mardi 4 mars 2025

« Naufrage atlantiste », l’éditorial de Rosa Moussaoui dans l’Humanité.



Le 9 septembre 2011, à l’ambassade des États-Unis à Paris, au cours d’une cérémonie d’hommage aux victimes des attentats du 11 septembre 2001, Nicolas Sarkozy se disait « très fier d’avoir été le président qui a fait revenir la France dans le commandement intégré de l’Otan, pour le plus grand bénéfice de l’Otan et pour le plus grand bénéfice de la France ». Annoncée en 2007 devant le Congrès à Washington, cette réintégration, au terme de houleux débats, est devenue effective deux ans plus tard. Elle marquait une rupture historique avec la voie choisie en 1966 par le général de Gaulle : indépendance, autonomie stratégique, refus de toute inféodation à Washington. Cette décision, lourde de conséquences politiques, diplomatiques et sécuritaires, a conforté à Paris les relais des néoconservateurs américains, jusqu’à la désastreuse expédition libyenne dans laquelle la France, poussée par l’administration Obama, s’est engagée en première ligne sous le drapeau de l’Otan.

La France, l’Europe se sont habituées, pour leur défense, à dépendre des États-Unis. Leur alignement sur la politique étrangère de Washington les a rendues inaudibles sur la scène internationale ; il a anéanti leur faculté à bâtir, au Sud, des coalitions avec les pays émergents, c’est-à-dire avec les grandes puissances de demain. Le renversement d’alliances orchestré par Donald Trump, le scénario plausible d’un désengagement américain laissent aujourd’hui sans voix les atlantistes qui se faisaient hier les avocats zélés de périlleux abandons de souveraineté et se satisfaisaient d’une relation totalement asymétrique.

En quittant le commandement intégré de l’Otan, de Gaulle avait invoqué « la volonté qu’a la France de disposer d’elle-même, volonté sans laquelle elle cesserait bientôt de croire en son propre rôle et de pouvoir être utile aux autres ». Le nouvel ordre mondial qui prend corps sous nos yeux voit se dégager trois centres de gravité : Washington, Moscou, Pékin. La France, l’Europe ne sortiront pas de l’effacement où elles ont sombré en jouant la carte d’une vaine surenchère belliciste. Elles doivent au contraire nouer de nouvelles alliances pour offrir des alternatives au déchaînement impérialiste qui plonge le monde dans le chaos. Pour défendre, loin de tout alignement, le multilatéralisme contre le « deal » et la transaction, le droit international contre la loi de la jungle, la diplomatie et la résolution pacifique des conflits contre les aventures militaires.

« La mèche », le billet de Maurice Ulrich.



« Il ne manquerait plus que Wall Street se mette à douter », écrivait mardi un journaliste des Échos malgré le journal de la veille qui titrait « Wall Street commence à douter de l’âge d’or promis par Trump ». Mais il y a plus. La discipline des élus républicains face à « des électeurs de plus en plus inquiets » est mise à « rude épreuve », écrivait-il. En une semaine, leur confiance dans la politique économique de Trump est passée de 43 % à 39 %.

Un député de l’Utah a critiqué les méthodes d’Elon Musk contre les personnels de l’administration, rappelant que « ce sont de vraies gens ». Une sénatrice de l’Alaska n’a pas digéré l’épisode du bureau Ovale, « ça me fait mal à l’estomac ». Mais les élus sont prévenus. S’ils tiennent un peu trop le pinceau, on leur retirera l’échelle pour le prochain scrutin. Alors d’autres élus en rajoutent. Une représentante de Floride voudrait que Donald Trump soit sculpté au mont Rushmore, aux côtés de Washington, Lincoln et Roosevelt. Le plus dur sera la mèche.

lundi 3 mars 2025

SA DERNIÈRE PAGE !



