Consanguinité : Ils
sont venus. Ils étaient tous là. Comme chaque troisième semaine de janvier, les
dirigeants des plus grandes entreprises de la planète ont convergé vers le
canton suisse des Grisons à l’invitation du Forum économique mondial, qui
réunissait 3 000 participants, arrivés de 130 pays, à Davos.
Évidemment, la
venue en chair et en os d’un Donald Trump en mode
impérial, accompagné d’une délégation
historique de parlementaires, gouverneurs, chefs d’entreprise, universitaires
américains, promettait d’écraser les débats. Telle une parthénogenèse, ou une
consanguinité, la particularité de cette 56e édition restait,
toutefois, le « record de participation des leaders politiques »
promis par Borge Brende, le président du Forum économique mondial :
64 chefs d’État ou de gouvernement.
À la veille de
cette fiesta indécente, tandis que les « grands » de
« l’élite » économique de la planète allaient se goberger entre eux,
Oxfam lançait un énorme pavé dans cet océan d’orgueil friqué. Sous la forme
d’un rapport explosif, l’ONG alertait le monde en affirmant quelques vérités
tragiques. L’effet miroir de Davos,
en vérité.
Vicieux : Dans ce
rapport, Oxfam fustige en effet les ultrariches qui « sapent la liberté
politique », dénonçant particulièrement Trump et sa politique. Sans
surprise, les inégalités croissantes ne sont pas sans conséquences sur les
démocraties. Constat sans appel : notant une hausse de la fortune des
super-riches, l’ONG rappelle que les 12 milliardaires les plus riches de la
planète « possèdent plus de richesses que la moitié la plus pauvre de
l’humanité ». Ainsi, l’an dernier, le monde comptait pour la première
fois plus de 3 000 milliardaires, qui cumulaient une fortune de
18 300 milliards de dollars.
La valeur de
leur patrimoine s’est accrue de 16,2 %, trois fois plus vite que durant
les cinq années précédentes, alors que la réduction de la pauvreté ralentit
depuis la pandémie en 2020. « Les inégalités économiques et politiques
peuvent accélérer l’érosion des droits et de la sécurité des personnes à une
rapidité effrayante », s’insurge le directeur général d’Oxfam, Amitabh
Behar, parlant de cercle vicieux, ajoutant que « les mesures prises
sous la présidence Trump (…) ont profité aux plus riches à travers le
monde », prenant comme exemple le fait que les multinationales
américaines ont obtenu d’être exemptées du taux minimal de taxation de
15 %… prévu par un accord international.
Violence : C’est
dans ce contexte que Trump est arrivé, symbole et symptôme à lui tout seul de
Davos, telle une farce glacée du capital triomphant. Ici, Trump n’était pas un
intrus. Sa présence n’avait rien d’un accident diplomatique. Elle était l’aveu,
brutal et obscène, de ce que ce forum n’a jamais cessé d’être. Davos prétend penser
le monde, Trump le brutalise. Mais entre les deux, la différence est surtout de
ton, rarement de fond.
D’un côté, le
langage feutré de la gouvernance globale ; de l’autre, la vulgarité
assumée du businessman-président. Même logique pourtant : l’argent comme
boussole, le marché comme horizon, la planète comme variable d’ajustement. Nous
avons assisté à la rencontre du cynisme décomplexé et de l’hypocrisie policée.
Celui qui nie
le réchauffement climatique s’adresse à une salle qui en parle beaucoup… pour
mieux l’accommoder aux profits. Celui qui méprise les travailleurs est applaudi
par des dirigeants qui les précarisent. Celui qui érige le nationalisme
économique en doctrine est reçu par une élite mondialisée qui ne jure que par
la concurrence généralisée. Le clash annoncé s’est dissous dans une connivence
de classe. La violence sociale de
Trump – contre les migrants, les pauvres,
les syndicats, la presse – choque à peine dans ce temple où l’on naturalise les
rapports de force économiques comme des lois physiques.
Son mépris
devient presque une franchise. Lui au moins ne prétend pas sauver le
monde ; il se contente de l’exploiter. Le plus glaçant ne fut donc pas
Trump à Davos. Ce fut Davos sous Trump. Car en l’accueillant sans rougir, le
Forum économique mondial reconnaît ce qu’il est : un espace où
l’autoritarisme devient fréquentable dès lors qu’il protège les marchés, où la
démocratie devient optionnelle tant que les profits demeurent garantis. Trump a
simplement ôté le masque de Davos. Comme si Davos ne méritait pas seulement
Trump, mais l’appelait de toutes ses forces…

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