mercredi 29 avril 2026

« Le 1er mai incarne l’histoire de la lutte des classes, notre histoire », l’éditorial de Marion d’Allard.



Sans doute Gabriel Attal rêvait-il d’en faire un trophée. D’accrocher l’effacement du 1er mai au palmarès des régressions sociales. Mais grâce à la mobilisation générale, CGT en tête, il n’en sera rien. Pour l’instant. N’en déplaise à l’ex-premier ministre en mal de notoriété – et d’idées neuves –, il ne s’agit pas là d’une date comme les autres, simple artifice calendaire qui offrirait, les années fastes, l’opportunité d’un week-end prolongé.

Seul jour chômé, payé et revendicatif, le 1er mai incarne l’histoire du mouvement ouvrier, l’histoire de la lutte des classes. De ses racines plongées dans les grandes grèves de la fin du XIXe siècle pour arracher au patronat la journée de labeur de 8 heures à ses luttes actuelles, portées par les cortèges syndicaux qui, chaque année, s’élancent aux quatre coins du monde.

S’attaquer au 1er-Mai, c’est tenter, à nouveau, de mettre les travailleurs au pas. Une obsession que les libéraux de tout poil partagent avec obstination. Si, pour la Macronie, donner la possibilité aux salariés de travailler ce jour-là s’inscrit dans la droite ligne d’une politique maculée de reculs sociaux, l’extrême droite – à Liévin (Pas-de-Calais), le nouveau maire RN a même osé annuler la cérémonie – y joue, elle, la régression par filiation.

Supprimé par les fascistes italiens avant d’être rétabli en 1945, ce symbole des luttes sociales est aussi passé sous les fourches caudines vichystes, remplacé en 1941 et à l’initiative de Pétain par une « fête du travail » à la gloire de son régime. Le 1er-Mai redeviendra, en 1947, ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, grâce à la mobilisation sociale et à la détermination d’Ambroise Croizat.

Face aux coups de boutoir contre le droit du travail, la protection sociale, les libertés individuelles, les progressistes, unis, doivent faire front. La Journée internationale de lutte pour les droits des travailleuses et des travailleurs, c’est notre histoire, celle du mouvement ouvrier, de ses combats, de ses conquis. Les réactionnaires en ont fait une cible, nous continuerons d’en faire un symbole. Comme un brin de muguet dans un champ de colères.

 

« Empêcher le désastre : s’unir, agir », la chronique de Patrick Le Hyaric.


C’est souvent en douceur, avec des mots suaves que les  affidés  du grand capital préparent les basculements les plus violents.

En voici une nouvelle étape à prendre très au sérieux et avec gravité : Une inédite rencontre entre le bureau exécutif du syndicat du grand patronat,- le MEDEF- et le président du RN/FN, le 20 avril dernier.

Basculement historique, car depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le grand patronat se faisait fort – pour faire oublier de graves faits de collaboration avec le nazisme – de tenir l’extrême droite à distance, voire de la combattre.

Désormais, à l’approche de l’élection présidentielle, les dîners mondains et officiels se multiplient entre le grand patronat et l’extrême droite. En mars, Mme Le Pen déjeunait avec le président du Medef, avant la rencontre officielle du 20 avril précédée d’un dîner le 7 avril avec une quinzaine de dirigeants des plus grandes entreprises françaises.

Sur ce tapis brun  largement déployé en ce mois d’avril, marchent en parallèle de petites coalitions de la connivence votant un jour un rapport pour abattre l’audio-visuel public, un autre pour suggérer que l’on remette sur le tapis une loi amalgamant antisémitisme et dénonciation des crimes de guerres de l’extrême droite israélienne, alors que la veille on a sorti les couteaux aiguisés contre la journée internationale de lutte des travailleurs –le 1 mai- et le lendemain le hachoir gouvernemental  réduit  -sans consultation du parlement – les budgets sociaux de 6 milliards d’euros tout en augmentant les crédits militaires de un milliard pendant que les propos racistes, masculinistes, sexistes courent en liberté. Décidément le fond de l’air est brun ! Il est urgent de se lever ensemble !

Le long processus de rapprochement – MEDEF-RN- indique que les missionnaires du grand capital français sont non seulement prêts à collaborer avec l’extrême droite, mais qu’ils considèrent cette dernière comme la force la plus sûre, la plus déterminée, pour servir les intérêts des possédants et des puissances d’argent.

