicale. Une fraternité qui ne nie ni les fractures du temps ni les inquiétudes contemporaines, mais qui refuse de tout transformer en machine d’exclusion.

Alors il le répète : « Un christianisme sans le Christ est en train de prospérer. » Le curé lillois assume le conflit, « pour prévenir », et n’hésite pas à nommer les personnes, groupes ou postures auxquels il s’oppose frontalement. Le bloc-noteur le sait, ce texte a quelque chose de courageux parce qu’il accepte l’inconfort. Il ne cherche ni l’applaudissement facile ni la neutralité molle. Il dérangera les pseudo-stratèges d’une religion de reconquête comme il obligera les progressistes à sortir des postures convenues.

Avec la Cause du Christ, Benoist de Sinety livre un énorme manifeste sous la forme d’un avertissement fraternel, mais vif, sincère et traversé d’une colère lucide qui réouvre une interrogation essentielle : pour celles et ceux qui s’en revendiquent, que reste-t-il de l’Évangile lorsque le Christ disparaît derrière les pires relents identitaires aux récupérations politiques assez abjectes ? Cette question ne concerne pas que les croyants – la preuve.

 

vendredi 22 mai 2026

« Flottille pour Gaza : Itamar Ben Gvir est le pur produit du système colonial israélien », l’éditorial de Rosa Moussaoui.

 


La mise en scène est odieuse. Elle a, pour une fois, soulevé sur la scène internationale un élan de réprobation inédit. Voyez le fasciste Itamar Ben Gvir, ministre israélien de la Sécurité nationale, paradant et vociférant au milieu de détenus à genoux, les corps pliés, les mains menottées, certains violemment jetés et traînés au sol. Le crime de ces hommes et de ces femmes maltraités et humiliés après leur capture illégale dans les eaux internationales : ils voguaient vers Gaza sur les bateaux de la Global Sumud Flotilla pour tenter de briser le blocus de l’enclave palestinienne.

Cette scène monstrueuse n’a rien d’inédit. Les mêmes traitements inhumains et dégradants avaient été réservés aux humanitaires des précédentes flottilles kidnappés par les forces armées israéliennes. De retour dans leurs pays, tous, et parmi eux notre confrère Émilien Urbach, journaliste à l’Humanité, avaient déjà témoigné d’actes de violence, d’abus, de conditions de détention violant les droits humains les plus élémentaires – privation de nourriture, d’eau, de sommeil, de traitements médicaux, restriction de l’accès à un avocat.

Les capitales européennes, à l’exception de l’Espagne et de l’Irlande, avaient observé jusqu’ici un silence complice devant ces violations flagrantes, multiples et répétées du droit international. Une ligne de conduite peu surprenante au regard de leur passivité face au génocide perpétré par l’armée israélienne à Gaza. L’indignation se fait soudain unanime. Tant mieux, si les mots laissent présager des sanctions dissuasives, qui seraient hélas bien tardives.

Car si Tel-Aviv s’autorise à franchir ainsi toutes les lignes rouges, c’est que la complaisance pour le gouvernement de Benyamin Netanyahou lui a laissé toute latitude pour rouler au bulldozer sur la légalité internationale. En campagne, le premier ministre israélien, un criminel de guerre, affecte désormais de recadrer les suprémacistes de son cabinet, en reprochant à Itamar Ben Gvir une attitude qui ne correspondrait pas « aux valeurs de l’État d’Israël ».

Il est au contraire le pur produit d’un système colonial dont on ne saurait tirer la moindre valeur humaine. Cela n’a rien d’une spécificité israélienne. Aimé Césaire le constatait déjà en 1950 à propos de l’Europe : en même temps que la colonisation dépouille le colonisé de son humanité, toujours, elle ensauvage le colonisateur.

 

« 36 milliards supplémentaires pour la guerre : où sont les partisans de la paix ? », le billet de Maurice Ulrich.



Ah Dieu ! Que la guerre est jolie avec ses chants, ses longs loisirs. On pense encore à cette ironie amère de Guillaume Apollinaire, au front en 1916. Cette semaine, l’Assemblée nationale, à l’exception des députés communistes, écologistes et insoumis, a voté 36 milliards de crédits supplémentaires pour la loi de programmation militaire.

