jeudi 13 avril 2023

« Fond de l’air », l’éditorial de Jean-Emmanuel Ducoin dans l’Humanité.



Quoi qu’il advienne, ce vendredi 14 avril, dans l’attente de la décision du Conseil constitutionnel – censure un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout –, Emmanuel Macron restera comme le coupable de son inique réforme des retraites. Un texte illisible et inadmissible, ayant pour conséquence une pénalité de deux années de travail supplémentaires pour des millions de citoyens, souvent cumulée à l’allongement de la durée de cotisation. Une méthode antidémocratique et méprisante, celle du passage en force avec les articles 49.3 et 47.1, alors que les Français, depuis janvier, se montrent ultramajoritairement contre et que les foules hostiles manifesteront une nouvelle fois ce jeudi dans plus de 300 villes. La crise sociale, devenue crise politique majeure, ressemble désormais à un tremblement de terre démocratique.

Dans le fond de l’air fétide, une impression de fin de régime. Quel que soit le scénario choisi par les sages, de nombreux macronistes, en coulisse, se disent lucides sur le « moment » et l’ampleur de la colère populaire, qui ne redescendra pas de sitôt face aux injonctions surréalistes du pyromane de l’Élysée. À la vérité, comment s’étonner que le prince-président se refuse à admettre la réalité de cette crise sans précédent, lui qui a usé et abusé de son autoritarisme jupitérien. Par son arrogance de classe, il a tout balayé – les corps intermédiaires, la vie parlementaire, le peuple – en utilisant les moyens les plus vils et les effets de la dramatisation, ce qui n’est évidemment pas le signe d’une démocratie mature. Chez Macron, le terme même de « foule » prend ainsi un autre sens et invisibilise les mobilisations et la démocratie sociale.

La nécrose du pouvoir et de l’exécutif irait, nous dit-on, jusqu’au pourrissement des relations entre le président et sa première ministre, qui a osé évoquer l’idée d’un « apaisement » et même d’une période de « convalescence ». Après avoir mis le feu au pays, quelle audace ! Macron n’est que le produit de sa politique. Toucher aux retraites a joué en point d’accroche. Prenons bien la mesure de la situation. Et écoutons le constitutionnaliste Dominique Rousseau, lorsqu’il déclare : « C’est à se demander si on n’arrive pas à la fin d’un cycle, celui de la Révolution française. » Rien n’est fini.

mercredi 12 avril 2023

« La LDH, précieuse vigie », l’éditorial de Maud Vergnol dans l’Humanité.



Il y aura toujours des femmes et des hommes pour défier l’arbitraire et résister aux passions tristes.

Une menace qui ne passe pas. Si l’attaque de Gérald Darmanin contre la Ligue des droits de l’homme suscite une telle inquiétude, une telle émotion, c’est qu’elle cristallise tous les dangers qui guettent le pays. Qu’un ministre de l’Intérieur, dans un contexte de poussée de l’extrême droite, désigne une association comme un ennemi à abattre confirme que tous les voyants sont au rouge. Un électrochoc pour les progressistes, qui ont répondu massivement à l’appel de l’Humanité. 1 000 dirigeants et élus politiques de tous horizons, intellectuels, artistes, responsables syndicaux et associatifs, viscéralement attachés aux valeurs républicaines et à la défense des libertés publiques.

Gérald Darmanin connaît-il l’histoire de la LDH, fondée pour défendre le capitaine Dreyfus et qui fut, tout au long du XXe siècle, une des plus belles vigies de notre pays contre les guerres et les attaques aux droits et libertés, des luttes anticoloniales à celles contre la peine de mort ou pour l’avortement et la laïcité ? Aux heures noires de Vichy, son président, Victor Basch, juif, fut exécuté à 80 ans, ainsi que sa femme Hélène, par la milice de Touvier. Le prétendu « Comité national antiterroriste » acheva ses basses œuvres en déposant un écriteau inique sur leurs corps.