« On ne leur parle que d’économie, le reste ne nous regarde pas », clament les grands patrons après chaque rencontre, comme pour se justifier. Le programme raciste, xénophobe, autoritaire, anticonstitutionnel – avec la préférence nationale – est sans doute considéré comme un outil nécessaire à cette « économie » capitaliste qui a besoin de réduire encore les impôts de production, de bazarder les normes sur l’autel de la rentabilité, de maintenir un volant de chômage suffisant pour peser sur les salaires et laisser la précarité s’insinuer dans toutes les vies.

« Je ne suis pas de gauche, je n’ai pas l’entreprise honteuse », leur répond en écho, M. Bardella ajoutant : « Je crois dans la liberté d’entreprendre » qui devient, pour celles et ceux qui en doutaient, le pivot central de son projet présidentiel. Bien décryptés, ces mots signifient précisément que le RN/FN est une assurance-vie pour amplifier la liberté d’exploiter au sein d’un système où la propriété lucrative sera préservée, soutenue, garantie.

Joignant les actes à la parole, le président du RN/ FN et Mme Le Pen ont adressé une lettre d’amour aux représentants du grand capital pour leur annoncer la préparation d’une « ordonnance de simplification » afin de « lever les verrous normatifs pesant sur l’économie française ».

La préparation de la fusion des extrêmes droites avec le haut du panier des mandataires du grand capital est accélérée avec le recrutement au RN/FN de François Durvye jusque-là bras droit de M. Stérin. Sa mission : préparer le plan de destruction des normes sociales et écologiques inclus dans le projet du RN/ FN. Voilà qui réjouit les fonds financiers puisque la base de travail de ce conseiller en démolition sociale coïncide exactement avec les appétits voraces du système capitaliste en crise : réductions budgétaires massives, privatisations nouvelles, destruction de la sécurité sociale et retraite par capitalisation. Autant d’orientations massivement rejetées par les travailleurs et le peuple ces dernières années.

Voilà donc le dévoilement d’une force qui a fait du combat « antisystème » sa marque de fabrique pour camoufler sa servitude au grand capital exploiteur.

Voilà aussi mis à nu, l’esprit de la classe des possédants, qui, menacée par les contradictions mêmes du système capitaliste en crise de longue durée, considère les taux de profits insuffisants, et l’accumulation trop peu rapide.

À la fois dernier rempart de la haute bourgeoisie et symptôme morbide de la crise d’hégémonie du capitalisme, la bascule de fascisation trouve sa source dans l’amplification des choix néolibéraux au service de ce même capital lucratif, entamés à la fin des années 1980, accélérés encore à la suite de la crise financière de 2008, contre les conquis sociaux jusqu’à remettre en cause ce que certains baptisent « le compromis social ». C’est dans ce contexte que les partis mandataires des intérêts de la bourgeoisie dans leurs différentes variantes – libéraux-conservateurs et sociaux-libéraux – se succédant au pouvoir en lien avec le haut encadrement étatique pour organiser un consentement majoritaire à l’ordre capitaliste, sont aussi en crise si profonde que la disparition les guette.

Agissant comme prolongateur d’une assurance vie, le  macronisme aura été une tentative d’unir le bloc bourgeois, mais sa base populaire a toujours été minoritaire. Et les puissantes luttes sociales de ces dernières années ont amplifié encore la crise d’hégémonie capitaliste. Faute de relais politiques et de traductions politiques suffisantes, l’alternative progressiste de pouvoir et de politique n’a pu se frayer un chemin d’espoir pour barrer la route au processus de droitisation des politiques et de fascisation. L’échec des tentatives unitaires avec la NUPES puis le nouveau Front populaire aura dégouté, démobilisé nombre de citoyens à la recherche d’issue transformatrice à la crise d’un système économique et politique en déconfiture.

C’est dans ce contexte que les extrêmes droites se présentent comme une force de remplacement des anciens commis du capital jugé plus efficaces par ce dernier car plus radicaux, plus déterminée. Du reste, ces forces ont grandi sur les blessures humaines et les dégâts sociaux entassés au fil des alternances – sans changement fondamental de leur vie – de forces politiques au pouvoir : insécurité de vie, précarité, inégalités sociales galopantes, destructions des services publics à la ville comme à la campagne, affaiblissement de l’école et de l’université, austérité pour les familles populaires alors que les actionnaires se gavent de dividendes, perte de souveraineté industrielle et agricole. La fiction du « changement » n’a fait qu’alimenter les déceptions, les colères et les ressentiments que récolte aujourd’hui l’extrême droite.

