mercredi 5 juillet 2023

« Parfums »



On a souvent évoqué le parfum des foins, des bois mouillés, de la mousse, du bois qui brûle, des vieux poêles d’école, de la craie. Comme ceux des jardins arrosés les soirs d’été, des prunes chaudes qui ont chu sur le sol et qui pourrissent, accablés d’abeilles. Ainsi que ceux des tilleuls, des sureaux, des grains de blé, de maïs, des séchoirs ouverts à tous les vents ce n’est pas le cas du parfum des greniers, de leur sécheresse, des vieux objets qui ne serviront plus, de leur poussière, des fleurs mises à sécher, des débris végétaux. Voilà un parfum qui ce qui ne dure pas, ce sur quoi le temps s’est acharné, un parfum qui ne se console de rien : ni de vieillir ni de mourir un jour. Peut-être est-ce en automne, plus qu’au printemps, que les parfums sont les plus lourds, les plus épais, les plus présents. L’automne, c’est surtout la saison des marches en forêt, du parfum puissant des arbres, des fougères et des champignons. Rien ne sent meilleur qu’un panier de cèpes sur un lit de mousse. À seulement écrire ces mots, j’en ressens l’humidité profonde, vivante, charnue, et je devine celui qui montera de la poêle à peine chaude. On peut marcher des heures sans trouver la moindre girolle, à respirer les sous-bois. Surtout s’il pleut. Alors les parfums s’alourdissent, errent au ras du sol en vagues épaisses que les jambes soulèvent, et pénètrent dans les poumons si profondément, si intensément, qu’ils portent à la suffocation. Mais cette suffocation n’est pas douloureuse, au contraire : elle ouvre les tissus, les régénère, donne au corps l’impression de s’inscrire dans le monde végétal, d’en émerger soudain comme une plante. Parfois s’y ajoute l’odeur d’écorce putréfiée, de vieille souche, de feuilles en décomposition. Quand on sort de la forêt l’air nous paraît moins riche, appauvri, à peine respirable. Alors on hisse son panier vers ses narines pour prolonger le bonheur de la forêt perdue. L’hiver fige les parfums, les vitrifie. Ils n’errent plus aussi facilement que pendant les saisons de verdure. Seul celui des feuilles déchues monte durant les après-midi, quand le gel a fondu. Mais dans ce vide des sens, surgit brusquement l’odeur des cheminées, de la fumée de bois. Quelque chose nous soulève, nous transporte aussitôt vers le jadis, nous offrant la certitude, que le feu de bois, venu des très loin, du fond des âges. Il arrive que cette odeur surgisse en ville au détour d’une rue : celle d’un foyer pauvre, qui se chauffe au bois, avec une cuisinière ou un vieux poêle. J’en cherche la source et la découvre sans peine : une modeste et petite maison de pierre, aux volets bruns, aux fenêtres anciennes, étonnée d’être là. Le printemps réveille les parfums, mais pas avant le mois de mai. Rarement en avril, sauf s’il ne fait pas froid. C’est d’abord celui des fleurs des cerisiers sauvages, puis de l’herbe neuve, des premières graminées, des jonquilles, enfin celui des feuilles. Il en est un que j’attends : rare, léger, très doux, celui des cerises. Il dure au moins trois semaines, et s’épaissit un peu sur la fin, quand les fruits sont bien mûrs. Le parfum des aires de battage lors des moissons est perdu. Ce sont les grands céréaliers qui moissonnent avec des machines géantes. Si le parfum des blés s’éteint, demeure au moins celui des chaumes, chaud comme le pain, qui nous parle d’étés interminables, de battages caniculaires, de paille et de grains, des balles en suspension dans un air épais comme une soupe, de repas sous les chênes, de rires et de chants.

mardi 4 juillet 2023

« Les charognards », l’éditorial de Maud Vergnol dans l’Humanité.



D’abord, les faits. Des syndicats de police, auxquels le gouvernement fait les yeux doux, se déclarent « en guerre » contre des « nuisibles ». Dans plusieurs villes de France, des milices d’extrême droite, armées de battes de baseball, se sentent autorisées à semer la terreur en criant des slogans racistes dans les rues. Jean Messiha, larbin de la fachosphère, lance une cagnotte de soutien au policier meurtrier qui a déjà dépassé un million d’euros. Le président des « Républicains » (LR) évoque quant à lui des « barbares » et nourrit l’idée d’une « guerre civile ». C’est dire si Marine Le Pen peut tranquillement se lécher les babines.

