vendredi 23 janvier 2026

« Indécence(s) », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin.



Consanguinité : Ils sont venus. Ils étaient tous là. Comme chaque troisième semaine de janvier, les dirigeants des plus grandes entreprises de la planète ont convergé vers le canton suisse des Grisons à l’invitation du Forum économique mondial, qui réunissait 3 000 participants, arrivés de 130 pays, à Davos.

Évidemment, la venue en chair et en os d’un Donald Trump en mode impérial, accompagné d’une délégation historique de parlementaires, gouverneurs, chefs d’entreprise, universitaires américains, promettait d’écraser les débats. Telle une parthénogenèse, ou une consanguinité, la particularité de cette 56e édition restait, toutefois, le « record de participation des leaders politiques » promis par Borge Brende, le président du Forum économique mondial : 64 chefs d’État ou de gouvernement.

À la veille de cette fiesta indécente, tandis que les « grands » de « l’élite » économique de la planète allaient se goberger entre eux, Oxfam lançait un énorme pavé dans cet océan d’orgueil friqué. Sous la forme d’un rapport explosif, l’ONG alertait le monde en affirmant quelques vérités tragiques. L’effet miroir de Davos, en vérité.

Vicieux : Dans ce rapport, Oxfam fustige en effet les ultrariches qui « sapent la liberté politique », dénonçant particulièrement Trump et sa politique. Sans surprise, les inégalités croissantes ne sont pas sans conséquences sur les démocraties. Constat sans appel : notant une hausse de la fortune des super-riches, l’ONG rappelle que les 12 milliardaires les plus riches de la planète « possèdent plus de richesses que la moitié la plus pauvre de l’humanité ». Ainsi, l’an dernier, le monde comptait pour la première fois plus de 3 000 milliardaires, qui cumulaient une fortune de 18 300 milliards de dollars.

La valeur de leur patrimoine s’est accrue de 16,2 %, trois fois plus vite que durant les cinq années précédentes, alors que la réduction de la pauvreté ralentit depuis la pandémie en 2020. « Les inégalités économiques et politiques peuvent accélérer l’érosion des droits et de la sécurité des personnes à une rapidité effrayante », s’insurge le directeur général d’Oxfam, Amitabh Behar, parlant de cercle vicieux, ajoutant que « les mesures prises sous la présidence Trump (…) ont profité aux plus riches à travers le monde », prenant comme exemple le fait que les multinationales américaines ont obtenu d’être exemptées du taux minimal de taxation de 15 %… prévu par un accord international.

Violence : C’est dans ce contexte que Trump est arrivé, symbole et symptôme à lui tout seul de Davos, telle une farce glacée du capital triomphant. Ici, Trump n’était pas un intrus. Sa présence n’avait rien d’un accident diplomatique. Elle était l’aveu, brutal et obscène, de ce que ce forum n’a jamais cessé d’être. Davos prétend penser le monde, Trump le brutalise. Mais entre les deux, la différence est surtout de ton, rarement de fond.

D’un côté, le langage feutré de la gouvernance globale ; de l’autre, la vulgarité assumée du businessman-président. Même logique pourtant : l’argent comme boussole, le marché comme horizon, la planète comme variable d’ajustement. Nous avons assisté à la rencontre du cynisme décomplexé et de l’hypocrisie policée.

Celui qui nie le réchauffement climatique s’adresse à une salle qui en parle beaucoup… pour mieux l’accommoder aux profits. Celui qui méprise les travailleurs est applaudi par des dirigeants qui les précarisent. Celui qui érige le nationalisme économique en doctrine est reçu par une élite mondialisée qui ne jure que par la concurrence généralisée. Le clash annoncé s’est dissous dans une connivence de classe. La violence sociale de Trump – contre les migrants, les pauvres, les syndicats, la presse – choque à peine dans ce temple où l’on naturalise les rapports de force économiques comme des lois physiques.

