mercredi 30 septembre 2026

« À Saint-Denis, les lycéens sortent de leur silence », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin



Certains silences apaisent ; d’autres interpellent. La scène se passe à Saint-Denis, devant le lycée Paul-Éluard, où le second fils du bloc-noteur a fait ses études jusqu’en 2015. À la faveur d’un reportage dans la ville, jeudi 17 septembre, l’occasion de revisiter les lieux, par l’extérieur.

Une bouffée de nostalgie, des regards amourachés à travers les grilles du lycée, le plus célèbre de la cité dyonisienne. Nous nous arrêtons. Une esplanade, des bancs où, depuis des générations, des adolescents ont crié, ri, flirté, joué, rêvé, refait le monde et parfois perdu leur temps. Oui, « perdre son temps », quelle sereine expression, soudain.

Nous sommes à l’heure du déjeuner. Une centaine de lycéennes et de lycéens prennent leur pause. Quelques bousculades, des cris. Pendant quelques secondes, nous reconnaissons cette jeunesse qui ressemble à celle de l’adolescence du fiston.

Chacun sur sa planète

Et puis, en moins d’une minute, tout bascule. Le silence tombe. Brutal. Total. Ne reste, sur l’avenue Jean-Moulin, que le bruit des véhicules. Il n’y a pas si longtemps, cet endroit s’apparentait à un forum turbulent. Nous scrutons, tendons l’oreille. Aucun jeune ne s’adresse à son voisin. Leurs yeux sont aspirés par une lumière.

 

Les téléphones ont avalé l’espace. TikTok, Instagram, Snapchat ou d’autres mondes dont nous ne connaissons plus les frontières : chacun semble enfermé dans sa propre planète numérique. Des corps ensemble ; des êtres ailleurs. Conversation évaporée. Le jeu aussi. Même l’ennui paraît avoir été assassiné par les réseaux sociaux… Il faut vite se reprendre. Car enfin, quelle allure avions-nous, nous autres ? Et comment se comportaient nos propres enfants ?

Chaque génération regarde celle qui vient avec l’inquiétude de ceux qui ne comprennent plus les signes. Autant l’admettre : ce n’est pas leur apparence qui nous bouleverse. C’est leur silence. Même à distance raisonnable, un tel silence, chez des adolescents, paraît « décalé », sinon « inquiétant ». Que manque-t-il donc ? Cette nécessité humaine de raconter quelque chose à quelqu’un qui se trouve là, à portée de voix ?

La jeunesse peut parler fort

Apparences trompeuses ? Sans doute. Une semaine plus tard, nous apprenons que quelque chose se fissure, ici même, au lycée Paul-Éluard de Saint-Denis, comme un peu partout en France. Les mêmes lycéens que nous imaginions silencieux et amorphes se mettent à parler. À se rassembler. À manifester.

Avec des revendications très concrètes : de meilleures conditions d’études, des établissements dignes, des moyens à la hauteur des besoins, afin de soutenir une équipe pédagogique réputée pour son dévouement, depuis si longtemps. Nous comprenons alors que le silence assourdissant n’était peut-être pas celui que nous croyions. Une jeunesse peut se taire devant un écran et parler fort lorsqu’il s’agit de son école, de ses conditions de vie, de son à-venir.

Alors, une question : savons-nous encore écouter ? Et faire « parler » ? Ces lycéens que nous avions pris pour des « muets » s’affirment en citoyens multiples. Ils parlent. Haut et fort lorsque l’urgence surgit. À Paul-Éluard, comme dans beaucoup de lycées, le silence n’a rien d’une fin de la conversation… Mais d’un commencement. Juste différent.

 

« Avec Le Pen au pouvoir, la presse en gilet pare-balles », l’éditorial de Maud Vergnol.



Dans quelle démocratie une députée, candidate à la présidentielle, peut-elle se permettre de placer une cible dans le dos de journalistes en leur suggérant de porter des gilets pare-balles ? C’est pourtant ce qu’a fait Marine Le Pen en conseillant à la rédaction de Mediapart un « costard en Kevlar ». Faut-il rappeler ce que peut produire ce genre de menaces contre des journalistes, après les drames de 2015 en France ?

Cette charge contre la liberté d’informer n’est pas l’affaire des seuls journalistes. Elle touche aux principes fondamentaux de l’État de droit, que l’extrême droite, si elle parvenait au pouvoir, tenterait d’annihiler. Pris la main dans le sac de son antisémitisme, le RN perd ses nerfs.

Entre injures et théories complotistes grotesques, le parti de Jordan Bardella donne un aperçu de la violence dont il est capable. La députée écologiste Léa Balage El Mariky ne s’y est pas trompée en saisissant le procureur de la République au titre de l’article 40, pour « des propos qui ressemblent à des menaces de mort ». Côté camp présidentiel, c’est pour l’instant silence radio.

Les macronistes, garants autoproclamés de la démocratie, si prompts à désigner des ennemis de la République à gauche, ne semblent pas pressés de condamner cette atteinte à la liberté d’informer. Des « irresponsables », pour reprendre le titre de l’ouvrage de Johann Chapoutot sur le nazisme, qui a si bien décrit cette « petite oligarchie, désinvolte, égoïste et bornée », qui a fait « le pari de l’assassinat d’une démocratie ».

L’imposture du RN sur son antisémitisme notoire levée, reste à en révéler une autre, tout aussi flagrante : son imposture sociale. La châtelaine de Montretout et l’aspirant « prince » de Bourbon des Deux-Siciles ne seront jamais les « protecteurs » des classes populaires qu’ils prétendent être.

Leur mépris de classe et leur programme pour les plus riches doivent être révélés au grand jour de manière aussi efficace. C’est sur ce terrain que le clan Le Pen peut être battu. C’est à cela que l’Humanité s’emploiera dans les mois à venir.

 

« Cynisme, l’éditorial de Stéphan Sahuc.

 


Début juillet, au pied d’un porte-conteneurs géant, Rodolphe Saadé, le patron de CMA CGM, clamait son amour pour la France, ce pays qui a « permis au groupe de grandir ». Fin septembre, changement de ton : menacé d’une hypothétique contribution exceptionnelle sur ses superprofits (attendus à plus de 2,1 milliards d’euros en 2026), l’armateur a piqué une colère révèle le quotidien Le Monde. Fini l’engagement solennel de passer 40 navires sous pavillon français ; la flotte s’arrêtera à 33. Les sept autres iront s’immatriculer ailleurs.

Le cynisme comme le chantage sont assumés. Car l’entreprise n’a vraiment pas à se plaindre, précise l’article. Depuis des années, elle bénéficie de la « taxe au tonnage », un dispositif qui la dispense d’impôt sur les sociétés (un cadeau coûtant des centaines de millions d’euros par an aux caisses de l’État). Mais Saadé oublie aussi l’effacement de la dette publique de la CGM dans les années quatre-vingt-dix, les prêts massifs garantis par l’État pendant le Covid, ou encore les frégates de la Marine nationale mobilisées pour escorter ses navires en mer Rouge.

Ce chantage n’est pas un cas isolé. Il est la marque de fabrique d’une caste habituée à profiter des largesses de l’État, sans jamais rien rendre. Les exemples sont légion : TotalEnergies a réalisé près de 19 milliards de dollars de bénéfices mondiaux en 2024, mais n’a versé que 95 millions de dollars d’impôt sur les sociétés en France.

Un récent rapport sénatorial (mené conjointement par le sénateur communiste Fabien Gay et le sénateur LR Olivier Rietmann) a dévoilé l’ampleur vertigineuse de ce système : le total des aides publiques déversées sur les entreprises a atteint l’invraisemblable somme de 211 milliards d’euros pour la seule année 2023. Ces aides, distribuées sans contrôle sérieux ni tableau de bord précis, ne sont soumises à aucune conditionnalité efficace concernant l’emploi ou l’environnement.

