samedi 17 août 2024

NOUVELLE " LE FACTEUR D'AUTREFOIS "



De porte en porte, de village en village, chaque jour il marchait. Messager de l’espoir ou porteur de regrets. La lettre parfumée, au milieu du courrier embaumait le trajet, rendait son pas léger. On l’attendait derrière les volets. « Mais reste donc un peu, je te fais un café. Il ne fait pas chaud dehors, il va te réchauffer ». De foyer en foyer, il se sentait aimé. Pour ces gens souvent isolés, il restait le seul lien. Il marchait en rêvant parmi les durs chemins. À lui, les gens confiaient leurs joies et leurs chagrins. Et parfois leurs espoirs en de beaux lendemains. Ils racontaient aussi les soucis de la vie: La mort, la maladie, l’âme qui se replie… De maison en maison, il glanait des secrets, gardien assermenté des peines et des regrets. Certains jours une lettre ralentissait son pas… Elle alourdit son sac comme sonne le glas… Il ne voit pas alors la rosée du matin, et le chant de l’oiseau ne l’émerveille point. Il ne savoure pas les champs, les chemins à l’horizon. On le trouve distrait de maison en maison…Fichu métier parfois ! Il râle à chaque pas. « C’est encore un Petit qui ne reviendra pas, un nom à rajouter sur le grand monument, pour ne pas oublier la guerre et ses tourments. » Il la garde en dernier, mais il faut la donner. Quand il la sort enfin, il n’ose pas parler. À son liseré noir, la mère avait compris : Celui qu’elle attendait est désormais sans vie. Notre Facteur savait respecter les chagrins, et tant de mots non-dits dans sa poignée de main ! Messager de l’espoir, messager du destin, il aimait son métier, marchait sur les chemins. Et dans chaque saison, saisissait le plus beau, de l’odeur du jasmin à la chanson de l’eau. Aujourd’hui, on ne voit plus le facteur d’autrefois. Rentabilité ne rime  pas avec humanité !

vendredi 16 août 2024

« Un combat pour la vérité historique », l’éditorial de Sébastien Crépel dans l’Humanité Magazine.



On l’a échappé belle. À quoi auraient ressemblé les commémorations de la libération de Paris et du territoire national sous un gouvernement dirigé par le Rassemblement national ? À une trahison des idéaux et une souillure des héros de l’été 1944, sans aucun doute. À une captation d’héritage, sûrement, dans l’air du temps de la grande inversion des valeurs et des repères qui traite les forces héritières de la Résistance comme des collabos, et celles des descendants de Vichy comme les authentiques républicains. En témoigne l’invraisemblable procès médiatico-politique fait à la gauche à la faveur des attentats du Hamas du 7 octobre, et qui vise à gommer l’antisémitisme congénital du RN pour en reporter la tache sur les formations du Nouveau Front populaire.

Qu’on se rappelle les heures qui ont précédé la panthéonisation de Manouchian et l’incroyable silence complice qui a accompagné l’invitation faite à Le Pen, que seule est venue briser « l’Humanité » demandant solennellement au président de la République de désavouer cette présence insultante. Qu’on se remémore la tempête soulevée par la réponse d’Emmanuel Macron dans nos colonnes – « Les forces d’extrême droite seraient inspirées de ne pas être présentes » –, les torrents d’indignation tournés non contre le RN mais contre notre titre et son audace. C’est le directeur des rédactions du « Figaro » Alexis Brézet, un de ces républicains qu’on aurait frémi d’avoir comme allié dans la clandestinité, qui exécute sans état d’âme la résistance communiste sur les ondes de Bolloré, mais qui cajole les Le Pen comme les héritiers d’Estienne d’Orves ou de Daniel Cordier, le secrétaire de Jean Moulin ! On songe alors à quelle falsification historique de grande envergure l’arrivée au pouvoir du RN aurait ouvert les vannes, déguisant les bourreaux en héros et vice versa.

Cette entreprise de révisionnisme accélérée, sorte de reformatage des mémoires pour mettre la gauche hors circuit et installer le RN en position d’unique alternative à Emmanuel Macron, a été stoppée dans son élan par le succès imprévu du « barrage républicain » de l’entre-deux-tours des législatives. Le racisme ontologique de l’extrême droite, sa haine de la République, le poison antisémite qui continue d’infuser dans ses canaux, son aversion pour les conquêtes du Conseil national de la Résistance : tout est remonté à la surface. Quelques jours ont suffi pour que ressurgissent les réflexes émoussés par des mois de lavage des cerveaux en continu sur les chaînes de la TNT et dans les organes centraux de la presse Bolloré.

La campagne des législatives a montré qu’on n’efface pas au détergent idéologique l’expérience enracinée des années noires de l’Occupation dans les esprits de tout un peuple. Mais elle a montré aussi que des relais puissants s’activent, de moins en moins dans l’ombre, pour porter les valeurs de l’extrême droite au pouvoir. Avant de se jouer dans les urnes, le combat est donc un combat d’idées, mais aussi un combat pour la vérité historique, où s’entrechoquent les récits dans lesquels se joue la présentation des faits, exacte ou contrefaite. Notre numéro participe de cette bataille pour la pleine reconnaissance de la place de la Résistance comme mouvement populaire dans la libération du pays, de la part décisive prise par sa composante communiste, aux côtés d’autres, que l’entrée des Manouchian et des FTP-MOI au Panthéon a consacrée. La lutte contre la bête immonde n’est pas terminée, à nous de la poursuivre toutes et tous.

 

mercredi 14 août 2024

NOUVELLE « SALADE DE FRUITS » !



J’aime les fruits qui sont, qui étaient, qui demeurent un don naturel de ce monde qui nous porte. Surtout lorsqu’ils ne sont pas cultivés, qu’ils naissent sur les arbres ou sur les haies. Ainsi les mûres, que j’ai toujours récoltées et que je récolte encore, au début du mois de septembre, dans un panier d’osier que je vide par gourmandise à mesure qu’il se remplit. Leurs grains noirâtres, si doux et si sucrés, ne recèlent pas la moindre amertume. Ils poissent la peau d’une pellicule qu’il faut lécher pour la faire disparaître, c’est du moins le seul moyen que je connaisse, et le seul, de surcroît, à me faire redevenir enfant. Et puis, il y a les prunelles bleues que l’on trouve sur les haies et qu’on ramasse à pleines poignées, malgré leur âpreté qui enflamme la bouche. Seul le gel attendrit un peu ces prunelles, mais il faut avoir la patience de l’attendre. Comme ces cerises sauvages, qui ont du mal à mûrir, mais dont le rouge pâle a quelque chose d’émouvant à cause, précisément, de cet effort vain sans cesse renouvelé. Leurs arbres sont le plus souvent d’une extrême maigreur, le tronc aussi bien que les branches. Et pourtant ils s’obstinent à donner des fruits – à qui, pourquoi ? Au passant, pour l’aider, j’aime à le croire, pour le rouge clair sur le vert tendre des feuilles, parce que la vie ne calcule pas. Ici, dans le Gers, les figuiers sauvages sont nombreux le long des chemins. Au contraire des cerisiers sauvages, ils mûrissent, et la chair de leurs fruits, sous une peau épaisse est parsemé de petites graines aussi sucrées qu’elle. Elle fond dans la bouche avec un moelleux de soie. Il est vrai que c’est dans leur chair que se révèlent leurs fruits. Qu’elle soit fondante, âpre, rugueuse, douce, sucrée, elle trahit la nature de l’arbre qui l’a fait naître, son cœur et sa force. Ainsi les pêches de vigne, qui se font rares, et dont les arbres, malingres, disent la fragile saveur. Ils poussent non pas dans un verger ou un jardin, mais dans une vigne. Pourquoi ? Probablement parce que le terrain leur convient, plus sûrement parce que leurs fruits désaltèrent très bien et que le travail, sous le soleil, était pénible, asséchant, assoiffant. Les femmes et les hommes qui ont planté ces arbres n’ont pas choisi ces endroits par hasard. D’ailleurs tout ce qu’ils faisaient l’était par utilité. La vie était trop dure pour autoriser la fantaisie. Les pêchers sont toujours là, donnent de petits fruits dont la chair blanche, très blanche, fond dans la bouche comme un lait frais, et témoignent d’un temps où les plaisirs, aussi, étaient de faible dimension. Mais comme ils étaient rares, ils paraissaient grands. Qui ne se souvient, aussi, des fruits du grenadier. Ces graines, d’un rouge sang, paraissent à la fois acides et sucrées. J’en mangeais, étant enfant. Leur souvenir me hante. Quelque chose d’inattendu, de précieux, à savourer sans se presser, graine après graine, pour un plaisir un peu étrange, vaguement coupable, reçu comme un trésor. Je sais qu’on peut en trouver, à la bonne saison, mais je n’ai jamais fait la démarche d’en acheter. Par peur de briser le trésor ? Pour ne pas être déçu ? C’est de cela qu’on vit. De ces dérisoires richesses dont l’unique valeur est l’écho qu’elles éveillent en nous. Un écho qui nous dépasse, ne s’explique pas, sinon par l’ineffable douceur de cet ébranlement.