Les processus de fascisation se déploient toujours sur fond de mensonges, de stigmatisation « de l’autre », de racisme et de démagogie illimitée. Il détourne les colères, parle « peuple » et du peuple, brandit la rupture pour en réalité mieux consolider le capitalisme industriel et financier qui a l’impératif besoin aujourd’hui d’une mutation sous domination numérique et militaire et de se débarrasser de la démocratie.

 Le grand patronat œuvre désormais ouvertement à ce projet. Les leçons des alliances entre grand capital et fascisme dans l’Italie de 1922 ; de l’Allemagne de 1933, du Chili en 1973 devraient faire réfléchir. Les politiques de Milei en Argentine et de Trump aux États-Unis et ailleurs aussi.

Le conseiller économique de M. Trump, M. Miran est très clair : « Le capitalisme est bien plus important que la démocratie. Je ne suis moi-même pas un fervent partisan de la démocratie ».

Le danger est là. La digue républicaine cède sous nos yeux.

L’extrême droite, marginale en 1981, s’est frayé un chemin bordé de connivences politiciennes, enrobées de mépris des élites, minée par la désindustrialisation, de saccage des vies à la ville comme à la campagne. Puis, de bonnes âmes respectables l’ont déclarée fréquentable, posant, paraît-il de bonnes questions. Voici qu’une grande partie de la haute bourgeoisie la décrète capable de gouverner pour restaurer « l’ordre » de soumettre encore plus le travail, de construire pour un temps une unité nationale autour du capital.

Le danger est là. Il est fait de banalisation, d’appels à essayer tout de même comme on essaierait une nouvelle voiture ou un chemisier. Or, on n’essaie jamais le poison. On l’écarte, on le repousse, on l’éloigne.

Le danger est là : celui de la légitimation ou de la croyance en la fatalité de la victoire.

Face à ce danger, l’impératif absolu est de l’empêcher. Le moyen est de s’attacher à construire le mouvement populaire majoritaire qu’appelle plus ou moins confusément une large partie de nos concitoyens, notamment la jeunesse dans sa diversité. Il nécessite rencontres, explications sur les dangers et ses irréversibilités possibles, projets anticapitalistes et post-capitalistes. Le laisser faire aujourd’hui peut conduire au pire demain.

Il y a urgence à se mettre à la disposition de l’unité pour construire un bloc progressiste et démocratique bien loin des actuelles courses de petits chevaux présidentiels qui ne font qu’aggraver la crise démocratique.

 Les divisions du camp progressiste – encouragées par toutes les variétés de droite et du capital- doublé du venin des vaines polémiques ne sont ni une force, ni une richesse, ni un gage d’efficacité : elles dessinent le sombre visage de la défaite.

Ne l’acceptons pas. L’union et l’action populaire doivent être la priorité de l’indispensable offensive progressiste. Ne contemplons pas les yeux humides le basculement, combattons-le.

Patrick Le Hyaric

28 avril 2026

 

« Le manifeste de Palantir : la brutalité triomphante », l’éditorial de Cathy Dos Santos.



Palantir est un effroyable concentré de traque liberticide et d’entreprise de mort. Une sorte de Big Brother au bras armé capable de pulvériser n’importe quelle cible, partout dans le monde, au nom d’un dangereux suprémacisme. En deux décennies, ce mastodonte états-unien de la Silicon Valley, spécialisé dans le traitement de données, s’est transformé grâce au financement de la CIA en un empire tentaculaire, au lendemain des attaques du 11 septembre 2001.

Le combat contre le terrorisme a propulsé Palantir jusqu’au plus haut sommet de l’État de la première puissance mondiale. L’entreprise se trouve désormais au carrefour de toutes les données nationales. Elle n’est plus seulement le prestataire du gouvernement, des services de renseignements, des forces armées ou encore de la police, elle s’arroge une part prépondérante de ses fonctions régaliennes. Elle s’est taillé une place de choix dans le grand complexe militaro-industriel qui dicte le tempo politique.

Avec son manifeste « La République technologique », le patron de Palantir, Alexander Karp, entend redessiner le monde à sa main. Il n’est plus seulement le promoteur de son arsenal de surveillance ; il se fait le chantre d’une doctrine fascisante au service de la guerre. Il reprend à son compte la fumeuse théorie du choc des civilisations, qui opposerait, selon lui, des cultures et des « sous-cultures » désignées comme « médiocres voire, pire encore, régressives et nuisibles ».