Une population sommée de se serrer la ceinture

L’étude de l’IRES intitulée Un capitalisme sous perfusion retrace cette explosion : environ 30 milliards d’euros dans les années 1990, plus de 100 milliards dès 2008, puis 157 milliards en 2019, avant même le « quoi qu’il en coûte ». Chaque gouvernement a ajouté sa couche d’abattements de cotisations et d’avantages fiscaux. Lissé sur les deux dernières décennies, le cumul de ces fonds publics siphonnés par les entreprises représente des milliers de milliards d’euros, soit quasiment l’équivalent de la dette publique française.

Force est de constater que les grands patrons se comportent aujourd’hui comme l’aristocratie d’Ancien Régime. Ils refusent l’impôt, dictent leurs lois aux ministres par la menace de l’exil et considèrent l’État comme un distributeur automatique. Pendant ce temps, la France traverse une crise du pouvoir d’achat historique : depuis 2024, les familles ont perdu 1 200 euros en moyenne. Et c’est pourtant à ces mêmes familles que le gouvernement, la droite et l’extrême droite demandent des sacrifices au nom de la dette.

 

 

« La colère des lycéens va-t-elle être l’étincelle ? », l’éditorial de Stéphane Sahuc



Depuis plusieurs jours, des lycéens se mobilisent contre les classes surchargées, les enseignants non remplacés, les établissements dégradés et le manque de moyens généralisé pour l’école. Pourtant, ce sont surtout les échauffourées et les quelques feux de poubelles qui occupent les écrans. L’objectif est clair, à mesure que la question scolaire disparaît des antennes, le discours sécuritaire prend toute la place.

C’est une véritable stratégie. Car ce qui inquiète vraiment le pouvoir, ce n’est pas qu’un lycée soit bloqué pendant quelques heures. C’est la « contagion ». Qu’un élève de Montauban, de Grenoble ou de Saint-Brieuc finisse par reconnaître sa propre situation dans celle du lycéen de Saint-Denis ou de Villejuif.

Même manque de moyens, mêmes classes saturées, même impression que l’école publique recule un peu plus chaque année. À partir de là, il devient aussi difficile de faire revenir les lycéens en cours que de remettre du dentifrice dans son tube.

Le moyen le plus efficace pour éviter l’élargissement de la contestation consiste alors à l’enfermer dans une catégorie bien identifiée : celle du « problème des jeunes banlieues » en appuyant fort sur l’aspect jeunesse issue de l’immigration. Dans cette bataille du récit, les médias de droite et d’extrême droite occupent une place centrale. Le traitement réservé à certaines affaires est, à cet égard, révélateur.

Les plateaux en boucle

Lorsque Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, va à la rencontre des lycéens de sa ville, ceux par qui tout a commencé, l’emballement est immédiat. Pendant des heures, les plateaux commentent, et l’accusent non de soutenir les lycéens, mais d’encourager le désordre et la violence quand ce n’est pas de la provoquer lui-même.

À l’inverse, lorsque Mediapart, organe de presse reconnue, publie une enquête mettant en cause Jordan Bardella pour des propos antisémites tenus dans sa jeunesse, le registre change. Ceux qui accusaient sur la base d’images tronquées, invoquent le complot pour une enquête journalistique rigoureuse.

 

« La réussite de Bernard Arnault : la syncope de la gauche », le billet de Maurice Ulrich.



La réponse est oui, mais quelle est la question ? Dans une tribune de L’Express, signée par un certain Rainer Zitelmann, on connaît la réponse, à peine la question posée : « La France paie-t-elle sa haine des riches ? » C’est oui, évidemment, car dans les sociétés où les riches sont des modèles, tout le monde est encouragé à devenir riche en se disant : « Comment puis-je en faire autant ? »

Mais la tribune de ce génie des carpettes n’est qu’une sorte d’introduction à ce « dossier », titré : « Les dynasties patronales, pilier de notre souveraineté ». Et quoi de mieux pour l’illustrer qu’une photo de Bernard Arnault en famille et à la tête de LVMH dont la réussite provoque « la syncope de la gauche qui ressasse l’ordonnance de son docteur en économie, Gabriel Zucman : Saigner, purger »… Bien.

On a vu passer sur Internet cette petite blague : « Si l’australopithèque Lucy avait économisé chaque jour 160 euros pendant 3,5 millions d’années, sa fortune serait équivalente aujourd’hui à celle de Bernard Arnault. Comme quoi on peut y arriver. »

 

« L’Opinion », et l’illusion d’une démocratie sociale combattante », la chronique de Maurice Ulrich.



Chroniqueur dans l’Opinion, le troisième quotidien de Bernard Arnault, Éric le Boucher s’inquiète de la santé de la CGT dont l’appel à la grève ce 29 septembre dans la fonction publique pour les salaires et la défense du secteur relève de « L’illusion d’une démocratie sociale combattante ».

Qu’on imagine : « Le syndicat veut peser en amont sur la discussion budgétaire, laquelle dans toute l’Europe relève des citoyens et des partis politiques à l’assemblée et non pas des salariés et de leurs organisations dans la rue. » Mais de quoi se mêlent-ils ?

Et donc, non seulement il semblerait que les salariés ne sont pas des citoyens, mais en plus de ça, « la CGT explique que l’argent existe dans les aides accordées aux entreprises et dans les cadeaux aux riches selon un discours repris texto de l’extrême gauche qui réussit à faire perdurer la « culture conflictuelle » dans les organisations salariales ». Mais pourquoi, pourquoi ? Quand le Medef, les patrons en général, le gouvernement sont si bien disposés à leur égard. On croirait qu’on parle de lutte des classes.

mardi 29 septembre 2026

« Génocide à Gaza, guerre en Ukraine… Face à l’impuissance de l’ONU, comment reprendre la main ? » la chronique de Patrick Le Hyaric.



Le murmure médiatique entourant la 81ᵉ session de l’Assemblée générale des Nations unies à New York aura été inversement proportionnel au vacarme des bombes dévastatrices qui s’abattent sur de trop nombreux endroits de la planète et à l’ampleur des fractures sociales, environnementales et démocratiques qui la déchirent.

Au lieu d’être un sanctuaire de décisions, de médiation et de compréhension, cette enceinte multilatérale s’est transformée en un théâtre de vociférations : Donald Trump y cible désormais la Cour pénale internationale et redessine les cartes géographiques ; Benyamin Netanyahou prétend justifier la politique génocidaire de son gouvernement d’extrême droite à Gaza ; tandis que le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov — que l’on avait connu plus fin —, hausse le ton pour marteler que son pouvoir gagnera par tous les moyens la guerre livrée au peuple ukrainien.

Une fois encore, l’ONU a été malmenée, renvoyant l’image d’une institution impuissante face aux tragédies qui assaillent le monde.

Ses résolutions, sitôt votées, sont réduites à des chiffons de papier sous le poids des appétits impériaux, de la violation permanente du droit international, de l’avidité des marchands de canons et de l’hégémonie des géants du numérique et de l’intelligence artificielle.

Des paroles et des actes

Cependant, rien n’est uniforme ni figé. L’image marquante de cette session restera sans doute le boycott, par des dizaines de délégations, du discours belliqueux et mensonger du Premier ministre israélien, en signe de protestation légitime contre l’écrasement et la tentative d’effacement du peuple palestinien.

Si le président de la République française a eu raison de rappeler le droit international, l’horizon des deux États et le respect de la souveraineté palestinienne, ses mots restent inoffensifs à défaut d’actions concrètes. Comment croire à ces déclarations quand l’accord d’association entre l’Union européenne et Israël demeure en vigueur, quand toute voix défendant le droit à l’existence des Palestiniens est taxée d’antisémitisme, ou quand l’avion du Premier ministre israélien survole notre espace aérien malgré les mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale, alors même que le président de l’Autorité palestinienne s’est vu interdire de tribune à l’ONU ?

