samedi 5 avril 2025

« Logorrhée(s) », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin.



Nauséeux

« Quand les hommes ne peuvent changer les choses, ils changent les mots », disait Jean Jaurès. Depuis la sévère condamnation de Fifille-la-voilà, vous la voyez monter, monter, plus que jamais, la petite musique anti-juges, folle machine médiatico-politique lancée à plein régime – sans savoir très bien où elle s’arrêtera. On entend parler de « système », d’« oligarchie », de « juges rouges ». Bardella-le-voilà (sur CNews bien sûr) a même évoqué des « juges tyrans », une « décision partisane, brutale, injuste et antidémocratique », non sans appeler à une « mobilisation populaire » puisque « la démocratie française » serait ainsi « exécutée ».

N’en jetez plus ! Un tourbillon de paroles dépourvues de sens, dont le seul but consiste à noyer la vérité des faits et du réquisitoire des juges dans un océan de déclarations scabreuses. Cette logorrhée qui s’abat sur la justice n’arrive évidemment pas dans un ciel dégagé, diffusant un discours nauséeux néo-trumpien à la sauce Rassemblement national. Ce n’est plus un bruit de fond, mais les grandes orgues d’une visée autoritaire qui s’impose dans nos démocraties, et mine notre République.

Relais

Jugement exceptionnel dans une affaire exceptionnelle, à l’égard d’une justiciable exceptionnelle : telle est la réalité, qu’elle plaise ou non. D’ailleurs, tout était réuni pour que le jugement rendu par le tribunal correctionnel de Paris dans cette affaire de détournement de fonds publics, pour laquelle la cheffe du RN joua un rôle de donneuse d’ordres, fasse figure d’exception. Pas une « justiciable comme les autres », Fifille-la-voilà ?

Certes, tout le monde ne concourt pas à l’élection présidentielle, en se qualifiant deux fois au second tour, en étant actuellement placé en tête des sondages de la prochaine échéance. Et pourtant : cette condamnation relève de la plus stricte application du droit commun (justement), sans aucun déni de démocratie ni « gouvernement des juges ». On pourrait rigoler et se moquer de l’ire de ceux qui se présentent en défenseurs acharnés d’une justice intraitable, sauf lorsqu’elle s’applique à eux. Mais l’heure n’est pas à la plaisanterie.

En jetant en pâture une justice supposément « politique », en exposant à la vindicte le nom et le visage de la magistrate Bénédicte de Perthuis – dont le domicile a été placé sous protection policière –, le RN, ses caciques, une partie de ses militants et de ses relais médiatiques opposent volontairement la justice à la démocratie.

Ampleur

Attention danger. Qu’est-ce qu’une justice populaire, sinon celle rendue au nom du peuple, dans le cadre des lois votée par la représentation nationale ? Cette semaine, Jean-Philippe Derosier, professeur de droit public, expliquait : « En soutenant qu’il reviendrait au peuple, et au seul peuple, de décider du sort de la cheffe du RN, on argumente en faveur d’une justice populaire, partiale et partisane. Serait-ce au peuple de juger tous les prévenus ? Serait-ce au peuple de décider si Untel est un violeur, si Untel est un meurtrier ou si Untel doit être acquitté ? »

Bref, sommes-nous toujours désireux d’une justice indépendante, objective et impartiale, l’inverse d’un « gouvernement des juges » voire, pire encore, d’un « gouvernement sans juge » ? Soyons réalistes. Alors que les extrêmes droites au pouvoir harcèlent ouvertement la justice, comme en Hongrie et en Italie, que Donald Trump livre une guerre sans merci aux juges américains, et qu’en Israël Benyamin Netanyahou cherche à destituer la plus haute représentante du parquet, la contestation de la justice prend partout de l’ampleur.