Son mépris devient presque une franchise. Lui au moins ne prétend pas sauver le monde ; il se contente de l’exploiter. Le plus glaçant ne fut donc pas Trump à Davos. Ce fut Davos sous Trump. Car en l’accueillant sans rougir, le Forum économique mondial reconnaît ce qu’il est : un espace où l’autoritarisme devient fréquentable dès lors qu’il protège les marchés, où la démocratie devient optionnelle tant que les profits demeurent garantis. Trump a simplement ôté le masque de Davos. Comme si Davos ne méritait pas seulement Trump, mais l’appelait de toutes ses forces…

 

Les Français et la politique culturelle



En 2025, moins d’un Français sur deux (44 %) a visité une exposition et 37 % affirment que cela ne les intéresse pas du tout. Les monuments, eux, attirent toujours les foules (66 %), tout comme les concerts (48 %). Le virtuel en revanche ne convainc qu’à moitié : les expositions immersives, en plein boom, séduisent un tiers du public. « Le message est clair : rien ne remplace le face-à-face avec l’œuvre ». Parmi ceux qui ne fréquentent pas les expositions, 31 % invoquent l’absence d’offre près de chez eux. Un chiffre qui grimpe à 40 % en zone rurale. La pratique artistique, en revanche, se porte bien : 62 % des Français déclarent pratiquer un art en amateur, 86 % chez les moins de 25 ans. Autre surprise, un tiers des sondés disent posséder au moins une œuvre. L’art serait-il plus démocratique qu’on ne le raconte ? Sauf qu’il n’occupe qu’une place congrue dans la vie des enfants : 82 % des Français veulent que l’art soit enseigné à l’école.

Reste une dernière donnée, inquiétante : la confiance accordée aux partis politiques pour mener une politique culturelle s’est effondrée. Il y a vingt ans, la gauche, incarnée par quelques figures fortes comme Jack Lang, faisait figure de référence. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 8 % à donner du crédit au Parti socialiste sur ces questions, 6 % à Renaissance, au pouvoir depuis deux quinquennats.

Le Rassemblement national (RN) en revanche recueille 18 % de confiance – alors même que le RN méprise la création contemporaine et érige le patrimoine en unique étendard. « C’est un chiffre qu’il faut nuancer, car quand on demande aux Français à quel parti ils font confiance pour mener une politique culturelle, la première réponse, c’est à aucun (28 %). Ce que ce chiffre traduit avant tout, c’est que les Français se sentent proches du RN. C’est un réflexe partisan plus qu’un réflexe culturel. »

« Face à Donald Trump, les Vingt-Sept doivent surmonter leurs divisions, l’éditorial de Lina Sankari.



Au sommet de sa richesse et de sa puissance, la vielle Europe naviguait entre légèreté et esthétisme avant que cet « âge d’or de sécurité » ne s’évanouisse dans l’hécatombe des deux guerres mondiales. Le continent n’est plus tout à fait celui d’avant 1914, décrit par Stefan Zweig dans le Monde d’hier.

Il reste menacé par ses propres démons, celui du nationalisme toujours résurgent notamment. Il l’est aussi – et c’est nouveau – par son plus puissant allié. Brutalité, vassalisation et prédation constituent la boussole du maître de la Maison-Blanche. Donald Trump use et abuse de l’humiliation parce qu’il en a le pouvoir, mais aussi parce qu’aucun obstacle ne se dresse sur son passage.

Emmanuel Macron se gargarise des mots autonomie stratégique, mais les slogans ne suffisent plus quand s’opèrent des ruptures inédites. L’Union européenne serait bien inspirée de passer au crible la nature de ses liens avec la première puissance mondiale et les subordinations qu’ils impliquent.

D’une défense indépendante au numérique en passant par la finance, l’énergie et l’industrie, seuls des investissements dignes de ce nom permettront d’y répondre. Y compris pour protéger les peuples à qui l’on ne promet qu’un avenir d’austérité et de guerre.

Ce chemin oblige à la construction de nouveaux partenariats avec les pays du Sud, respectueux de la souveraineté de chacun. Le choix invite au courage, car il implique de rechercher des formes de coopération émancipées du dollar. Les dirigeants européens doivent cesser de réagir au moindre coup d’éclat de Donald Trump. Le jeu est autant paralysant qu’épuisant.