La crédibilité de la parole présidentielle s’effondre d’autant plus lorsque son ministre des Affaires étrangères s’empresse d’en assurer le service après-vente en se targuant de « l’inaltérable alliance qui lie notre pays à l’État d’Israël ».

Cette rhétorique à géométrie variable devient indigeste pour les peuples qui composent le « Sud global ». Ajoutons qu’il y a une indécence profonde à déployer des trésors d’énergie et de finances pour sanctifier les frontières de l’Ukraine, tout en armant ou en absolvant un État qui colonise, annexe et bombarde au mépris des lois internationales.

Basculement dans un nouveau fascisme

Ce cynisme du « deux poids, deux mesures » décrédibilise définitivement la voix d’une France assise au Conseil de sécurité de l’ONU mais membre du commandement intégré de l’OTAN. En agissant ainsi, l’occidentalisme capitaliste nourrit les monstres qu’il prétend combattre : le nationalisme exacerbé, les impérialismes prédateurs, les destructeurs du droit international, les traceurs de nouvelles frontières sur la mappemonde, les censeurs de mots qui combattent ainsi l’universalisme. Autant de signes préfigurant le basculement dans un nouveau fascisme.

Heureusement, des rues animées aux salles de travail des humanistes, de la voix forte de démocrates aux élans de la génération Z, s’élève dans l’unité une clameur d’espérance.

Celles et ceux qui, ces derniers jours, ont croisé le fer de conversations fertiles pour l’environnement et le désarmement, marché pour la paix en l’articulant à la protection du climat, à la défense du vivant, à la justice et au progrès social, incarnent la promesse originelle de la Charte des Nations unies.

Ils se dressent face aux élites capitalistes, occupées à orchestrer des guerres de proies et de marchés, et à engraisser les dividendes des industries de l’armement, du pétrole, du numérique ou de l’agrochimie, quitte à laisser s’embraser la Terre.

Pour une part non négligeable, c’est aussi cette aspiration qui a été portée par d’immenses rassemblements avec le pape ces derniers jours. Sans partager toutes ses opinions, notons nos convergences pour ouvrir des chemins de paix, lutter contre la pauvreté et l’abominable chasse aux migrants dans un monde où les déplacements de populations vont s’amplifier.

Un barrage de conscience

Ces citoyennes et citoyens, dans leur diversité d’histoires, de situations ou de croyances, demeurent les gardiens des Objectifs de développement durable scellés par l’ONU. Face aux cartels polluants et aux seigneurs de guerre qui réduisent les hôpitaux en ruine, la terre, les océans et l’espace en ressources à exploiter et piétinent le droit international, le salut est là : dans ce sursaut populaire lié et relié à des millions de fonctionnaires, de magistrats, d’enseignants, de scientifiques, de créateurs et de sentinelles des droits humains qui dressent un barrage de conscience contre les vagues réactionnaires et profascistes.

Le jour où cet archipel de l’alternative progressiste, démocratique et écologique s’interconnectera, s’enrichira mutuellement et coopérera pour esquisser les contours d’une nouvelle mondialité commune, sa force deviendra irrésistible.

Déjà, il fait germer un projet fondé sur un pacte de sécurité humaine globale, englobant le vivant humain et non humain. Un monde affranchi du dogme selon lequel la puissance militaire garantit la paix ; un monde résolu à bâtir une architecture de non-prolifération visant la destruction totale des arsenaux nucléaires.

Un monde où les travailleuses et travailleurs, producteurs de richesses en osmose avec la nature, redeviendraient les maîtres de leur destin et de l’orientation de la production.

Un monde où l’industrie numérique et l’intelligence artificielle cesseront d’être la propriété de quelques techno-oligarques pour être placées sous le contrôle des peuples, dans l’intérêt des générations futures.

« Nous, les peuples… »

Consentir aujourd’hui à la dépossession de notre avenir condamnerait nos sociétés non seulement à élire des parlements et des gouvernements fantoches, inféodés au grand capital, mais surtout à capituler devant un pouvoir de droit divin sur nos vies, exercé par une poignée de conglomérats capitalistes mondiaux.