La démocratie et le pluralisme sont à ses yeux des entraves à la conflictualité inhérente aux rapports de domination. Sa philosophie de la brutalité triomphante prédit un nouvel âge de la guerre. Selon ses mots, « une ère de dissuasion, l’ère atomique, touche à sa fin. Une nouvelle ère de dissuasion fondée sur l’IA est sur le point de commencer ».

Cette ère a déjà commencé, des rues de Minneapolis, où la police de l’immigration, la tristement célèbre ICE, traque sans pitié les étrangers, jusqu’aux théâtres de guerre, où les cibles sont choisies par l’intelligence artificielle. Le monde que promet Karp est monstrueux, digne des dystopies les plus obscures.

 

L'Espagne veut régulariser 500 000 sans-papiers : quand François-Xavier Bellamy se prend pour Charles Martel, le billet de Maurice Ulrich



« Il faut isoler le gouvernement socialiste espagnol pour le faire renoncer à son projet. » Député européen, vice-président des « Républicains », François-Xavier Bellamy appelle à la mobilisation générale face à sa décision annoncée de régulariser 500 000 étrangers : « Nous avons obtenu que le Parlement européen en débatte en session plénière pour exprimer notre opposition. Des élus de tous nos pays ont rappelé les conséquences que ce choix aura pour toute l’Europe. »

La submersion migratoire, le grand remplacement ? Ou bien le risque d’être amené à suivre l’exemple espagnol et de devoir accorder des droits sociaux et des salaires décents à ceux que la situation permet d’exploiter sans freins ? Mais François-Xavier Bellamy s’angoisse un peu vite, face à la perspective, terrifiante telle qu’il la redoute, d’une invasion d’immigrés sans foi ni loi.

En 732, Charles Martel, on le disait dans nos livres d’histoire, a bien arrêté les Arabes à Poitiers. Ou alors, il faut en effet intervenir avant. Isoler le gouvernement espagnol et, si ça ne suffit pas, utiliser la méthode Trump. Bombarder Madrid, ou peut-être Guernica.

 

mardi 28 avril 2026

« La France dans une impasse carcérale », l’éditorial de Rosa Moussaoui.



Promiscuité, violence, insalubrité : le comité européen pour la prévention de la torture évoque dans un récent rapport, à propos des prisons françaises, un « entrepôt humain » où la dignité est mise en pièces, où tous les droits sont suspendus. Les surveillants à bout de souffle, en sous-effectif, qui ont bloqué lundi les entrées de centres pénitentiaires, ne posent pas d’autre diagnostic. Les derniers chiffres de la chancellerie sont effarants : 87 126 détenus pour moins de 63 500 places, soit un taux d’occupation de 137,5 %, qui grimpe même à 168 % dans les maisons d’arrêt, où sont enfermées les personnes purgeant de courtes peines ou les prévenus en détention provisoire – donc présumés innocents. En Europe, seules la Slovénie et Chypre font pire.

Des milliers de détenus dorment sur des matelas à même le sol, parfois dévorés par les punaises, dans des cellules prévues pour une personne, envahies de cafards. On ne punit plus : on stocke des corps. Ce n’est plus un dysfonctionnement, c’est un régime. Cette crise humanitaire ne tient pas à une simple lacune immobilière que résoudraient par miracle les « prisons modulaires » de Gérald Darmanin. Tant que l’incarcération restera l’horizon indépassable d’une justice pénale placée sous la pression des surenchères sécuritaires, elle malmènera ceux qu’elle enferme comme ceux qu’elle emploie.

Non, l’incarcération de masse ne protège en rien la société. C’est même, comme chacun sait, la pire école du crime. Près des deux tiers des personnes sorties de prison récidivent dans les cinq ans qui suivent. Plus d’un tiers dès la première année. Chez les plus jeunes, elle fixe durablement des parcours de relégation. La prison n’est pas une nécessité, c’est un choix politique. Elle est l’aveu d’échec d’une société qui a renoncé à prévenir, à réparer, à affronter les causes sociales des violences qu’elle réprime : inégalités, exclusion, racisme systémique, abandon scolaire.

C’est la mise sous le boisseau de ce qu’on ne veut plus voir. Un vestige des temps de barbarie. Il est temps de sortir de l’impasse carcérale pour penser des alternatives à la prison. Des pistes existent du côté de la réparation des préjudices, du soin, de l’éducation, du travail d’intérêt général, de la justice restaurative. Il n’y a pas de prison à visage humain. L’avenir, c’est son abolition.

