SECOUSSE. Il y a des
livres qui cherchent à flatter le pire d’une époque, à caresser les dérives
inquiètes dans le sens du poil. Et puis il y a ceux qui prennent le risque du
désaccord, du frottement, de l’engagement assumé même. Avec la Cause du
Christ. L’Évangile contre « l’identité chrétienne », Benoist de
Sinety signe un texte rare : un essai de combat et de contre-combat
spirituels qui refuse que l’Évangile devienne le drapeau d’une peur
identitaire. Notons, non sans ironie, que ce livre est publié par Grasset, dernières traces de l’ancienne direction éditoriale.
Dans ce climat
politico-médiatique saturé de slogans, de crispations et de récits de
« reconquête », le prêtre lillois rappelle une évidence que beaucoup
feignent désormais d’oublier, et que nous pouvons résumer par ces mots :
le christianisme n’est pas une forteresse culturelle, mais une parole adressée
aux vulnérables. Ce récit, bref (160 pages) mais d’une densité admirable,
avance comme une secousse. Non pas un sermon abstrait, mais une interpellation
directe, parfois rugueuse, toujours habitée. On y entend moins la voix d’un homme
inquiet de voir le Christ peu à peu remplacé par une mythologie du « sang »,
du « sol » et de la « virilité ».
ILLUSION. Le mérite de
Benoist de Sinety s’avère immense par les temps qui courent. Il ose nommer ce
que tant d’autres contournent par prudence ou calcul. Il décrit sans détour la
tentation d’un christianisme fasciné par la force, la verticalité, le fantasme
d’une civilisation assiégée. Il montre comment certains discours, hier encore
confinés aux marges, se sont installés jusque dans les familles bourgeoises,
les paroisses, les conversations ordinaires. Et surtout, il refuse cette
confusion toxique entre fidélité chrétienne et réflexes de fermeture.
Il écrit
clairement : « Pour
Éric Zemmour, Philippe de
Villiers, de plus en plus d’essayistes ou de médias dits
« décomplexés » mais aussi une partie de l’élite de notre pays, la
défense de « l’identité chrétienne » est aujourd’hui un argument de
combat – et, dit-on, un remède contre le déclin. (…) Pour ces marchands
d’illusion, la bienveillance de l’Église envers les migrants ne serait qu’un
luxe de privilégiés, une aveugle démission face à la « guerre de
religion » qui, à les croire, se déroule sous nos yeux. »
Pour Benoist de
Sinety, le phénomène est évidemment mondial. Il cite d’ailleurs Donald Trump,
l’une des figures de l’instrumentalisation du sacré. Et il porte la plume dans
la plaie : « Il ne faut pas s’y tromper. Cette prétendue
« identité chrétienne » n’a pas de sens. Ils défendent en réalité une
chrétienté sans le Christ. La vraie radicalité ne se trouve pas dans la
nostalgie, le repli, la peur. Il faut tendre la main au faible, ouvrir son cœur
à l’inconnu. (…) La radicalité chrétienne, la seule, la vraie, n’est pas une
question d’identité : c’est celle de la main tendue. »
POSTURES.Ainsi, la
Cause du Christ ne se contente pas de dénoncer. Le livre tient debout grâce
à une intuition : la vulnérabilité partagée comme antidote à la violence,
le contraire des messages de toutes les sphères des extrêmes droites. Là réside
la plus bouleversante force de ce texte, qui assume une partie de la
« bataille culturelle ». Face aux appels au tri, à la peur de
l’étranger, à l’obsession des frontières justement culturelles, Benoist de Sinety
oppose une fraternité fragile, mais radicale. Une fraternité qui ne nie ni les
fractures du temps ni les inquiétudes contemporaines, mais qui refuse de tout
transformer en machine d’exclusion.
Alors il le
répète : « Un christianisme sans le Christ est en train de
prospérer. » Le curé lillois assume le conflit, « pour
prévenir », et n’hésite pas à nommer les personnes, groupes ou
postures auxquels il s’oppose frontalement. Le bloc-noteur le sait, ce texte a
quelque chose de courageux parce qu’il accepte l’inconfort. Il ne cherche ni
l’applaudissement facile ni la neutralité molle. Il dérangera les
pseudo-stratèges d’une religion de reconquête
comme il obligera les progressistes à sortir des postures convenues.
Avec la
Cause du Christ, Benoist de Sinety livre un énorme manifeste sous la forme
d’un avertissement fraternel, mais vif, sincère et traversé d’une colère lucide
qui réouvre une interrogation essentielle : pour celles et ceux qui s’en
revendiquent, que reste-t-il de l’Évangile lorsque le Christ disparaît derrière
les pires relents identitaires aux récupérations politiques assez
abjectes ? Cette question ne concerne pas que les croyants – la preuve.

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