On a souvent évoqué le parfum des foins, des bois
mouillés, de la mousse, du bois qui brûle, des vieux poêles d’école, de la
craie. Comme ceux des jardins arrosés les soirs d’été, des prunes chaudes qui
ont chu sur le sol et qui pourrissent, accablés d’abeilles. Ainsi que ceux des
tilleuls, des sureaux, des grains de blé, de maïs, des séchoirs ouverts à tous
les vents ce n’est pas le cas du parfum des greniers, de leur sécheresse, des
vieux objets qui ne serviront plus, de leur poussière, des fleurs mises à
sécher, des débris végétaux. Voilà un parfum qui ce qui ne dure pas, ce sur
quoi le temps s’est acharné, un parfum qui ne se console de rien : ni de
vieillir ni de mourir un jour. Peut-être est-ce en automne, plus qu’au
printemps, que les parfums sont les plus lourds, les plus épais, les plus
présents. L’automne, c’est surtout la saison des marches en forêt, du parfum
puissant des arbres, des fougères et des champignons. Rien ne sent meilleur
qu’un panier de cèpes sur un lit de mousse. À seulement écrire ces mots, j’en
ressens l’humidité profonde, vivante, charnue, et je devine celui qui montera
de la poêle à peine chaude. On peut marcher des heures sans trouver la moindre
girolle, à respirer les sous-bois. Surtout s’il pleut. Alors les parfums s’alourdissent,
errent au ras du sol en vagues épaisses que les jambes soulèvent, et pénètrent
dans les poumons si profondément, si intensément, qu’ils portent à la
suffocation. Mais cette suffocation n’est pas douloureuse, au contraire :
elle ouvre les tissus, les régénère, donne au corps l’impression de s’inscrire
dans le monde végétal, d’en émerger soudain comme une plante. Parfois s’y
ajoute l’odeur d’écorce putréfiée, de vieille souche, de feuilles en
décomposition. Quand on sort de la forêt l’air nous paraît moins riche,
appauvri, à peine respirable. Alors on hisse son panier vers ses narines pour
prolonger le bonheur de la forêt perdue. L’hiver fige les parfums, les
vitrifie. Ils n’errent plus aussi facilement que pendant les saisons de
verdure. Seul celui des feuilles déchues monte durant les après-midi, quand le
gel a fondu. Mais dans ce vide des sens, surgit brusquement l’odeur des
cheminées, de la fumée de bois. Quelque chose nous soulève, nous transporte
aussitôt vers le jadis, nous offrant la certitude, que le feu de bois, venu des
très loin, du fond des âges. Il arrive que cette odeur surgisse en ville au
détour d’une rue : celle d’un foyer pauvre, qui se chauffe au bois, avec
une cuisinière ou un vieux poêle. J’en cherche la source et la découvre sans peine :
une modeste et petite maison de pierre, aux volets bruns, aux fenêtres
anciennes, étonnée d’être là. Le printemps réveille les parfums, mais pas avant
le mois de mai. Rarement en avril, sauf s’il ne fait pas froid. C’est d’abord
celui des fleurs des cerisiers sauvages, puis de l’herbe neuve, des premières
graminées, des jonquilles, enfin celui des feuilles. Il en est un que
j’attends : rare, léger, très doux, celui des cerises. Il dure au moins
trois semaines, et s’épaissit un peu sur la fin, quand les fruits sont bien
mûrs. Le parfum des aires de battage lors des moissons est perdu. Ce sont les
grands céréaliers qui moissonnent avec des machines géantes. Si le parfum des
blés s’éteint, demeure au moins celui des chaumes, chaud comme le pain, qui nous
parle d’étés interminables, de battages caniculaires, de paille et de grains,
des balles en suspension dans un air épais comme une soupe, de repas sous les
chênes, de rires et de chants.
mercredi 5 juillet 2023
« Parfums »
mardi 4 juillet 2023
« Les charognards », l’éditorial de Maud Vergnol dans l’Humanité.
