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vendredi 12 juin 2026

« Encyclique(s) », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin.



HUMANITAS. Il est des textes qui paraissent moins pour commenter leur époque que pour lui demander des comptes. Avec Magnifica humanitas, sa première encyclique, publiée à l’occasion du 135e anniversaire de Rerum novarum (1891), Léon XIV entre dans le débat du siècle par la grande porte : celle de la question sociale.

De même qu’à l’époque Léon XIII tentait d’affronter – de manière plutôt doctrinaire – la révolution industrielle et la condition ouvrière naissante, son successeur se confronte à la révolution numérique et à l’intelligence artificielle – rien de moins. Il a fallu au bloc-noteur quelques semaines pour ingurgiter l’ampleur de ce texte et son importance « politique » pour notre ici-et-maintenant. La lecture du journal la Croix, notamment, ne fut pas inutile.

Car, derrière les algorithmes, les plateformes et les promesses d’un monde augmenté, le pape voit surtout réapparaître une interrogation ancienne : qui détient le pouvoir, au bénéfice de qui, et à quel prix pour l’être humain ? Vaste et antique débat. D’autant que Léon XIV ne cède ni à l’enthousiasme béat, ni à la peur technophobe. La technologie ne saurait constituer en soi un problème. Mais, si problème il y a, il réside dans les rapports sociaux qu’elle produit, dans les intérêts qu’elle sert et dans les dominations qu’elle peut renforcer.

DIGNITÉ. L’IA, rappelle le pape, n’est jamais neutre : elle porte le visage de ceux qui la conçoivent, la financent et l’utilisent. Derrière la machine se trouvent toujours des choix politiques, économiques et culturels. Nous y voilà. Est-ce exagéré, dès lors, de constater que cette encyclique rejoint, par certains aspects, une critique sociale qui n’est pas sans résonances marxiennes ?

Léon XIV constate que la personne humaine risque d’être réduite à une simple variable de production, à une ressource exploitable, à une somme de données valorisables. Dans un capitalisme numérique dominé par quelques groupes capables d’accumuler connaissances, puissance informatique et informations personnelles, l’être humain peut en effet devenir l’objet d’une nouvelle forme d’aliénation.

Non plus seulement l’ouvrier séparé du produit de son travail, mais l’individu dépossédé de son attention, de ses données, de ses comportements et parfois même de sa capacité de jugement. L’encyclique, que nous lisons aussi comme une contestation des dominants à la Trump et autres milliardaires de la tech, est traversée par cette inquiétude.

Les technologies les plus avancées risquent d’approfondir les fractures entre ceux qui contrôlent les outils et ceux qui les subissent. La concentration des savoirs et des infrastructures numériques entre les mains d’une minorité menace le principe même du bien commun. À plusieurs reprises, le pape insiste d’ailleurs sur la nécessité de partager les connaissances, de soumettre les usages de l’IA à un contrôle démocratique et de faire prévaloir la dignité humaine sur la logique du profit.

MÉDITATION. La question du travail occupe naturellement une place centrale dans cette réflexion. Comme Rerum novarum en son temps, Magnifica humanitas se demande ce que devient l’homme lorsque la machine transforme les conditions de la production. Léon XIV redoute que l’automatisation ne conduise à une déqualification massive des travailleurs, à leur surveillance permanente et à leur marginalisation. La technologie peut libérer des tâches pénibles ; elle ne doit jamais servir à rendre les travailleurs inutiles.

Le texte va plus loin encore. La richesse d’une société, explique le pape, ne se mesure pas seulement à sa croissance économique mais à la qualité du travail, à la réduction des inégalités, à la protection de l’environnement et à la possibilité pour chacun de vivre dignement. Face aux dérives actuelles, Léon XIV oppose une autre idée du progrès, refusant les rêves transhumanistes qui prétendent dépasser les limites de l’homme. Pour lui, la fragilité n’est pas un bug à corriger mais une vérité à accueillir.

L’humain ne grandit pas malgré ses limites ; il grandit souvent grâce à elles. C’est dans la vulnérabilité que naissent la solidarité, le soin de l’autre et la possibilité même de l’amour. Magnifica humanitas dépasse largement le cadre d’un texte religieux sur l’IA. C’est une méditation sur le pouvoir, le travail, les inégalités et le destin collectif des sociétés contemporaines.

samedi 23 mai 2026

« Identité(s) », le bloc-notes de Jean-Emanuel Ducoin.



SECOUSSE. Il y a des livres qui cherchent à flatter le pire d’une époque, à caresser les dérives inquiètes dans le sens du poil. Et puis il y a ceux qui prennent le risque du désaccord, du frottement, de l’engagement assumé même. Avec la Cause du Christ. L’Évangile contre « l’identité chrétienne », Benoist de Sinety signe un texte rare : un essai de combat et de contre-combat spirituels qui refuse que l’Évangile devienne le drapeau d’une peur identitaire. Notons, non sans ironie, que ce livre est publié par Grasset, dernières traces de l’ancienne direction éditoriale.

Dans ce climat politico-médiatique saturé de slogans, de crispations et de récits de « reconquête », le prêtre lillois rappelle une évidence que beaucoup feignent désormais d’oublier, et que nous pouvons résumer par ces mots : le christianisme n’est pas une forteresse culturelle, mais une parole adressée aux vulnérables. Ce récit, bref (160 pages) mais d’une densité admirable, avance comme une secousse. Non pas un sermon abstrait, mais une interpellation directe, parfois rugueuse, toujours habitée. On y entend moins la voix d’un homme inquiet de voir le Christ peu à peu remplacé par une mythologie du « sang », du « sol » et de la « virilité ».

