mercredi 27 août 2025

Josep Borell, ex-chef de la diplomatie européenne : « Nous accordons une sorte de chèque en blanc à Israël ».

 


Pour l’ancien chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, les Vingt-Sept ont perdu leur crédibilité du fait de leur silence face au processus génocidaire en cours au Proche-Orient. Il déplore une Union désormais plus technique que politique. Selon Josep Borrell, ancien chef de la diplomatie européenne, l’attentisme européen face aux violations du droit international à Gaza interroge la crédibilité de l’Union européenne et sa capacité réelle à peser sur les événements face aux États-Unis et la Russie.
Achevé en décembre dernier, le mandat de haut-représentant en charge de la politique étrangère et de la sécurité de l’Union européenne de Josep Borrell a été marqué par des prises de position courageuses en faveur de la paix et d’une solution à deux États au Proche-Orient. Sa liberté retrouvée, le socialiste espagnol tente de dessiner une autre Europe. Un bloc géopolitique qui ne se contenterait pas du suivisme atlantiste, et capable d’être à la hauteur des valeurs qu’elle brandit face à l’horreur qui se joue à Gaza.

Vous n’êtes plus soumis au devoir de réserve que vous imposait votre poste de haut-représentant en charge de la politique étrangère et de sécurité, qu’est-ce qui vous pousse à prendre la parole ?

Depuis que j’ai quitté mon poste, je n’ai cessé d’écrire et de parler. Je dis simplement ce que je pense avec plus de liberté. Les bouleversements du monde ne laissent pas vraiment le choix. Lorsque vous êtes engagé, les raisons de s’exprimer ne manquent pas.

Quand vous êtes haut-représentant, vous représentez non pas vos propres opinions mais le point de vue de l’ensemble des Vingt-Sept. Aujourd’hui, je ne représente que moi-même. Les événements, qui tournent au tragique, exigent de la fermeté, qu’il s’agisse de Gaza ou de la relation très préoccupante entre l’Europe et les États-Unis.

La soumission des Européens au président Trump est totale. Prenons les dernières décisions : l’augmentation des budgets de la défense à hauteur de 5 %, le diktat sur les droits de douane, la façon dont les dirigeants se sont précipités à Washington pour accompagner le président ukrainien Volodymyr Zelensky… L’Europe adopte une attitude de vassal au nom du moindre mal. Malheureusement, en politique, les images comptent et elles sont désolantes.

Vous évoquez à cet égard une forme de soumission…

La seule chose que dit Bruxelles vis-à-vis de Gaza, c’est qu’Israël doit se conformer au droit international. Et s’il ne le fait pas ? C’est ce que j’appelle la soumission. Face à la poursuite des crimes de guerre, si vous ne réagissez pas, tout en ayant les moyens, vous êtes un beau parleur.

En ce moment, qui peut encore dire que ce qu’il se passe à Gaza n’exige pas des mesures punitives ? Qui peut encore dire que c’est la faute du Hamas ? Face à n’importe quel pays qui agirait ainsi, et qui serait lié à l’Europe par un accord d’association aussi important que celui qui nous lie à Israël, nous prendrions des mesures.

Qu’est-ce qui bloque ?

Pour prendre des mesures économiques et commerciales contre Israël, il faut que la Commission le propose. Pour ce faire, la présidente doit inscrire le sujet à l’ordre du jour du Collège des commissaires. Rien n’est discuté si la présidente n’y consent pas.

C’est elle qui détient la clé. La Commission n’est pas la seule responsable. Le Conseil européen, c’est-à-dire les chefs d’États et de gouvernements, est doté d’un président à qui les traités accordent la représentation de l’Union pour les politiques extérieure et de défense.

C’est lui qui représente l’Union dans ce domaine, pas la présidente de la Commission. Dans ces conditions, comment voulez-vous que le monde nous respecte ?

L’Union européenne se gargarise du respect du droit international qui fait partie de son ADN, mais sera-t-elle prise au sérieux la prochaine fois qu’elle interrogera le respect des droits humains dans n’importe quel pays ?

Vous avez dénoncé la « complicité » des institutions face au génocide à Gaza. Comment expliquez-vous que l’Europe, dont les fondations reposent sur la primauté du droit sur la force, observe un tel silence ?

La seule manière d’expliquer ce silence est qu’il s’agit d’Israël. Si un autre pays imposait une telle barbarie, l’Europe s’empresserait d’agir. Nous accordons une sorte de chèque en blanc à Israël. Il faut sans cesse condamner les attaques du Hamas, le 7 octobre 2023, au risque que l’on vienne vous reprocher le contraire.

Bien sûr que nous les condamnons. C’est une évidence, mais une horreur ne peut venir justifier une autre horreur bien plus lourde. Immédiatement après les attaques du 7 Octobre, la présidente de la Commission s’est précipitée en Israël sans représenter personne d’autre qu’elle-même.

Elle a assuré que l’Europe se situait de manière inconditionnelle aux côtés d’Israël, sans mentionner aucune limite. L’Union a ensuite expliqué qu’Israël avait le droit de se défendre tout en respectant le droit humanitaire. Cela pourrait être comique si l’affaire n’était pas aussi grave. La seule question à se poser est : Israël respecte-t-il, oui ou non, le droit humanitaire ? Si la réponse est le silence, elle équivaut à la complicité.