D’abord, les faits. Des syndicats de police, auxquels
le gouvernement fait les yeux doux, se déclarent « en guerre » contre des « nuisibles ». Dans plusieurs villes de France, des milices
d’extrême droite, armées de battes de baseball, se sentent autorisées à semer
la terreur en criant des slogans racistes dans les rues. Jean Messiha, larbin
de la fachosphère, lance une cagnotte de soutien au policier meurtrier qui a
déjà dépassé un million d’euros. Le président des « Républicains » (LR) évoque quant à lui des « barbares » et nourrit l’idée d’une « guerre civile ». C’est dire si Marine Le Pen peut tranquillement se lécher les babines.
Repu par la séquence, le RN peut officiellement se
contenter de reprendre les éléments de langage de Le Pen père en 2005.
Replonger dans les archives de l’époque – il y a dix-huit ans – tend un
miroir terrifiant sur l’extrême-droitisation du débat public actuel. Des idées nauséabondes minoritaires choquaient encore
jusque dans les rangs de la droite. Elles sont aujourd’hui totalement
banalisées. On vous épargnera ici l’ampleur des horreurs lues dans la
fachosphère et autres menaces et déferlements de haine et de racisme. Le
thermomètre est au rouge.
Dans ce climat où la haine gagne du terrain, le
pouvoir macroniste porte une grande responsabilité. La parole présidentielle et
l’usage du mot « décivilisation », qui doit
plus au refrain idéologique des
droites extrêmes qu’à Norbert Elias, n’augurent rien de bon. Emmanuel Macron
demande du temps « pour analyser sereinement la situation », nous dit-on. On pourrait l’y
aider en lui remettant sous le nez la réalité : une explosion des inégalités et de la pauvreté, une partie toujours plus grande
de la population laissée sur le carreau du mythe de la « mondialisation heureuse », un État qui a tout bradé au privé et qui n’est plus en capacité d’assurer
ses missions de service public, une institution policière à la dérive,
l’abandon du progrès au profit du chacun-pour-soi et des peurs de l’autre... On
pourrait aussi lui suggérer de s’inspirer du « plan de réconciliation » présenté par les communistes. Du temps, il n’en n’a plus !
Se rassembler pour la justice (Patrick Le Hyaric)
Nul ne peut accepter, cautionner, soutenir la
destruction de services publics, le pillage de magasins, les attaques contre
les pompiers, les médecins ou la police, les violences contre les élus et leurs
familles.
Je les condamne parce qu’ils font mal aux sœurs et aux
frères, oncles ou cousines, parents de celles et ceux qui utilisent ce mode
d’action minoritaire.
Je les condamne, car il constitue une violente
autopunition qui s’ajoute encore aux difficultés d’accès à l’éducation, à la
santé, aux transports, au sport et à la culture, à la sécurité de ceux-là mêmes
qui détruisent. Les révolutionnaires ne cassent jamais ce qu’ils ont conquis de
haute lutte, particulièrement les services publics, souvent le seul patrimoine
de ceux qui n’en ont pas. Mettre le feu à une bibliothèque, une médiathèque
c’est brûler la cause pour laquelle on prétend agir.
Je les condamne, car chaque voiture brûlée, chaque école
saccagée, chaque commerce vandalisé, chaque mairie attaquée fait monter le
mercure brun des thermomètres des extrêmes droites. Celles-là mêmes qui
mettraient les quartiers populaires en coupes réglées en y déployant l’armée, y
amplifieraient le cycle exclusion, répression, expulsion. Méfions-nous des
apparences ! L’extrême droite
carnassière se pourlèche les babines de cette situation. Elle a tout à gagner à jeter de l’huile sur le
feu.