ILLUSION. Le mérite de Benoist de Sinety s’avère immense par les temps qui courent. Il ose nommer ce que tant d’autres contournent par prudence ou calcul. Il décrit sans détour la tentation d’un christianisme fasciné par la force, la verticalité, le fantasme d’une civilisation assiégée. Il montre comment certains discours, hier encore confinés aux marges, se sont installés jusque dans les familles bourgeoises, les paroisses, les conversations ordinaires. Et surtout, il refuse cette confusion toxique entre fidélité chrétienne et réflexes de fermeture.

Il écrit clairement : « Pour Éric Zemmour, Philippe de Villiers, de plus en plus d’essayistes ou de médias dits « décomplexés » mais aussi une partie de l’élite de notre pays, la défense de « l’identité chrétienne » est aujourd’hui un argument de combat – et, dit-on, un remède contre le déclin. (…) Pour ces marchands d’illusion, la bienveillance de l’Église envers les migrants ne serait qu’un luxe de privilégiés, une aveugle démission face à la « guerre de religion » qui, à les croire, se déroule sous nos yeux. »

Pour Benoist de Sinety, le phénomène est évidemment mondial. Il cite d’ailleurs Donald Trump, l’une des figures de l’instrumentalisation du sacré. Et il porte la plume dans la plaie : « Il ne faut pas s’y tromper. Cette prétendue « identité chrétienne » n’a pas de sens. Ils défendent en réalité une chrétienté sans le Christ. La vraie radicalité ne se trouve pas dans la nostalgie, le repli, la peur. Il faut tendre la main au faible, ouvrir son cœur à l’inconnu. (…) La radicalité chrétienne, la seule, la vraie, n’est pas une question d’identité : c’est celle de la main tendue. »

POSTURES.Ainsi, la Cause du Christ ne se contente pas de dénoncer. Le livre tient debout grâce à une intuition : la vulnérabilité partagée comme antidote à la violence, le contraire des messages de toutes les sphères des extrêmes droites. Là réside la plus bouleversante force de ce texte, qui assume une partie de la « bataille culturelle ». Face aux appels au tri, à la peur de l’étranger, à l’obsession des frontières justement culturelles, Benoist de Sinety oppose une fraternité fragile, mais radicale. Une fraternité qui ne nie ni les fractures du temps ni les inquiétudes contemporaines, mais qui refuse de tout transformer en machine d’exclusion.

Alors il le répète : « Un christianisme sans le Christ est en train de prospérer. » Le curé lillois assume le conflit, « pour prévenir », et n’hésite pas à nommer les personnes, groupes ou postures auxquels il s’oppose frontalement. Le bloc-noteur le sait, ce texte a quelque chose de courageux parce qu’il accepte l’inconfort. Il ne cherche ni l’applaudissement facile ni la neutralité molle. Il dérangera les pseudo-stratèges d’une religion de reconquête comme il obligera les progressistes à sortir des postures convenues.

Avec la Cause du Christ, Benoist de Sinety livre un énorme manifeste sous la forme d’un avertissement fraternel, mais vif, sincère et traversé d’une colère lucide qui réouvre une interrogation essentielle : pour celles et ceux qui s’en revendiquent, que reste-t-il de l’Évangile lorsque le Christ disparaît derrière les pires relents identitaires aux récupérations politiques assez abjectes ? Cette question ne concerne pas que les croyants – la preuve.

 

dimanche 12 avril 2026

DONALD TRUMP, OU « LA FOLIE D'UN HOMME », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin.



Il paraît qu’en politique, comme pour les personnages ambigus de l’Histoire, il convient de ne jamais « psychologiser » quelqu’un, au prétexte qu’il serait dès lors difficile sinon impossible de comprendre le contexte et le « narratif » expliquant certains choix intimes. Jean-Yves Le Drian, ancien ministre des Affaires étrangères et de la Défense, actuel envoyé spécial de Mac Macron au Liban, vient de franchir le Rubicon, sans retenue ni scrupule. À propos de Donald Trump, il déclare à Libération : « Je suis mal, mal. Tout est permis, plus de règles sauf le rapport de force désinhibé, l’absurdité, l’outrance, avec, en toile de fond, toujours, les intérêts financiers. Et nous voilà réduits à constater la folie d’un homme…»

On pense ce qu’on veut de ce fidèle de la Macronie déclinante, mais les mots, enfin lâchés, correspondent assez bien à ce que nous pensons du président états-unien, pour dire bien pire tous les matins devant la machine à café. Reconnaissons que cette confession de monsieur Le Drian survenait quelques heures à peine après l’une des sorties verbales dont Trump-le-voilà a le secret. Encore que, cette fois, le milliardaire venait d’enfoncer toutes les barrières imaginables.

Comme si menacer de « détruire un pays tout entier » ne lui suffisait pas, l’agité de la Maison-Blanche avait donc éprouvé le besoin, à quelques heures de l’expiration de l’ultimatum fixé à l’Iran, de mettre une pression supplémentaire sur Téhéran en affirmant : « Une civilisation entière va mourir ce soir. » Il faut s’arrêter sur cette phrase, la regarder droit dans les yeux, sans détourner le regard, sans l’excuser, sans la diluer. Car elle ne relève pas de la stratégie, ni même de la folie ordinaire du pouvoir. Elle appartient à quelque chose de plus bas : une jubilation de destruction, une ivresse de fin du monde prononcée tel un slogan de campagne dont il a le secret. Mais qui parle ainsi ? Un chef d’État ? Ou un pyromane qui contemple son œuvre avant même d’y mettre le feu ? Car enfin, annoncer la « mort » d’une civilisation comme on annoncerait un feu d’artifice, n’était-ce pas franchir une ligne que même les cyniques d’hier n’osaient pas effleurer ? Les empires tuaient, oui. Ils rasaient, oui. Mais ils parlaient encore le langage de la nécessité, de la contrainte, du tragique. Ici, rien de tel : seulement une phrase nue, obscène, qui suintait le plaisir d’annoncer un irréparable potentiel, visant tout à la fois les dirigeants iraniens – qu’il qualifiait le week-end dernier de « sales bâtards », de « tarés » ou d’« animaux » – mais aussi, et surtout, le peuple iranien lui-même, son présent, son à-venir et son passé, niant en quelques mots une Histoire multimillénaire. Trump n’est plus un homme politique. L’a-t-il jamais été d’ailleurs ? Mais bel et bien un nihiliste en costume. Forcément, l’envie de convoquer Freud et Lacan devient une tentation… plus forte que nous.