Quand les Vingt-Sept retrouvent leur liberté d’action et surmontent leurs divisions, Donald Trump opère un recul tactique. Sans toutefois jamais renoncer à ses rêves de domination, comme l’illustre le cas du Groenland. L’Union est-elle prête à pousser le combat jusqu’au bout ?

L’instrument anti-coercition, qui équivaut à une suspension des investissements états-uniens et à l’exclusion des entreprises nord-américaines des marchés publics, est un outil dans ce rapport de force. Les Européens semblent sortir de la naïveté, à eux de construire une nouvelle doctrine géopolitique.

 

« Les points sur les i », le billet de Maurice Ulrich.



C’est une enquête choc de l’Insee sur le logement des Français, avec des révélations surprenantes, dont celle-ci en premier lieu : « Les propriétaires ont en moyenne des logements plus grands que les locataires. »

C’est curieux, mais ce n’est pas tout. 80 % des propriétaires vivent dans une maison contre 22 % des locataires qui vivent « nettement plus souvent » dans des logements surpeuplés. Ils ont aussi beaucoup de difficultés pour se chauffer (42 % contre 26 % des propriétaires), mais aussi bien pour rafraîchir leur logement.

Les locataires sont également trois plus nombreux à souffrir du bruit. À dire vrai, on se doutait un peu qu’il valait mieux vivre dans un vaste appartement d’un beau quartier que dans 30 m2 ailleurs et qu’une jolie maison à la campagne était plus agréable qu’une chambre dite de bonne sous les toits.

Sans plaisanter, cette enquête a l’avantage de mettre les points sur les i d’inégalités. Mais on attend avec une certaine impatience l’enquête qui nous révélera qu’il vaut mieux être riche et bien portant que pauvre et malade.

jeudi 22 janvier 2026

« Un cruel révélateur pour l’Union Européenne », l’éditorial de Laurent Mouloud.



Le nouveau bras de fer militaro-économique imposé par Donald Trump est un cruel révélateur pour l’Union européenne. Certes, face aux velléités néocolonialistes du « T-Rex » de la Maison-Blanche, le Vieux Continent tente de hausser le ton. Une ébauche d’unité s’organise autour du sort du Groenland. Emmanuel Macron pousse pour que l’« instrument anti-coercition », qui entraînerait une réciprocité des droits de douane et l’exclusion des entreprises états-uniennes des marchés publics européens, figure parmi les répliques envisagées.

Mais y croit-il seulement ? On peut en douter, tant les Vingt-Sept, au-delà des coups de menton circonstanciés, restent tiraillés sur le niveau de riposte, préoccupés, avant tout, par ne pas aller trop loin face à un ex-allié dont ils sont si dépendants.

C’est l’une des leçons de cette crise. La fragilité de l’Union européenne n’est pas tant liée à l’absence d’une armée mortifère qu’à son asservissement économique, énergétique et stratégique vis-à-vis des États-Unis. En acceptant, depuis des décennies, les règles d’un libre-échange asymétrique, en déléguant sa sécurité, en abandonnant toute ambition industrielle commune, en livrant ses infrastructures numériques aux Microsoft et autres Gafam, en leur cédant une grande part des technologies – du cloud à l’intelligence artificielle, des semi-conducteurs à l’énergie –, l’UE a hypothéqué son autonomie politique et s’est condamnée à la vulnérabilité.

Trump le sait. Il exploite cette faille. Derrière les oukases, c’est un rapport de domination qui s’exerce : celui d’une puissance qui contrôle les chaînes de valeur, les données, les secteurs clés, et s’en sert pour imposer ses conditions.