Il n’y a d’avenir progressiste et révolutionnaire ni
dans l’autodestruction, ni dans le saccage des biens du voisin ou ceux de la
collectivité publique. Les premières victimes des émeutes urbaines ne sont pas
les puissants, mais les habitants des cités populaires. Au contraire, les
puissants et les dominants y trouvent des motifs supplémentaires pour nous
diviser davantage, humilier encore plus les habitants de ces lieux mis au ban
de la cité, que l’on appelle banlieues. Et, depuis quelques jours, on a vu tous
les partisans d’un gouvernement autoritaire pointer à la fenêtre, sous couvert
« d’union nationale »
Pourtant, n’en déplaise aux acharnés de l’assignation
à résidence et de l’identité, il faut bien partir du début. Revenir au souffle
qui a enflammé les braises qui couvent depuis tant de temps : la mort d’un adolescent de 17 ans. Nahel abattu à bout
portant par un policier. Et Nahel n’est pas le premier. Quelques jours
auparavant, dans un silence de plomb, un jeune guinéen, un jeune salarié de
19 ans, Alhouisssein Camara a été tué dans les mêmes circonstances dans la
périphérie d’Angoulême. Et, le policier, auteur du tir mortel, placé sous
contrôle judiciaire, est libre. Il n’y a aucune image. Il n’avait pas déclenché
sa caméra. La liste est longue des Zineb, Adama, Cédric Chouviat et tous les
autres morts sous les coups de la police.
Au lieu de traiter la pauvreté qui se mue en misère,
la désespérance qui ronge et meurtrit les quartiers populaires, les pouvoirs
qui se succèdent s’acharnent à y développer des techniques dites de « maintien de
l’ordre ».
De quel ordre au juste ? Sans doute juste l’ordre ! Cette stratégie de la
force a contribué à éloigner la
police des populations et particulièrement des jeunes, notamment depuis qu’un ministre de l’Intérieur, M. Sarkozy, a dissous la police de proximité.
La mort de Nahel, comme d’autres, ne sont pas des
bavures. Elles sont la conséquence d’un processus où se combinent augmentation
de la pauvreté, trafic de drogue, pression corporatiste des policiers dont la
formation est trop négligée, infusion des idées d’extrême droite, vote d’une
kyrielle de lois liberticides permettant à la hiérarchie de la police de
s’affranchir d’un certain nombre de règles. La réécriture ouvrant la voie à une
interprétation large de l’article 435-1 du code de sécurité intérieure en
2017 et l’assouplissement des conditions d’emploi des armes à feu par les
forces de l’ordre a conduit à doubler le nombre de tués par la police depuis
2020. Nahel et d’autres sont bien morts aussi de cette modification du code de
sécurité intérieure et de son interprétation.
Quoique en disent tous les défenseurs assermentés de
l’ordre existant qui se pavanent sur les écrans de télévisions, cette brutalité
nouvelle dans l’action de la police est aussi liée à l’affaissement des
services publics de la République sous les coups de boutoir de l’austérité
capitaliste, de l’asphyxie du tissu associatif, de la compression des finances
communales - dont la taxe d’habitation n’est que l’un des avatars -, la
suppression des emplois aidés par M. Macron auxquels il faudrait ajouter
l’acharnement à faire tomber les municipalités d’union animée par des maires
communistes, et la réduction considérable des implantations de cellules du
Parti communiste dans ces quartiers.
Il ne peut y avoir de paix sociale dans un océan
d’injustice sociale. Il ne peut y avoir de « tranquillité » là où un jeune, qui voit ses parents trimer et souffrir,
peut se faire contrôler
plusieurs fois dans une même journée tout en subissant brutalités, injures et mépris de la Police.
Un premier acte politique d’apaisement et de main
tendue serait de proposer au Parlement de suspendre ou d’abroger cet
article 435-1 du code de sécurité intérieure. Un autre serait de créer
immédiatement une commission « Vérité et
Justice » associant élus locaux, représentants de jeunes des quartiers, organisations de jeunesse, associations,
représentants de la police et de la justice, médiateurs de quartiers et éducateurs, le gouvernement et le Parlement. Il est
urgent de traiter sérieusement les questions relatives aux relations entre
l’institution policière et les populations des cités populaires. Celles-là même
dont les parents et grands-parents ont contribué à construire La France, celles
que l’on retrouve en tête des « premiers de corvée », qui subissent des temps de transports interminables,
qui se lèvent tôt et
rentrent tard, très tard. Un
nouveau code de conduite des policiers, une modification de leurs missions, le
renforcement de la formation des fonctionnaires de police, la construction
d’une police de proximité doivent être mis à l’ordre du jour, maintenant.
Et parlons franchement. Notre pays souffre des
reliquats de son héritage colonial. Les populations issues de l’ancien empire
sont largement stigmatisées et toujours désignées ou perçues comme suspectes a
priori. Il est temps pour notre République de faire un bond en sortant toutes
ces questions cachées sous le tapis et de les mettre sur la table, en débat, au
grand jour.
Déverser en permanence des discours sur « l’égalité
républicaine » à des jeunes pour qui le contact avec les policiers relève de l’injustice permanente, d’humiliations
et l’expression libre du racisme, salissent notre République, la dénaturent et conduisent à la haine de
tout corps constitué, tout
représentant d’une autorité ou d’un service. L’inclusion n’est qu’un mot
incompréhensible pour un adolescent victime de la ségrégation urbaine et des
discriminations, encerclé par la misère et la violence, dont l’avenir ne
dépasse pas les murs de la cité.
Ceux qui répètent à l’envi que l’argent aurait coulé à
flots dans ces quartiers grâce à la politique de la ville mentent effrontément.
Certes, des efforts importants de rénovation urbaine et d’équipements ont été
réalisés sous l’impulsion des municipalités. Mais le programme de rénovation
urbaine né de la loi Borloo n’a coûté que 12 milliards d’euros, et non pas
40 milliards, comme le racontent à la télévision, ceux qui habitent les
beaux quartiers.
Cette dépense a été financée aux deux tiers par
l’Action Logement avec un prélèvement sur le 1 % logement issu de la masse salariale. Le tiers
restant a été financé par les collectivités locales et l’État. Et ce
plan a généré 10 milliards de
recettes de TVA et de cotisations sociales.
Améliorer l’urbanisme, l’habitat, rendre les cités
plus agréables, améliorer la qualité environnementale des logements est tout
aussi indispensable. Ceci ne peut cependant suffire à répondre aux problèmes
auxquels sont confrontés les travailleurs et les jeunes de ces quartiers : le
chômage, la précarité, la pauvreté. Sur les 1514 quartiers prioritaires, où vit
8 % de la
population française, le
taux de pauvreté est de 43 %. Le taux
de chômage y est de 18,6 %. Plus de 57 % des enfants y sont en situation de pauvreté. En 2021, M. Jean-Louis Borloo lui-même rappelait que la République accorde à ces
territoires « quatre fois moins de moyens qu’ailleurs rapporté au nombre d’habitants ».
C’est aussi dans ces endroits que le confinement a été
le plus difficile à supporter. C’est là aussi, que le niveau d’abstention aux
élections municipales et législatives est le plus élevé depuis plusieurs
scrutins déjà. Cette seule donnée aurait dû et doit sérieusement alerter.
C’est là que l’inflation fait le plus souffrir. Bien
souvent, dans ces cités, la fin du mois est fixée au 15. Dans certains cercles,
qui ne connaissent strictement rien à ces conditions de vie, on a fait un
amalgame grossier et réducteur entre émeutiers et « pilleurs ». Il y en a,
certainement. Comme il y a vraisemblablement des groupes d’extrême droite qui
soufflent sur les braises. Mais ne devrait-on pas se demander si ces actes
répréhensibles ne constituent pas pour une part « des émeutes du
pouvoir d’achat ».
De ces citées doit être enclenché un grand combat pour
éradiquer la précarité et le chômage et ouvrir le droit d’accès à l’éducation,
au travail, à la formation, à la culture à chacune et chacun de ses habitants,
à chaque jeune sans exception.
Comment peut-on dans ces familles accepter d’être
stigmatisé tels des « profiteurs », alors qu’on n’y a que de maigres salaires et
quelques pincées d’aides sociales. Alors même que la semaine dernière, on
apprenait que le yacht, appartenant à la première fortune de France, s’est vu
refuser d’accoster dans le port de Naples pour sa trop grande taille…
La campagne forcenée conduite par le pouvoir contre « les fraudes
sociales »,
stigmatisant les plus déshérités est une
forfaiture quand personne ne s’attaque à la fraude fiscale qui représente l’équivalent de sept fois les moyens du plan de rénovation urbaine.
