C’est souvent en douceur, avec des mots suaves que les affidés du grand capital préparent les basculements les plus violents.
En voici une nouvelle étape à prendre très au sérieux et avec gravité
: Une inédite rencontre entre le bureau exécutif du syndicat du grand
patronat,- le MEDEF- et le président du RN/FN, le 20 avril dernier.
Basculement historique, car depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le
grand patronat se faisait fort – pour faire oublier de graves faits de
collaboration avec le nazisme – de tenir l’extrême droite à distance, voire de
la combattre.
Désormais, à l’approche de l’élection présidentielle, les dîners mondains
et officiels se multiplient entre le grand patronat et l’extrême droite. En
mars, Mme Le Pen déjeunait avec le président du Medef, avant la rencontre
officielle du 20 avril précédée d’un dîner le 7 avril avec une quinzaine de
dirigeants des plus grandes entreprises françaises.
Sur ce tapis brun largement déployé en ce mois d’avril, marchent en
parallèle de petites coalitions de la connivence votant un jour un rapport pour
abattre l’audio-visuel public, un autre pour suggérer que l’on remette sur le
tapis une loi amalgamant antisémitisme et dénonciation des crimes de guerres de
l’extrême droite israélienne, alors que la veille on a sorti les couteaux
aiguisés contre la journée internationale de lutte des travailleurs –le 1 mai-
et le lendemain le hachoir gouvernemental réduit -sans consultation
du parlement – les budgets sociaux de 6 milliards d’euros tout en augmentant
les crédits militaires de un milliard pendant que les propos racistes,
masculinistes, sexistes courent en liberté. Décidément le fond de l’air est
brun ! Il est urgent de se lever ensemble !
Le long processus de rapprochement – MEDEF-RN- indique que les
missionnaires du grand capital français sont non seulement prêts à collaborer
avec l’extrême droite, mais qu’ils considèrent cette dernière comme la force la
plus sûre, la plus déterminée, pour servir les intérêts des possédants et des
puissances d’argent.
« On ne leur parle que d’économie, le reste ne nous regarde pas »,
clament les grands patrons après chaque rencontre, comme pour se justifier. Le
programme raciste, xénophobe, autoritaire, anticonstitutionnel – avec la
préférence nationale – est sans doute considéré comme un outil nécessaire à
cette « économie » capitaliste qui a besoin de réduire encore
les impôts de production, de bazarder les normes sur l’autel de la rentabilité,
de maintenir un volant de chômage suffisant pour peser sur les salaires et
laisser la précarité s’insinuer dans toutes les vies.
« Je ne suis pas de gauche, je n’ai pas l’entreprise honteuse », leur
répond en écho, M. Bardella ajoutant : « Je crois dans la liberté
d’entreprendre » qui devient, pour celles et ceux qui en doutaient, le
pivot central de son projet présidentiel. Bien décryptés, ces mots signifient
précisément que le RN/FN est une assurance-vie pour amplifier la liberté
d’exploiter au sein d’un système où la propriété lucrative sera préservée,
soutenue, garantie.
Joignant les actes à la parole, le président du RN/ FN et Mme Le Pen ont
adressé une lettre d’amour aux représentants du grand capital pour leur
annoncer la préparation d’une « ordonnance de simplification »
afin de « lever les verrous normatifs pesant sur l’économie française ».
La préparation de la fusion des extrêmes droites avec le haut du panier des
mandataires du grand capital est accélérée avec le recrutement au RN/FN de
François Durvye jusque-là bras droit de M. Stérin. Sa mission : préparer
le plan de destruction des normes sociales et écologiques inclus dans le projet
du RN/ FN. Voilà qui réjouit les fonds financiers puisque la base de travail de
ce conseiller en démolition sociale coïncide exactement avec les appétits
voraces du système capitaliste en crise : réductions budgétaires massives,
privatisations nouvelles, destruction de la sécurité sociale et retraite par
capitalisation. Autant d’orientations massivement rejetées par les travailleurs
et le peuple ces dernières années.
Voilà donc le dévoilement d’une force qui a fait du combat
« antisystème » sa marque de fabrique pour camoufler sa servitude au
grand capital exploiteur.
Voilà aussi mis à nu, l’esprit de la classe des possédants, qui,
menacée par les contradictions mêmes du système capitaliste en crise de longue
durée, considère les taux de profits insuffisants, et l’accumulation trop peu
rapide.
À la fois dernier rempart de la haute bourgeoisie et symptôme morbide de la
crise d’hégémonie du capitalisme, la bascule de fascisation trouve sa
source dans l’amplification des choix néolibéraux au service de ce même capital
lucratif, entamés à la fin des années 1980, accélérés encore à la suite de la
crise financière de 2008, contre les conquis sociaux jusqu’à remettre en cause
ce que certains baptisent « le compromis social ». C’est dans ce
contexte que les partis mandataires des intérêts de la bourgeoisie dans leurs
différentes variantes – libéraux-conservateurs et sociaux-libéraux – se
succédant au pouvoir en lien avec le haut encadrement étatique pour organiser
un consentement majoritaire à l’ordre capitaliste, sont aussi en crise si
profonde que la disparition les guette.