Au cœur de cette dinguerie incompréhensible de conneries et d’excès en tout genre, certains voudraient nous inciter à croire qu’il s’agit de « fermeté », de « courage », voire de « lucidité », reprenant la fameuse « théorie du fou » que Richard Nixon se vantait d’utiliser parfois avec ses ennemis, en particulier durant la guerre du Vietnam – avec la fin que nous connaissons. De la « fermeté », du « courage » ? Non : une lâcheté fondamentale, digne d’une pathologie inquiétante, que ferait bien de sonder son entourage. Il est en effet toujours plus facile de promettre l’anéantissement que d’assumer la complexité. Plus facile de hurler à la fin d’un monde que de comprendre ce qui le tient encore debout. Cette phrase est tout aussi monstrueuse que creuse. Encore une fois, elle ne dit rien de l’Iran, rien de son peuple en souffrance, rien de sa longue histoire. Elle ne dit rien parce qu’elle ne s’adresse à personne – sinon à une foule d’abrutis fascinés par l’abîme. Une phrase pour écrans, pour micros, pour l’écho. Le bloc-noteur ose l’écrire : la phrase de Trump est en vérité sans destinataire humain. Voilà le pire : une déshumanisation totale. Comprenons bien. Un pays réduit à une abstraction ; des millions de vies à une variable ; une culture à une cible. On ne tue plus des hommes, on « efface » des civilisations, comme on supprime un fichier. Car, au fond, cette phrase ne menace pas seulement une civilisation lointaine. Elle dit tout de celui qui la prononce, et du monde qui l’écoute… en commençant, enfin, à vaciller.

 

samedi 28 mars 2026

"Stigmatisations ", le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin.

 


NOIRS : Dans la longue série des rumeurs de haute intensité crapuleuse, il en est une, donc, qui aura marqué d’une tache brune l’après-premier-tour des élections municipales. Celle visant Bally Bagayoko, nouveau maire (LFI) de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), en dit long sur l’état de la France et des vieux réflexes si peu refoulés qu’ils resurgissent à la moindre occasion. Il aura suffi de quelques heures. Une victoire nette, incontestable, issue des urnes dès le premier tour – et déjà, le soupçon.

À Saint-Denis, l’élection n’a pas seulement changé une majorité municipale. Elle a déclenché autre chose. Un réflexe. Presque un automatisme. Celui qui consiste, dans notre pays, à interroger la légitimité de certains élus – non pas à partir de leurs actes, mais de ce qu’ils incarnent. Bally Bagayoko avait dit, afin d’honorer son illustre cité : « La ville des rois et du peuple vivant », expression du poète et journaliste communiste et dionysien Jean Marcenac, formulée dans l’Humanité après la Seconde Guerre mondiale.

La phrase référencée est devenue : « La ville des Noirs et du peuple vivant. » Cette fausse citation attribuée au nouveau maire de Saint-Denis fut ainsi relayée bien au-delà des sphères d’extrême droite sur des plateaux d’information par des journalistes, sans vérification en dépit d’une manipulation grossière. Saint-Denis : avec sa basilique, nécropole royale, et son identité populaire, qui rassemble environ 150 nationalités différentes issues des cinq continents.

Et Saint-Denis, à un degré de désinformation inouï, devient « la ville des Noirs ». La possible croyance à l’authenticité de cette phrase se veut révélatrice du préjugé consistant à enfermer les personnes racisées des quartiers populaires dans un cliché communautariste et revendicateur.

RÉFLEXES : « Ville de Noirs ». Une formule qui ne dit rien de la réalité sociale, mais tout de ceux qui la brandissent. Leur angoisse sourde : celle d’une France qui change, d’une sociologie qui échappe aux vieux schémas, d’un pouvoir local qui ne ressemble plus à ceux qui, un peu partout, en détenaient les clés. Bally Bagayoko n’est pas seulement un nouveau maire. Il est devenu, malgré lui ou peut-être à cause de cela, le révélateur d’un malaise plus profond.

Celui d’une bourgeoisie qui regarde les héritiers de l’immigration comme une anomalie politique. Comme une présence tolérée tant qu’elle reste à la marge, mais inquiétante dès lors qu’elle accède au centre. Car cette polémique n’a rien d’innocent. Elle recycle, sous une forme à peine maquillée, les vieux réflexes de relégation. Hier, on parlait de « banlieues difficiles ».

Aujourd’hui, on essentialise, on réduit une ville entière à une couleur de peau. Comme si la diversité était un problème en soi. Comme si la démocratie devait s’arrêter aux portes de certains quartiers. Comme si une partie de la population serait, par « nature », moins légitime à gouverner.

MIROIR : La peur de perdre un monopole symbolique sur le pouvoir. Mais la démocratie n’a rien d’un club privé. Elle n’appartient ni à une classe, ni à une histoire unique. Elle est, ou elle devrait être, l’expression de toutes les légitimités. L’élection de Bally Bagayoko dérange.