En cherchant des boucs émissaires et des coupables, en
désignant pêle-mêle les parents, les réseaux sociaux et une prétendue « ultragauche », le pouvoir
et les médias dominants cherchent un consensus, une union
nationale pour le maintien de ces quartiers - comme de la ruralité - en état de
soumission, de résignation et d’isolement.
Raison de plus pour ne pas leur donner des arguments
en usant de violences. Raison de plus de faire de la politique pour une issue
progressiste comme le proposent les maires communistes. Oui, un travail
considérable doit être déployé pour transformer les rages et les révoltes en
processus politique de transformation sociale, démocratique et écologique et
contrer les tentations autoritaires. Il n’y a de République que sociale, laïque
et démocratique. Il n’y a de vie harmonieuse en société qu’en produisant du
commun, de la solidarité, de l’écoute et de respect de l’altérité, pour une
transformation progressiste de la société associant tous les travailleurs, tous
les jeunes, tous les citoyens urbains comme ruraux, qui aspirent à autre chose
qu’à la guerre « de tous contre tous » qu’instille le
capitalisme.
« Relégation », l’éditorial de Rosa Moussaoui dans l’Humanité.
Maintenir l’ordre dans le désordre social : depuis
2005 et la mort atroce, à Clichy-sous-Bois, de Zyed Benna et Bouna Traoré, la
boussole reste la même. Aucune rupture n’est venue desserrer les politiques de
contention sécuritaire que l’État déploie dans les quartiers populaires. Au
contraire. Les violences illégales commises par des policiers se sont multipliées,
au fil de lois assouplissant les conditions dans lesquelles ils peuvent faire
usage de leurs armes à feu de manière « préventive ». Ceux-ci
usent toujours de techniques d’immobilisation
dangereuses, potentiellement mortelles. Leur arsenal répressif s’est renforcé,
sophistiqué. Les dénégations du gouvernement n’y changent rien : ces
violences policières, l’ONU le souligne, revêtent de façon systémique un caractère raciste
et discriminatoire – comment fermer encore les yeux sur cette réalité, quand des syndicats de
police, parmi les plus influents, en appellent à la « guerre » contre des « nuisibles », des « hordes sauvages » ?
Ces violences policières, sous-évaluées, donnent
rarement lieu à des suites disciplinaires et pénales. Elles installent un lourd
climat de défiance ; elles gangrènent le lien social, dans un contexte où la crise économique et la compression des dépenses publiques ont conduit à une relégation accrue des quartiers populaires.
Les plans d’austérité successifs ont asséché les budgets
des collectivités locales et siphonné les fonds consacrés à l’éducation, à la
culture, à l’action sociale, à l’enfance, à la santé, aux activités périscolaires,
au travail associatif. Dans les quartiers populaires, le chômage reste trois
fois supérieur à la moyenne nationale. Celles et ceux qui travaillent sont
assignés à des emplois indispensables à la vie sociale mais éloignés,
précaires, dévalorisés et sous-payés. L’égalité républicaine, dans ces
conditions, tient de la fable. Aucune société ne peut tenir en accumulant les
richesses et les privilèges à un pôle et les injustices, les privations à un
autre. Cette fracture ne relève en rien de « l’anthropologie
culturelle ». La faille est sociale. Elle peut, elle doit être réparée.
lundi 3 juillet 2023
Nouvelle : « les arbres »
Qui n’aime pas les arbres ? Du plus loin que nous nous souvenons, ils sont présents dans notre vie. Et d’abord à l’école ? Dans les cours de récréation, bordées de grands ormes. Ce sont des arbres magnifiques, puissants, trapus, à l’écorce rugueuse et aux feuilles dentées, rudes au toucher, qui laissaient sur la peau une odeur que l’on retrouve encore, de temps en temps, quand notre main glisse le long des ormeaux renaissants. On peut parler de renaissance, en effet, puisque les ormes, contaminés par la graphiose, ont failli disparaître. Aujourd’hui, heureusement, ils sont sauvés.