 

lundi 27 avril 2026

« Du lourd », le billet de Maurice Ulrich.



La nouvelle devrait rassurer toutes celles et tous ceux qui s’inquiétaient, depuis une bonne semaine, de la santé de l’édition française, après le départ de plus de 200 auteurs des éditions Grasset, détenues par Vincent Bolloré, à la suite de l’éviction de leur PDG, Olivier Nora. Fayard, du groupe Hachette, également détenu par Vincent Bolloré, va accueillir une nouvelle autrice, déjà remarquée pour sa robe jaune : Sarah Knafo.

On croit savoir que son ouvrage portera sur des questions économiques de fond, dans la ligne du mouvement Reconquête, dont elle est la vice-présidente, aux côtés du président et fondateur de ce parti, Éric Zemmour, lequel est également son compagnon mais cela ne nous regarde pas.

On espère quand même des révélations sur sa campagne des municipales à Paris… Et Fayard, c’est du lourd, avec des auteurs comme Jordan Bardella pour Ce que je cherche et Ce que veulent les Français, Nicolas Sarkozy pour le Journal d’un prisonnier, Éric Ciotti pour Je ne regrette rien, Marion Maréchal, Nicolas Dupont-Aignan, le cardinal Sarah, Mathieu Bock-Côté, Ivan Rioufol… on ne sait que choisir.

 

dimanche 26 avril 2026

« La violence politique au cœur de la démocratie américaine », l’éditorial de Sébastien Crépel.



La présidence de Donald Trump se résumera peut-être, pour les historiens, à un moment de violence exacerbée. Violence qu’elle produit, dans une contemporanéité inédite, aux quatre coins de la planète, à rebours de toutes les promesses de non-interventionnisme : au Yémen, en Somalie, en Syrie, au Venezuela, en Iran, sans compter les menaces sur Cuba ou le Groenland. Aux États-Unis, cette violence prend le visage de la terrible milice ICE.

Violence dont la présidence Trump est le produit, aussi. N’oublions pas que les électeurs ont voté en toute connaissance de cause pour un chef d’État qui a appelé à prendre d’assaut le Congrès états-unien, en 2021, en réponse à sa défaite dans les urnes. La négation de la démocratie se trouve donc paradoxalement à la source de la seconde élection de Donald Trump. Violence que cette présidence subit en retour, enfin, avec la troisième tentative d’assassinat du milliardaire en deux ans – un record –, ce samedi, à Washington, après Butler, en Pennsylvanie, et West Palm Beach, en Floride, en 2024.

Depuis qu’ont résonné les tirs en plein dîner des correspondants de presse de la Maison-Blanche, on s’interroge : comment se fait-il que la violence, qui ne devrait pas avoir sa place en démocratie, s’est trouvée dans le trumpisme une légitimation électorale ?

Cet oxymore, ce mariage contre nature entre démocratie et violence est une marque reconnaissable des fascismes. « Le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie, mais son évolution par temps de crise », disait Bertolt Brecht. La violence appelle la violence : pour intolérable et inexcusable que soit l’attentat contre Donald Trump, qui est aussi un attentat contre le suffrage universel, il est le reflet, le sous-produit de son époque. Celle où la force remplace le droit, conformément au nouveau paradigme en vigueur sous la présidence Trump.

Tant qu’existent des voies démocratiques, la contre-violence demeurera une réponse sans issue à la violence des fascismes aux États-Unis et en Europe, sous peine de hâter leur triomphe avec celui de leurs méthodes. La résolution de la crise dont parle Brecht appelle des moyens démocratiques, pour une fin démocratique.

 

« Quand des États américains instaurent des taxes sur les hauts revenus », le billet de Maurice Ulrich.



Le petit État du Maine, aux États-Unis, est plus connu pour les cabanes à homards de son littoral que pour ses millionnaires. Cependant, il y en a, moins nombreux que les crustacés décapodes, c’est entendu, mais suffisamment tout de même pour que son gouvernement démocrate ait décidé d’instaurer une taxe de 2 % sur les revenus annuels supérieurs à 1 million de dollars.