Il est une heure du matin. Couché dans son lit, il contemple la bougie. Dans sa prison de verre, la protégeant des courants d’air, cette jolie fleur d’argent dans son pot neigeux vacille mais résiste toujours. Elle contemple ses multiples reflets dans les miroirs trompeurs de son écrin et du joyau en vert émeraude qu’elle sublime. Elle n’est plus seule cette nuit. Sa rayonnante amie résistera jusqu’au bout de l’usure. Combien de temps ses clartés d’or jouant avec les ombres obscures trembloteront - elles encore en enluminant les pages de son livre dont il ne connaitra jamais la fin.  C’est la dernière page de ce roman, la dernière page de sa vie, il n’a plus la force d’en tourner une nouvelle. Combien de temps résistera-il encore, il ne veut pas s’éteindre avant elle. Inexorables, les aiguilles du réveil continuent leur route sereinement, sans s’enflammer, sans chanceler.  Le temps est un fleuve infini et impavide dont nul ne peut arrêter le cours.  Envoûté par cette flamme ardente comme celle du calumet de la paix que les hommes n’arrivent pas à maintenir bien longtemps allumé, son cœur rempli d’amour et de mélancolie, apaisé, ralentit. La flamme tressaute, mollit, se meurt. Il s’éteint en paix riche des pages tournées de sa vie. Au même moment dans le monde entier des flammes de vie s’allument insouciantes et confiantes

« Les anti-Lumières », l’éditorial de Stéphane Sahuc dans l’Humanité.



Javier Milei en Argentine, Benyamin Netanyahou en Israël, Donald Trump aux États-Unis, Giorgia Meloni en Italie… Cette internationale d’extrême droite qui est désormais au pouvoir dans nombre de pays partage une même haine de ce qu’ils appellent le « wokisme ». Un mot-valise bien utile pour ranger tous ceux qui portent une vision de la société et des rapports sociaux qui ne soit pas uniquement basée sur la raison du plus fort, du plus puissant ou du plus riche.

Mais, derrière le « wokisme », c’est en fait le concept même d’égalité qui est dans la ligne de mire. La glorification du virilisme et de ses influenceurs adeptes de la toute-puissance du « mâle alpha » vise ainsi à revenir sur des décennies de combat pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Ce virilisme, on le retrouve également dans la mise en scène des relations internationales. Les plus forts parlent entre eux et imposent leurs points de vue. Exit la diplomatie, aux oubliettes les décennies passées à bâtir des règles collectives, à fabriquer du droit international certes imparfait, mais ayant le mérite de poser un cadre global.

Trump et les autres, épaulés par les géants multimilliardaires de la tech et du luxe, sont bien décidés à se débarrasser de tout ce qu’ils considèrent comme une entrave à leurs intérêts, à la « liberté » d’exploiter, de spéculer, d’écraser toute opinion divergente et de s’enrichir sans aucune limite. La démocratie ne fait pas exception. Plus profondément, c’est le rayonnement mondial de la Révolution française nourrie par l’apport du siècle des Lumières qu’ils tentent d’éradiquer. Ils veulent nous entraîner vers un nouvel absolutisme politique libertarien et fascisant, et vers un techno-féodalisme économique d’où seraient exclues « les réglementations excessives » ainsi que « l’idée sinistre, injuste et aberrante de la justice sociale », comme aime à le dire Milei. Les forces qui promeuvent la justice, l’égalité, la démocratie et le progrès social en France, en Europe et partout dans le monde portent désormais la responsabilité de reconstruire et de crédibiliser une alternative au cauchemar, à ce complot contre le monde.

 

« Même Wall Street commence à douter de « l’âge d’or » promis par Trump », le billet de Maurice Ulrich.



Ce serait un proverbe chinois, bien sûr, comme tous ceux dont on ne sait d’où ils viennent : « Le poisson pourrit par la tête. » Lundi, les Échos alertaient, sur une pleine page : « Wall Street commence à douter de l’âge d’or promis par Trump ».

Les bourses américaines, précise le quotidien, « ont plongé dans le rouge en février », et dans ce tableau ce sont « les sept magnifiques » comme on les appelle désormais qui perdent de leur superbe. Nvidia, Microsoft, Alphabet, Apple, Amazon, Meta et, last but not least, Tesla plus que d’autres avec une baisse de 23 %, soit la bagatelle de 920 milliards de dollars.

