jeudi 18 juillet 2024

« Crise de régime », l’éditorial de Rosa Moussaoui dans l’Humanité.



Une crise de régime ne tient jamais seulement aux malfaçons d’un édifice institutionnel. Celles de cette Ve République vermoulue sont connues. Elles vont jusqu’à organiser le contournement des principes inscrits dans la Constitution : les dix-sept membres du gouvernement Attal élus députés le 7 juillet, à commencer par le premier ministre, démissionnaires mais toujours chargés d’expédier les « affaires courantes », ont ainsi pris part au vote, ce jeudi, dans l’Hémicycle. Au mépris de la séparation des pouvoirs qui fonde toute démocratie digne de ce nom.

Il y a les fissures prêtes à se muer en failles. Et puis il y a la pratique politique. Au Palais Bourbon, le maquignonnage qui a permis à Yaël Braun-Pivet de se maintenir au Perchoir dit tout des mœurs du camp présidentiel, décidé à barrer la route à la coalition de gauche arrivée en tête des élections législatives anticipées.

La désinvolture avec laquelle Emmanuel Macron a décidé de dissoudre l’Assemblée nationale au soir du scrutin européen qui avait placé en le RN en tête, le déchaînement de propagande pour installer dans les esprits l’idée selon laquelle les élections du 7 juillet seraient sans vainqueur, les tractations de l’ombre, les arrangements et les marchandages orchestrés par l’Élysée pour contourner le verdict des urnes : tout cela dessine ce qui ressemble bel et bien à un coup de force.

Macron, ici, n’invente rien : il donne un effrayant coup d’accélérateur au mouvement amorcé avant son arrivée au pouvoir. Au fil des alternances, s’est affirmée en France la dérive autoritaire que le système capitaliste assume ouvertement désormais, partout dans le monde. Souvenons-nous du verdict du référendum de 2005 : un « non » indiscutable des électeurs au projet de Constitution européenne… vote enterré deux ans plus tard par une ratification du traité de Lisbonne par le Parlement.

Dans cette dislocation démocratique, Macron a poussé l’arrogance à ses dernières extrémités – « Qu’ils viennent me chercher ! » Il a précipité la Ve République dans une crise de régime. Conséquence inéluctable de la crise sociale et de l’abîme démocratique que creusent des politiques antipopulaires guidées par des choix économiques ruineux. Reconduire ces politiques, c’est garantir, à court terme, l’avènement d’un gouvernement d’extrême droite.

 

« Ça déborde », le billet de Maurice Ulrich.



Il revient tous les ans comme Noël mais là c’est en été, entre le 14 Juillet, « Liberté, Égalité, Fraternité », et le 4 août avec, en 1789, l’abolition des privilèges. Le classement des 500 premières fortunes de France du magazine Challenges, détenu en partie par Bernard Arnault.

Ça tombe bien, il est toujours en tête avec 190 milliards d’euros, ce qui méritait clairement un beau portrait de famille avec son épouse et ses cinq enfants que leurs talents ont tous menés à des postes de direction au sein du groupe familial. Autre portrait, parmi d’autres mais en très bonne place, celui de Vincent Bolloré, propriétaire de Canal Plus, CNews, le Journal du dimanche, catholique très fervent qui l’affirme : « Je n’ai pas de projet idéologique. »

Mais, bref. En dix ans, nous dit Challenges, la fortune cumulée du classement a triplé. On y entrait en 2014 avec 80 millions d’euros, il faut, en 2024, 245 millions. Dans cette même période, le nombre de milliardaires a plus que doublé. Ça déborde, ça déborde, mais pourquoi ça ne ruisselle pas ?

 

« Le bel accord »,, l’éditorial de Sébastien Crépel dans l’Humanité.



En s’entendant in extremis sur la candidature du communiste André Chassaigne au Perchoir, la gauche vient de faire mentir ses adversaires. Avec ce bel accord, elle rassure aussi ses électeurs qui commençaient à désespérer de sa capacité à se hisser à la hauteur du moment historique, après la belle surprise des législatives où, surmontant ses divisions, elle s’est unie dans le Nouveau Front populaire (NFP). Reste le plus dur : gagner la bataille de la présidence de l’Assemblée nationale, ce jeudi, alors que la gauche y dispose de moins de 200 sièges sur 577.