Le Maine rejoint ainsi, commente un article du supplément du Wall Street Journal publié chez nous par l’Opinion, la liste des États démocrates qui étudient où ont déjà adapté de telles taxes sur les hauts revenus, à l’image de celui de Washington, qui indique vouloir « rééquilibrer un système injuste », ou encore celui du Massachusetts…

Ce n’est pas du goût de tous, mais certains des contribuables concernés approuvent. L’un d’eux a même publié une tribune pour saluer cette initiative, soulignant la nécessité de financer les services publics. Autre résident de l’État, Stephen King, oui, le Stephen King, est d’accord lui aussi… En pensée, on leur serre la pince. Chez nous, ils marchent à reculons.

 

samedi 25 avril 2026

Fabien Gay : Mon éditorial dans l’Humanité Magazine pour le 1.000ème numéro :



« Mille numéros, c’est la preuve qu’une presse libre et indépendante des puissances de l’argent est possible.

Sous l’impulsion de Marcel Cachin, alors directeur de « l’Humanité », et d’André Carrel, futur rédacteur en chef, « l’Humanité dimanche » voit le jour en 1948, dans une France encore marquée par la Seconde Guerre mondiale et déjà saisie par les tensions de la guerre froide. Rien n’est simple dans sa longue histoire. Il faut contourner les interdictions, affronter la censure, inventer de nouvelles formes pour continuer à informer.

Aux côtés de « l’Humanité » quotidienne, fondée par Jean Jaurès quelques décennies plus tôt, l’édition dominicale s’impose comme un outil complémentaire : celui du temps long, de l’analyse, du recul sur l’actualité brûlante. Elle s’appuie aussi sur une innovation décisive, les comités de diffusion de « l’Humanité » (CDH), qui font vivre le journal dans les quartiers, sur les marchés, dans les entreprises. On y vend le journal, bien sûr, mais surtout on y débat !

Dès l’origine, une conviction guide celles et ceux qui lancent cette aventure : la démocratie ne peut vivre sans une presse libre.

De génération en génération, des résistants aux militants d’aujourd’hui, des grandes plumes aux jeunes journalistes, des vendeurs à la criée aux abonnés numériques, « l’Humanité dimanche » a traversé les guerres coloniales, les bouleversements politiques, les crises profondes de la presse.

Elle a tenu parce qu’elle est restée ancrée dans le réel : les luttes, les solidarités, les combats pour la paix, la justice sociale, la dignité et l’égalité.

En 1999, la formule magazine disparait au profit de « l’Humanité hebdo » « l’Humanité » du samedi-dimanche. Et c’est en 2006 que Patrick Le Hyaric redonne vie à un hebdomadaire avec « l’HD », grâce à un formidable élan de solidarité des lectrices et lecteurs.

En 2022, alors directeur, j’accompagne le lancement de la nouvelle formule avec un nouveau titre, « l’Humanité magazine ». Les formes évoluent, mais l’essentiel demeure : un même ADN, une même boussole, être un journal communiste qui participe à la bataille idéologique et culturelle.

La concentration des médias n’a jamais été aussi forte. Les logiques financières et de haine dictent trop souvent l’information. L’extrême droite progresse et veut imposer son récit. Jamais le besoin de comprendre, de décrypter, de donner du sens n’a été aussi grand.

Dans ce paysage notre responsabilité est immense. Nous voulons continuer à être ce journal qui donne la parole à celles et ceux qu’on n’entend jamais. Celui qui enquête quand d’autres renoncent, qui relie les combats sociaux, écologiques, féministes et démocratiques, qui fait vivre la culture, la pensée critique, la création, aux côtés des artistes, des dessinateurs de presse, des photographes…

Notre longévité est une force et nous donne de la légitimité et de la crédibilité. Mais, pour durer, il faut aussi savoir évoluer. Cela signifie investir pleinement le numérique sans renoncer au papier, inventer de nouveaux formats, conquérir de nouveaux lecteurs, notamment les plus jeunes, sans jamais diluer ce qui fait notre identité. Rien de tout cela ne serait possible sans notre indépendance financière. Et elle a un prix : celui de votre engagement, de votre fidélité, de votre soutien.

Alors merci !

A l’heure de célébrer ce millième numéro depuis sa renaissance 2006, je veux rendre hommage à toutes celles et tous ceux qui ont écrit cette histoire et, en premier lieu, aux équipes du journal, à celles et ceux qui ont résisté, parfois au péril de leur vie, à celles et ceux qui ont enquêté, imprimé, diffusé, vendu, défendu ce journal, à celles et ceux qui, aujourd’hui encore, continuent de croire qu’informer, c’est déjà agir.

