Comme aux heures sombres et pénibles de la pandémie de Covid-19, une
puissante lumière transperce les fumées noires qui polluent et obscurcissent le
ciel. Loin des discours fumeux d’autosatisfaction du gouvernement, resplendit
une tout autre réalité : celle de la solidarité humaine, concrète, sensible.
Elle a la force d’action des cœurs populaires. Loin des hypocrisies
politiciennes désignant des boucs émissaires, l’intelligence collective et
solidaire se hisse à la hauteur d’humanité. Avec la volonté de prendre
soin de « l’autre » et de la nature, l’entraide et la générosité balayent les
égoïsmes pour faire advenir le bien commun.
Ensemble, par-delà les différences et les générations, pompiers et anciens
pompiers, agents publics des collectivités locales et de l’État, actrices et
acteurs de la santé, travailleurs-paysans, artisans, restaurateurs et tant
d’autres bénévoles rassemblent leurs forces, s’unissent pour conjurer le pire :
sauver des vies humaines et animales, protéger des villages, des quartiers, des
petites entreprises et des usines menacées. Ensemble, ils font face alors
que les pouvoirs successifs se sont acharnés à affaiblir et démembrer les
services publics de secours, de santé, de transports et de mobilité,
d’entretien et de protection de la nature…
Oh, reconnaissons-le : en pareille circonstance, certains hommes de pouvoir
ne manquent jamais ni de vocabulaire guerrier, ni d’éloges pompeux des héros
anonymes qu’ils méprisent le reste de l’année. « Ces gens qui ne sont
rien », selon l’expression du président de la République, personnels
de santé ou pompiers qu’ils font matraquer lorsqu’ils osent réclamer de quoi
vivre mieux et les moyens de travailler au bien commun.
Et comment oublier le qualificatif d’« éco-terroristes » accolé à une
jeunesse en action refusant que le monde se meure sous les effets de la bombe
climatique ?
Une fois leur parade terminée, les mêmes s’en retournent dans leurs bureaux
climatisés. Ils y préparent les tableaux comptables et les phrases toutes
faites aseptisées dans les bocaux de quelques conseillers, visant à faire
accepter de nouvelles réductions de moyens, de nouveaux sacrifices au nom de la
sacro-sainte réduction de la dette monétaire – qu’ils contribuent pourtant à
alourdir par leurs divers cadeaux sonnants et trébuchants en faveur des
dominants et des possédants.
Pour cela, ils sacrifient casernes de pompiers, moyens aériens de
lutte contre les feux de forêts, gendarmeries, services de protection civile et
de santé, services hospitaliers, agences de protection de la nature et de la
biodiversité. Ils saignent les collectivités locales, laissent se dégrader
routes et voies de chemins de fer, étouffent l’Office national des forêts. Pire
encore : quand ils annoncent un « plan de relance forestière », c’est pour subventionner
des coupes rases accaparées par des multinationales du bois. Ces dernières
éradiquent des forêts complexes riches en feuillus au profit de monocultures de
résineux plus profitables.
Non contents de ne tirer aucune leçon des feux extrêmes pour repenser le
développement des territoires et promouvoir l’agroforesterie, le pouvoir
cherche à profiter du drame pour pousser les pions d’une vaste redistribution
du territoire entre public et privé. C’est précisément le sens du projet révélé
par la ministre de la Transition écologique, qui a annoncé la semaine dernière
la création d’un fonds, associant acteurs publics et entreprises privées, pour
préserver et replanter les massifs forestiers en France.
Pourtant, toutes les expériences récentes de « partenariat public-privé »
prétendument pour défendre des enjeux climatiques ou environnementaux, qu’il
s’agisse de l’énergie, de l’automobile, des transports, des hôpitaux ou
d’autres secteurs, aboutissent immanquablement aux mêmes résultats : ce sont
toujours les intérêts privés qui priment tandis que le public assume les coûts,
surtout en cas d’échec.
Face à de telles logiques, les mouvements de solidarité en cours et les
colères populaires doivent se transformer en une vaste action unitaire. Il
s’agit de défendre, d’améliorer, de démocratiser nos biens communs, nos
services publics pour l’intérêt général humain et environnemental.
Toutes les catastrophes en cours ne font que souligner l’urgence de bâtir
de grands services publics démocratisés et de nouvelles appropriations sociales
et citoyennes. Un projet qui doit aller bien au-delà des anciennes
nationalisations qui, trop souvent, n’ont fait que perpétuer un capitalisme
d’État sans maîtrise de la production et du travail par les travailleurs. C’est
pourtant l’indispensable condition pour préserver l’environnement et combattre
les bouleversements climatiques.
Ce nouvel élan populaire appelle aussi la recherche de nouvelles
solidarités de combat en Europe et à l’échelle planétaire. Il y a urgence
à une grande mobilisation politique, sociale et écologique ! On ne peut laisser
les institutions européennes détricoter une à une les avancées du droit de
l’environnement. Chaque progression, même minime, obtenue ces dernières années
pour protéger les écosystèmes, est trop souvent rayée des textes et des actes
gouvernementaux. Les forces du capital veulent surtout ne rien changer à un
modèle économique fondé sur la combustion d’énergies fossiles et désormais sur
la course à la création de centres de données (data centers) voraces en eau et
en énergie.
Tous les événements dramatiques de cet été 2026 – le désastre écologique et
économique qui frappe la Gironde, les Landes ou le Var, le traumatisme de
milliers de foyers, le vol spectaculaire au Louvre il y a quelques mois, les révélations
accablantes sur l’insuffisance des moyens de la justice mis au jour après
l’abominable crime de Lyhanna – pointent d’un doigt accusateur le mur et les
impasses de ce système qui privilégie les puissances d’argent. C’est un vaste
mouvement citoyen qui peut inverser les priorités.
Les vagues de chaleur étouffantes, les températures insoutenables dans les
salles de classe, l’arrêt des trains… Chaque crise, chaque catastrophe révèle
la paupérisation continue des services publics, ceux de la santé, de la
culture, de la justice, de l’éducation ou de la lutte contre les
dérèglements climatiques. Le pouvoir privilégie les marchés financiers et la
militarisation au détriment des sécurités humaines. Songeons que les budgets de
la sécurité civile avoisinent 7 milliards d’euros quand les frais financiers
qui engraissent les spéculateurs de tout acabit sont dix fois supérieurs. Les
forêts brûlent, cette même semaine où les marchés financiers font flamber les
taux d’intérêt à 4 % sur les emprunts que contracte le pays. À ce rythme, le
service de la dette équivaudra dans quelques années à 25 fois les
investissements consacrés à la sécurité civile. La nation consacre soixante
fois moins d’argent à sa protection civile qu’au budget de l’armée. Révoltant !
C’est le dévouement des personnels de santé pendant la pandémie, celui des
pompiers aujourd’hui, et la solidarité citoyenne qui forme l’ultime rempart
quand le pouvoir politique s’éloigne chaque jour un peu plus du bien commun et
de l’intérêt général.
Face au phénomène d’insécurité globale que représentent les feux extrêmes
et les bouleversements climatiques, se pose l’urgence d’imaginer le projet d’un
grand pacte, populaire et citoyen, social, progressiste, écologique,
démocratique. Un tel pacte, à construire dans les usines et les universités,
dans les villages et les bureaux ou centres de recherche, viserait une
transformation structurelle de la société pour un plus haut degré de
civilisation.
Les drames de l’actualité font mûrir dans la société de nouvelles idées, de
nouvelles prises de conscience, le souhait de nouveaux liens. Il convient
d’aider à les faire fructifier.
Les engagements citoyens, les solidarités concrètes, les systèmes
d’entraide, les actions communes sur le terrain portent en germe de nouvelles politisations
cherchant des issues aux impasses du capitalisme. Des centaines de milliers de
citoyennes et de citoyens, des travailleurs de toutes professions, autour des
pompiers, prennent conscience de leur capacité, ensemble, à écarter le pire
tout en mesurant les dégâts de politiques gouvernementales se faisant sans
elles, sans eux, contre elles et eux.
Dans ces actions et ces débats émergent de nouvelles aspirations, de
nouveaux enjeux : un nouveau « rééquilibrage-développement » des territoires et
de nouveaux liens urbains, périurbains et ruraux, une autre façon d’y habiter
et de les faire vivre. Une place centrale accordée à l’agro écologie et à
l’agroforesterie pour une agriculture nourricière de qualité. Une nouvelle
manière d’habiter fondée sur les solidarités, les liens de proximité, la
convivialité et une relation étroite et respectueuse de l’ensemble du vivant.
Le souhait d’un avenir désirable pour toutes et tous et pour les générations
futures.
Ces dynamiques rejoignent l’action de collectifs engagés dans la lutte pour
la réappropriation des biens communs, dans la création de coopératives de
production ou encore dans l’expérimentation de sécurité sociale alimentaire ou
environnementale. Elles s’appuient aussi sur des tiers-lieux culturels et des projets
économiques alternatifs où se nouent des liens nouveaux entre producteurs et
acheteurs. Elles confortent le vivant et vivifiant tissu associatif, culturel,
social, syndical. Celui aussi des collectivités locales porteuses de
progressisme et de démocratie en acte.
Ainsi se dessinent les bases de résistances concrètes, esquissant le
portrait d’une nouvelle organisation sociale innovante et autogestionnaire,
portant les germes d’un processus communiste visant à dépasser le capitalisme.
Pour l’abolir enfin.
Ce projet « d’adaptation-transformation », indispensable à la poursuite de
la vie, constitue une puissante évolution révolutionnaire. Il appelle à une
grande mobilisation pour les services publics, les sécurités sociale,
économique et écologique, mais il nous interpelle aussi sur les enjeux de la
décarbonation des activités. Ils nous obligent à penser une civilisation
affranchie des énergies fossiles — la plupart importées — qui nous rendent
désormais si vulnérables, si fragiles.
Il s’agit bien d’imaginer et de construire une société, un monde, où il
fait bon vivre. Un monde où la sécurité humaine serait garantie, où la vie
serait moins chère, plus saine, plus autonome et en pleine harmonie avec
l’ensemble du vivant. Un monde désirable.
Patrick Le Hyaric
3 août 2026

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire