Pour l’ancien
chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, les Vingt-Sept ont perdu leur
crédibilité du fait de leur silence face au processus génocidaire en cours au
Proche-Orient. Il déplore une Union désormais plus technique que politique. Selon Josep Borrell, ancien chef de
la diplomatie européenne, l’attentisme européen face aux violations du droit
international à Gaza interroge la crédibilité de l’Union européenne et sa
capacité réelle à peser sur les événements face aux États-Unis et la Russie.
Achevé en décembre dernier, le mandat de haut-représentant en charge de la
politique étrangère et de la sécurité de l’Union européenne de Josep Borrell a
été marqué par des prises de position courageuses en faveur de la paix et d’une
solution à deux États au Proche-Orient.
Sa liberté retrouvée, le socialiste espagnol tente de dessiner une
autre Europe. Un bloc géopolitique qui ne se contenterait pas du suivisme
atlantiste, et capable d’être à la hauteur des valeurs qu’elle brandit face à l’horreur qui se joue à Gaza.
Vous n’êtes
plus soumis au devoir de réserve que vous imposait votre poste de
haut-représentant en charge de la politique étrangère et de sécurité, qu’est-ce
qui vous pousse à prendre la parole ?
Depuis que j’ai
quitté mon poste, je n’ai cessé d’écrire et de parler. Je dis simplement ce que
je pense avec plus de liberté. Les bouleversements du monde ne laissent pas
vraiment le choix. Lorsque vous êtes engagé, les raisons de s’exprimer ne
manquent pas.
Quand vous êtes
haut-représentant, vous représentez non pas vos propres opinions mais le point
de vue de l’ensemble des Vingt-Sept. Aujourd’hui, je ne représente que
moi-même. Les événements, qui tournent au tragique, exigent de la fermeté, qu’il s’agisse de Gaza ou
de la relation très préoccupante entre l’Europe et les États-Unis.
La soumission
des Européens au président Trump est totale. Prenons les dernières
décisions : l’augmentation des budgets de la
défense à hauteur de 5 %, le diktat sur les droits de douane,
la façon dont les dirigeants se sont précipités à Washington pour accompagner
le président ukrainien Volodymyr Zelensky… L’Europe adopte une attitude de
vassal au nom du moindre mal. Malheureusement, en politique, les images
comptent et elles sont désolantes.
Vous évoquez à
cet égard une forme de soumission…
La seule chose
que dit Bruxelles vis-à-vis de Gaza, c’est qu’Israël doit se conformer au droit
international. Et s’il ne le fait pas ? C’est ce que j’appelle
la soumission. Face à la poursuite des crimes de guerre, si vous ne réagissez
pas, tout en ayant les moyens, vous êtes un beau parleur.
En ce moment, qui
peut encore dire que ce qu’il se passe à Gaza n’exige pas des mesures
punitives ? Qui peut encore dire que c’est la faute du Hamas ? Face à
n’importe quel pays qui agirait ainsi, et qui serait lié à l’Europe par un
accord d’association aussi important que celui qui nous lie à Israël, nous
prendrions des mesures.
Qu’est-ce qui
bloque ?
Pour prendre
des mesures économiques et commerciales contre Israël, il faut que la
Commission le propose. Pour ce faire, la présidente doit inscrire le sujet à
l’ordre du jour du Collège des commissaires. Rien n’est discuté si la
présidente n’y consent pas.
C’est elle qui
détient la clé. La Commission n’est pas la seule responsable. Le Conseil
européen, c’est-à-dire les chefs d’États et de gouvernements, est doté d’un
président à qui les traités accordent la représentation de l’Union pour les
politiques extérieure et de défense.
C’est lui qui
représente l’Union dans ce domaine, pas la présidente de la Commission. Dans
ces conditions, comment voulez-vous que le monde nous respecte ?
L’Union
européenne se gargarise du respect du droit international qui fait partie de
son ADN, mais sera-t-elle prise au sérieux la prochaine fois qu’elle
interrogera le respect des droits humains dans n’importe quel pays ?
Vous avez
dénoncé la « complicité » des institutions face au génocide à
Gaza. Comment expliquez-vous que l’Europe, dont les fondations reposent sur la
primauté du droit sur la force, observe un tel silence ?
La seule
manière d’expliquer ce silence est qu’il s’agit d’Israël. Si un autre pays
imposait une telle barbarie, l’Europe s’empresserait d’agir. Nous accordons une
sorte de chèque en blanc à Israël. Il faut sans cesse condamner les attaques du
Hamas, le 7 octobre 2023, au risque que l’on vienne vous reprocher le
contraire.
Bien sûr que
nous les condamnons. C’est une évidence, mais une horreur ne peut venir
justifier une autre horreur bien plus lourde. Immédiatement après les attaques du 7 Octobre,
la présidente de la Commission s’est précipitée en Israël sans représenter
personne d’autre qu’elle-même.
Elle a assuré
que l’Europe se situait de manière inconditionnelle aux côtés d’Israël, sans
mentionner aucune limite. L’Union a ensuite expliqué qu’Israël avait le droit
de se défendre tout en respectant le droit humanitaire. Cela pourrait être
comique si l’affaire n’était pas aussi grave. La seule question à se poser
est : Israël respecte-t-il, oui ou non, le droit humanitaire ? Si la
réponse est le silence, elle équivaut à la complicité.
Doit-on
remettre en cause la règle de l’unanimité qui prévaut en matière de politique
étrangère et de défense ?
