Ils émergent, sortis de leur torpeur estivale. Ils envahissent les plateaux
de télévision, les studios de radio, se croisent, s’entrecroisent, s’échangeant
les mêmes idées, les mêmes arguments, les mêmes recettes avariées. Attifés de
leur monocle, ils scrutent la montée des déficits, s’alarment des courbes de la
dette. C’est pourtant bien leur œuvre qu’ils contemplent. Puis, tronçonneuses
en main, ils traquent les économies à faire, toujours du côté des classes
populaires.
Ils se ressemblent dans leurs uniformes de toutes les nuances de gris
austère : droite, extrême droite, centre, extrême centre, sociaux-libéraux
pédants, sachants du grand capital, journalistes de la bien-pensance. Jamais,
le syndicat du grand patronat n’avait dicté aussi ouvertement l’agenda
économique, social et politique de la rentrée. Ceux qui, pelle mécanique en
main, ont creusé les déficits publics en transférant l’argent vers leurs
coffres-forts, manient aujourd’hui la peur et le fatalisme : « Pour
éviter des choix brutaux d’austérité demain, il faut prendre des mesures
difficiles maintenant », s’exclame le Premier ministre. « Si nous
n’y arrivons pas, ce sera la cata », s’est époumoné le ministre du Travail
à la tribune de l’assemblée de rentrée de la CFDT.
Pourtant, leur monocle est toujours aveugle quand il s’agit de scruter les
lieux dégoulinants d’argent où il pleut toujours : les profits, les gâchis, les
évasions fiscales, les dividendes, les privilèges… Les 211 milliards de cadeaux
aux grandes entreprises sans contrepartie.
Plus incroyable encore : ceux-là mêmes qui ont livré le pays à la voracité
des marchés financiers feignent de se plaindre de la hausse des taux d’intérêt,
passés à plus de 4 % cet été. Autrement dit, les rapaces se nourrissent de la
dette sur laquelle ils prélèvent l’équivalent du budget de l’Éducation
nationale. Ils creusent le trou, puis proposent de le combler en s’attaquant
aux travailleuses et travailleurs, aux assurés sociaux, aux retraités, aux
services publics.
Tout est dans l’entonnoir de la moulinette : hausse des franchises
médicales, suppression des APL pour les étudiants, gel du RSA ou du minimum
vieillesse, remise en cause du crédit d’impôt pour les services à la personne,
hausse des impôts indirects, blocage des retraites et leur désindexation de
l’inflation, réduction des crédits pour la politique familiale, démantèlement
progressif de l’universalité des prestations, réduction du nombre d’agents
publics.
Et comme ils ne peuvent plus nier la faiblesse des salaires, nos
politiciens antisociaux cherchent une astuce : augmenter le salaire net en
faisant fondre le salaire brut. Faire croire au salarié que les cotisations ne
font pas partie intégrante de sa rémunération, tout en réduisant encore la
participation des employeurs au financement de la Sécurité sociale.
Pourtant, la dépense publique est un investissement pour la vie, un
engagement envers notre humanité partagée. L’impôt juste et les cotisations
sociales ne sont pas une confiscation, mais des leviers essentiels — non
seulement du pouvoir d’achat, mais surtout du « pouvoir de vivre » :
celui qui rend possible la mise en commun d’une part de la richesse produite
pour la solidarité, le partage, le vivre mieux ensemble.
C’est ce que refusent désormais les plus fortunés, qui ont décidé de faire
sécession. Avec une hypocrisie sans limite, ils fustigent le secteur public,
dénoncent le « fardeau » des prélèvements obligatoires,
transforment les cotisations sociales en « charges ». Ils oublient
soigneusement de rappeler qu’ils figurent parmi les premiers bénéficiaires des
biens et services publics. Sans éducation, sans santé, sans infrastructures,
sans justice, sans sécurité collective, il n’y a pas d’efficacité économique
durable, ni de bien-être collectif.
Tarir les budgets de l’éducation, de la santé, de la sécurité, de
l’écologie ou de la justice, c’est compromettre le développement humain, et
donc la productivité future. C’est l’accumulation des coûts de ces réductions
insupportables, conjuguée aux transferts massifs de richesses vers le grand
capital, qui finit par faire craquer la société.
Où se cachaient ces chasseurs de dépenses publiques pendant les canicules,
pour ne pas voir que la contraction des budgets de la sécurité civile, la
lamination du Fonds vert, le refus d’une transition environnementale, la
compression du budget de la santé coûtent cher — en vies humaines et en
réparations ?
Quinze milliards d’euros selon la ministre de la transition écologique
alors que les aides publiques aux énergies carbonés est de 13 milliards
d’euros. Une étude de Triodos Bank, évalue les coûts des chaleurs extrêmes en
Europe à 180 milliards en Europe, soit 1 % du PIB. Et, pour la France, ce recul
atteindrait 1,4 % des richesses produites, soit 40 milliards.
Selon la Cour des comptes, continuer à refuser le progrès social et
écologique coûtera, 11 points de PIB — soit 331 milliards.
Pourquoi cette vérité est-elle noyée sous la propagande des déficits, sous
ce refrain hypocrite qui accuse notre protection sociale d’être « trop
généreuse » ?
Nous ne pouvons pas nous permettre de ne rien faire.
Une révolution fiscale s’impose. La création monétaire et le système
bancaire doivent devenir propriété sociale et publique pour l’intérêt général,
social et environnemental et pas pour celui des possédants.
Un fonds européen, alimenté par le gel de tout ou partie des dettes des
États et la création monétaire de la Banque centrale européenne, pour le
développement humain et la vie des écosystèmes est d’une urgence absolue.
Ces cyclopes ne décident qu’à l’aune du court-termisme pour la
fructification de leurs gros magots. Ils n’ont qu’œil pour les déficits et
restent aveugles quand il s’agit du désastre qu’ils ont créé. Les
citoyens-producteurs, la jeunesse en quête d’avenir, ont besoin d’un grand
projet de rupture : un nouveau dessein national de justice et de paix, de
démocratie réelle, de refus de toutes les dominations, d’un bond en avant dans
le progrès social, écologique, féministe et antiraciste.
Ainsi pourrons-nous éloigner la peste brune.
Patrick Le Hyaric
31 août 2026

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