Non pour ce qu’elle serait, mais pour ce qu’elle symbolise : un déplacement du centre de gravité. Une redistribution des cartes. Une irruption de ceux qu’on préférait invisibles dans les lieux de décision. On pourra toujours habiller cette gêne de considérations techniques, de débats sur la gestion municipale. Le jeu démocratique, en somme. Mais quand surgissent des expressions comme « ville de Noirs », il ne s’agit plus de politique.

Mais d’un symptôme. Depuis deux siècles, les fantasmes accolés à la Seine-Saint-Denis ne se sont jamais réalisés. Les « apaches » n’ont pas déferlé sur la capitale, pas plus que les ouvriers ivrognes, les communistes hirsutes ou les moudjahidin embusqués dans les cités.

Mais ce département de tous les records (plus fort taux de pauvreté de France métropolitaine, plus forte proportion d’immigrés, etc.) continue de fonctionner comme un miroir grossissant des paniques contemporaines, témoignant de la constance d’une « prolophobie » qui dépasse l’origine, la nationalité ou la religion de ses habitants. La France populaire mérite un autre avenir que ces caricatures. Et la République aussi.

 

vendredi 20 février 2026

« Droites extrêmes », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin.



Copié-collé Dans le foisonnement d’une actualité pour le moins délétère, la longue interview accordée vendredi 13 février par Bruno Retailleau au Figaro Magazine est quelque peu passée inaperçue – sauf pour les contempteurs ou les adulateurs du genre auxquels rien n’échappe. Le président du parti « Les Républicains » (LR) y annonçait donc sa déclaration de candidature à l’élection présidentielle de 2027, déclinant les thèmes qui lui tiennent à cœur.

Nous le savions, nous en avons la confirmation : l’ex-ministre de l’Intérieur enterre définitivement la droite républicaine. Même Françoise Fressoz, dans le Monde, parle d’« un modèle du genre ». Et pour cause. « Tous les thèmes ressassés par le Rassemblement national (RN) – perte de souveraineté, impuissance publique, déclin nataliste, danger migratoire, crise de l’autorité – sont méthodiquement déclinés. (…) La remise en cause de l’État de droit est confirmée et détaillée. »

Autant le dire : un copié-collé des propositions de l’extrême droite. Bruno Retailleau joue donc, sans surprise et sans complexe, l’air de la rupture avec le macronisme dans l’espoir de retenir un électorat de droite de plus en plus sensible aux sirènes du RN. Une offensive idéologique décomplexée alliant libéralisme économique, conservatisme sociétal et souverainisme juridique. « Un cocktail qui se prétend sérieux, mais ouvre la boîte de Pandore », écrit le Monde

Litanie Les unes après les autres, les digues sautent. Et la droite républicaine, jadis « riche » de sa diversité, entre une aile libérale et un pôle souverainiste, éclate au grand jour. Ce n’est plus la droite, mais l’ultradroite en boucle, une sorte de vieux manuel de catéchisme politique : tout y est, jusqu’aux formules récitées avec application, sans jamais trembler devant le réel. Avec Retailleau, on retrouve cette droite dure qui se veut droite dans ses bottes, raide dans ses principes, et qui confond la constance avec l’entêtement. Il parle d’autorité comme d’autres parlent de météo : il s’agirait d’une « évidence », d’un phénomène « naturel », d’une nécessité « indiscutable ».

L’État doit « rétablir l’ordre », « restaurer la nation », « assumer ses frontières ». Vocabulaire martial, syntaxe ferme, propos graves. Mais, derrière l’emphase, que reste-t-il, sinon cette litanie d’inquiétudes, recyclées en certitudes ? Il y a chez lui une manière de poser le diagnostic comme on assène un verdict.

La France serait « fragilisée », « minée », « menacée » – par l’immigration, le laxisme, l’effacement des repères. Il ne débat pas, il déplore. Il ne nuance pas, il tranche. Aucune analyse de notre ici-et-maintenant, mais récit fantasmé. Et ce récit a ses héros (ceux qui « tiennent bon »), ses coupables (ceux qui « renoncent ») et ses traîtres (ceux qui « s’accommodent »). Mais à quoi ?

Verticalité Cette dramaturgie permanente finit par sonner creux. À force de voir des périls partout, on ne voit plus les complexités. À force d’invoquer l’autorité, on oublie de définir la justice. Retailleau invoque la République, mais une République d’ordre, presque une République disciplinaire, où la liberté semble toujours suspecte et la solidarité conditionnelle.

On pourrait lui accorder le mérite de la cohérence, fidèle à sa ligne. Sauf qu’il assène comme si le monde n’avait pas changé, comme si les fractures sociales, écologiques, démocratiques pouvaient se résoudre par un simple retour à la verticalité. Comme si la complexité contemporaine appelait moins d’intelligence que de fermeté. Son entretien ressemble à une mise en garde permanente : attention au délitement, attention à la décadence, attention au déclassement. Tout est menace.

Rien n’est promesse. Tout aussi incroyable, cette tentation de réduire le débat à une opposition morale : les courageux contre les faibles, les lucides contre les naïfs, convoquant les « racines », la « civilisation ». Et puis cette posture du gardien, comme un gardien de prison, qui n’ouvre aucune perspective mais excite. La France n’a pas besoin de gardiens, mais d’inventeurs.

À force de se présenter comme un rempart, Bruno Retailleau finit par oublier qu’un rempart ne construit rien : il empêche, il retient, il bloque. Bruno Retailleau a basculé dans le camp de l’extrême droite et il l’assume. Et il n’est pas le seul…

 

vendredi 13 février 2026

« Messianisme(s) », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin.