Agissant comme prolongateur d’une assurance vie, le macronisme aura
été une tentative d’unir le bloc bourgeois, mais sa base populaire a toujours
été minoritaire. Et les puissantes luttes sociales de ces dernières années ont
amplifié encore la crise d’hégémonie capitaliste. Faute de relais politiques et
de traductions politiques suffisantes, l’alternative progressiste de pouvoir et
de politique n’a pu se frayer un chemin d’espoir pour barrer la route au
processus de droitisation des politiques et de fascisation. L’échec des
tentatives unitaires avec la NUPES puis le nouveau Front populaire aura
dégouté, démobilisé nombre de citoyens à la recherche d’issue transformatrice à
la crise d’un système économique et politique en déconfiture.
C’est dans ce contexte que les extrêmes droites se présentent comme une
force de remplacement des anciens commis du capital jugé plus efficaces par ce
dernier car plus radicaux, plus déterminée. Du reste, ces forces ont grandi sur
les blessures humaines et les dégâts sociaux entassés au fil des alternances –
sans changement fondamental de leur vie – de forces politiques au
pouvoir : insécurité de vie, précarité, inégalités sociales galopantes,
destructions des services publics à la ville comme à la campagne,
affaiblissement de l’école et de l’université, austérité pour les familles populaires
alors que les actionnaires se gavent de dividendes, perte de souveraineté
industrielle et agricole. La fiction du « changement » n’a fait
qu’alimenter les déceptions, les colères et les ressentiments que récolte
aujourd’hui l’extrême droite.
Les processus de fascisation se déploient toujours sur fond de mensonges,
de stigmatisation « de l’autre », de racisme et de démagogie
illimitée. Il détourne les colères, parle « peuple » et du peuple, brandit la
rupture pour en réalité mieux consolider le capitalisme industriel et financier
qui a l’impératif besoin aujourd’hui d’une mutation sous domination numérique
et militaire et de se débarrasser de la démocratie.
Le grand patronat œuvre désormais ouvertement à ce projet. Les leçons
des alliances entre grand capital et fascisme dans l’Italie de 1922 ; de
l’Allemagne de 1933, du Chili en 1973 devraient faire réfléchir. Les politiques
de Milei en Argentine et de Trump aux États-Unis et ailleurs aussi.
Le conseiller économique de M. Trump, M. Miran est très clair : « Le
capitalisme est bien plus important que la démocratie. Je ne suis moi-même pas
un fervent partisan de la démocratie ».
Le danger est là. La digue républicaine cède sous nos yeux.
L’extrême droite, marginale en 1981, s’est frayé un chemin bordé de
connivences politiciennes, enrobées de mépris des élites, minée par la
désindustrialisation, de saccage des vies à la ville comme à la campagne. Puis,
de bonnes âmes respectables l’ont déclarée fréquentable, posant, paraît-il de
bonnes questions. Voici qu’une grande partie de la haute bourgeoisie la décrète
capable de gouverner pour restaurer « l’ordre » de soumettre encore
plus le travail, de construire pour un temps une unité nationale autour du
capital.
Le danger est là. Il est fait de banalisation, d’appels à essayer tout de
même comme on essaierait une nouvelle voiture ou un chemisier. Or, on n’essaie
jamais le poison. On l’écarte, on le repousse, on l’éloigne.
Le danger est là : celui de la légitimation ou de la croyance en la
fatalité de la victoire.
Face à ce danger, l’impératif absolu est de l’empêcher. Le moyen est de
s’attacher à construire le mouvement populaire majoritaire qu’appelle plus ou
moins confusément une large partie de nos concitoyens, notamment la jeunesse
dans sa diversité. Il nécessite rencontres, explications sur les dangers et ses
irréversibilités possibles, projets anticapitalistes et post-capitalistes. Le
laisser faire aujourd’hui peut conduire au pire demain.
Il y a urgence à se mettre à la disposition de l’unité pour construire un
bloc progressiste et démocratique bien loin des actuelles courses de petits
chevaux présidentiels qui ne font qu’aggraver la crise démocratique.
Les divisions du camp progressiste – encouragées par toutes les
variétés de droite et du capital- doublé du venin des vaines polémiques ne sont
ni une force, ni une richesse, ni un gage d’efficacité : elles dessinent
le sombre visage de la défaite.
Ne l’acceptons pas. L’union et l’action populaire doivent être la priorité
de l’indispensable offensive progressiste. Ne contemplons pas les yeux humides
le basculement, combattons-le.
Patrick Le Hyaric
28 avril 2026

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