Repu par la séquence, le RN peut officiellement se contenter de reprendre les éléments de langage de Le Pen père en 2005. Replonger dans les archives de l’époque – il y a dix-huit ans – tend un miroir terrifiant sur l’extrême-droitisation du débat public actuel. Des idées nauséabondes minoritaires choquaient encore jusque dans les rangs de la droite. Elles sont aujourd’hui totalement banalisées. On vous épargnera ici l’ampleur des horreurs lues dans la fachosphère et autres menaces et déferlements de haine et de racisme. Le thermomètre est au rouge.

Dans ce climat où la haine gagne du terrain, le pouvoir macroniste porte une grande responsabilité. La parole présidentielle et l’usage du mot « décivilisation », qui doit plus au refrain idéologique des droites extrêmes qu’à Norbert Elias, n’augurent rien de bon. Emmanuel Macron demande du temps « pour analyser sereinement la situation », nous dit-on. On pourrait l’y aider en lui remettant sous le nez la réalité : une explosion des inégalités et de la pauvreté, une partie toujours plus grande de la population laissée sur le carreau du mythe de la « mondialisation heureuse », un État qui a tout bradé au privé et qui n’est plus en capacité d’assurer ses missions de service public, une institution policière à la dérive, l’abandon du progrès au profit du chacun-pour-soi et des peurs de l’autre... On pourrait aussi lui suggérer de s’inspirer du « plan de réconciliation » présenté par les communistes. Du temps, il n’en n’a plus !

 

Se rassembler pour la justice (Patrick Le Hyaric)



Nul ne peut accepter, cautionner, soutenir la destruction de services publics, le pillage de magasins, les attaques contre les pompiers, les médecins ou la police, les violences contre les élus et leurs familles.

Je les condamne parce qu’ils font mal aux sœurs et aux frères, oncles ou cousines, parents de celles et ceux qui utilisent ce mode d’action minoritaire.

Je les condamne, car il constitue une violente autopunition qui s’ajoute encore aux difficultés d’accès à l’éducation, à la santé, aux transports, au sport et à la culture, à la sécurité de ceux-là mêmes qui détruisent. Les révolutionnaires ne cassent jamais ce qu’ils ont conquis de haute lutte, particulièrement les services publics, souvent le seul patrimoine de ceux qui n’en ont pas. Mettre le feu à une bibliothèque, une médiathèque c’est brûler la cause pour laquelle on prétend agir.

Je les condamne, car chaque voiture brûlée, chaque école saccagée, chaque commerce vandalisé, chaque mairie attaquée fait monter le mercure brun des thermomètres des extrêmes droites. Celles-là mêmes qui mettraient les quartiers populaires en coupes réglées en y déployant l’armée, y amplifieraient le cycle exclusion, répression, expulsion. Méfions-nous des apparences ! L’extrême droite carnassière se pourlèche les babines de cette situation. Elle a tout à gagner à jeter de l’huile sur le feu.

Il n’y a d’avenir progressiste et révolutionnaire ni dans l’autodestruction, ni dans le saccage des biens du voisin ou ceux de la collectivité publique. Les premières victimes des émeutes urbaines ne sont pas les puissants, mais les habitants des cités populaires. Au contraire, les puissants et les dominants y trouvent des motifs supplémentaires pour nous diviser davantage, humilier encore plus les habitants de ces lieux mis au ban de la cité, que l’on appelle banlieues. Et, depuis quelques jours, on a vu tous les partisans d’un gouvernement autoritaire pointer à la fenêtre, sous couvert « d’union nationale »

Pourtant, n’en déplaise aux acharnés de l’assignation à résidence et de l’identité, il faut bien partir du début. Revenir au souffle qui a enflammé les braises qui couvent depuis tant de temps : la mort d’un adolescent de 17 ans. Nahel abattu à bout portant par un policier. Et Nahel n’est pas le premier. Quelques jours auparavant, dans un silence de plomb, un jeune guinéen, un jeune salarié de 19 ans, Alhouisssein Camara a été tué dans les mêmes circonstances dans la périphérie d’Angoulême. Et, le policier, auteur du tir mortel, placé sous contrôle judiciaire, est libre. Il n’y a aucune image. Il n’avait pas déclenché sa caméra. La liste est longue des Zineb, Adama, Cédric Chouviat et tous les autres morts sous les coups de la police.

Au lieu de traiter la pauvreté qui se mue en misère, la désespérance qui ronge et meurtrit les quartiers populaires, les pouvoirs qui se succèdent s’acharnent à y développer des techniques dites de « maintien de l’ordre ».

