lundi 11 novembre 2024

« Vérités », le billet de Maurice Ulrich



Jean-François Copé a entendu. Pour le maire de Meaux, ancien ministre et président de l’UMP, lundi sur France Inter, « les Américains ont voté pour Trump parce qu’ils veulent de l’ordre et qu’il a incarné, à tort ou à raison, l’autorité. Il a incarné l’ordre sur les questions migratoires ou sur la question du wokisme : c’est un message que nous devons entendre, nous Européens. L’Europe est en attente de leadership ». Un Trump pour l’Europe ! D’ailleurs, il a entendu que tout le monde se réjouissait de son élection « même Mélenchon trouve ça formidable ».

Ce doit être ce qu’aux États-Unis on appelle « une vérité alternative ». Sinon, cette élection serait donc une réponse au wokisme qu’il assimile aux idées d’extrême gauche dont la diffusion l’inquiète dans la jeunesse. Logique. Dans le monde des vérités alternatives, s’il y a des racistes et des suprémacistes blancs, c’est la faute des antiracistes, s’il y a des fascistes, c’est la faute des démocrates, et tiens, pourquoi pas, s’il y a tant d’inégalités, c’est la faute à tous les gens qui ne sont pas égaux.

dimanche 10 novembre 2024

« Indispensables fonctionnaires », Par Fabien Gay, directeur de l’Humanité.



En pleine discussion budgétaire, le gouvernement cherche de nouvelles victimes de sa politique austéritaire. Sa cible privilégiée est toute trouvée : les fonctionnaires. Pétri de poncifs stigmatisants et humiliants, le ministre de la Fonction publique, Guillaume Kasbarian, qui a déjà montré l’étendue de son talent au ministère du Logement, excelle. « Il y a urgence à lutter contre l’absentéisme des fonctionnaires. »

Il faut d’abord rappeler à ce sinistre ministre que l’on ne parle pas d’absentéisme, c’est-à-dire de jour de congé indu ou de journée de travail « séchée » comme au collège, mais bien d’arrêt maladie. Et qu’à part une infime minorité sans doute epsilon, il n’existe pas d’arrêt maladie de confort. Mais, dans la tête des libéraux, et par essence dans la start-up nation, soutenue une nouvelle fois par le RN, les fonctionnaires ne travaillent pas assez. Les préjugés ont la peau dure et sont savamment entretenus pour pouvoir mieux justifier certaines politiques les visant.

Ce gouvernement continue son œuvre destructrice en opposant les Français aux immigrés, les jeunes aux retraités, les fonctionnaires aux salariés du privé. De plus, cette décision prétendument au nom de l’équité avec le privé est une ineptie puisque, dans la majeure partie des entreprises, des accords couvrent les jours de carence.

Le nouveau ministre de la Fonction publique aurait pu, aurait dû commencer par d’autres chantiers.

Les suppressions d’emplois par milliers depuis des années dans les trois versants de la fonction publique ont considérablement dégradé les conditions de travail. Les agents sont à bout, comme le montre encore la récente mobilisation du secteur de la santé, qui souffre du manque de moyens notamment dans les hôpitaux. 4 000 postes d’enseignants vont être supprimés l’an prochain alors que le manque de personnels dans l’éducation nationale, et notamment de remplaçants, pénalise déjà les élèves. 500 emplois vont être supprimés à France Travail alors même que les chômeurs et les chômeuses ont besoin de plus d’accompagnement personnalisé. Sans parler de secteurs comme la police, la justice.

La Cour des comptes n’a pas manqué d’ajouter sa petite rengaine dans l’air du temps, en proposant de supprimer 100 000 emplois au sein des collectivités locales. Pourtant, ces agents sont précieux. Ils font tourner le pays en assurant des missions et des métiers essentiels, souvent peu valorisés et moins bien rémunérés que dans le privé. Les 5 millions d’hommes et femmes fonctionnaires défendent des valeurs de service public et d’intérêt général, contrairement à leur ministre de tutelle, qui n’en a cure.

Vouloir réaliser 1,2 milliard d’euros d’économie sur leur dos est une provocation qui va aggraver le mal-être de ces agents, et donc les arrêts maladie. C’est une gabegie qui pousse à l’externalisation de savoir-faire ou même au recours à des cabinets de conseil, tels McKinsey, bien que les qualifications existent au sein de l’appareil d’État.

Alors que le statut de la fonction publique est une conquête du programme du Conseil national de la Résistance (CNR), par la contribution décisive des communistes pour un statut général, il est urgent d’entendre les revendications des fonctionnaires, en matière de reconnaissance des qualifications, d’avancement de carrière, de revalorisation salariale, de maintien de la Pipa (garantie individuelle de pouvoir d’achat). Les débats au Parlement seront déterminants pour savoir qui veut la peau des fonctionnaires et de la fonction publique.