La candidature du président tout juste réélu du groupe de la Gauche démocrate et républicaine (GDR) est un choix d’intelligence et de sagesse. Elle permet à la fois de dépasser l’opposition stérile entre la FI et le PS qui paralyse le NFP depuis dix jours, et de jouer la carte du rassemblement majoritaire derrière une personnalité reconnue pour son ouverture d’esprit, ses principes républicains et son éthique sourcilleuse. Avec André Chassaigne au Perchoir, c’est la garantie d’une présidence de l’Assemblée authentiquement de gauche, respectueuse de l’opinion et des droits de chaque député quel que soit son parti, mais aussi intransigeante avec ceux qui, demain, tenteraient de dévoyer l’institution pour en faire une tribune de haine et de fracture de la communauté nationale.

Le parcours d’André Chassaigne révèle le meilleur de la tradition du communisme français. Celle qui fait de la participation de chacun aux choix démocratiques la condition du changement social et de jours meilleurs. Sa méthode de délibération citoyenne dans sa circonscription du Puy-de-Dôme est riche de nombreux succès dans l’Hémicycle en vingt-deux ans de mandats. Parce que ces qualités peuvent permettre au député PCF de faire gagner le NFP, ses adversaires vont redoubler d’efforts pour le faire tomber. Tous les coups tordus, tous les arrangements de l’ombre sont désormais possibles. Il en va de la crédibilité à rassembler, demain, une majorité pour gouverner. Mais si la gauche réussit cette épreuve, la pression citoyenne redoublera pour qu’elle désigne au plus vite son candidat pour Matignon.

 

« Une balle et des dollars »



L’attentat contre Donald Trump a eu lieu dans le pays où l’on compte plus d’armes à feu en circulation que d’habitants. Devant la convention républicaine où il est apparu en héros, il a parlé d’apaisement… Ben voyons !

Elon Musk vient d’annoncer qu’il allait verser chaque mois 45 millions de dollars sur un compte voué à son élection. Ça met l’oreille à un bon prix. Depuis quelques mois, des rivières de dollars confluent vers le candidat républicain. En avril, il avait organisé lui-même, en Floride, un gala à son profit avec un ticket d’entrée minimal à 814 000 dollars, par personne bien sûr.

Dès cette période, il avait levé déjà plus de fonds que Joe Biden. Les chèques ont afflué avec les rebondissements judiciaires. De Wall Street à la Silicon Valley, plutôt démocrate jusqu’alors, les soutiens des grands patrons, dont il a l’oreille et à qui il a promis, dit le Washington Post, d’agir pour leurs intérêts, se joignent à ceux de l’Amérique « profonde ». Ainsi va la démocratie, avec des balles et des dollars.

 

mercredi 17 juillet 2024

« Qui trahit ? », l’éditorial de Lina Sankari dans l’Humanité.



La gauche et le peuple avec elle sont à un point de bascule. Au moment où les partis qui composent le Nouveau Front populaire butent sur le nom à proposer à Matignon, tous marchent sur une ligne de crête, entre transformation de l’espoir suscité le 7 juillet et risque d’une déception plus profonde encore.

Ceux qui ont les yeux rivés sur la date de jeudi 18 juillet, certes déterminante pour les rapports de force au sein de l’Hémicycle, devraient également tourner leur regard vers le tribunal de Saverne qui ordonnait, ce mardi, la liquidation pour les 110 salariés de Caddie, ou celui d’Orléans qui tranchera, ce 17 juillet, l’avenir des 228 de Duralex.

« Ne nous trahissez pas », conjurait le slogan pendant la campagne. Mais qui trahit si ce n’est Emmanuel Macron ? En chute libre, le chef de l’État tente le coup de force afin de faire émerger une coalition alternative à droite, quitte à outrepasser ses prérogatives et entretenir le flou entre exécutif et législatif.

La gauche, engagée dans une course de vitesse, n’a d’autre choix que d’aller jusqu’au bout de la logique unitaire qui l’a portée jusqu’ici et de remiser au placard les petits calculs hégémoniques d’un autre temps. Dans le cas contraire, tous, sans exclusive, y perdraient.