De quel ordre au juste ? Sans doute juste l’ordre ! Cette stratégie de la force a contribué à éloigner la police des populations et particulièrement des jeunes, notamment depuis qu’un ministre de l’Intérieur, M. Sarkozy, a dissous la police de proximité.

La mort de Nahel, comme d’autres, ne sont pas des bavures. Elles sont la conséquence d’un processus où se combinent augmentation de la pauvreté, trafic de drogue, pression corporatiste des policiers dont la formation est trop négligée, infusion des idées d’extrême droite, vote d’une kyrielle de lois liberticides permettant à la hiérarchie de la police de s’affranchir d’un certain nombre de règles. La réécriture ouvrant la voie à une interprétation large de l’article 435-1 du code de sécurité intérieure en 2017 et l’assouplissement des conditions d’emploi des armes à feu par les forces de l’ordre a conduit à doubler le nombre de tués par la police depuis 2020. Nahel et d’autres sont bien morts aussi de cette modification du code de sécurité intérieure et de son interprétation.

Quoique en disent tous les défenseurs assermentés de l’ordre existant qui se pavanent sur les écrans de télévisions, cette brutalité nouvelle dans l’action de la police est aussi liée à l’affaissement des services publics de la République sous les coups de boutoir de l’austérité capitaliste, de l’asphyxie du tissu associatif, de la compression des finances communales - dont la taxe d’habitation n’est que l’un des avatars -, la suppression des emplois aidés par M. Macron auxquels il faudrait ajouter l’acharnement à faire tomber les municipalités d’union animée par des maires communistes, et la réduction considérable des implantations de cellules du Parti communiste dans ces quartiers.

Il ne peut y avoir de paix sociale dans un océan d’injustice sociale. Il ne peut y avoir de « tranquillité » là où un jeune, qui voit ses parents trimer et souffrir, peut se faire contrôler plusieurs fois dans une même journée tout en subissant brutalités, injures et mépris de la Police.

Un premier acte politique d’apaisement et de main tendue serait de proposer au Parlement de suspendre ou d’abroger cet article 435-1 du code de sécurité intérieure. Un autre serait de créer immédiatement une commission « Vérité et Justice » associant élus locaux, représentants de jeunes des quartiers, organisations de jeunesse, associations, représentants de la police et de la justice, médiateurs de quartiers et éducateurs, le gouvernement et le Parlement. Il est urgent de traiter sérieusement les questions relatives aux relations entre l’institution policière et les populations des cités populaires. Celles-là même dont les parents et grands-parents ont contribué à construire La France, celles que l’on retrouve en tête des « premiers de corvée », qui subissent des temps de transports interminables, qui se lèvent tôt et rentrent tard, très tard. Un nouveau code de conduite des policiers, une modification de leurs missions, le renforcement de la formation des fonctionnaires de police, la construction d’une police de proximité doivent être mis à l’ordre du jour, maintenant.

Et parlons franchement. Notre pays souffre des reliquats de son héritage colonial. Les populations issues de l’ancien empire sont largement stigmatisées et toujours désignées ou perçues comme suspectes a priori. Il est temps pour notre République de faire un bond en sortant toutes ces questions cachées sous le tapis et de les mettre sur la table, en débat, au grand jour.

Déverser en permanence des discours sur « l’égalité républicaine » à des jeunes pour qui le contact avec les policiers relève de l’injustice permanente, d’humiliations et l’expression libre du racisme, salissent notre République, la dénaturent et conduisent à la haine de tout corps constitué, tout représentant d’une autorité ou d’un service. L’inclusion n’est qu’un mot incompréhensible pour un adolescent victime de la ségrégation urbaine et des discriminations, encerclé par la misère et la violence, dont l’avenir ne dépasse pas les murs de la cité.

Ceux qui répètent à l’envi que l’argent aurait coulé à flots dans ces quartiers grâce à la politique de la ville mentent effrontément. Certes, des efforts importants de rénovation urbaine et d’équipements ont été réalisés sous l’impulsion des municipalités. Mais le programme de rénovation urbaine né de la loi Borloo n’a coûté que 12 milliards d’euros, et non pas 40 milliards, comme le racontent à la télévision, ceux qui habitent les beaux quartiers.

Cette dépense a été financée aux deux tiers par l’Action Logement avec un prélèvement sur le 1 % logement issu de la masse salariale. Le tiers restant a été financé par les collectivités locales et l’État. Et ce plan a généré 10 milliards de recettes de TVA et de cotisations sociales.

Améliorer l’urbanisme, l’habitat, rendre les cités plus agréables, améliorer la qualité environnementale des logements est tout aussi indispensable. Ceci ne peut cependant suffire à répondre aux problèmes auxquels sont confrontés les travailleurs et les jeunes de ces quartiers : le chômage, la précarité, la pauvreté. Sur les 1514 quartiers prioritaires, où vit 8 % de la population française, le taux de pauvreté est de 43 %. Le taux de chômage y est de 18,6 %. Plus de 57 % des enfants y sont en situation de pauvreté. En 2021, M. Jean-Louis Borloo lui-même rappelait que la République accorde à ces territoires « quatre fois moins de moyens qu’ailleurs rapporté au nombre d’habitants ».

C’est aussi dans ces endroits que le confinement a été le plus difficile à supporter. C’est là aussi, que le niveau d’abstention aux élections municipales et législatives est le plus élevé depuis plusieurs scrutins déjà. Cette seule donnée aurait dû et doit sérieusement alerter.

C’est là que l’inflation fait le plus souffrir. Bien souvent, dans ces cités, la fin du mois est fixée au 15. Dans certains cercles, qui ne connaissent strictement rien à ces conditions de vie, on a fait un amalgame grossier et réducteur entre émeutiers et « pilleurs ». Il y en a, certainement. Comme il y a vraisemblablement des groupes d’extrême droite qui soufflent sur les braises. Mais ne devrait-on pas se demander si ces actes répréhensibles ne constituent pas pour une part « des émeutes du pouvoir d’achat ».

De ces citées doit être enclenché un grand combat pour éradiquer la précarité et le chômage et ouvrir le droit d’accès à l’éducation, au travail, à la formation, à la culture à chacune et chacun de ses habitants, à chaque jeune sans exception.

Comment peut-on dans ces familles accepter d’être stigmatisé tels des « profiteurs », alors qu’on n’y a que de maigres salaires et quelques pincées d’aides sociales. Alors même que la semaine dernière, on apprenait que le yacht, appartenant à la première fortune de France, s’est vu refuser d’accoster dans le port de Naples pour sa trop grande taille…

La campagne forcenée conduite par le pouvoir contre « les fraudes sociales », stigmatisant les plus déshérités est une forfaiture quand personne ne s’attaque à la fraude fiscale qui représente l’équivalent de sept fois les moyens du plan de rénovation urbaine.

En cherchant des boucs émissaires et des coupables, en désignant pêle-mêle les parents, les réseaux sociaux et une prétendue « ultragauche », le pouvoir et les médias dominants cherchent un consensus, une union nationale pour le maintien de ces quartiers - comme de la ruralité - en état de soumission, de résignation et d’isolement.

Raison de plus pour ne pas leur donner des arguments en usant de violences. Raison de plus de faire de la politique pour une issue progressiste comme le proposent les maires communistes. Oui, un travail considérable doit être déployé pour transformer les rages et les révoltes en processus politique de transformation sociale, démocratique et écologique et contrer les tentations autoritaires. Il n’y a de République que sociale, laïque et démocratique. Il n’y a de vie harmonieuse en société qu’en produisant du commun, de la solidarité, de l’écoute et de respect de l’altérité, pour une transformation progressiste de la société associant tous les travailleurs, tous les jeunes, tous les citoyens urbains comme ruraux, qui aspirent à autre chose qu’à la guerre « de tous contre tous » qu’instille le capitalisme.

 

« Relégation », l’éditorial de Rosa Moussaoui dans l’Humanité.



Maintenir l’ordre dans le désordre social : depuis 2005 et la mort atroce, à Clichy-sous-Bois, de Zyed Benna et Bouna Traoré, la boussole reste la même. Aucune rupture n’est venue desserrer les politiques de contention sécuritaire que l’État déploie dans les quartiers populaires. Au contraire. Les violences illégales commises par des policiers se sont multipliées, au fil de lois ­assouplissant les conditions dans lesquelles ils peuvent faire usage de leurs armes à feu de manière « préventive ». Ceux-ci usent toujours de techniques d’immobilisation dangereuses, potentiellement mortelles. Leur arsenal répressif s’est renforcé, sophistiqué. Les dénégations du gouvernement n’y changent rien : ces violences policières, l’ONU le souligne, revêtent de façon sys­témique un caractère raciste et discriminatoire – comment fermer encore les yeux sur cette réalité, quand des syndicats de police, parmi les plus influents, en appellent à la « guerre » contre des « nuisibles », des « hordes sauvages » ?

Ces violences policières, sous-évaluées, donnent rarement lieu à des suites disciplinaires et pénales. Elles installent un lourd climat de défiance ; elles gangrènent le lien social, dans un contexte où la crise économique et la compression des dépenses publiques ont conduit à une relégation accrue des quartiers populaires.

Les plans d’austérité successifs ont asséché les budgets des collectivités locales et siphonné les fonds consacrés à l’éducation, à la culture, à l’action sociale, à l’enfance, à la santé, aux activités ­périscolaires, au travail associatif. Dans les quartiers populaires, le chômage reste trois fois supérieur à la moyenne nationale. Celles et ceux qui travaillent sont assignés à des emplois indispensables à la vie sociale mais éloignés, précaires, dévalorisés et sous-payés. L’égalité républicaine, dans ces conditions, tient de la fable. Aucune société ne peut tenir en accumulant les richesses et les privilèges à un pôle et les injustices, les privations à un autre. Cette fracture ne relève en rien de « l’anthropologie culturelle ». La faille est sociale. Elle peut, elle doit être réparée.

 

lundi 3 juillet 2023

Nouvelle : « les arbres »



Qui n’aime pas les arbres ? Du plus loin que nous nous souvenons, ils sont présents dans notre vie. Et d’abord à l’école ? Dans les cours de récréation, bordées de grands ormes. Ce sont des arbres magnifiques, puissants, trapus, à l’écorce rugueuse et aux feuilles  dentées, rudes au toucher, qui laissaient sur la peau une odeur que l’on retrouve encore, de temps en temps, quand notre main glisse le long des ormeaux renaissants. On peut parler de renaissance, en effet, puisque les ormes, contaminés par la graphiose, ont failli disparaître. Aujourd’hui, heureusement, ils sont sauvés. 

Avec notre enfance, surgissent les marronniers d’autres cours d’école, dont les feuilles servaient de modèle aux premiers dessins de l’année. Feuilles aux fines nervures, d’un vert profond, dont le pétiole, si on l’écrasait, laissait sur la peau un parfum persistant, un peu amer. Les marrons, lisses comme le galet, luisaient avec une légèreté surprenante, et servaient parfois de projectiles, sans le moindre danger. Ils ont gardé leur mélancolie, celle de l’automne débutant, de la fin des vacances, des premières feuilles qui tombent. 

Comment ne pas aimer les tilleuls, pour leurs feuilles d’un jaune pâle, leur parfum très doux quand elles sèchent, au soleil, le murmure des abeilles dans les plus hautes branches, le goût des tisanes du soir. Leur buée montait, envahissait la pièce, attendrissant les regards et le temps. Autrefois, on gardait les feuilles précieuses dans un grenier dont les étés exaspéraient l’odeur. Personne aujourd’hui ne récolte les feuilles. 

Les grands chênes, eux, règnent sur tous les arbres. Opulents, magnifiques, ils portent des couronnes immenses dont les glands émergent comme des joyaux d’or. On ne peut faire le tour de leur tronc avec les bras. Ils dominent les prés et les champs avec la conscience de leur force, et, du haut, de leurs certitudes, ils nous jugent, pauvres hommes dont la petitesse est touchante en comparaison de leur grandeur sereine. Les plus beaux sont les solitaires. Ils ont écarté tout ce qui pourrait nuire à leur splendeur. Ils sont orgueilleux, mais ils ont raison de l’être. Ils ont défié le temps et ils ne croient pas à la mort. Ils croient à la pluie, au printemps, au soleil, aux étoiles. Ils savent que c’est dans la patience, dans la lenteur et non dans l’agitation qu’on vit le mieux. Il est rare que la foudre les frappe. 

Pas plus que les hêtres qui sont leurs demi-frères, presque aussi puissants, aussi majestueux qu’eux. Leurs fûts, très droits, s’élèvent sans branches, donnant aux hêtraies un aspect de couleurs grisâtres qui soutiennent un feuillage épais diffusant une ombre froide. C’est âcre, un peu amer. Leur bois, légèrement  rosé, porte des feuilles épaisses qui virent rapidement à l’automne  au brun cuivré. Ce sont des arbres pour la mélancolie. Ils ne sont forts qu’en apparence, ne sont heureux que du souvenir de leur bonheur : celui de leur splendeur d’été. 

