lundi 5 juin 2023

« Par les chemins »



Il s'en allait par les chemins, en poussant son troupeau d'étoiles, vêtu d'espoirs et d'illusions, le cœur plein de mille soleils. Il s'en allait par les chemins, rêvant sa vie, tout doucement, vivant son rêve au quotidien, la tête en l'air, les pieds sur terre.  Il s'en allait par les chemins, parlant aux arbres et aux oiseaux, faisant signe à la tourterelle, parfois rencontrant une fleur. Il s'en allait par les chemins, content d'un rien, d'un bout de pain, pauvre de tout, ne possédant que l'univers et le cosmos. Il s'en allait par les chemins, cherchant le beau, cherchant une âme avec qui pouvoir échanger, parler d'amour et de justice. Il s'en allait par les chemins, parvint ainsi au bout du monde, s'aperçut que la terre est ronde. Déçu de n'avoir rien trouvé, il repartit d'où il venait.

 

" Suzanne Valadon, femme, peintre, libre ". (Maurice Ulrich)



Le Centre Pompidou-Metz consacre une grande rétrospective à l’artiste d’exception qui, au tournant des XIXe et XXe siècles, dut s’inventer elle-même.

Puisque tu poses pour des vieux peintres, tu n’as qu’à t’appeler Suzanne. La boutade de Toulouse-Lautrec évoquait l’épisode biblique où une jeune femme observée pendant son bain par deux vieillards refuse leurs avances. C’est ainsi que Marie-Clémentine, qui n’a alors qu’une vingtaine d’années, devient Suzanne Valadon, peintre. De fait, elle est le modèle de Puvis de Chavannes, de Steinlen, de Henner, mais aussi de Renoir qui est dans la quarantaine et dont elle ne refusera pas les avances. Ils seront amants pour un temps. On la voit, de profil, avec une robe blanche satinée, dans le tableau la Danse à la ville qui fait pendant à la Danse à la campagne, où la jeune femme est Aline Charigot, la dame au petit chien du Déjeuner des canotiers, qui, elle, deviendra madame Renoir. Les deux tableaux sont peints en 1883, Suzanne a 18 ans.

Modèle à Montmartre

Elle est née en 1865 dans le Limousin, son père est inconnu. Sa mère, Madeleine, fuira sa condition de fille-mère pour s’installer à Montmartre, alors un quartier pauvre et bohème qui, en partie pour ces raisons, aura été quelques années plus tôt un des lieux importants de la Commune de Paris. Madeleine est lingère et tire le diable par la queue. Marie-Clémentine travaille très jeune comme serveuse dans un restaurant. Tout juste adolescente, elle veut devenir acrobate, au cirque Molier, mais une chute stoppe net son apprentissage.

Les peintres sont nombreux sur la butte, elle est très belle. Elle va poser pour eux et d’abord, donc, pour Puvis de Chavannes (1824-1898), notamment pour le Bois sacré, grande peinture murale de l’amphithéâtre de la Sorbonne (1887). Elle n’a que 18 ans quand elle a un enfant, que le peintre Miguel Utrillo, plus tard, acceptera de reconnaître sans savoir qui est le père. Ce sera donc Maurice Utrillo, longtemps plus célèbre que sa mère et assez injustement.

Car Marie-Clémentine-Suzanne ne se satisfait pas de poser. Elle apprend et, chez elle, elle dessine, ses proches et plus particulièrement son fils. Son talent est tout de suite évident, remarqué entre autres par Edgar Degas qui va l’encourager. Elle a le sens de la ligne pure, élégante et déjà, dans tous les sens du terme, elle annonce la couleur. Elle ne veut pas, dit-elle, faire de beaux dessins pour être encadrés, mais « de bons dessins pour surprendre un instant de vie, en mouvement, tout en intensité ». Dans les années qui suivent, son mariage avec Paul Mousis, un grand bourgeois, va lui permettre avec l’aisance financière, de mettre en œuvre ce programme.

Le sous-titre de l’exposition du Centre Pompidou-Metz est « Un monde à soi ». Il fait évidemment écho, rappelle la directrice du centre Chiara Parisi, au livre de Virginia Woolf, Une chambre à soi, où elle écrivait « la première chose, peut-être, qu’une femme trouvait quand elle mettait la main à la plume, c’était que n’existait aucune phrase courante dont elle pût faire usage ».

Donner à voir du vrai

Suzanne, si les leçons de tous les peintres qu’elle côtoie et a côtoyés l’ont nourrie, si elle se sent proche de ceux de l’école de Pont-Aven et de Paul Gauguin pour les couleurs franches, les formes parfois cernées, doit s’inventer. C’est une femme libre, dans sa vie, ses amours et dans sa peinture. Son tableau la Chambre bleue (1923), repris par l’artiste contemporaine Agnès Thurnauer avec le titre Virginia Valadon, est à cet égard exemplaire. C’est sans complaisance une femme sur un sofa, en pantalon de pyjama rayé, une cigarette à la bouche. C’est, dit Agnès Thurnauer, « une odalisque qui n’est pas aguicheuse, dans un espace qui est le sien ». On pourrait y voir un manifeste. Ses nus féminins, et ils sont nombreux, sont dans ce registre. Il ne s’agit pas de plaire, de faire du joli, mais de donner à voir du vrai.

À sa manière, elle rompt avec des siècles de nus complaisants ou même franchement racoleurs. De ce point de vue, elle prolonge l’Olympia, de Édouard Manet, et s’inscrit en parallèle dans les pas de Pablo Picasso, sans la rupture plastique des Demoiselles d’Avignon. Et si elle sait organiser son univers d’une manière décorative qui n’est pas sans rapport avec Henri Matisse, elle ne fraye pas avec les odalisques de ce dernier. Cette liberté, elle l’exercera aussi en épousant, à 44 ans, un ami de son fils, André Utter, de vingt ans son cadet, pour trente ans de vie commune. C’est lui l’Adam de son Adam et Eve – elle-même – de 1909. Il est nu. Une feuille de vigne a été rajoutée après coup pour que le tableau soit accepté au Salon d’automne. 

Jusqu’au 11 septembre. Catalogue édité par le Centre Pompidou-Metz, 266 pages, 42 euros.

 

« La mort sur ordonnance », l’éditorial de Maud Vergnol dans l’Humanité.



C’est l’histoire de l’insatiable quête de profit d’un laboratoire pharmaceutique qui a fait d’une pilule potentiellement mortelle une machine à cash. Une affaire tentaculaire qui a entraîné la mort de près de 2 000 personnes et gâché la vie de milliers d’autres. Il aura fallu le courage d’une femme, Irène Frachon, pour enrayer cette machine infernale.

Le procès en appel du Mediator doit s’achever cette semaine. Moins médiatisée qu’en première instance, où le tribunal de Paris avait reconnu les laboratoires Servier coupables de « tromperie aggravée » et d’ « homicides et blessures involontaires », mais les avait relaxés du délit d’ « escroquerie », cette nouvelle étape judiciaire n’en est pas moins décisive. Les victimes en attendent des sanctions plus lourdes, et le parquet a requis la « confiscation du profit », à savoir les 182 millions d’euros amassés pendant la commercialisation de la funeste molécule.

Cette affaire emblématique de santé publique aurait pu permettre une remise à plat de notre politique du médicament. Il n’en fut rien. Si bien qu’un nouveau scandale sanitaire n’est pas à exclure, comme le redoute dans nos colonnes la directrice éditoriale de Prescrire, qui affirme que 88 médicaments plus dangereux qu’utiles sont aujourd’hui distribués en France, dont certains seraient à retirer d’urgence.

C’est dire si les leçons du Mediator sont loin d’avoir été tirées. Les mesures prises pour libérer médecins et responsables publics de l’emprise des lobbies pharmaceutiques restent bien faibles pour garantir qu’un nouveau drame n’aura pas lieu. La banalisation de ces conflits d’intérêts et la faiblesse des moyens de contrôle démocratique des politiques sanitaires engendrent une défiance dont s’abreuvent complotisme et obscurantisme. Pénuries de médicaments, racket de la Sécurité sociale par les laboratoires… tout pousse à la création d’un pôle public du médicament. Chaque proposition de loi allant dans ce sens a été repoussée par le pouvoir macroniste. Celui-ci a préféré, en janvier dernier, promouvoir Madeleine Dubois, lobbyiste de Servier, officier de la Légion d’honneur…

samedi 3 juin 2023

Nouvelle : « Le premier des biens »