Avec notre enfance, surgissent les marronniers d’autres cours d’école, dont les feuilles servaient de modèle aux premiers dessins de l’année. Feuilles aux fines nervures, d’un vert profond, dont le pétiole, si on l’écrasait, laissait sur la peau un parfum persistant, un peu amer. Les marrons, lisses comme le galet, luisaient avec une légèreté surprenante, et servaient parfois de projectiles, sans le moindre danger. Ils ont gardé leur mélancolie, celle de l’automne débutant, de la fin des vacances, des premières feuilles qui tombent.
Comment ne pas aimer les tilleuls, pour leurs feuilles d’un jaune pâle, leur parfum très doux quand elles sèchent, au soleil, le murmure des abeilles dans les plus hautes branches, le goût des tisanes du soir. Leur buée montait, envahissait la pièce, attendrissant les regards et le temps. Autrefois, on gardait les feuilles précieuses dans un grenier dont les étés exaspéraient l’odeur. Personne aujourd’hui ne récolte les feuilles.
Les grands chênes, eux, règnent sur tous les arbres. Opulents, magnifiques, ils portent des couronnes immenses dont les glands émergent comme des joyaux d’or. On ne peut faire le tour de leur tronc avec les bras. Ils dominent les prés et les champs avec la conscience de leur force, et, du haut, de leurs certitudes, ils nous jugent, pauvres hommes dont la petitesse est touchante en comparaison de leur grandeur sereine. Les plus beaux sont les solitaires. Ils ont écarté tout ce qui pourrait nuire à leur splendeur. Ils sont orgueilleux, mais ils ont raison de l’être. Ils ont défié le temps et ils ne croient pas à la mort. Ils croient à la pluie, au printemps, au soleil, aux étoiles. Ils savent que c’est dans la patience, dans la lenteur et non dans l’agitation qu’on vit le mieux. Il est rare que la foudre les frappe.
Pas plus que les hêtres qui sont leurs demi-frères, presque aussi puissants, aussi majestueux qu’eux. Leurs fûts, très droits, s’élèvent sans branches, donnant aux hêtraies un aspect de couleurs grisâtres qui soutiennent un feuillage épais diffusant une ombre froide. C’est âcre, un peu amer. Leur bois, légèrement rosé, porte des feuilles épaisses qui virent rapidement à l’automne au brun cuivré. Ce sont des arbres pour la mélancolie. Ils ne sont forts qu’en apparence, ne sont heureux que du souvenir de leur bonheur : celui de leur splendeur d’été.
Plus fragiles que ces deux princes des bois sont les frênes, les charmes ou les saules. Les premiers, s’ils dépassent souvent les chênes ou les hêtres, ne sont jamais aussi touffus, aussi robustes. Le frêne est fragile, comme un adolescent trop vite grandi. Il n’est pas assuré sur ses jambes, et son bois, s’il est d’aspect compact, ne résiste pas longtemps à la scie. S’il s’épaissit son tronc se crevasse, laisse pénétrer les parasites qui le tueront.
Au contraire des charmes, dont les feuilles ovales, deux fois plus longues que larges, sont d’une extrême douceur mais savent résister en chantant au vent le plus violent. C’est un arbre pour la douceur de vivre, d’où les charmilles du XIXe siècle, plantées par les romantiques.
Les saules sont des arbres au bois tendre, comme celui des peupliers. Ils cassent sous leur propre poids et, s’ils vivent vieux, sont couturés de blessures comme des grognards d’Empire.
Rien ne peut nous émouvoir davantage, que les chandelles vertes des peupliers. Ils évoquent la Toscane, la vie simple et douce, comme les trembles qui sont leurs cousins. Leur nom vient du fait que leurs feuilles s’agitent même en l’absence de vent. Ils disent la vie en plein cœur de l’hiver, par quelques feuilles jaune citron accrochées à leurs plus hautes branches. