NOIRS : Dans la longue série des rumeurs de haute intensité crapuleuse, il en est une, donc, qui aura marqué d’une tache brune l’après-premier-tour des élections municipales. Celle visant Bally Bagayoko, nouveau maire (LFI) de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), en dit long sur l’état de la France et des vieux réflexes si peu refoulés qu’ils resurgissent à la moindre occasion. Il aura suffi de quelques heures. Une victoire nette, incontestable, issue des urnes dès le premier tour – et déjà, le soupçon.
À Saint-Denis,
l’élection n’a pas seulement changé une majorité municipale. Elle a déclenché
autre chose. Un réflexe. Presque un automatisme. Celui qui consiste, dans notre
pays, à interroger la légitimité de certains élus – non pas à partir de leurs
actes, mais de ce qu’ils incarnent. Bally Bagayoko avait dit, afin d’honorer
son illustre cité : « La
ville des rois et du peuple vivant », expression du poète et
journaliste communiste et dionysien Jean Marcenac, formulée dans l’Humanité après la
Seconde Guerre mondiale.
La phrase référencée est
devenue : « La
ville des Noirs et du peuple vivant. » Cette fausse citation
attribuée au nouveau maire de Saint-Denis fut ainsi relayée bien au-delà des
sphères d’extrême droite sur des plateaux d’information par des journalistes,
sans vérification en dépit d’une manipulation grossière. Saint-Denis :
avec sa basilique, nécropole royale, et son identité populaire, qui rassemble
environ 150 nationalités différentes issues des cinq continents.
Et Saint-Denis, à un
degré de désinformation inouï, devient « la
ville des Noirs ». La possible croyance à l’authenticité de
cette phrase se veut révélatrice du préjugé consistant à enfermer les personnes
racisées des quartiers populaires dans un cliché communautariste et
revendicateur.
RÉFLEXES
: « Ville de Noirs ». Une formule qui ne dit rien de la réalité
sociale, mais tout de ceux qui la brandissent. Leur angoisse sourde :
celle d’une France qui change, d’une sociologie qui échappe aux vieux schémas,
d’un pouvoir local qui ne ressemble plus à ceux qui, un peu partout, en
détenaient les clés. Bally Bagayoko n’est pas seulement un nouveau maire. Il
est devenu, malgré lui ou peut-être à cause de cela, le révélateur d’un malaise
plus profond.
Celui d’une bourgeoisie
qui regarde les héritiers de l’immigration comme une anomalie politique. Comme
une présence tolérée tant qu’elle reste à la marge, mais inquiétante dès lors
qu’elle accède au centre. Car cette polémique n’a rien d’innocent. Elle
recycle, sous une forme à peine maquillée, les vieux réflexes de relégation.
Hier, on parlait de « banlieues difficiles ».
Aujourd’hui, on
essentialise, on réduit une ville entière à une couleur de peau. Comme si la
diversité était un problème en soi. Comme si la démocratie devait s’arrêter aux
portes de certains quartiers. Comme si une partie de la population serait, par
« nature », moins légitime à gouverner.
MIROIR
: La peur de perdre un monopole symbolique sur le pouvoir. Mais la démocratie
n’a rien d’un club privé. Elle n’appartient ni à une classe, ni à une histoire
unique. Elle est, ou elle devrait être, l’expression de toutes les légitimités.
L’élection de Bally Bagayoko dérange.
Non pour ce qu’elle
serait, mais pour ce qu’elle symbolise : un déplacement du centre de
gravité. Une redistribution des cartes. Une irruption de ceux qu’on préférait
invisibles dans les lieux de décision. On pourra toujours habiller cette gêne
de considérations techniques, de débats sur la gestion municipale. Le jeu
démocratique, en somme. Mais quand surgissent des expressions comme « ville de Noirs »,
il ne s’agit plus de politique.
Mais d’un symptôme.
Depuis deux siècles, les fantasmes accolés à la Seine-Saint-Denis ne se sont
jamais réalisés. Les « apaches » n’ont pas déferlé sur la capitale,
pas plus que les ouvriers ivrognes, les communistes hirsutes ou les moudjahidin
embusqués dans les cités.
Mais ce département de
tous les records (plus fort taux de pauvreté de France métropolitaine, plus
forte proportion d’immigrés, etc.) continue de fonctionner comme un miroir
grossissant des paniques contemporaines, témoignant de la constance d’une
« prolophobie » qui dépasse l’origine, la nationalité ou la religion
de ses habitants. La France populaire mérite un autre avenir que ces
caricatures. Et la République aussi.

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