samedi 28 mars 2026

"Stigmatisations ", le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin.

 


NOIRS : Dans la longue série des rumeurs de haute intensité crapuleuse, il en est une, donc, qui aura marqué d’une tache brune l’après-premier-tour des élections municipales. Celle visant Bally Bagayoko, nouveau maire (LFI) de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), en dit long sur l’état de la France et des vieux réflexes si peu refoulés qu’ils resurgissent à la moindre occasion. Il aura suffi de quelques heures. Une victoire nette, incontestable, issue des urnes dès le premier tour – et déjà, le soupçon.

À Saint-Denis, l’élection n’a pas seulement changé une majorité municipale. Elle a déclenché autre chose. Un réflexe. Presque un automatisme. Celui qui consiste, dans notre pays, à interroger la légitimité de certains élus – non pas à partir de leurs actes, mais de ce qu’ils incarnent. Bally Bagayoko avait dit, afin d’honorer son illustre cité : « La ville des rois et du peuple vivant », expression du poète et journaliste communiste et dionysien Jean Marcenac, formulée dans l’Humanité après la Seconde Guerre mondiale.

La phrase référencée est devenue : « La ville des Noirs et du peuple vivant. » Cette fausse citation attribuée au nouveau maire de Saint-Denis fut ainsi relayée bien au-delà des sphères d’extrême droite sur des plateaux d’information par des journalistes, sans vérification en dépit d’une manipulation grossière. Saint-Denis : avec sa basilique, nécropole royale, et son identité populaire, qui rassemble environ 150 nationalités différentes issues des cinq continents.

Et Saint-Denis, à un degré de désinformation inouï, devient « la ville des Noirs ». La possible croyance à l’authenticité de cette phrase se veut révélatrice du préjugé consistant à enfermer les personnes racisées des quartiers populaires dans un cliché communautariste et revendicateur.

RÉFLEXES : « Ville de Noirs ». Une formule qui ne dit rien de la réalité sociale, mais tout de ceux qui la brandissent. Leur angoisse sourde : celle d’une France qui change, d’une sociologie qui échappe aux vieux schémas, d’un pouvoir local qui ne ressemble plus à ceux qui, un peu partout, en détenaient les clés. Bally Bagayoko n’est pas seulement un nouveau maire. Il est devenu, malgré lui ou peut-être à cause de cela, le révélateur d’un malaise plus profond.

Celui d’une bourgeoisie qui regarde les héritiers de l’immigration comme une anomalie politique. Comme une présence tolérée tant qu’elle reste à la marge, mais inquiétante dès lors qu’elle accède au centre. Car cette polémique n’a rien d’innocent. Elle recycle, sous une forme à peine maquillée, les vieux réflexes de relégation. Hier, on parlait de « banlieues difficiles ».

Aujourd’hui, on essentialise, on réduit une ville entière à une couleur de peau. Comme si la diversité était un problème en soi. Comme si la démocratie devait s’arrêter aux portes de certains quartiers. Comme si une partie de la population serait, par « nature », moins légitime à gouverner.

MIROIR : La peur de perdre un monopole symbolique sur le pouvoir. Mais la démocratie n’a rien d’un club privé. Elle n’appartient ni à une classe, ni à une histoire unique. Elle est, ou elle devrait être, l’expression de toutes les légitimités. L’élection de Bally Bagayoko dérange.

Non pour ce qu’elle serait, mais pour ce qu’elle symbolise : un déplacement du centre de gravité. Une redistribution des cartes. Une irruption de ceux qu’on préférait invisibles dans les lieux de décision. On pourra toujours habiller cette gêne de considérations techniques, de débats sur la gestion municipale. Le jeu démocratique, en somme. Mais quand surgissent des expressions comme « ville de Noirs », il ne s’agit plus de politique.

Mais d’un symptôme. Depuis deux siècles, les fantasmes accolés à la Seine-Saint-Denis ne se sont jamais réalisés. Les « apaches » n’ont pas déferlé sur la capitale, pas plus que les ouvriers ivrognes, les communistes hirsutes ou les moudjahidin embusqués dans les cités.

Mais ce département de tous les records (plus fort taux de pauvreté de France métropolitaine, plus forte proportion d’immigrés, etc.) continue de fonctionner comme un miroir grossissant des paniques contemporaines, témoignant de la constance d’une « prolophobie » qui dépasse l’origine, la nationalité ou la religion de ses habitants. La France populaire mérite un autre avenir que ces caricatures. Et la République aussi.

 

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