Mortifère « La colonisation au nom du Messie » : ainsi titrait en une le journal la Croix, cette semaine, pour évoquer l’expansion sans fin de la colonisation en Cisjordanie, précisant : « En Israël, les sionistes extrémistes s’appuient sur des prétextes religieux pour justifier leur expansion territoriale. » Accusera-t-on le groupe Bayard et la congrégation des Augustins de l’Assomption, actionnaire principal, d’antisémitisme ?

Dans un silence médiatique mondial assez assourdissant, la situation des Palestiniens est passée au second rang, au mieux. Gaza, toujours martyrisée. Et la Cisjordanie, encore et encore sous le joug des fanatiques. Dans un éditorial cinglant, que le bloc-noteur ne renierait pas, la Croix précise que « la tentation d’habiller de foi religieuse l’hubris de la guerre est loin d’être nouvelle », rappelant les siècles passés peu glorieux de notre histoire humaine, citant cette actualité mortifère : « Le phénomène touche encore tous les continents et toutes les religions. C’est le cas du messianisme des colons israéliens, mais aussi des tentations trumpistes de légitimer la violence en se dépeignant comme tenants d’un ordre instauré par Dieu, ou encore de la rhétorique poutinienne justifiant l’invasion de l’Ukraine, ou de l’appel à une « guerre des civilisations » par Éric Zemmour au nom d’un christianisme synonyme, pour lui, de défense de l’Occident. »

La colonisation meurtrière de la Cisjordanie, au nom de Dieu…

Lâche Souvenons-nous de ce « rappel indispensable de l’incompatibilité entre la frénésie et la fureur de la guerre et la foi des croyants ». Ainsi, nommons les choses par leur nom. Ce qui se déroule en Cisjordanie n’est pas un « conflit », ni une « dispute territoriale complexe », ni un « malentendu millénaire » entre deux peuples. Il s’agit d’une colonisation brutale, idéologique, raciale et religieuse, menée par un État qui a décidé que le droit international était optionnel et que Dieu pouvait servir de notaire.

La Cisjordanie n’est pas uniquement occupée : elle est dévorée. Lentement, méthodiquement, cyniquement. Colonie après colonie, colline après colline, olivier après olivier. Une entreprise de prédation qui avance sous protection militaire, financée par l’État israélien, justifiée par un messianisme délirant et bénie par une communauté internationale lâche jusqu’à l’indécence. Un projet politique clair : rendre impossible toute existence palestinienne viable. Transformer un peuple en variable d’ajustement géopolitique… puis feindre l’étonnement quand il résiste.

Mascarade De fait, les colons israéliens sont l’avant-garde d’un projet d’extrême droite théologico-nationaliste, persuadée que la Bible autorise le vol, l’humiliation, la violence et le meurtre. Ils cassent des crânes au nom de Dieu, incendient des villages au nom de la promesse, tirent sur des civils au nom de la rédemption. Et quand ils tuent, l’impunité est quasi totale. Voilà la vérité nue. Cette religion-là est une contrefaçon. Un simulacre de foi transformé en idéologie suprémaciste, où l’élection divine sert à hiérarchiser les vies humaines. Où le Palestinien n’est plus un voisin, ni même un ennemi, mais un intrus métaphysique.

On ne négocie pas avec un intrus : on l’efface. Pendant ce temps-là, l’État israélien joue la comédie, condamne vaguement « les violences de colons » comme on s’excuse d’un dégât collatéral, tout en armant, protégeant et légalisant leur présence. Il parle de démocratie pendant qu’il administre un régime de ségrégation territoriale. Il invoque l’histoire tragique du peuple juif – réelle, immense, indiscutable – pour justifier une injustice. Et, procédé odieux, la mémoire devient un bouclier moral contre toute possibilité de critique. Quant à ce que nous nommons encore « l’Occident », il applaudit ou détourne les yeux, selon les cas. Les États-Unis arrosent de milliards, l’Europe publie des communiqués creux, la France soupire et passe à autre chose. Hypocrisie structurelle.

On proclame l’illégalité des colonies tout en commerçant avec elles, on défend le droit tout en acceptant sa violation permanente. Mascarade. La colonisation n’est pas une dérive, mais une stratégie. Le messianisme n’est pas une excentricité, mais un carburant politique. Et la religion, ainsi instrumentalisée, devient l’une des formes les plus obscènes du pouvoir – parce qu’elle prétend être incontestable. Comment construire un à-venir juste sur une terre volée, surtout au nom de Dieu ?

dimanche 1 février 2026

« Extase(s) », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin



Majuscule : Un livre-compagnon : le bloc-noteur n’a pas trouvé meilleure expression pour qualifier le dernier opus de Pierre-Louis Basse, Ma nuit en plein jour, une échappée belle de l’écrivain au cœur de son antre normand, à Bernay, dans l’Eure, où il vit depuis quelques années loin du tumulte parisien. Comme souvent avec l’auteur, le personnage principal de ce récit n’est autre que lui-même, dans ce coin niché d’où parviennent, ahurissants, les échos du monde, teintés d’une sourde inquiétude.

Le prétexte ? Le plus beau qu’il se puisse imaginer. L’ancien journaliste de référence d’Europe 1 s’est enfermé durant plusieurs semaines dans l’abbatiale Notre-Dame de Bernay, trois longs mois, seul sur une chaise, au fil de nuits à contempler les Extases, peintures monumentales de son ami, l’artiste Ernest Pignon-Ernest. Du vécu. Du palpable. À l’été 2022, du 2 juillet au 18 septembre, Pierre-Louis Basse fut en effet à l’origine de cette exposition. Faire venir les Extases à Bernay, célébrée dans le monde entier : une gageure.