Cet affrontement doit servir d’avertissement. Sans souveraineté technologique et industrielle, il n’y a pas de souveraineté politique. Pour y parvenir, l’UE doit sortir de cette soumission aux logiques néolibérales court-termistes. Et assumer son rôle de puissance publique, capable de coopérer sans s’aligner, de commercer sans se renier, de choisir les peuples plutôt que les marchés. C’est le prix de l’indépendance. Et la garantie d’être un réel contrepoids face à l’appétit impérialiste de la Maison-Blanche.

« Il recule lorsqu’on le frappe au visage. », le billet de Maurice Ulrich.



Ce que vous êtes vraiment : « Un gangster criminel sans conscience morale. » Maxine Waters, élue démocrate de Californie, n’a pas mâché ses mots à l’intention de Donald Trump. « Tu pousses le monde à se retourner contre toi et notre pays. Arrête de dire des conneries maintenant. » Gavin Newsom, gouverneur du même État, a invité les Européens à en finir avec les politesses : « Il est passé maître dans l’art d’exploiter les faiblesses, mais il recule lorsqu’on le frappe au visage… » Alors voilà l’idée pour Davos, où il vient parader. 

Ne craignons pas les mots. Il faut « lui faire la gueule ». Fini les embrassades, les tapes dans le dos, les sourires forcés. Ne pas lui serrer la main, se détourner quand il arrive, faire semblant de ne pas le voir, de loin rigoler en chuchotant et en le pointant du doigt… Comme avec la terreur de l’école primaire, il faut le laisser tout seul dans la cour de récréation avec son sac de billes. Il n’y a pas à craindre qu’il devienne méchant. Il l’est.

 

mercredi 21 janvier 2026

« En Syrie, les kurdes sous le feu de Damas », l’éditorial de Marion d’Allard.



Les images qui nous parviennent de Syrie sont effroyables. Les hommes d’Ahmed Al Charaa, décidés à anéantir l’expérience révolutionnaire et démocratique au Rojava, ont pris le chemin du massacre, du nettoyage ethnique, de la revanche sur les femmes kurdes combattantes.

Le cessez-le-feu proclamé dimanche à Damas après de violents affrontements à Alep n’en était pas un. Le président par intérim, ex-djihadiste, profitant du silence coupable des chancelleries occidentales, entend regagner le territoire autonome que les Kurdes, dans le sillage du soulèvement syrien de 2011, ont conquis de haute lutte. Celui qui a fait ses classes dans les rangs de l’« État islamique » en Irak connaît bien son affaire. 

Les négociations visant à intégrer institutions civiles et militaires kurdes à l’État syrien « se sont totalement effondrées », dénonce Mazloum Abdi, le commandant en chef des forces kurdes. Damas exige une reddition sans condition, qu’importent les moyens, qu’importe le bilan humain. Une à une, les positions kurdes sont attaquées, l’armée d’Al Charaa ouvre les prisons, libérant par centaines les combattants de Daech incarcérés sous la garde des forces kurdes. Avec la bénédiction d’Ankara et des émissaires de Washington.

Face au risque de déstabilisation de toute la région, les pays de la coalition contre Daech – dont la France –, soutiens des combattants kurdes lorsque, au Rojava, ils étaient le dernier rempart contre l’avancée des djihadistes, doivent hausser le ton, sortir de la complaisance vis-à-vis d’un nouveau pouvoir syrien qui s’en prend à toutes les minorités du pays. Un an après le renversement du régime baasiste et la fuite du dictateur Bachar Al Assad, Ahmed Al Charaa a fait de la Syrie une poudrière où Alaouites, Druzes, Kurdes, sont menacés, persécutés. 

Qu’importe. Pour Washington, l’important est de garder la main. Mardi, l’émissaire spécial de Donald Trump en Syrie, Tom Barrack, a affirmé que « la mission initiale des Forces démocratiques syriennes en tant que principale force anti-Daech sur le terrain » était « largement devenue obsolète ». Washington s’appuie sur le nouveau pouvoir syrien pour maintenir la sécurité dans la région. Un pari insensé.

 

« Subversion », l’édito de Cédric Clérin

La démocratie israélienne n’en finit plus de dériver. La commission électorale de la Knesset, le Parlement, a décidé d’exclure des prochai...