Cette règle est
inscrite dans les traités. Si vous souhaitez la remettre en cause, il faut
changer les traités. Et pour ce faire, l’unanimité est nécessaire. En revanche,
la suspension des volets économiques et commerciaux de l’accord d’association
ne requiert pas l’unanimité mais la majorité qualifiée.
Peut-être que
nous n’arriverions pas à l’obtenir, mais pour le savoir, encore faut-il mettre
le sujet à l’ordre du jour. Entre octobre et novembre dernier, j’ai présenté au
Conseil européen un rapport rédigé par le délégué spécial pour les droits
humains sur la situation à Gaza afin de discuter du rapport politique que nous
entretenions avec Israël.
C’est la seule
chose que le haut-représentant peut faire dans son champ de compétences. Le
Conseil a rejeté ma proposition mais, au moins, il y a eu un débat.
Aujourd’hui, ma successeure présente, avec toutes les précautions, la palette
de possibilités qui s’offrent à l’UE. Or, les États-membres connaissent les
mécanismes.
Ce n’est pas en
annulant la participation d’Israël aux programmes de recherche commun qu’il se
sentira contraint. La principale chose que l’Europe peut faire, c’est de
prendre des sanctions économiques et d’arrêter de livrer des armes à Israël.
C’est ce qu’a fait l’Allemagne qui figure parmi les plus grands fournisseurs.
D’un côté, l’Europe livre des bombes à Israël et de l’autre des pansements pour
les blessés palestiniens. C’est ainsi que le monde nous voit.
Quels risques
court, selon vous, l’Europe à ne pas agir face aux violations patentes du droit
international par le gouvernement de Benyamin Netanyahou ?
Ce n’est plus
un risque, c’est une réalité. Lorsque l’on discute avec les dirigeants hors des
États-Unis et de l’Europe, la perte de crédibilité est totale. Pour eux, il est
évident que la vie d’un Ukrainien vaut beaucoup plus pour nous que celle d’un
Palestinien. Voire, que la vie d’un Palestinien ne vaut rien.
Les pays arabes
n’ont pas fait beaucoup plus mais Israël entretient ses principaux rapports
commerciaux et économiques avec nous, pas avec le monde arabe. Pour le reste du
monde, l’Europe applique un double standard. Elle exhorte au respect des droits
humains mais elle n’a pas réagi quand, immédiatement après les attaques
terroristes du Hamas, le ministre israélien de la Défense a signifié que son
pays allait couper l’eau, les médicaments et les vivres à Gaza.
Le droit de se
défendre n’autorise pas le viol du droit international. On ne peut affamer une population assiégée
au prétexte de libérer les otages. Détruire 80 % d’un territoire de
2 millions d’habitants, tuer 65 000 personnes et affamer des
centaines de milliers d’autres relève du crime de guerre.
L’UE semble
aujourd’hui en marge des négociations sur l’avenir de l’Ukraine. Quel regard
portez-vous sur la stratégie européenne à cet égard ?
À l’impossible
nul n’est tenu. Si le deal conclu avec Donald Trump sur les droits de douane
est le meilleur possible, alors il faut s’en féliciter. L’Europe donne
toutefois l’impression de s’être couchée au prétexte d’éviter une guerre
commerciale.
La conviction
profonde de la présidente de la Commission était que l’Europe devait s’engager
à acheter des armes, du gaz et à réaliser des investissements aux États-Unis
pour compenser son excédent commercial. Beaucoup de pays ont accepté ce deal
par peur, non pas d’une guerre commerciale, mais que Donald Trump ne se désengage du
terrain ukrainien.
Selon mes
informations, la question des conditions de l’arrêt de la guerre n’a même pas
été évoquée à Washington. En termes de volume financier, l’Union fournit une
aide militaire supérieure à Washington.
En plus de leur
aide matérielle, les États-Unis apportent quant à eux un soutien en termes
d’intelligence et de surveillance satellitaire. Autant de domaines dans
lesquels les Européens pourraient difficilement remplacer les Américains si
Washington venait à se désengager.
Lors de votre
audition devant le parlement en 2019, vous expliquiez que « l’Union
européenne doit apprendre à parler le langage de la puissance ». Ce
tournant a-t-il eu lieu ?
Non, au
contraire. Les Européens parlent moins que jamais le langage de la puissance.
L’Union fait face à des interlocuteurs qui manifestement ne l’aiment pas.
Ursula von der Leyen a rencontré à maintes reprises le président
Biden à la Maison-Blanche. Elle était traitée comme un allié qui comptait.
Ce n’est plus
le cas aujourd’hui. Donald Trump méprise les faibles et nous avons,
malheureusement, beaucoup de faiblesses sur les plans militaire et politique.
L’Europe ne se
muera en puissance géopolitique que lorsqu’elle aura les moyens de prendre des
risques ou de s’opposer. C’est infaisable tant que quelques-uns se penseront
comme les sous-marins de la Russie et les autres des États-Unis.
D’où vient
cette faiblesse ?
L’Europe a
longtemps discuté des détails sans travailler les racines profondes de son
union. Elle a produit des directives, des règlements, des virgules techniques…
Cela fait d’elle une simple association d’États. Or, pour qu’une union prenne
véritablement corps, elle doit être politique.
Il faut
travailler sur la manière dont les citoyens vivent cet espace pour créer un
sentiment d’appartenance supranational. Cela n’a pas été le cas. L’Europe se
caractérise par la devise « Unis dans la diversité ». Je pense qu’on
a fait beaucoup plus pour la diversité que pour l’union.

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