Pour les Duralex, les Caddie et tous ceux broyés par les logiques capitalistes, la boussole existe. Elle réside dans les mesures d’urgence portées par le Nouveau Front populaire. Retour à la retraite à 60 ans, révolution fiscale, hausse du Smic et du point d’indice, moratoire sur les licenciements auquel encourage la CGT ou abrogation de Parcoursup qui charrie angoisse et inégalités pour des centaines de milliers de bacheliers chaque année.

Contrairement au locataire de l’Élysée qui se débat désormais dans ses propres décombres, la gauche a le mérite de tracer un chemin où la République se conjugue au social. Sans se contenter de néologismes. Dans un monde où il est devenu possible de tout dire, de travestir la réalité, la parole politique gagnerait à se reconnecter au réel. Dans ce moment de bascule, le camp du progrès ne peut compter que sur lui-même.

« Le tiers absent », le billet de Maurice Ulrich.



C’est un fait. Dans les grandes villes et singulièrement à Paris, parfois dans les banlieues proches, les résultats des derniers scrutins sont à front renversé, c’est le cas de le dire, par rapport au reste du pays. Pour le géographe Christophe Guilluy, dont la thèse, qu’il partage avec d’autres auteurs n’est pas nouvelle, la cause est entendue, qu’il exprime longuement dans un de nos quotidiens.

Il y aurait une opposition radicale entre « métropolia » et « périphéria », entre une France périphérique fragilisée et une France des métropoles concentrant emploi et richesse, la première votant pour le RN et l’autre pour la Macronie ou la gauche en toute bonne conscience. C’est ce qui apparaît, en effet. Sauf qu’il manque au tableau un tiers occulté mais omniprésent.

Qui détient réellement en France comme en Europe les clés du pouvoir politique et économique, de la définition des politiques publiques et sociales ? Ce tiers, comme avait dit un ancien président pour ne plus y penser, c’est la finance ou, pour dire mieux, le capital. L’oubli de Christophe Guilluy.

 

mardi 16 juillet 2024

« Un impératif catégorique », l’éditorial de Maurice Ulrich dans l’Humanité.



La crise politique que nous traversons touche à la démocratie elle-même. C’est d’abord le résultat de sept années de pouvoir d’un président qui s’était défini lui-même comme jupitérien et qui, des gilets jaunes aux manifestations contre la réforme des retraites, entre autres, a alimenté les colères et les frustrations, faisant en même temps du Rassemblement national son « meilleur ennemi » en l’amenant à plus de 30 % des voix aux élections européennes. La dissolution n’était pas un coup de poker, mais le choix d’une recomposition fondée sur une cohabitation avec ce dernier. Avec le Nouveau Front populaire (NFP) placé en tête, les électrices et électeurs ont dit non.

Le déni d’Emmanuel Macron face à ce résultat, sa volonté de gagner du temps en faisant presque comme si de rien n’était, est une atteinte à la démocratie et aux institutions. L’élection probable du toujours premier ministre Gabriel Attal à la tête du groupe Renaissance de l’Assemblée nationale tient d’une confusion inédite entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, quand bien même il pourrait démissionner dans la foulée.

Mais alors qui et pour faire quoi ? La logique et la clarté auraient été d’annoncer, au lendemain du second tour, que serait nommé une ou un premier ministre de la formation arrivée en tête, le NFP. En entretenant le flou, Emmanuel Macron a choisi, là aussi la confusion.

Mais à ce point il faut le dire avec gravité. Ce qui se passe à gauche n’est pas à la hauteur du vote du 7 juin et de son résultat. Le PS n’a pas voulu d’Huguette Bello. Elle en a pris acte. Et quoi maintenant ? Le temps mis à parvenir à un accord est autant de temps gagné pour Emmanuel Macron et sans doute aussi pour le Rassemblement national. Les forces qui composent le NFP ont un impératif catégorique.

Ne pas décevoir les espoirs du 7 juin, ne pas reconduire les manœuvres d’appareil conduisant au rejet des politiques, au « tous les mêmes ». C’est une responsabilité historique. Beaucoup de temps a été perdu. Espérons que ce n’est pas déjà trop de temps.

 

« Subversion », l’édito de Cédric Clérin

La démocratie israélienne n’en finit plus de dériver. La commission électorale de la Knesset, le Parlement, a décidé d’exclure des prochai...