Ce millième numéro est le symbole de notre existence et de notre volonté à continuer à faire vivre une presse libre et engagée, et à ouvrir des chemins d’espoir dans un monde qui en a tant besoin.

Longue vie à « l’Humanité magazine » !

 

vendredi 24 avril 2026

« L’esclavage moderne s’habille en plateforme », l’éditorial de Laurent Mouloud.



Soixante-trois heures de travail par semaine, pour 1 480 euros brut par mois. Six jours sur sept. Sans titre de séjour, ni couverture santé, sans contrat de travail, sous la pression d’une appli qui décide de leur destin… Sous bien des aspects, le quotidien des livreurs Uber Eats et Deliveroo relève de l’esclavage moderne le plus sordide. Jusqu’ici, les deux plateformes, qui font fortune sur le dos de ces jeunes ultraprécaires, étaient épinglées pour leur contournement du droit du travail le plus élémentaire.

Cette fois, la plainte déposée par quatre associations pour « traite d’êtres humains » va bien plus loin. Juridiquement, mais aussi symboliquement, en déférant devant les tribunaux la mécanique implacable de surexploitation qui sous-tend l’ubérisation de l’économie.

Ce capitalisme de plateforme s’est construit sur une fiction : celle d’une armée d’autoentrepreneurs libres et indépendants. En vérité, ces travailleurs sont totalement dépendants, soumis à des algorithmes opaques, à des cadences imposées, à des sanctions automatisées, sans bénéficier des droits fondamentaux attachés au salariat.

Le recours massif à une main-d’œuvre étrangère, souvent sans papiers, permet à ces entreprises d’organiser une mise en concurrence des plus vulnérables, coincés dans un quotidien de survie, surexposés aux abus. Cyniques au possible, Uber Eats et Deliveroo nieront toute responsabilité directe, se dépeignant en simples fournisseurs de services.

Leur défense est rodée, noyée dans la novlangue de la « gig economy » (l’économie des petits boulots) où la servitude se mue en « flexibilité » et la précarité en « entrepreneuriat ». Des mots creux pour maquiller un système simple : transférer tous les risques sur les travailleurs et capter un maximum de profits.

L’impunité de ces plateformes est d’autant plus grande que le cadre légal, en France, est toujours inexistant grâce à la complicité de l’exécutif macroniste. Le 14 octobre 2024, le Conseil de l’Union européenne a adopté une directive protégeant mieux les travailleurs des plateformes.

Les États membres ont jusqu’au 2 décembre 2026 pour la transposer en droit national. Le gouvernement, lui, n’a toujours pas bougé. Sans doute plus soucieux de ménager des acteurs économiques puissants que de protéger les forçats de l’ubérisation.

 

« L'Humanité visée par une procédure bâillon de l'extrême droite : soutenez-nous ! », l’éditorial de Fabien Gay.



Il y a des moments où un journal mesure pleinement ce qui le relie à celles et ceux qui le lisent. Entre vous et nous, l’Humanité n’est pas seulement un lien d’information, mais un lien de confiance, de valeurs et de combats partagés. Vous le savez : pour mener ces combats, nous avons besoin de moyens financiers. Parce que nous ne sommes pas financés par des milliardaires et parce que les aides à la presse diminuent année après année, votre soutien est essentiel.

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Votre mobilisation intervient dans un contexte qui en dit long sur les tensions de notre époque. Le 6 mai prochain, l’Humanité sera convoquée devant le tribunal correctionnel de Moulins, dans l’Allier, à la suite d’une plainte en diffamation déposée par l’association Murmures de la cité. En juillet 2025, nous avions révélé
l’existence de ce projet, sorte de « mini-Puy du Fou », financé à la fois par des fonds publics et par le milliardaire ultraconservateur Pierre-Édouard Stérin

Notre enquête était sourcée, documentée, rigoureuse. Elle faisait suite à d’autres révélations, notamment sur le projet Périclès. Elle faisait la lumière sur un événement porté par des groupuscules identitaires, mettant en scène une vision déformée et réécrite de l’histoire, utilisant des symboles nazis et cherchant à effacer des pans entiers de notre mémoire collective, à commencer par l’héritage révolutionnaire.

Nous abordons cette échéance avec sérénité. Mais cette convocation dépasse largement le cadre d’un simple différend judiciaire. Elle s’inscrit dans une stratégie plus globale : celle qui consiste à intimider, à faire pression, à instrumentaliser le droit pour tenter de faire taire celles et ceux qui enquêtent, informent et révèlent des informations d’intérêt général.