 

 

 

« Éviter l’embrasement », l’éditorial de Stéphane Sahuc dans l’Humanité.



L’Iran est déterminé à riposter contre Israël. Les alertes des services de renseignements américains sont plus que crédibles de ce point de vue-là. Reste cependant que le régime iranien doit mesurer les répercussions que pourrait avoir une frappe afin de calibrer celle-ci. La déclaration du 9 août, dans laquelle l’Iran réaffirme son « droit légitime » à se défendre et ajoute : « Nous espérons cependant que notre réponse sera opportune et menée de manière à ne pas porter atteinte au cessez-le-feu potentiel », ouvre un espoir.

En langage diplomatique, cela semble prouver que la session de négociations de ce jeudi 15 août pourrait ne pas être totalement inutile. Pour Washington, éviter une escalade régionale passe par persuader l’Iran qu’un cessez-le-feu et un accord à Gaza pourraient être une alternative aux représailles. Un argument qui pourrait ne pas laisser Téhéran totalement insensible.

Le nouveau président iranien, Massoud Pezeshkian, a des désaccords avec la frange la plus radicale des gardiens de la révolution sur la manière et la nature de la réponse à apporter à Israël. Bien que limité dans ses marges de manœuvre, le président iranien doit absolument résoudre l’équation d’une riposte contre Israël qui ne soit pas économiquement, politiquement et diplomatiquement trop cher payée.

Reste cependant, dans cette équation déjà complexe, d’autres inconnues. L’attitude du Hezbollah bien sûr, mais surtout le jeu que va jouer Benyamin Netanyahou. Le dirigeant israélien va-t-il faire monter les enchères le 15 août en s’abritant derrière les nouvelles forces que les États-Unis envoient dans la région, piégeant ainsi Washington ?

Selon le quotidien Haaretz, le risque est réel. « Israël aurait reçu des indications selon lesquelles le chef du Hamas, Yahya Sinouar, serait intéressé par un accord », assure le journal ajoutant : « La question est de savoir si Netanyahou le souhaite. » Le chef du gouvernement israélien traîne des pieds pour faire avancer un accord avec le Hamas, par crainte que cela entraîne la disparition de sa coalition hypothéquant du même coup son propre avenir politique. Au risque d’embraser la région.

 

« Là, ça fait peur » le billet de Maurice Ulrich.



La Nuit des morts-vivants, de George Romero, réalisé en 1968, est un classique du film d’épouvante. Interviewé lundi sur le réseau X par Elon Musk, Donald Trump en a donné une nouvelle version à faire peur. Les migrants sont « une apocalypse de zombies ». L’Invasion des profanateurs de sépultures, de Don Siegel, en 1956, est aussi un classique. Les bons Américains sont remplacés pendant leur sommeil par des extraterrestres qui prennent leur apparence. Vu l’époque, les extraterrestres étaient en fait des communistes.