 

jeudi 7 novembre 2024

« Tache d’huile », l’éditorial de Cédric Clérin dans l’Humanité.



Le débat qui s’engage à gauche sur les raisons de la victoire de Donald Trump aux États-Unis et les moyens d’endiguer pareil événement en France est utile et même nécessaire. D’abord, parce que la France est confrontée peu ou prou au même risque : l’arrivée au pouvoir d’une extrême droite décidée à mettre à mal les fondements de la République.

De ce point de vue, l’élection du milliardaire états-unien constitue un appel d’air supplémentaire pour l’extrême droite française, un encouragement et peut-être même un mode d’emploi. On peut être élu président d’une grande puissance après une campagne à la démagogie, au racisme et à la misogynie décomplexés.

On peut être élu en basant le « débat » sur une réalité alternative en dépit de tous faits vérifiables et ainsi saper la possibilité d’un réel exercice démocratique. Le dispositif trumpiste, aussi fou que cela puisse paraître, s’avère redoutablement efficace.

C’est peut-être la plus grande erreur des démocrates américains : avoir davantage misé sur un rejet de leur adversaire que sur un projet qui réponde aux multiples maux dont souffrent les Américains ou à une question brûlante comme la paix à Gaza. Kamala Harris est ainsi apparue comme la candidate d’un statu quo dont plus personne ne veut.

Voilà un enseignement important pour la gauche en France. « Il ne devrait pas être très surprenant qu’un Parti démocrate qui a abandonné la classe ouvrière se rende compte que la classe ouvrière l’a abandonné », résumait Bernie Sanders au soir de la défaite. Une phrase qui, au regard des dernières élections en France, n’est pas dénuée de similitude avec la situation de la gauche de ce côté de l’Atlantique.

Les crises qui secouent les vieilles démocraties occidentales appellent des réponses progressistes fortes, ambitieuses, transformatrices. Ici aussi, trop de citoyens qui vivent mal aujourd’hui et regardent demain avec anxiété sont tentés par le retrait électoral ou, pire, les options autoritaires. De la capacité de la gauche à les unir dépend la possibilité d’empêcher que le trumpisme ne fasse tache d’huile.

« Un jour… », le billet de Maurice Ulrich.



Il ne manquait plus que ça. Les bulots de Granville, principale ressource nationale, sont victimes du réchauffement climatique et ont perdu leur certification « Pêche durable de l’UE », garantissant qu’ils répondent à des exigences environnementales, économiques et sociales.

Et voilà qu’en pleine saison de pêche de la coquille Saint-Jacques, les chalutiers anglais écument les côtes normandes et bretonnes, ce qui ravive, écrivent les Échos sur une pleine page, les tensions franco-britanniques : 30 navires d’outre-Manche pratiquent une pêche industrielle et défient les 300 navires français pratiquant une pêche qu’on nous assure artisanale et durable.

Autre sujet de discorde, les nouvelles licences accordées, après de laborieuses négociations, à Jersey et Guernesey concernant le contrôle de leurs eaux territoriales avec, pour conséquence éventuelle, la réduction des zones de pêche normandes et bretonnes. « Quoi, ce serait toujours la guerre, la querelle », chantait Jean Ferrat, avec les paroles d’Aragon, en espérant un jour où « les gens s’aimeront ». C’est pas aujourd’hui.

 

« Terrible paradoxe », l’éditorial de Sébastien Crépel dans l’Humanité.



On aurait espéré que l’élection à la Maison-Blanche fût le reflet du vote aux différents référendums locaux en faveur du droit à l’IVG ou de la hausse du salaire minimum. Les électeurs ont fait un autre choix : renforcer les droits des femmes et des travailleurs d’un côté ; élire un président des États-Unis affichant un programme néofasciste et pro-business de l’autre. Terrible paradoxe. Le capital américain ne s’y est pas trompé, la Bourse saluant la victoire de Donald Trump, champion des lobbys pro-armes, racistes, masculinistes et climato-négationnistes.

La première explication de ce résultat est que la candidate démocrate n’est pas apparue à la hauteur des attentes des électeurs matérialisées par les référendums locaux. Ainsi, c’est sur leur propre terrain, celui de l’espérance en un changement facteur de progrès et d’égalité, que Kamala Harris et ses soutiens ont été battus, faute d’un programme et d’une campagne qui osent assumer un projet de rupture avec le conservatisme, le capitalisme climaticide et l’individualisme.