Il faut le dire clairement : les attaques de l’extrême droite ne sont pas que des mots. Elles sont concrètes, organisées, méthodiques. Elles visent à délégitimer, à isoler, à épuiser. Et si l’Humanité est aujourd’hui leur cible, ce n’est pas un hasard. C’est parce que nous dérangeons. Parce que nous documentons. Parce que nous refusons de nous taire face à la banalisation des idées de haine et à la montée du fascisme. Mais nous ne nous laisserons pas faire. Informer n’est pas un délit.

 

« Le 1er Mai, un combat d’arrière-garde pour les journaux des milliardaires », le billet de Maurice Ulrich.



On dit, rappelle un chroniqueur des Échos (groupe LVMH), qu’en 1453, alors que les troupes ottomanes assiégeaient Constantinople, on y discutait du sexe des anges. Il en serait ainsi en France à propos du 1er-Mai et des obsessions d’une France « défendant bec et ongles des acquis sociaux hérités d’une époque où les règles du jeu économiques étaient différentes et un monde qui se soucie peu », donc du « sexe des anges ».

Pour tel autre chroniqueur, dans l’Opinion (Groupe LVMH), « cela fait partie des charmes de la France : des combats si ridiculement d’arrière-garde qu’ils ressemblent à des reconstitutions historiques ». Et cela à l’heure de l’intelligence artificielle et des robots qui, eux, n’auront pas d’états d’âme pour travailler H24 et trois cent soixante-cinq jours par an.

Le nouveau maire RN de Liévin a bien compris, lui qui a décidé de supprimer la cérémonie du 1er-Mai organisée chaque année en mairie avec les syndicats. Un hommage y était rendu aux mineurs en mémoire d’un terrible coup de grisou qui, en 1974, avait fait 42 morts.

mercredi 22 avril 2026

« La feuille de route du think tank de Bolloré pour 2027 », l’éditorial de Rosa Moussaoui.



Vincent Bolloré a longtemps juré n’avoir « aucun projet idéologique ». Aucun serment ne sonne plus faux, tant son empire médiatique offre à l’extrême droite une caisse de résonance sans précédent. La création de son « Institut de l’espérance » dissipe désormais toute ambiguïté.

Avec ce think tank doté d’un corpus programmatique et placé sous le contrôle de sa holding familiale, le milliardaire franchit un nouveau cap, 2027 en tête. La feuille de route de cet « espace de réflexion d’inspiration chrétienne » est limpide : retour à l’ordre moral, austérité économique, guerre aux immigrés.

CNews, Europe 1 et le JDD ont préparé le terrain en normalisant les obsessions réactionnaires. La mise au pas des maisons d’édition rachetées par son groupe et l’élaboration d’un business plan politique complètent le dispositif, pour fabriquer le prêt‑à‑penser d’un futur pouvoir aux visées ultraconservatrices, antisociales et xénophobes. La méthode : désigner des ennemis de l’intérieur, préempter la démocratie, discréditer toute contestation sociale pour détourner l’attention des dividendes et des inégalités

Longtemps, les états-majors capitalistes – tout en dictant leurs choix – se sont retranchés derrière une prétendue neutralité économique. Désormais, leur ingérence dans le champ politique est assumée. Leur credo : l’égalité serait un archaïsme, le pluralisme un frein, et la démocratie un régime obsolète. Aux États‑Unis, Palantir, le géant de la surveillance algorithmique, vient de publier les 22 thèses d’un manifeste glaçant, qui désigne la guerre comme horizon ultime et revendique la capture de l’État par des infrastructures technologiques privées dirigées par des élites éclairées – ingénieurs, patrons, industriels.

De la Silicon Valley aux beaux quartiers parisiens, cette internationale de l’argent roi ne cherche plus de compromis avec le suffrage universel. Elle œuvre à une recomposition autoritaire du pouvoir. Bolloré ne sera pas sur le bulletin de vote. Mais ses idées, elles, pourraient bientôt gouverner. À moins que des forces démocratiques et populaires ne se décident à faire front pour désarmer ces pouvoirs économiques aux projets dystopiques.

 

« Loi de programmation militaire : libertés en berne, état d’alerte permanent », l’éditorial de Maud Vergnol dans l’Humanité Magazine.

Les droits mettent des siècles à se conquérir, quelques semaines à se perdre. À un an de l’élection présidentielle, alors que son bilan en...