Voir le travail en Majuscule d’Ernest Pignon-Ernest, qui rend hommage à ces huit femmes amoureuses du Christ, devenues saintes. Et bien sûr raconter Ernest : « Il nous rappelait que la poésie, l’histoire, le sport, nos joies et nos chagrins mêlés se trouvaient peut-être dans les replis d’une pierre qui faisait semblant de dormir. »

Cœur : Pierre-Louis Basse n’est pas un rêveur pour rien. « J’ai compris, dans mes premières nuits en plein jour, ce que l’artiste avait voulu m’offrir : s’éloigner de la réalité du monde. » À un détail près : « Mais pas question de l’abandonner, ce monde. L’imaginer. L’apprivoiser. Et s’approcher, au plus près, de ces Extases. »

La bénédiction opère, pour l’observateur comme pour tous. « Quelque chose se jouait devant moi qui allait bien au-delà d’une simple exposition. Le miracle tenait dans le fait que des visiteurs venaient pour la première fois dans nos campagnes. Ils se posaient avec bonheur devant une beauté qui flirtait avec la folie, la grâce, l’amour, la liberté et le scandale. » Rescapé d’une lourde opération à cœur ouvert, Pierre-Louis a trouvé à Bernay, dont il est le chantre lyrique, un havre de paix et de joie.

Plus encore devant les corps de ces huit mystiques catholiques, Hildegarde de Bingen, Catherine de Sienne, Angèle de Foligno, Marie de l’Incarnation, Thérèse d’Avila, Marie Madeleine, Mme Guyon et Louise du Néant, au-dessus d’un plan d’eau-miroir. Il y a dans ces pages sublimes, autant d’introspections que de réflexions.

Un livre sur la mémoire du temps… et cet effacement de l’Histoire, avec sa grande H. Jusqu’à croiser quelques fanatiques, qui voulurent entraver l’exposition en la cachant. Il écrit : « Plus tard, quand viendrait le temps de la honte, et du camouflage de son œuvre par quelques ignorants déguisés en charitons, je me souviendrais de ces moments profonds. »

Vérité : Il y a des livres qui ne se lisent pas seulement : ils se traversent. Ma nuit en plein jour est de ceux-là. Un texte incandescent, à la fois fragile et combatif, qui avance à pas d’homme dans les zones d’ombre de l’existence, là où la lumière ne disparaît jamais tout à fait, mais vacille, insiste, résiste. Pierre-Louis Basse écrit comme on respire après l’apnée. Avec cette voix singulière, reconnaissable entre mille, nourrie de sport, de chansons, de mémoire collective et d’émotions à vif. Ici, la nuit n’est pas une chute : elle est une épreuve.

Et le jour, loin d’être une évidence, devient une conquête. L’auteur ne se met pas en scène : il se met à nu. Tel un chant grave et doux à la fois. Un chant d’homme debout, cabossé mais lucide, qui convoque les souvenirs, les visages aimés, les refrains populaires, le football comme mythologie moderne, et la littérature comme planche de salut. On pense à Camus, à Blondin, parfois à Modiano pour cette façon de marcher dans les rues de la mémoire.

Mais Basse ne copie personne : il transmet. Il tend la main, rappelant que la fragilité n’est pas une faiblesse, mais un lieu de vérité, quand nous remettons l’humain au centre de tout. Et quelque chose d’authentiquement politique : l’affirmation que raconter sa nuit, c’est déjà lutter contre elle. Que les mots peuvent encore faire barrage. Et que la littérature, quand elle est sincère, peut être une lampe allumée au cœur du jour le plus sombre. Un livre-compagnon… comme il y en a si peu.

vendredi 23 janvier 2026

« Indécence(s) », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin.



Consanguinité : Ils sont venus. Ils étaient tous là. Comme chaque troisième semaine de janvier, les dirigeants des plus grandes entreprises de la planète ont convergé vers le canton suisse des Grisons à l’invitation du Forum économique mondial, qui réunissait 3 000 participants, arrivés de 130 pays, à Davos.

Évidemment, la venue en chair et en os d’un Donald Trump en mode impérial, accompagné d’une délégation historique de parlementaires, gouverneurs, chefs d’entreprise, universitaires américains, promettait d’écraser les débats. Telle une parthénogenèse, ou une consanguinité, la particularité de cette 56édition restait, toutefois, le « record de participation des leaders politiques » promis par Borge Brende, le président du Forum économique mondial : 64 chefs d’État ou de gouvernement.

À la veille de cette fiesta indécente, tandis que les « grands » de « l’élite » économique de la planète allaient se goberger entre eux, Oxfam lançait un énorme pavé dans cet océan d’orgueil friqué. Sous la forme d’un rapport explosif, l’ONG alertait le monde en affirmant quelques vérités tragiques. L’effet miroir de Davos, en vérité.

Vicieux : Dans ce rapport, Oxfam fustige en effet les ultrariches qui « sapent la liberté politique », dénonçant particulièrement Trump et sa politique. Sans surprise, les inégalités croissantes ne sont pas sans conséquences sur les démocraties. Constat sans appel : notant une hausse de la fortune des super-riches, l’ONG rappelle que les 12 milliardaires les plus riches de la planète « possèdent plus de richesses que la moitié la plus pauvre de l’humanité ». Ainsi, l’an dernier, le monde comptait pour la première fois plus de 3 000 milliardaires, qui cumulaient une fortune de 18 300 milliards de dollars.

La valeur de leur patrimoine s’est accrue de 16,2 %, trois fois plus vite que durant les cinq années précédentes, alors que la réduction de la pauvreté ralentit depuis la pandémie en 2020. « Les inégalités économiques et politiques peuvent accélérer l’érosion des droits et de la sécurité des personnes à une rapidité effrayante », s’insurge le directeur général d’Oxfam, Amitabh Behar, parlant de cercle vicieux, ajoutant que « les mesures prises sous la présidence Trump (…) ont profité aux plus riches à travers le monde », prenant comme exemple le fait que les multinationales américaines ont obtenu d’être exemptées du taux minimal de taxation de 15 %… prévu par un accord international.