Plus fragiles que ces deux princes des bois sont les frênes, les charmes ou les saules. Les premiers, s’ils dépassent souvent les chênes ou les hêtres, ne sont jamais aussi touffus, aussi robustes. Le frêne est fragile, comme un adolescent trop vite grandi. Il n’est pas assuré sur ses jambes, et son bois,  s’il est d’aspect compact, ne résiste pas longtemps à la scie. S’il s’épaissit son tronc se crevasse, laisse pénétrer les parasites qui le tueront. 

Au contraire des charmes, dont les feuilles ovales, deux fois plus longues que larges, sont d’une extrême douceur mais savent résister en chantant au vent le plus violent. C’est un arbre pour la douceur de vivre, d’où les charmilles du XIXe  siècle, plantées par les romantiques. 

Les saules sont des arbres au bois tendre, comme celui des peupliers. Ils cassent sous leur propre poids et, s’ils vivent vieux, sont couturés de blessures comme des grognards d’Empire. 

Rien ne peut nous émouvoir davantage, que les chandelles vertes des peupliers. Ils évoquent la Toscane, la vie simple et douce, comme les trembles qui sont leurs cousins. Leur nom vient du fait que leurs feuilles s’agitent même en l’absence de vent. Ils disent la vie en plein cœur de l’hiver, par quelques feuilles jaune citron accrochées à leurs plus hautes branches. Ils murmurent sans cesse une chanson qui parle de caresses et de fragilité. 

Et quoi de plus beaux, plus majestueux que les bouleaux de Sibérie, le blanc de leurs fûts plus blanc que neige, leurs petites feuilles tremblantes même en été. Ils évoquent les vastes espaces blancs, Boris Pasternak, Le Docteur Jivago, Tolstoï, la retraite de Russie, le froid de l’hiver, tout ce qui dure, l’immensité de la vie. 

Et puis, dans mon cœur, il y a l’arbre de l’éternité. Il abrite dans son ombre délicieuse un banc sur lequel on s’assoit et on pense. C’est un arbre qui respecte le silence et le nourrit de sa grandeur. Le ciel est toujours bleu sous mon arbre de l’éternité. Je ne me suis jamais demandé si c’était un tilleul ou un chêne. Quelle importance, puisqu’il est éternel !

dimanche 2 juillet 2023

« Appel d’urgence », l’éditorial de Cédric Clérin dans l’Humanité.



Si on savait écouter les maires, nul ne ­serait surpris de ce qui se passe actuellement. Voilà des élus, de proximité, qui ont souvent d’aussi nombreux problèmes à gérer que peu de gloire à retirer de leur fonction, sans compter un sentiment durable d’abandon et de surdité de l’État. Ces édiles connaissent pourtant les problèmes des citoyens au plus près de leur quotidien. Eux ne peuvent se contenter de chiffres et de tableaux qui font la joie des ministères passés sous les fourches Caudines de la technocratie néolibérale.

En première ligne, les élus des quartiers ­populaires et de la ruralité alertent depuis longtemps sur la situation explosive dans le pays, miné par la précarité et les discriminations. Encore ces dernières semaines, un certain nombre d’entre eux ont dit combien le Covid et l’inflation, venant s’ajouter à la casse des services publics, faisaient de leurs villes des poudrières. Car, avant que le baril n’explose, il s’est rempli depuis des décennies. Une fois de plus, les maires n’ont pas été entendus. Et c’est encore à eux qu’il incombe de venir, physiquement, tenter d’éviter les dégâts de violences que de nombreux jeunes, en s’attaquant aux services publics, retournent en réalité contre eux-mêmes. Ces équipements, les municipalités ont dû batailler pour les bâtir, les entretenir et les faire fonctionner pour construire pas à pas des bouts d’égalité républicaine. Car, bien davantage que dans la bouche des responsables politiques qui en parlent tant et la pratiquent si peu, c’est souvent dans les municipalités audacieuses que la République se construit au jour le jour.

Une nouvelle fois, l’Humanité donne la ­parole à ces « médiateurs et urgentistes d’une République essorée, fracturée, fracassée ». Répondre à leurs appels par des actes en faveur du développement des services publics locaux, du tissu associatif, de l’emploi aurait été une vraie preuve de « l’apaisement » décrété par le chef de l’État pour sortir du conflit sur les retraites. Faute d’actes, il a l’embrasement. Il n’est jamais trop tard pour bien faire.

 

« Subversion », l’édito de Cédric Clérin

La démocratie israélienne n’en finit plus de dériver. La commission électorale de la Knesset, le Parlement, a décidé d’exclure des prochai...