Soixante-trois
heures de travail par semaine, pour 1 480 euros brut par mois. Six
jours sur sept. Sans titre de séjour, ni couverture santé, sans contrat de
travail, sous la pression d’une appli qui décide de leur destin… Sous bien des
aspects, le quotidien des livreurs Uber Eats et Deliveroo relève de l’esclavage moderne le plus
sordide. Jusqu’ici, les deux plateformes, qui font fortune sur le
dos de ces jeunes ultraprécaires, étaient épinglées pour leur contournement du
droit du travail le plus élémentaire.
Cette fois, la plainte déposée par quatre
associations pour « traite d’êtres humains » va bien plus
loin. Juridiquement, mais aussi symboliquement, en déférant devant les
tribunaux la mécanique implacable de surexploitation qui sous-tend l’ubérisation
de l’économie.
Ce capitalisme
de plateforme s’est construit sur une fiction : celle d’une armée
d’autoentrepreneurs libres et indépendants. En vérité, ces travailleurs sont totalement
dépendants, soumis à des algorithmes opaques, à des cadences
imposées, à des sanctions automatisées, sans bénéficier des droits fondamentaux
attachés au salariat.
Le recours massif
à une main-d’œuvre étrangère, souvent sans papiers,
permet à ces entreprises d’organiser une mise en concurrence des plus
vulnérables, coincés dans un quotidien de survie, surexposés aux abus. Cyniques
au possible, Uber Eats et Deliveroo nieront toute responsabilité directe,
se dépeignant en simples fournisseurs de services.
Leur défense
est rodée, noyée dans la novlangue de la « gig economy » (l’économie
des petits boulots) où la servitude se mue en « flexibilité » et la
précarité en « entrepreneuriat ». Des mots creux pour maquiller un
système simple : transférer tous les risques sur les travailleurs et
capter un maximum de profits.
L’impunité de
ces plateformes est d’autant plus grande que le cadre légal, en France, est
toujours inexistant grâce à la complicité de l’exécutif macroniste. Le
14 octobre 2024, le Conseil de l’Union européenne a adopté
une directive protégeant mieux les travailleurs des plateformes.
Les États
membres ont jusqu’au 2 décembre 2026 pour la transposer en
droit national. Le gouvernement, lui, n’a toujours pas bougé. Sans doute
plus soucieux de ménager des acteurs économiques puissants que de protéger les
forçats de l’ubérisation.
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