C’est cette histoire que souille le ministre de l’Intérieur dans sa croisade contre le « terrorisme intellectuel de l’extrême gauche », selon ses propres mots, empruntés à l’extrême droite. Les attaques contre la LDH sont toujours intervenues dans des périodes sombres de notre pays. Et, comme toujours, ces contre-pouvoirs sont d’abord frappés au portefeuille pour entraver leurs activités.

La longue liste de signataires que vous découvrirez dans nos colonnes démontre qu’il y aura toujours des femmes et des hommes pour défier l’arbitraire et résister aux passions tristes. Pour s’élever contre les injustices et veiller à nos libertés publiques. Depuis cette intimidation de Gérald Darmanin, les soutiens et adhésions à la LDH ont afflué. Il a déjà perdu. Le président de la République doit condamner publiquement les propos de son ministre de l’Intérieur. Son silence est complice.

 

jeudi 6 avril 2023

« Manœuvres », l’éditorial de Laurent Mouloud dans l’Humanité.



Depuis quinze jours, Gérald Darmanin déploie, avec une gourmandise inquiétante, tout l’arsenal de la surenchère sécuritaire. Pendant qu’Élisabeth Borne joue la montre en recevant – pour la forme – les syndicats à Matignon, l’ambitieux ministre de l’Intérieur, lui, endosse le rôle du pompier pyromane. Avec un zèle déplorable, il matraque l’espace public de ses formules incendiaires empruntées à l’extrême droite, fait assaut d’une mauvaise foi patente pour couvrir les violences policières, ignore les millions d’opposants à la réforme des retraites en agitant le mistigri du « terrorisme d’ultragauche ». Une stratégie de la tension bien huilée que le locataire de la place Beauvau a encore déroulée, mercredi, devant les parlementaires, allant jusqu’à envisager – dans une énième provocation – la remise en cause des subventions allouées à la Ligue des droits de l’homme. Tout un symbole.

Ces manœuvres sont pathétiques. Gérald Darmanin ne tire, malheureusement, aucune leçon des gilets jaunes et des multiples gueules cassées. Enferré dans un déni irresponsable, il balaie toute idée de révision de la doctrine du maintien de l’ordre à la française, dont une pléiade d’associations et d’observateurs (Défenseure des droits, Conseil de l’Europe, Nations unies…) pointent pourtant le caractère disproportionné et antidémocratique. Cette dérive lui passe au-dessus du képi. Pour cause. Sa priorité à lui n’est pas d’organiser la désescalade de la violence, l’encadrement raisonné des cortèges. Mais, bien au contraire, de criminaliser cette lutte sociale à coups d’arrestations préventives et de tonfa pour mieux en masquer le caractère profondément politique et les revendications.

La réponse à ce processus répressif se joue, pour partie, dans la mobilisation d’aujourd’hui. Son ampleur et sa constance sont la meilleure arme à opposer à un exécutif aux abois qui rêve d’étouffer le débat public par le mépris et par la poigne.

mercredi 5 avril 2023

« La décision que la sagesse impose », l’éditorial de Sébastien Crépel dans l’Humanité.



Est-il normal, en démocratie, que les citoyens doivent en appeler au Conseil constitutionnel pour que leur avis majoritaire soit enfin entendu ? Ses membres ont pour fonction de vérifier la conformité d’un texte à la Loi fondamentale, pas de dénouer les crises sociales et politiques de la nation. C’est pourtant vers eux, dont le conservatisme des vues n’est plus à démontrer, que se tourne aujourd’hui l’espoir de tout un peuple. Sauront-ils être sensibles à la raison qui semble avoir déserté les bancs des ministres, et prendre la décision que la sagesse impose en censurant la réforme des retraites ? Tout les y incite, à commencer par le choix du gouvernement de passer par une loi de financement de la Sécurité sociale pour user du 49.3 sur les textes budgétaires. La Constitution a ainsi été détournée pour satisfaire la volonté de passage en force de l’exécutif. Une censure rétablirait le Parlement dans sa dignité, à défaut de le rétablir dans ses droits.

Mais l’enjeu dépasse la lettre de la Constitution, même si son respect est le minimum à attendre d’un gouvernement dans un État de droit. Or, on le sait, il y a différentes façons de juger des problèmes de constitutionnalité. Selon qu’on adopte un juridisme étroit, ou qu’on envisage la réforme des retraites dans toute son ampleur à l’aune des principes constitutionnels, la décision ne sera pas la même. Entre les deux, il y a toute la latitude du regard politique des juges sur la réforme, quoiqu’ils s’en défendent, et du sens de leur responsabilité dans ce moment historique : simple point de droit, ou problème de société qui questionne notre démocratie ?

Dans une autre vie, l’actuel président du Conseil constitutionnel, Laurent Fabius, étrillait le report de l’âge de la retraite de 60 à 62 ans. C’était en 2010, sous la présidence de Nicolas Sarkozy. À l’époque, l’ancien premier ministre observait : « En démocratie, il y a une procédure extrêmement simple : c’est de consulter les Français. » On ne voit pas pourquoi ce qu’il estimait juste alors ne le serait plus à ses yeux ­aujourd’hui.

 

mardi 4 avril 2023

« Les prédateurs », l’éditorial de Jean-Emmanuel Ducoin dans l’Humanité.



Si l’accaparement des terres reste un phénomène historiquement lié à la colonisation, l’actuelle course folle aux surfaces cultivées se mêle directement aux structures nébuleuses du système financier international – soutenues, évidemment, par certains États dont beaucoup furent des colonisateurs. Jadis, des États s’appropriaient des territoires entiers et contraignaient les soumis à travailler au profit des intérêts occidentaux. De nos jours, les nouveaux maîtres siègent dans les grandes tours de verre des capitales de l’industrie financière et agricole internationale. Seule constante à travers les siècles : les populations locales et la nature en subissent toujours les conséquences.

Au nom du « libéralisme économique », les prédateurs de la haute finance du capitalisme globalisé ont inventé une autre forme de colonialisme. L’accaparement des terres conduit à la faim, à la pauvreté et à la violence. Plus de la moitié des transactions foncières concernent des terres cultivables ancestrales, sur lesquelles des monocultures destinées à l’export viennent remplacer les cultures vivrières des habitants, qui perdent ainsi leur sécurité alimentaire. Qu’importe les droits humains et l’environnement. Car, contrairement aux mensonges des spoliateurs, les monocultures sacrifient des forêts, libérant du CO2 dans l’atmosphère et détruisant la biodiversité. Double avantage pour ces « investisseurs » sans scrupule : ils profitent d’abord de la vente du bois, puis de la culture de palmiers à huile, de soja, de canne à sucre, de coton, etc.

Encouragés par les pays industrialisés et les institutions financières internationales (Banque mondiale, FMI, OMC, FAO), les fonds agricoles de grandes banques, les compagnies d’assurances, les fonds spéculatifs, les fonds de pension et les multinationales tirent bénéfice de la vente au rabais des ressources naturelles et des terres, qui, depuis vingt ans, concerne environ 300 millions d’hectares sur la planète, soit une zone plus vaste que toute la surface agricole utile d’Europe. Les pays du Sud sont bien sûr les plus frappés, singulièrement l’Afrique : 60 % des grands investissements mondiaux dans l’agriculture industrielle concernent ce continent…

 

lundi 3 avril 2023

Nouvelle : « À mon père »



