vendredi 24 avril 2026

« L’esclavage moderne s’habille en plateforme », l’éditorial de Laurent Mouloud.



Soixante-trois heures de travail par semaine, pour 1 480 euros brut par mois. Six jours sur sept. Sans titre de séjour, ni couverture santé, sans contrat de travail, sous la pression d’une appli qui décide de leur destin… Sous bien des aspects, le quotidien des livreurs Uber Eats et Deliveroo relève de l’esclavage moderne le plus sordide. Jusqu’ici, les deux plateformes, qui font fortune sur le dos de ces jeunes ultraprécaires, étaient épinglées pour leur contournement du droit du travail le plus élémentaire.

Cette fois, la plainte déposée par quatre associations pour « traite d’êtres humains » va bien plus loin. Juridiquement, mais aussi symboliquement, en déférant devant les tribunaux la mécanique implacable de surexploitation qui sous-tend l’ubérisation de l’économie.

Ce capitalisme de plateforme s’est construit sur une fiction : celle d’une armée d’autoentrepreneurs libres et indépendants. En vérité, ces travailleurs sont totalement dépendants, soumis à des algorithmes opaques, à des cadences imposées, à des sanctions automatisées, sans bénéficier des droits fondamentaux attachés au salariat.

Le recours massif à une main-d’œuvre étrangère, souvent sans papiers, permet à ces entreprises d’organiser une mise en concurrence des plus vulnérables, coincés dans un quotidien de survie, surexposés aux abus. Cyniques au possible, Uber Eats et Deliveroo nieront toute responsabilité directe, se dépeignant en simples fournisseurs de services.

Leur défense est rodée, noyée dans la novlangue de la « gig economy » (l’économie des petits boulots) où la servitude se mue en « flexibilité » et la précarité en « entrepreneuriat ». Des mots creux pour maquiller un système simple : transférer tous les risques sur les travailleurs et capter un maximum de profits.

L’impunité de ces plateformes est d’autant plus grande que le cadre légal, en France, est toujours inexistant grâce à la complicité de l’exécutif macroniste. Le 14 octobre 2024, le Conseil de l’Union européenne a adopté une directive protégeant mieux les travailleurs des plateformes.

Les États membres ont jusqu’au 2 décembre 2026 pour la transposer en droit national. Le gouvernement, lui, n’a toujours pas bougé. Sans doute plus soucieux de ménager des acteurs économiques puissants que de protéger les forçats de l’ubérisation.

 

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