Violence : C’est dans ce contexte que Trump est arrivé, symbole et symptôme à lui tout seul de Davos, telle une farce glacée du capital triomphant. Ici, Trump n’était pas un intrus. Sa présence n’avait rien d’un accident diplomatique. Elle était l’aveu, brutal et obscène, de ce que ce forum n’a jamais cessé d’être. Davos prétend penser le monde, Trump le brutalise. Mais entre les deux, la différence est surtout de ton, rarement de fond.

D’un côté, le langage feutré de la gouvernance globale ; de l’autre, la vulgarité assumée du businessman-président. Même logique pourtant : l’argent comme boussole, le marché comme horizon, la planète comme variable d’ajustement. Nous avons assisté à la rencontre du cynisme décomplexé et de l’hypocrisie policée.

Celui qui nie le réchauffement climatique s’adresse à une salle qui en parle beaucoup… pour mieux l’accommoder aux profits. Celui qui méprise les travailleurs est applaudi par des dirigeants qui les précarisent. Celui qui érige le nationalisme économique en doctrine est reçu par une élite mondialisée qui ne jure que par la concurrence généralisée. Le clash annoncé s’est dissous dans une connivence de classe. La violence sociale de Trump – contre les migrants, les pauvres, les syndicats, la presse – choque à peine dans ce temple où l’on naturalise les rapports de force économiques comme des lois physiques.

Son mépris devient presque une franchise. Lui au moins ne prétend pas sauver le monde ; il se contente de l’exploiter. Le plus glaçant ne fut donc pas Trump à Davos. Ce fut Davos sous Trump. Car en l’accueillant sans rougir, le Forum économique mondial reconnaît ce qu’il est : un espace où l’autoritarisme devient fréquentable dès lors qu’il protège les marchés, où la démocratie devient optionnelle tant que les profits demeurent garantis. Trump a simplement ôté le masque de Davos. Comme si Davos ne méritait pas seulement Trump, mais l’appelait de toutes ses forces…

 

dimanche 11 janvier 2026

« Lucide(s) », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin.

 

Desseins : Les années filent comme ces neiges de moins en moins éternelles, nos espoirs se fondent toujours sur le meilleur, et pourtant, il arrive que nos vœux sans relâche répétés s’obscurcissent de noirs desseins sur les chemins de l’espoir. L’entame de 2026 n’est pas, et ne sera pas, un autre monde.

Celle-ci débute à l’identique des précédentes : la destruction des principes et du droit, au profit de la force et de l’aveuglement. Nous connaissons le tableau. Le feu des bombes amenuise chaque jour un peu plus les forces du peuple ukrainien ; Gaza et la Palestine restent martyrisées ; les guerres un peu partout, dans 200 endroits du monde environ, continuent de frapper des enfants, des femmes, des hommes ; et tandis que les États-Unis ont bombardé ces dernières semaines la Syrie, l’Irak, le Yémen, la Somalie, le Nigeria, le faucon de la Maison-Blanche souhaite ses bons vœux à l’humanité en ordonnant une mafieuse razzia au Venezuela…

Boomerang : Résumons d’une phrase : l’ingérence made in USA, ou l’art de piétiner la souveraineté au nom de la démocratie. Oui, certains osent encore prononcer le mot « démocratie », à commencer par Trump l’illuminé. À Washington, ce mot sert de clé passe-partout, de justification morale à toutes les entreprises de déstabilisation, de pillage et de mise sous tutelle. Le Venezuela en sait quelque chose.

Depuis plus de vingt ans, la première puissance mondiale s’acharne sur ce pays – et sur d’autres – comme un vautour sur une proie déjà exsangue, tout en feignant de lui tendre la main. Critiquer le gouvernement vénézuélien n’est pas interdit. Personne ne nie les erreurs, les dérives, les impasses politiques internes.

Quoi que nous pensions des méthodes de Maduro, du système politique qu’il a imposé, de la corruption et du clientélisme, de la situation critique dans laquelle il a placé les travailleurs et les plus modestes de son pays en lien avec le blocus qu’imposent les États-Unis depuis des années, nous sommes face à une négation absolue du droit international, du respect de la souveraineté d’un pays et du droit de son peuple à choisir ses élus.

Un viol total des articles 51 et 2.4 de la Charte des Nations unies qui interdissent à un État puissant d’avoir recours à la force sans autorisation multilatérale du Conseil de sécurité des Nations unies, sans preuves vérifiables de légitime défense imminente. Ce n’est pas tout : Trump a aussi violé le droit américain lui-même, puisqu’il a agi sans consulter le Congrès – ce qui, tôt ou tard, risque de fonctionner tel un boomerang.

Unipolaire : Il faudrait être naïf – ou de mauvaise foi – pour croire que cette obsession états-unienne se trouve mue par une soudaine compassion pour un peuple qui souffre. Le Venezuela possède les premières réserves de pétrole du monde. Et, comme par hasard, l’ingérence américaine s’intensifie chaque fois qu’un gouvernement ose reprendre le contrôle de ses ressources naturelles et affirmer sa souveraineté.

Quand la « démocratie » devient soluble dans le baril de brut. Qu’on se souvienne, néanmoins, une ingérence étrangère n’a jamais produit de démocratie durable. Elle n’a engendré que chaos, dépendance et ressentiment. À force de sanctions, de menaces militaires à peine voilées et de manœuvres diplomatiques cyniques, les États-Unis aggravent précisément ce qu’ils prétendent combattre – et nous comprenons bien que ce n’est qu’un début…

Non, le Venezuela n’est pas un protectorat, ni un laboratoire idéologique pour stratèges néoconservateurs. Ce pays possède une histoire propre, des contradictions, un peuple, qui a le droit fondamental de décider de son avenir sans tutelle étrangère. La souveraineté n’est pas un gros mot, sauf peut-être dans les couloirs du Département d’État.