Nous savons qu’elle est précieuse, qu’elle manque à beaucoup d’êtres humains aujourd’hui de par le monde, mais nous avons oublié aussi qu’elle manquait à nos grands-parents, contraints d’aller la chercher au puits ou à la fontaine. J’y suis allé à la fontaine, il y a déjà très longtemps. C’était dans la rue voisine à celle où je suis né, dans la baraque en bois, au 37, rue des groseilliers à Montreuil. J’entends encore le souffle de ma grand-mère près de moi. Je me souviens des précautions qu’elle prenait pour ne pas renverser la moindre goutte. Je me souviens aussi de ce puits, au beau milieu de la cour. Il nous servait à mettre au frais le beurre, le lait. Le tout placé dans un panier à salade attaché à une corde. Et puis les sources. J’en connais une. C’était dans l’Ardèche, à Lussas. On y accédait par un long chemin empierré qui semblait mener nulle part. Un kilomètre en aval, pourtant, un vieux moulin dressait ses bâtiments sur le bief du ruisseau. Au détour du chemin, la source apparaissait. Des galets blanchâtres soulignaient la splendeur de cette eau. Elle n’est ni bleue, ni verte, c’est une eau de cristal, d’une extrême fraîcheur, qui laisse sur le visage la sensation d’un vent de neige. Une sensation qui dure, qui porte au frisson. Le ruisseau, l’Ozon, tout proche, clair, sauvage, à l’eau si froide qu’elle paralyse les mains et les jambes. Il était peuplé de truites que je traquais sans répit, mais pas toujours avec succès. Il ne se taisait jamais : chuchotant, murmurant, cascadant sur les pierres, leur chanson nous accompagnait tout au long des journées. Les grandes rivières, contrairement aux ruisseaux sont solitaires, farouches et ne se rendent qu’à la mer. Elles dévalent des montagnes avec la vigueur d’une folle jeunesse, puis elles s’apaisent dans les plaines, deviennent adultes en s’élargissant, ralentissent, vieillissent, jusqu’à se fondre dans la mer. Leurs eaux sont claires puis bleues, puis vertes, puis grises. On ne peut pas les retenir comme on le fait avec les ruisseaux. Les rivières n’appartiennent à personne. Leurs eaux non plus. Entre montagne et mer, elles irriguent la terre comme le réseau sanguin notre corps.

vendredi 2 juin 2023

Un clodo

 


Il n’avait ni blouson ni bottes de moto, sa carcasse aux frimas, c’était juste un clodo, un de ceux qui s’en vont aux rigueurs de l’hiver, qui fuient les beaux quartiers, ne verront plus la mer. Qui savent bien qu’un jour ils ont été heureux, qui n’ont rien à donner pour trouver un grand feu, qui regardent tremblants le fond de leur sébile,  perdus dans les secrets d’une mauvaise file. Il avait sa famille au hasard du trottoir, pour cousins les oiseaux, les jours de grand soir, il recevait le ciel à son maigre repas, il est si bon le ciel, il ne refuse pas. Et puis quand, par bonheur, descendait une étoile, qui s’était perdue là, qui avait mis les voiles, il l’accrochait, ému, à la place du cœur pour s’en faire une amie, une petite sœur. Mais la chance parfois s’enfuie quand on l’invité et tous ses messagers passent un peu trop vite, la nuit devient plus triste et le gel plus mordant, les sort est bien cruel qui nous glace le sang. Il ne prend pas le temps de choisir ses victimes, chacun doit bien mourir, ce n’est donc pas un crime, sur le corps déjà froid quelqu’un jette un blouson,  dessous c’est une vie qui s’éteint en haillons.

« Macron contre Jaurès », l’éditorial de Cédric Clérin dans l’Humanité.



On en vient à se demander s’ils se rendent bien compte de ce qu’ils sont en train de faire au pays. Non contents d’imposer, avec le recul de l’âge légal de départ en retraite, une régression sociale majeure, qui pèsera en premier lieu sur les plus précaires, l’exécutif ne cesse de ­piétiner la démocratie au passage. Les épisodes se succèdent et dévoilent une cohérence : dans l’esprit du chef de l’État et de ses associés, la France doit être dirigée comme une entreprise.