Doit-on remettre en cause la règle de l’unanimité qui prévaut en matière de politique étrangère et de défense ?

Cette règle est inscrite dans les traités. Si vous souhaitez la remettre en cause, il faut changer les traités. Et pour ce faire, l’unanimité est nécessaire. En revanche, la suspension des volets économiques et commerciaux de l’accord d’association ne requiert pas l’unanimité mais la majorité qualifiée.

Peut-être que nous n’arriverions pas à l’obtenir, mais pour le savoir, encore faut-il mettre le sujet à l’ordre du jour. Entre octobre et novembre dernier, j’ai présenté au Conseil européen un rapport rédigé par le délégué spécial pour les droits humains sur la situation à Gaza afin de discuter du rapport politique que nous entretenions avec Israël.

C’est la seule chose que le haut-représentant peut faire dans son champ de compétences. Le Conseil a rejeté ma proposition mais, au moins, il y a eu un débat. Aujourd’hui, ma successeure présente, avec toutes les précautions, la palette de possibilités qui s’offrent à l’UE. Or, les États-membres connaissent les mécanismes.

Ce n’est pas en annulant la participation d’Israël aux programmes de recherche commun qu’il se sentira contraint. La principale chose que l’Europe peut faire, c’est de prendre des sanctions économiques et d’arrêter de livrer des armes à Israël. C’est ce qu’a fait l’Allemagne qui figure parmi les plus grands fournisseurs. D’un côté, l’Europe livre des bombes à Israël et de l’autre des pansements pour les blessés palestiniens. C’est ainsi que le monde nous voit.

Quels risques court, selon vous, l’Europe à ne pas agir face aux violations patentes du droit international par le gouvernement de Benyamin Netanyahou ?

Ce n’est plus un risque, c’est une réalité. Lorsque l’on discute avec les dirigeants hors des États-Unis et de l’Europe, la perte de crédibilité est totale. Pour eux, il est évident que la vie d’un Ukrainien vaut beaucoup plus pour nous que celle d’un Palestinien. Voire, que la vie d’un Palestinien ne vaut rien.

Les pays arabes n’ont pas fait beaucoup plus mais Israël entretient ses principaux rapports commerciaux et économiques avec nous, pas avec le monde arabe. Pour le reste du monde, l’Europe applique un double standard. Elle exhorte au respect des droits humains mais elle n’a pas réagi quand, immédiatement après les attaques terroristes du Hamas, le ministre israélien de la Défense a signifié que son pays allait couper l’eau, les médicaments et les vivres à Gaza.

Le droit de se défendre n’autorise pas le viol du droit international. On ne peut affamer une population assiégée au prétexte de libérer les otages. Détruire 80 % d’un territoire de 2 millions d’habitants, tuer 65 000 personnes et affamer des centaines de milliers d’autres relève du crime de guerre.

L’UE semble aujourd’hui en marge des négociations sur l’avenir de l’Ukraine. Quel regard portez-vous sur la stratégie européenne à cet égard ?

À l’impossible nul n’est tenu. Si le deal conclu avec Donald Trump sur les droits de douane est le meilleur possible, alors il faut s’en féliciter. L’Europe donne toutefois l’impression de s’être couchée au prétexte d’éviter une guerre commerciale.

La conviction profonde de la présidente de la Commission était que l’Europe devait s’engager à acheter des armes, du gaz et à réaliser des investissements aux États-Unis pour compenser son excédent commercial. Beaucoup de pays ont accepté ce deal par peur, non pas d’une guerre commerciale, mais que Donald Trump ne se désengage du terrain ukrainien.

Selon mes informations, la question des conditions de l’arrêt de la guerre n’a même pas été évoquée à Washington. En termes de volume financier, l’Union fournit une aide militaire supérieure à Washington.

En plus de leur aide matérielle, les États-Unis apportent quant à eux un soutien en termes d’intelligence et de surveillance satellitaire. Autant de domaines dans lesquels les Européens pourraient difficilement remplacer les Américains si Washington venait à se désengager.

Lors de votre audition devant le parlement en 2019, vous expliquiez que « l’Union européenne doit apprendre à parler le langage de la puissance ». Ce tournant a-t-il eu lieu ?

Non, au contraire. Les Européens parlent moins que jamais le langage de la puissance. L’Union fait face à des interlocuteurs qui manifestement ne l’aiment pas. Ursula von der Leyen a rencontré à maintes reprises le président Biden à la Maison-Blanche. Elle était traitée comme un allié qui comptait.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Donald Trump méprise les faibles et nous avons, malheureusement, beaucoup de faiblesses sur les plans militaire et politique.

L’Europe ne se muera en puissance géopolitique que lorsqu’elle aura les moyens de prendre des risques ou de s’opposer. C’est infaisable tant que quelques-uns se penseront comme les sous-marins de la Russie et les autres des États-Unis.

D’où vient cette faiblesse ?

L’Europe a longtemps discuté des détails sans travailler les racines profondes de son union. Elle a produit des directives, des règlements, des virgules techniques… Cela fait d’elle une simple association d’États. Or, pour qu’une union prenne véritablement corps, elle doit être politique.

Il faut travailler sur la manière dont les citoyens vivent cet espace pour créer un sentiment d’appartenance supranational. Cela n’a pas été le cas. L’Europe se caractérise par la devise « Unis dans la diversité ». Je pense qu’on a fait beaucoup plus pour la diversité que pour l’union.

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