Ce processus de vassalisation est déjà entamé : de grandes puissances capitalistes renforcent leur emprise sur l’information, l’économie, la culture, l’agriculture et la politique, tout en imposant leurs choix technologiques.

Progresser vers cette indispensable humanité commune est possible en se réappropriant l’ONU, dont la Charte s’ouvre par cet exergue : « Nous, les peuples… »

Lors de son discours d’ouverture, le secrétaire général António Guterres a proposé plusieurs réformes majeures, notamment celle du Conseil de sécurité, afin d’y intégrer l’Afrique — dont la majeure partie du territoire était sous domination coloniale lors de la fondation de l’institution. Il a également plaidé pour qu’une femme lui succède, une orientation soutenue par le Premier ministre espagnol en faveur d’une candidature issue d’Amérique latine.

Un front humain mondial peut s’appuyer sur l’ONU pour mieux la refonder à l’aune d’un monde en mutation, marqué par l’émergence et le poids des peuples du Sud. Il se donnerait la force de réformer de fond en comble le système financier international en soustrayant le FMI, la Banque mondiale et la Banque centrale européenne à la logique du capital.

Reprendre le contrôle populaire sur la création monétaire est la condition sine qua non pour s’émanciper du piège de la dette, cet instrument de soumission qui nourrit des marchés financiers toujours plus voraces. Au lieu d’écraser les peuples, l’outil monétaire doit être mis au service des « communs », du développement humain, de la justice sociale et de la préservation de la biodiversité.

En finir avec l’OTAN

Loin de réduire l’aide internationale au développement, il faut l’amplifier. Mesure-t-on l’énormité des disparités actuelles ? Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les cinq plus grandes compagnies pétrolières occidentales ont engrangé 500 milliards de dollars de profits, alors que seuls 34 milliards ont été alloués au financement international de l’adaptation climatique pour les pays en développement.

Pendant ce temps, les familles populaires paient le prix fort pour se chauffer ou se nourrir, et doivent désormais utiliser une part de leurs maigres ressources à des compagnies d’assurance privées dont l’insatiable appétit prospère sur le malheur humain et les dérèglements environnementaux.

Au militarisme ambiant, ce nouveau monde à construire ensemble oppose un désarmement global et l’interdiction des armes nucléaires. Aux alliances belliqueuses, il portera la création d’une architecture globale de sécurité commune ouvrant la voie à la fin de l’OTAN.

À la libre circulation des capitaux et des marchandises gravées dans les traités de prétendus « libre-échange », il substituera des projets d’échanges équitables, indexés sur les impératifs de la bifurcation écologique, du progrès social et de l’émancipation démocratique.

Plus que jamais, chaque citoyenne et citoyen du monde pourrait s’emparer de la Charte de l’ONU pour en faire une arme de droit, de justice et de paix.

L’heure est à construire une solidarité transnationale contre toutes les chaînes d’oppression et les phalanges réactionnaires et néofascistes qui convoitent notre époque. Sans relâche, portons l’humanité.

 

« Sous le masque », l’éditorial de Sébastien Crépel



L’horreur antisémite et la nausée qu’elle provoque n’y changeront rien. Elles choquent et elles révoltent, mais elles ne nous étonnent pas de la part d’un cadre du Rassemblement national, fût-il le premier d’entre tous.

Les propos rapportés de l’actuel président du RN à l’âge de son adhésion au Front national ne surprendront que ceux qui ont cru, ou ont fait semblant de croire, à la conversion miraculeuse du parti antisémite, xénophobe, fondé par d’anciens collaborateurs de l’Allemagne nazie, en formation démocratique, attachée à la laïcité et rejetant les discriminations basées sur l’origine ou la religion. Personne ne peut se dire sincèrement trahi par les mots de Jordan Bardella, ou plaider, comme le fait Marine Le Pen, l’incrédulité.