Ne haussons pas les épaules, en nous disant que ces attaques ne se distinguent guère de celles que subissent les autres institutions. Ce serait méconnaître le rôle de vigie qu’exerce notre ordre judiciaire. Contester le bien-fondé du travail des juges au nom de la souveraineté populaire consiste à saper la séparation des pouvoirs, l’un des piliers de notre démocratie. À terme, prétendre que l’élection prime sur toute autre légitimité, ne serait-ce pas favoriser la loi du plus fort – en se débarrassant des gardiens de l’État de droit ?

 

vendredi 4 avril 2025

« Face à la guerre commerciale de Trump : tracer une autre voie post-capitaliste », l’éditorial de Cathy Dos Santos dans l’Humanité



Donald Trump tient sa revanche. Sa « déclaration d’indépendance économique » en est la preuve. Les annonces du président des États-Unis ont coupé le souffle tant la sémantique employée et le taux des hausses douanières sont violents, infondés. Personne n’imaginait que la puissance reine du libre-échange tourne le dos à ce qu’elle a elle-même promu durant des décennies.

Sans surprise, c’est la Chine – la véritable obsession du locataire de la Maison-Blanche – qui est hautement pénalisée avec une nouvelle surtaxe de 34 %. Partenaires d’hier et alliés de toujours sont, eux aussi, mis devant le fait accompli. Trump est résolu à reprendre le chantier laissé à l’abandon après son premier mandat. Le magnat de l’immobilier veut imposer un nationalisme protectionniste aux relents xénophobes et identitaires dont la finalité est de tordre le bras aux pays : cracher au bassinet ou s’implanter aux États-Unis pour relancer la machine industrielle.

Le « jour de la libération » ébranle toute l’architecture économique de l’après Seconde Guerre mondiale. Les États et l’Union européenne sont au pied du mur. Faut-il se plier aux injonctions du milliardaire ou s’inscrire dans une escalade de mesures de rétorsion qui seront chèrement facturées aux travailleurs et aux consommateurs ? Renforcer le vieux système libéral à la papa, source de crises sociales, économiques et environnementales à répétition, équivaut à un dangereux statu quo. Le point de bascule où nous nous trouvons commande, au contraire, de tracer une autre voie post-capitaliste.

Les économistes s’affolent déjà du choc récessif que pourraient entraîner les surtaxes douanières. Il n’épargnerait pas les ménages états-uniens, contrairement aux élucubrations avancées par l’hôte du bureau Ovale pour justifier ses mesures. Si d’aventure l’Amérique avait été un jour « pillée », « volée », « escroquée », comme il le prétend, c’est le fait des choix politiques de ses dirigeants et non de ses voisins.

Le protectionnisme défendu par Trump conforte aujourd’hui une partie de son électorat, mais il pourrait se détourner de son gourou dès les premiers contrecoups. Quant à ses opposants révoltés par le technofascisme à l’œuvre, ils braveront une nouvelle fois la rue ce 5 avril. Leur mot d’ordre : « Pas touche » à la démocratie en Amérique.

 

« Breakthrough Energy : Bill Gates vire ses employés et s'aligne sur Trump », le billet de Maurice Ulrich.



Une annonce le mardi pour effet le vendredi. Les employés à Paris du fonds Breakthrough Energy (« avancées pour l’énergie ») de Bill Gates viennent d’être licenciés à la mode Musk… Comme ceux de Bruxelles, Londres, Washington…

Créé en 2015, tourné vers les énergies propres, le fonds, financé par des ultrariches du monde entier, se consacrait de plus en plus au climat. Bill Gates était le premier des petits génies des garages en jeans et tee-shirt, capables de révolutionner le monde de l’informatique avec deux francs six sous avant de gagner des milliards.

Avec son air d’étudiant attardé, il semblait un peu différent des autres. Pas du genre à faire comme ça un salut nazi. En plus, il avait sa fondation, avec son épouse Melinda, pour améliorer la santé dans le monde, combattre la pauvreté. On disait bien qu’il y gagnait, aussi, bon. Il avait donné 50 millions de dollars pour la campagne de Kamala Harris, on l’aurait presque trouvé sympa mais le temps a changé. Lui aussi. Tout le monde peut se trumper, pardon, tromper.