Les femmes, les étudiants, les minorités formaient le noyau d’une majorité que les démocrates, déjà plombés par le terne bilan de Joe Biden, n’ont pas su mobiliser suffisamment. C’est donc l’adversaire acharné du progrès qui en a profité, tout comme il a tiré parti de façon révoltante – lui, le soutien inconditionnel des extrémistes au pouvoir en Israël – de l’incapacité des démocrates à s’engager pour la paix.

L’autre explication est que la précarité des classes laborieuses d’Amérique paupérisées par l’inflation les rend plus réceptives que jamais aux discours nationalistes. Donald Trump n’a pas seulement gagné par défaut : il est en passe de retrouver, voire dépasser son nombre de voix record d’il y a quatre ans – quand les démocrates en perdent plusieurs millions –, et ce malgré sa tentative de prise du Capitole, ses procès en cascade et ses propos liberticides. Cette réalité résonne avec ce qu’il se produit dans notre pays et sur notre continent. L’internationale brune a maintenant son siège à la Maison-Blanche, et cela a pour elle valeur de preuve qu’aucune ambition ne lui est inaccessible.

 

« Les mots pour le dire », le billet de Maurice Ulrich.



On a connu d’autres réveils. Ce n’était pas le bon jour pour les œufs au bacon. Reprendre quatre ans de cravate rouge trop longue et de cheveux orange, c’est déjà une épreuve. On pense aux femmes et à l’IVG.

On pense aux livres proscrits dans les universités et les écoles comme en Floride, aux migrants qu’il veut « déporter », on pense au climat – après lui le déluge –, à Gaza, aux dizaines de milliers de morts, au million de réfugiés du Liban sous les bombes, à Netanyahou conforté et triomphant, à Viktor Orban qui se réjouit publiquement, comme Éric Ciotti, à celles et ceux qui, pour le faire discrètement, n’en goûtent pas moins leur plaisir et comme un avant-goût de leurs victoires espérées…

C’était bien le jour aussi de recevoir par hasard au courrier un petit opuscule de Schopenhauer intitulé Du néant de la vie, mais où son éthique, affirme-t-il, « démontre avant tout théoriquement le fondement métaphysique de la justice et de l’amour du prochain ». On ne saurait mieux dire.

 

mercredi 6 novembre 2024

« Dans le monde en crise », l’éditorial de Maurice Ulrich dans l’Humanité.



Les voilà bien silencieux depuis quelque temps, au moins sur ce point, tous nos penseurs libéraux qui ne juraient que par Alexis de Tocqueville et son célèbre essai De la démocratie en Amérique. Lequel écrivait dans sa préface : « Suivant que nous aurons la liberté démocratique ou la tyrannie démocratique, la destinée du monde sera différente. (…) Or, ce problème que nous venons seulement de poser, l’Amérique l’a résolu il y a plus de soixante ans. » Trêve d’ironie. Quoi qu’il advienne désormais, on a le sentiment de voir sortir de la séquence ouverte par la défaite de Trump, il y a quatre ans, suivie de l’assaut du Capitole, une démocratie en lambeaux.

Le mensonge éhonté érigé en système et gobé sans sourciller par des millions d’hommes et de femmes, les vérités « alternatives » et les fake news devenues du pain quotidien, la fabrication d’informations insensées par l’intelligence artificielle, les milliards engagés dans la campagne de la candidate comme du candidat… tout cela se passe aux yeux du monde et il ne fait aucun doute que, dans de multiples pays y compris en Europe, ça suscite déjà des vocations.

Cette élection est un tournant. Nous entrons dans une période sombre de la démocratie, alors même que le reste du monde, pays totalitaires ou non, se dresse face au modèle qui était jusqu’alors celui de « l’Occident ».

La première puissance mondiale est en crise interne au point qu’on a pu parler d’un risque de guerre civile. Mais cette crise nous concerne. Non seulement parce que les orientations qui vont être prises pèseront sur l’économie mondiale, l’Europe et la France, comme sur l’environnement, les visions que l’on peut avoir de l’avenir, mais aussi parce que les États-Unis jouent gros.

Leur dette, dont il fut peu parlé pendant la campagne, de 35 000 milliards de dollars, est abyssale. Elle est possible parce qu’ils sont la première puissance économique et militaire sur la planète, et que le dollar y fait foi et loi. Les tensions avec la Chine ne sont pas que commerciales. Pour eux, l’enjeu n’est pas en soi d’être « les gendarmes » du monde, mais garder la première place est une question existentielle à laquelle, de toute manière, ils vont devoir répondre.

 

« L'éclipse politique de l'Union européenne », l’éditorial de Lina Sankari.

Les Babyloniens sont les premiers à avoir développé une méthode de prévision des éclipses, issue de leur observation du ciel sur des siècl...