À cette aune, la démocratie parlementaire est vue comme un frein à la productivité. Pourquoi s’embarrasser à discuter d’une loi d’abrogation de la réforme des retraites à l’Assemblée nationale ? A-t-on déjà vu des salariés abroger une décision prise par un conseil d’administration ? Emmanuel Macron a commencé son premier quinquennat en affaiblissant les comités d’entreprise (devenus CSE) pour que les représentants des salariés ne gênent pas trop la marche vers les profits des entreprises. De la même manière, il s’attaque désormais à l’Assemblée pour mettre les représentants du peuple au pas. Il est assez logique que le PDG-chef de l’État intime à la présidente du comité d’entreprise de la France (l’Assemblée nationale, pour les plus ringards d’entre nous), Yaël Braun-Pivet, de tout faire pour empêcher les députés de débattre de la loi d’abrogation.

La commission des Affaires sociales s’est parfaitement acquittée de la tâche en vidant le texte de sa substance sans accepter le moindre amendement de l’opposition, droit pourtant constitutionnel. A-t-on déjà vu un amendement dans un conseil d’administration ? Le président des députés communistes André Chassaigne dénonce dans nos colonnes le « broyage de la démocratie parlementaire » et la « démocrature » qui s’installe. Jaurès voulait que la démocratie pénètre jusque dans l’entreprise. Macron veut la faire disparaître jusque dans l’Assemblée. C’est aussi pour dénoncer cela que citoyens et salariés seront dans la rue, le 6 juin.

 

jeudi 1 juin 2023

« Ouvrir les yeux », l‘éditorial de Laurent Mouloud dans l’Humanité.



Allison Glorieux. S’il fallait chercher des symboles, le nom de l’une des représentantes syndicales CGT de Vertbaudet a ce petit quelque chose de prédestiné. Comme un clin d’œil illustrant le courage impressionnant de ces dizaines d’ouvrières qui, depuis le 20 mars, mènent une grève exemplaire dans l’entrepôt de Marquette-lez-Lille (Nord) afin d’obtenir 150 euros net d’augmentation par mois. Jusqu’ici, la plupart d’entre elles n’avaient jamais osé cesser le travail. Mais étranglées par l’inflation, méprisées par une direction qui les gifle d’un « + 0 % », elles ont « ouvert les yeux », comme elles disent. Les voilà devenues l’emblème de la lutte contre les bas salaires. Et, au-delà, de ces millions de femmes précaires refusant un destin tout tracé de smicardes à vie.

Le combat des Vertbaudet, c’est la révolte de toutes les invisibles. Il faut lire leur récit. À l’usine dès 4 h 45, toujours debout pour tester, emballer, déplacer poussettes et autres gigoteuses commandées en ligne. Le corps vite usé. Et, malgré tous les efforts, des fins de mois dans le rouge. Pendant le confinement, ces travailleuses de « deuxième ligne » étaient portées aux nues par Emmanuel Macron, qui les a vite oubliées, et ne pipe mot depuis. Leur lutte relève aujourd’hui de la justice sociale la plus élémentaire. Mais aussi de la simple dignité humaine.

À l’image des femmes de chambre de l’hôtel Ibis, les révoltées de Vertbaudet sont un caillou dans les rouages de l’exploitation. Depuis la reprise en 2021 de l’enseigne de puériculture par le fonds Equistone Partners Europe, dirigé par Édouard Fillon – le fils de l’ancien premier ministre –, l’ambiance s’est durcie, la pression ­accentuée. Les nouveaux actionnaires, logique financière en bandoulière, pensaient marcher sur ces travailleuses, imposer, fût-ce à la force des matraques, leurs primes en guise de récompense. Tout faux. Confrontée à la solidarité des ­grévistes et leur exigence résolue de vivre décemment de leur travail, la direction, longtemps inflexible, se voit désormais contrainte d’ouvrir des négociations salariales. Un début de reconnaissance pour les Vertbaudet. Qui pourrait bien « ouvrir les yeux » à beaucoup d’autres. 

 

« Subversion », l’édito de Cédric Clérin

La démocratie israélienne n’en finit plus de dériver. La commission électorale de la Knesset, le Parlement, a décidé d’exclure des prochai...