 

jeudi 3 avril 2025

« François Bayrou « troublé » par la condamnation de Marine Le Pen : l’État de droit en ligne de mire », l’éditorial de Maurice Ulrich dans l’Humanité.



L’avantage de la langue de caoutchouc sur la langue de bois, c’est qu’elle est malléable et permet de dire sans dire, tout en disant. Concernant le jugement de Marine Le Pen et ses coaccusés, le premier ministre s’est refusé à « critiquer une décision de justice », laquelle doit bénéficier « d’un soutien inconditionnel », mais s’est dit « troublé » et « interrogatif » en tant que citoyen. Devant la représentation nationale, François Bayrou a ainsi fait preuve d’une étonnante dissociation de la personnalité. Soit le premier ministre n’est pas un citoyen, soit le citoyen ne connaît pas le premier ministre

On pourrait en sourire s’il n’avait pas activé, d’une manière qu’il faut bien dire cauteleuse, le moulin anti-juges du Rassemblement national, tel qu’il tourne à plein régime depuis le début de la semaine, dans un climat dont on ne peut ignorer qu’il devient menaçant.

Le trouble du premier ministre aurait-il un lien avec la décision in fine de l’extrême droite, en février, de ne pas voter la censure afin, selon les mots de Jordan Bardella, d’éviter « l’incertitude », lui permettant ainsi de rester à son poste ? Par respect de la fonction, on ne fera pas ce procès. Reste que ses propos, comme ceux du garde des Sceaux Gérald Darmanin viennent semer un doute, dont l’opinion n’a vraiment pas besoin, sur ce que certains appellent déjà « la tyrannie de la justice » et des « juges rouges ».

C’est dans ces conditions que la cour d’appel de Paris a annoncé, deux jours à peine après la décision du tribunal, qu’un nouveau procès, en appel donc, pourrait être envisagé dès juillet 2026. Nombre de justiciables ne bénéficient pas d’une telle célérité. On ne saurait mettre en cause l’indépendance des magistrats à l’origine de cette décision, mais cela n’interdit pas de penser qu’ils ont été sensibles à l’air de ces jours-ci.

D’ici là, certains tablent sur un changement législatif favorable. Déjà, Éric Ciotti entend déposer un projet de loi supprimant la mesure d’inéligibilité prévue pour les élus condamnés. Autant dire que le détournement de l’argent public pourrait faire bon ménage avec les plus hautes fonctions publiques. C’est dans l’État de droit qu’il y a du trouble.

 

« Futur », le billet de Maurice Ulrich.



Et allez, après l’université Columbia de New York qui a vu ses subventions fédérales amputées de 400 millions de dollars au prétexte de sa complaisance avec l’antisémitisme, c’est à Harvard, l’une des universités les plus prestigieuses au monde, qu’est promise la tronçonneuse de l’administration Trump, à hauteur cette fois de 9 milliards de dollars. Les universités où ont eu lieu des manifestations de soutien à Gaza sont ciblées, mais plus largement il leur est reproché de laisser se propager des idéologies « clivantes ».

En décembre 2023, les républicains avaient déjà obtenu la tête de Claudine Gay, première présidente noire de l’histoire de l’université, toujours au motif fallacieux d’antisémitisme. Pour mémoire Harvard, avec 2 500 professeurs, 20 000 étudiants de plus de 130 nationalités, a vu passer comme étudiants ou professeurs 160 prix Nobel, 18 médaillés Field, des dizaines de champions olympiques, 8 présidents américains, de nombreux dirigeants mondiaux, dix primés aux oscars… Dans les années 1950 en étaient écartées les personnes « névrosées », soupçonnées de tendances homosexuelles ou de sympathies communistes. Retour vers le futur.