Ces mots sont cohérents avec l’idéologie d’un parti qui s’est construit sur la haine des juifs et qui continue d’abriter en son sein la bête immonde du racisme et de l’antisémitisme. Tous les ingrédients sont réunis dans les écrits de Bardella, à commencer par le complotisme et l’assimilation des juifs à l’argent et au pouvoir.

Pis, dès le début de son ascension vers les hautes sphères du parti, le futur cadre théorise, dans les citations que Mediapart diffuse, ce que les démocrates ont toujours dénoncé derrière la prétendue dédiabolisation menée de l’intérieur du FN-RN. C’est-à-dire la dissimulation de la véritable nature du parti sous le masque de la « normalité » pour mieux conquérir le pouvoir.

Ces révélations font froid dans le dos, au regard de la possible victoire du RN annoncée à la présidentielle dans les sondages. Elles inquiètent après la nouvelle conquête, dimanche, d’un groupe sénatorial dans la marche de l’extrême droite vers le pouvoir. Et elles viennent bousculer ceux qui, déjà, montraient patte blanche et avaient donné l’absolution à la fille de Jean-Marie Le Pen et à son équipe, du moment que les profits s’en trouvent confortés.

La mollesse de la réaction du Crif montre combien le ripolinage mensonger du RN a fait baisser la garde. Non, la peste antisémite n’est pas à gauche : aucun communiste, écologiste ou insoumis n’est accusé d’avoir tenu des propos condamnés par les lois de la République. Au RN, les brebis galeuses font troupeau.

 

Les journalistes de « l'Humanité » ne se tairont pas, l’éditorial de Maud vergnol.



Injures sexistes dégradantes, menaces de mort, de viol, sur vous et vos proches. Voilà à quoi sont exposés des journalistes de notre rédaction, comme nombre de nos confrères, et surtout de nos consœurs, partout dans le monde. Car les femmes sont les premières cibles, et selon l’Unesco, 45 % d’entre elles s’autocensurent sur les réseaux sociaux par peur des représailles. C’est exactement le but recherché : nous pousser au silence.

Que l’Humanité et les journalistes qui l’incarnent soient la cible privilégiée de l’extrême droite n’est malheureusement pas une nouveauté. Mais ces dernières semaines, ce cyberharcèlement a pris une nouvelle ampleur. Des militants d’autres sphères ont uni leurs voix aux réseaux masculinistes et autres « haters » de la fachosphère pour viser une de nos journalistes de confession juive, au nom du combat contre le génocide à Gaza, dans un vocabulaire qu’on espérait relégué aux années 1930.

Sa vie privée a été disséquée, livrée en pâture à l’ogre des réseaux sociaux. De telles attaques ignobles n’ont rien à voir avec la juste lutte pour les droits du peuple palestinien, dont notre journal est le porte-voix. Ce cyberharcèlement emprunte le même chemin que le gouvernement Netanyahou qu’il prétend dénoncer, en essentialisant une journaliste et l’accusant de complicité avec le « suprémacisme juif », du seul fait de ses liens familiaux.

Il s’inscrit dans une atmosphère générale suffocante. Nous ne devons pas nous y habituer, jamais, et considérer désormais comme une banalité de finir sa journée de travail avec des menaces de mort, des commentaires comme « sale youpine » ou « on va violer ta fille ». Derrière leur écran, les lâches de l’anonymat se sentent tout-puissants, persuadés d’être intouchables. Ils se trompent.

Nous engagerons des poursuites pour chaque cas de cyberharcèlement subi par nos journalistes. En France, des auteurs de menaces contre des femmes journalistes ont déjà été condamnés. D’autres le seront. L’anonymat n’offre pas d’immunité. Ce que ces lâches visent à travers nous, c’est le droit à une information libre. Ils veulent nous faire taire. Ils n’y parviendront pas

 

« 17 octobre : la force du mouvement », l’éditorial de Fabien Gay.

Samedi, des centaines de milliers de Françaises et de Français ont envahi les rues, les ronds-points et les places partout dans le pays. L...