Assise dans le bus elle lit et butte sur cette phrase de l'écrivaine parlant de son père : « peut être sa plus grande fierté, ou même la justification de son existence, que j’appartienne au monde qui l’avait dédaigné. » Un discret parfum de lavande la surprend. Elle abandonne sa lecture, lève les yeux. Un homme, assis en face d’elle dans le bus, fait des mots croisés. La blancheur de son visage contraste avec ses cheveux très bruns, brillants, lissés en arrière. Ses yeux vifs et noirs sont cerclés de lunettes rondes aux épaisses montures d’écaille. La bouche fine affiche une moue perplexe pendant que sa longue main aux ongles courts et soignés s’agite et remplit, hésitante, avec un crayon à papier quelques cases blanches. L'homme soudain met son crayon dans la poche interne de sa veste bleue marine, referme sa revue de mots croisés et la range dans une serviette plate en cuir noir. Il lève les yeux, l’aperçoit, la contemple avec un regard surpris exprimant à la fois fierté et fragilité. Le bus ralentit, il lui sourit tout en se levant et murmure à son attention : « je t’ai aimé, crois-moi » Elle le suit du regard. Des larmes, qu’elle ne peut retenir, coulent sur son visage. Le bus s’arrête, l’homme descend allume une cigarette. « Papa » crie t’elle sans pouvoir se lever et le suivre. Elle le regarde attendrie disparaître dans la rue. Une sonnerie stridente vient interrompre le bonheur fugace de l’instant. Elle se réveille, son oreiller est trempé de larmes. Elle se lève laissant derrière elle son passé pour songer à la journée qui débute. Elle aime la magie de l’aube, ce moment unique où tout est encore possible.

 

dimanche 2 avril 2023

« Elle est là… », l’éditorial de Maurice Ulrich dans l’Humanité de demain.

 


Disons-le tout simplement. Nous sommes heureux, et même un peu fiers, que la nouvelle dirigeante de la CGT ait accepté de donner sa première grande interview à l’Humanité. Les rapports entre le journal de Jaurès et le syndicat sont ancrés dans l’histoire du pays. Ils furent jadis, lorsque le journal était l’organe central du PCF et que les dirigeants du syndicat étaient membres du bureau politique, d’une nature un peu mécanique. Ces temps sont révolus. Mais oui, il y a toujours eu entre le journal et la CGT des relations de confiance, de partage d’idées et de luttes, de perspectives de progrès social et sociétal. C’est d’ailleurs dans ces conditions que Sophie Binet avait accepté, il y a déjà quelques mois, de tenir en toute indépendance et liberté de plume une chronique hebdomadaire dans l’Humanité magazine. Elle s’arrête, bien sûr, avec cette nouvelle responsabilité. Avec l’événement, n’hésitons pas à le dire, que constitue l’élection inédite d’une femme, jeune et cadre, forte de l’expérience de grandes luttes de la jeunesse, à la tête du syndicat depuis sa création, en 1895.

Ce n’est pas un hasard. Les débats de ce congrès ont été rudes, mais son résultat, outre qu’il témoigne d’un grand esprit de responsabilité, est un message d’ouverture et de rassemblement adressé aux partenaires du syndicat, autant qu’un message adressé au pouvoir comme au patronat. La CGT est là, jeune, démocratique, indépendante, auprès des précaires, des salariés et salariées les plus modestes. Elle est là avec les cadres, qui forment désormais 50 % du salariat, elle est là pour la fiche de paie, pour penser la production avec l’environnement, pour l’égalité femmes-hommes. Elle est là, évidemment, déterminée comme jamais, pour le retrait de la réforme des retraites.

Cet entretien paraît quelques jours après celui que nous avait accordé Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT. Il y a trois semaines, Philippe Martinez était notre rédacteur en chef d’un jour. C’est l’expression de notre volonté d’être aux côtés de tous les acteurs du changement, de toutes celles et ceux pour qui la lutte, la justice, le progrès social, sociétal et environnemental ne sont pas de vains mots. Notre raison d’être.

 

« Subversion », l’édito de Cédric Clérin

La démocratie israélienne n’en finit plus de dériver. La commission électorale de la Knesset, le Parlement, a décidé d’exclure des prochai...