 

mercredi 2 avril 2025

« Quand le RN crie haro sur la justice et l’État de droit », l’éditorial de Marion d’Allard dans l’Humanité.



La petite musique est devenue concerto et, depuis lundi, le haro contre l’État de droit va crescendo. La condamnation de Marine Le Pen dans l’affaire des assistants parlementaires fictifs du FN/RN, doublée de la disqualification, pour l’heure, de la cheffe de file de l’extrême droite à la présidentielle de 2027, a déclenché l’ire de ceux qui se présentent en défenseurs acharnés d’une justice intraitable, sauf, donc, lorsqu’elle s’applique à eux.

Mais ce qui pourrait être considéré comme un simple excès de frustration ne l’est pas. En jetant en pâture une justice supposément « politique », en exposant à la vindicte le nom et le visage de la magistrate Bénédicte de Perthuis – dont le domicile a été placé sous protection policière –, le RN, ses caciques, une partie de ses militants et de ses relais médiatiques jouent le jeu dangereux d’opposer la justice à la démocratie.

La stratégie mise en œuvre n’est ni inédite, ni anecdotique. Elle trouve d’ailleurs un écho certain à droite, de Laurent Wauquiez à François Bayrou. En toute atteinte au principe de séparation des pouvoirs, le premier ministre en exercice s’est ainsi dit « troublé » par le verdict. Marine Le Pen hurle au complot politique

Nicolas Sarkozy, lui aussi condamné – celui qui, en son temps, entendait supprimer les juges d’instruction au profit d’un parquet soumis à l’autorité ministérielle –, s’y était employé avant elle. Faire le procès de la justice est un marqueur de tous les autoritarismes, de tous les populismes. Trump, Orban, Poutine, Netanyahou, tous ont pour dénominateur commun de vouloir mettre la justice au pas. Et comme si l’anathème ne suffisait pas, le RN convoque désormais le passage à l’action. En appelant à la mobilisation, samedi, Jordan Bardella met ses troupes en ordre de bataille.

À l’heure où le confusionnisme a plus que jamais le vent en poupe, aucune concession au mauvais air du temps ne doit diviser les progressistes. Marine Le Pen et ses 23 coaccusés ont été condamnés pour des faits graves, étayés, avérés : le détournement de près de 5 millions d’euros d’argent public. Les peines prononcées découlent d’une décision fondée en droit. Le reste n’est qu’argutie de politique politicienne. Aux conséquences démocratiques potentiellement dévastatrices.

 

mardi 1 avril 2025

« Discriminations », le billet de Maurice Ulrich.



La lutte de Donald Trump contre les discriminations ne connaît pas de frontières. Sa lettre aux entreprises françaises et européennes travaillant avec les États-Unis leur intimant de rompre avec les politiques favorisant la diversité en témoigne.

Le président américain entend que partout, universités, services publics, entreprises, soit respectée la liberté de faire travailler qui on veut, comme on veut. Pas de problème en revanche avec les entreprises dans le monde qui refusent de discriminer le travail de quelque 246 millions d’enfants à raison parfois de quatre-vingts heures par semaine pour quelques centimes, jusqu’à l’interdire, comme le voudraient l’Unicef et les organisations qui sont même allées jusqu’à instaurer une Journée mondiale contre le travail des enfants.

Aux États-Unis mêmes les discriminatoires infractions à la législation sur le travail des mineurs ont triplé en dix ans, ce pourquoi 19 États étaient déjà désireux d’assouplir la loi. En supprimant par exemple l’autorisation demandée aux parents et à l’école ou en autorisant le travail en soirée ou dans des secteurs à risque. Trump va s’en occuper.

 

« Subversion », l’édito de Cédric Clérin

La démocratie israélienne n’en finit plus de dériver. La commission électorale de la Knesset, le Parlement, a décidé d’exclure des prochai...