« Le constructeur de voitures électriques serait aussi pénalisé » par les réactions de rejet que suscite le comportement de son patron Elon Musk. Faire ami-ami avec Poutine, humilier Zelensky, faire un bras d’honneur à l’Europe, c’est une chose. Couper les crédits de la recherche fondamentale et médicale, interdire dans les textes officiels des termes comme « climat », « égalité », « justice sociale », c’est encore autre chose. Mais Wall Street ? La tête.

dimanche 2 mars 2025

« Les leçons du clash Trump-Zelensky », l’éditorial de Laurent Mouloud dans l’Humanité.



Les dix minutes d’humiliation publique que le duo Trump-Vance a infligées à Volodymyr Zelensky auront eu, au moins, une vertu. Celle d’officialiser – pour ceux qui en doutaient encore – le basculement géostratégique et politique des États-Unis à l’échelle mondiale. Donald Trump n’est pas qu’un simple bluffeur opportuniste, qui naviguerait à vue au gré de deals « gagnant-gagnant » avec d’autres puissances.

Derrière sa stratégie faussement erratique de businessman bling-bling, l’oligarque états-unien et son entourage messianique suivent un agenda précis, liant profondément guerre économique et offensive idéologique réactionnaire, assumant sans scrupule leurs visées illibérales, propoutiniennes et hégémoniques. La violence du traquenard du bureau Ovale restera, à ce titre, comme un moment historique. Celui où le mythe des États-Unis, garant de la sécurité du monde occidental, et phare présupposé de la démocratie depuis 1945, s’est effondré.

Des droits de douane au dossier ukrainien, l’Union européenne assiste depuis deux mois, sidérée, à cette désintégration des relations avec l’ancien allié. La responsabilité du Vieux Continent est désormais immense. Pressé d’assurer, seul, sa sécurité continentale. Mais aussi la défense des principes démocratiques du droit international et du multilatéralisme face à la loi du plus fort théorisée par les trumpistes. Quid de l’Otan ?

Comment reconstruire un système de sécurité collective qui ne dépende pas des aléas électoraux outre-Atlantique ? Comment porter une voix politique et pacifique à l’international ? Enjeux majeurs que l’Union européenne, obnubilée depuis des décennies par le seul libre-échangisme et gangrenée en son sein par la montée des extrêmes droites nationalistes, ne résoudra pas avec une course sans fin à l’armement.

Chaque citoyen devrait méditer cela. La démonstration de violence de Donald Trump et son saccage des garde-fous démocratiques ne sont pas une simple parenthèse. Elle n’est que la préfiguration, spectaculaire, de ce que tous les réactionnaires de la planète, de Meloni à Orban en passant par Marine Le Pen, appellent de leurs vœux.

Leur relative discrétion de ces derniers jours, d’ailleurs, en dit long sur leur mansuétude à l’égard d’un modèle qui les fascine, en dépit de la haine profonde qu’il véhicule et des dangers pour la paix mondiale qui l’accompagnent.

« Quand Philippe de Villiers étale sa poutinophilie dans le JDD », le billet de Maurice Ulrich.



Vladimir Poutine a chez nous un ami qui l’aime et le comprend. Philippe de Villiers, dans une tribune en ouverture du Journal du dimanche, dont il est un des chroniqueurs vedettes, évoque, non sans émotion, une rencontre en 2014 avec lui, après l’annexion de la Crimée, citant ce qu’il lui avait confié alors : « La Crimée, revenue à ”la mère patrie”, revêt une importance civilisationnelle considérable. C’est là que s’est déroulé en 988, le baptême de Vladimir Ier, cet acte fondateur de la Russie chrétienne. »

Mais le vicomte voit plus loin encore, toujours dans une optique civilisationnelle, « pour l’Amérique conservatrice, la Russie incarne désormais une citadelle des valeurs traditionnelles, face à une Europe décomposée, soumise à l’idéologie woke ». Le vice-président américain J. D. Vance, à Munich, n’avait pas dit mieux.

Philippe de Villiers lui fait fidèlement écho dans la presse d’extrême droite de Vincent Bolloré. Si Vladimir Ier et la chrétienté s’y retrouvent, avec Trump et Poutine… Quand elles sortent du Puy du Fou, les vérités et les histoires, comment dire, sont « alternatives ».

 

« Subversion », l’édito de Cédric Clérin

La démocratie israélienne n’en finit plus de dériver. La commission électorale de la Knesset, le Parlement, a décidé d’exclure des prochai...