Trump en a aussi donné une nouvelle version. La candidate démocrate Kamala Harris est d’extrême gauche et même communiste, avait-il déjà dit. Par ailleurs, l’émission de deux heures, qui devait être « très divertissante », selon Elon Musk, a en revanche commencé avec quarante minutes de retard en raison, a dit l’hypermilliardaire, d’un complot et d’une cyberattaque visant à faire taire le candidat républicain.

Normalement, on devrait voir là deux gugusses en pleine parano. L’homme le plus riche du monde et peut-être le président, de nouveau, de la première puissance mondiale. Là, ça fait vraiment peur.

 

mardi 13 août 2024

« Un peu seul », l’’éditorial de Maurice Ulrich dans l’Humanité



De son expérience théâtrale adolescente, Emmanuel Macron a peut-être retenu cette idée de Diderot, dans le Paradoxe du comédien, que pour être crédibles, les personnages doivent être habités par des fantômes plus grands qu’eux. En tout cas il s’y essaie, dans le personnage de maître du temps et du jeu politique qu’il joue devant la France.

Mais las, le costume est devenu trop grand et le président feint de l’ignorer comme il feint d’oublier qu’il vient d’essuyer deux défaites majeures aux deux tours des élections législatives après avoir été élu en 2017, par défaut et avec les voix de la gauche pour faire barrage à Marine Le Pen. Et si les désistements du dernier scrutin ont été réciproques, c’est encore grâce aux voix de la gauche que ceux des députés macronistes réélus l’ont été.

Balayant, comme il l’avait fait avant les JO, la légitimité du Nouveau Front populaire à voir désignée Lucie Castets comme première ministre, il pourrait s’attirer la réponse cinglante d’Aldebert Ier à Hugues Capet, qui lui déniait son choix de maintenir le siège de Tours : « Qui t’a fait roi ? » Et précisément, le président monarque n’est pas tout à fait nu mais ça y ressemble. Les noms évoqués de Xavier Bertrand ou Bernard Cazeneuve ne tiennent pas la route. D’où et pourquoi un premier ministre issu des « Républicains » ? D’où et comment un premier ministre venant du PS et avec quelle légitimité ?

Dans un entretien publié lundi dans l’Équipe, le président n’en a pas moins réendossé son costume de scène, sans même qu’il soit besoin de sous-texte pour comprendre le propos. « Ceux qui n’ont pas cru dans les Jeux se sont trompés. » Comme se trompent sans doute ceux qui ne croient pas en lui. « Les Français ont redécouvert qu’ils pouvaient faire de grandes choses ensemble (…). Quand on travaille ensemble, rien n’est insurmontable. »

Mais sauf votre respect, monsieur le président, en préférant les combines politiciennes à la simple reconnaissance du résultat des élections avec la nomination à Matignon de la personnalité de qualité proposée par la gauche, vous faites de bien petites choses, non pas ensemble, mais un peu seul, tout de même.

 

 

« On peut les saluer » le billet de Maurice Ulrich.



Au Bangladesh, la police a repris le travail. Après le départ précipité de la première ministre Sheikh Hasina face au soulèvement des étudiants et de la jeunesse, nombre de policiers suspects, parfois à tort mais souvent à raison, d’avoir participé à la répression violente de l’insurrection, avec au minimum 300 morts, avaient choisi de faire profil bas, voire de disparaître de l’espace public.

Non sans conséquences : évasions de détenus, violences interconfessionnelles. Entre-temps, les jeunes insurgées et insurgés ont voulu faire face, jusqu’à régler la circulation, s’opposer à des destructions ou à des pillages, nettoyer la ville. L’envoyée spéciale du Monde à Dacca en témoignait dimanche, citant un des responsables du Mouvement des étudiants contre la discrimination (Students Againts Discrimination), à l’origine de la mobilisation : « La police a tourné le dos au peuple, alors les étudiants ont pris les choses en main et cela montre qu’ils sont responsables. »

Deux d’entre eux ont d’ailleurs intégré le gouvernement intérimaire conduit par le prix Nobel de la paix Muhammad Yunus. D’ici, on peut les saluer, aussi.

 

« Subversion », l’édito de Cédric Clérin

La démocratie israélienne n’en finit plus de dériver. La commission électorale de la Knesset, le Parlement, a décidé d’exclure des prochai...