On ne peut ignorer les incertitudes du monde aujourd’hui, mais progressivement, une logique de guerre liberticide est instillée comme un poison dans l’opinion. Ainsi, la loi votée prévoit, au nom d’un « état d’alerte de sécurité nationale », la possibilité de déroger entre autres, au Code du travail… Ce sont toujours les peuples qui font les frais de ces logiques.

Où sont aujourd’hui les paroles de paix parmi les voix qui peuvent être entendues ? Où sont les voix des démocrates, des progressistes ? Quels gouvernements aujourd’hui pourraient eux-mêmes avoir le courage d’appeler les peuples à manifester pour la paix. Imaginons, avec John Lennon : « Rien à tuer ou pour lequel mourir/Pas de religion non plus/Imagine tous les gens/Vivant leur vie en paix »

 

mercredi 20 mai 2026

Nouvelle : « Arrêter le temps ? »



La pendule de l’entrée a cessé son balan, le carillon ne sonne plus…J’ai voulu arrêter le temps, simplement l’arrêter pour ne plus avoir à subir ses effets. Oh ! Pas pour lui, mais pour ceux qu’il aime, qui autour de lui petit à petit déclinent et se vident de leur substance vitale. Alors il a fermé sa porte à clef, baissé les volets, coupé le téléphone. Il a éteint les lumières, débranché la radio. De toutes les pendules il a ôté les piles. Il est resté seul à suspendre les heures. Les yeux fermés pour ne plus voir, ne plus les voir, les voir souffrir. Non, il ne dort pas : il ne pense pas. Depuis combien de jours est-il ainsi, impossible à le dire, il a arrêté le temps. Et là, le chat gratte à la fenêtre, le chien pleure dans sa niche, quelqu’un tambourine à la porte. Il ne veut pas répondre, il ne veut plus rien voir. Des cris, des appels, mais pourquoi ne le laissent-ils pas oublier tout ? Il ouvre les yeux... il fait noir, il entend, il entend la cloche de l’église qui sonne midi... Le temps ? Le temps a continué sans lui ! Il a osé lui faire ça ? Il ouvre portes et fenêtres, et il le voit en face de lui, sur le visage buriné du facteur, le temps passé. Il a voulu arrêter le temps, il a filé sans lui, il a voulu protéger ceux qu’il aime, les empêcher de vieillir et de disparaître, en fait il n’a fait que se voiler les yeux, il n’a fait que les abandonner, il les a laissés vieillir sans lui, il a dilapidé ces instants qu’il aurait pu passer avec eux. Il a perdu ces précieuses minutes qui font que le présent est à vivre de peur que demain n’arrive jamais. Personne ne peut arrêter la vie ni suspendre le temps, il faut le vivre intensément pour que chaque minute s’imprime au souvenir et que ces minutes gagnées sur la vie soient multipliées par cent.

Le « quoi qu’il en coûte » des va-t-en-guerre, l’éditorial de Marion d’Allard.



Exit le temps des allusions et de la petite musique qui monte. En votant massivement en faveur de la révision de la loi de programmation militaire, l’Assemblée nationale a validé, ce mardi, la bascule du budget national vers une économie de guerre. Trente-six milliards d’euros de rallonge aux armées et une enveloppe annuelle fixée, à horizon 2030, à 76,3 milliards d’euros, soit 2,5 % du PIB.

De quoi « répondre à l’accélération de la menace », a justifié Catherine Vautrin. Et la locataire de l’hôtel de Brienne de reprendre les mots d’Emmanuel Macron : « Pour être respecté, il faut être craint. Pour être craint, il faut être entraîné et équipé. » Fermer le ban et serrez les rangs.

Il ne s’agit pas là seulement d’achat de munitions, de missiles et d’obus, de fabrication de drones ou d’élaboration de nouveaux programmes industriels. Ce texte instaure aussi – et peut-être surtout – la possibilité d’un régime d’exception, menace imminente sur les libertés publiques et l’État de droit. À quelques mois d’une élection cruciale et alors même que l’extrême droite est aux portes du pouvoir, le legs d’un tel arsenal législatif est un danger majeur.

En fin de règne, la Macronie a choisi la pire des options : parachever sa stratégie du tour de vis, sécuritaire autant que budgétaire. La guerre au Moyen-Orient et le blocage du détroit d’Ormuz ont fait exploser les factures d’énergie et de carburant. L’inflation assomme des pans entiers de l’économie et aggrave la précarité des plus modestes. Sébastien Lecornu ne s’en est pas caché. Un nouveau plan d’austérité est sur la table.

Les 6 milliards d’économies annoncés mi-avril vont être « remis à jour ». Combien de sacrifices encore, sur la santé, l’éducation, les aides sociales, la culture, la protection de l’environnement, pendant que les profiteurs de guerre accumulent des bénéfices record ? Combien de lois accumulées qui préparent les esprits à la normalisation de la guerre et justifient tous les reculs ? Ces mesures mises bout à bout n’ont rien d’anecdotiques. Elles dessinent un avenir d’asphyxie et de suspicion généralisée. Il convient de les combattre toutes.

 

« Taxer les riches pour gagner 20 milliards, à quoi bon ? », le billet de Maurice Ulrich.



Les taxes, à quoi bon pour l’Opinion, qui en fait sa une ? C’est « beaucoup de bruit pour un maigre butin », car « cibler les petits colis, les hauts revenus, les yachts, les pétroliers… ces mesures devaient renflouer les caisses de l’État. Mais il n’y a pas eu grand-chose à en tirer ».

En effet. Les Chinois les ont contournées en faisant atterrir les avions hors de France. Les propriétaires de yachts de luxe ont échappé à celle mise en place en 2016 en s’immatriculant à l’étranger. La contribution sur les hauts revenus appliquée en 2025 a fait chou blanc. Jouant sur les dates de sa mise en œuvre, les contribuables concernés se sont hâtés de distribuer davantage de dividendes pour y échapper.

Et la taxe Zucman donc, à supposer qu’elle soit mise en œuvre, qui pourrait rapporter 20 milliards ? Eh bien ce chiffrage ne tient pas compte « des comportements légaux d’optimisation des contribuables ». La loi, ce sont les fraudeurs et les évadés fiscaux qui en parlent le mieux.

 

mardi 19 mai 2026

À Cuba, la Maison-Blanche redouble ses sanctions et piétine le droit international, l’éditorial de Cathy Dos Santos.



Dans sa goinfrerie impérialiste, Donald Trump espère exhiber le scalp de Cuba, après avoir mis au pas le Venezuela, du moins le croit-il, avec l’enlèvement et la séquestration de son président, Nicolas Maduro. Pas une semaine ne se passe sans que Washington annonce de nouvelles mesures de rétorsion qui renforcent un blocus déjà dévastateur pour l’économie cubaine mais surtout la population.

La vie des habitants est un perpétuel système D qui s’essouffle mais qui tient. Cette résistance est une insulte aux yeux de la Maison-Blanche, qui redouble de sanctions illégales.

Le sort réservé à Cuba devrait alerter les chancelleries. La politique états-unienne viole tous les principes diplomatiques qui régissent les relations internationales. À en croire l’administration protofasciste, La Havane, qui n’a jamais déclaré la guerre à personne, menacerait la sécurité des États-Unis avec une armada de drones prête à foncer sur l’enclave à tortures qu’est la prison états-unienne de Guantanamo.

L’accusation est risible, mais à prendre très au sérieux. Tout comme le stratagème judiciaire qui consisterait à inculper Raul Castro. Nul besoin de dire que les faits reprochés à l’ancien président cubain relèvent de la défense de l’intégrité territoriale de Cuba face à une énième barbouzerie de Washington.

Elle s’ajoute à la longue liste de ce que la patrie de José Marti a subi depuis l’avènement de la révolution en 1959 : explosion du bateau La Coubre, invasion de la baie des Cochons, attaques bactériologiques, attentats contre l’aviation civile et des infrastructures touristiques. Sans parler des centaines de tentatives d’assassinat contre Fidel Castro et du blocus vieux de plus de 60 ans, véritable lacet étrangleur inhumain et injuste.

Il faudrait des trésors d’intelligence pour faire comprendre à Donald Trump que Cuba n’est pas qu’une île « aux paysages magnifiques » qui serait « à prendre ». Que l’indépendance et la souveraineté chèrement conquises par son peuple ne sont pas à vendre.

 

« Une presse libre : le meilleur rempart contre le règne du mensonge, l’éditorial de Rosa Moussaoui.

Le signal, brutal, a été donné au début de l’année, outre-Atlantique, par le prestigieux Washington Post , tombé en 2013 dans l’escarcell...