À l’heure où l’ordre international vacille, l’acharnement américain contre le Venezuela apparaît pour ce qu’il est : un vestige brutal d’un monde unipolaire que Washington refuse de voir disparaître, au moins dans son « hémisphère ».

L’intellectuel américain Noam Chomsky le disait naguère : « La façon intelligente de garder les gens passifs et obéissants est de limiter strictement le spectre des opinions acceptables, mais de permettre un débat très animé dans ce spectre. Cela donne aux gens l’impression qu’il y a une pensée libre, alors que tout le temps les présuppositions du système sont renforcées par les limites imposées à la portée du débat. » Restons lucides. On ne trouvera pas meilleur vœu…

 

samedi 20 décembre 2025

« Abolitionniste(s) », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin.



Violence : En 2013, à la suite d’une sordide pétition publiée dans Causeur, la revue ultra-réac d’Élisabeth Lévy, réclamant la « libéralisation » de la prostitution, le bloc-noteur écrivait : « Puisqu’elle génère en tant que telle un système porteur d’une double violence, sociale et sexuelle, la prostitution sera abolie, tôt ou tard. » Les signataires avaient alors intitulé leur texte « Manifeste des 343 salauds ».

À l’époque, nous nous étions dit : en effet, comment mieux nommer ces gens-là, d’autant que la référence aux grandes luttes féministes (l’avortement) participait de la supercherie, sinon de l’ignominie ? En 2025, on pensait avoir tout vu, tout entendu, mais non. Voyez-vous que, douze ans plus tard, le Rassemblement national propose donc de rouvrir les maisons closes.

En entendant le député RN, Jean-Philippe Tanguy, annoncer qu’il préparait une proposition de loi afin de réautoriser les maisons closes, interdites en France depuis 1946, nous avons presque cru à une mauvaise plaisanterie. L’affaire s’avère hélas sérieuse, puisque l’homme a reçu l’aval de toute la hiérarchie du parti d’extrême droite, à commencer par Bardella-le-voilà. Selon ce dernier, il s’agirait d’un « sujet de sécurité »…

Malheur : Beaucoup d’idées sentent la naphtaline idéologique à plein nez – et encore, l’odeur de naphtaline, la vraie, à condition d’en trouver encore, révèle de jolis souvenirs olfactifs d’antan. Là, rien à voir. La proposition du RN de rouvrir ces maisons de « tolérance » (expression inappropriée) appartient à une catégorie qui pue : un recyclage de fantasmes d’ordre moral, emballé dans un discours prétendument pragmatique, mais réactionnaire.

Rien d’étonnant, en ce moment inouï d’involution et du retour des concepts fascisants, telle une sorte de préfiguration de ce qui pourrait nous attendre en cas de malheur, ici même en France. Il y a des combats que nous croyons gagnés, d’autres que nous imaginions sur la bonne voie. Jamais en vérité.

Sous couvert de « réalisme », le RN exhume un monde où le corps des femmes – majoritairement de femmes – serait administré, réglementé, assigné à résidence sexuelle, comme on gérait jadis les mines ou les manufactures. Une vision qui ne choque pas ceux qui rêvent d’un pays discipliné, hiérarchisé, où chacun resterait à sa place. Les dominants debout, les dominées couchées.

L’extrême droite et les « maisons closes »…

Inhumanités : Ne nous y trompons pas. Les maisons closes ne sont pas un symbole de liberté, mais de contrôle. Elles furent fermées en 1946 non par pudibonderie, mais parce qu’elles incarnaient un système institutionnalisé où la misère sociale alimentait un marché du corps, au bénéfice quasi exclusif des hommes et des proxénètes. Les rouvrir, ce serait ignorer ce que des décennies de luttes féministes ont mis en lumière : la prostitution n’est pas un « choix » abstrait, quand il est dicté par la précarité, les violences, l’exil ou l’absence d’alternatives.

Le RN, qui se découvre soudain une passion pour la « sécurité des personnes prostituées », oublie opportunément de parler des causes : pauvreté, inégalités, marchandisation généralisée des corps. Aucune amnésie dans cette position, pour un parti qui combat toute politique sociale ambitieuse. En réalité, cette proposition nous éclaire (était-ce nécessaire ?) sur le regard porté par l’extrême droite sur la société.

Elle révèle une nostalgie d’un ordre ancien, viril et vertical, où la sexualité serait compartimentée, surveillée, exploitée. Une société où l’on « range » la prostitution derrière des murs plutôt que de s’attaquer à ce qui la produit. Non, la prostitution n’est pas le « plus vieux métier du monde », encore moins un « mal nécessaire ». Et non, le désir des hommes n’est pas à ce point « irrépressible » qu’il faudrait trouver « naturel » d’acheter une personne pour en jouir. La prostitution génère en tant que telle un système porteur d’une double férocité, sociale et sexuelle.

Réclamer son abolition et s’en donner les moyens n’a rien d’une utopie, puisqu’elle épouse tous les combats contre les violences et les discriminations, pour l’égalité et le droit de disposer de son corps… Seulement voilà, pas avec les fachos de l’extrême droite (pléonasme). Avec eux, bienvenue dans un monde où la peine de mort, l’excision et le viol seraient acceptés car pratiqués depuis des siècles ! Retour à un monde d’inhumanités !

 

« Canicule : Face à l’inaction meurtrière, où est la colère ? », l’éditorial de Maud Vergnol.

Qui peut encore nier que notre humanité est face à la plus grande crise existentielle qu’elle ait jamais connue ? Combien faudra-t-il enco...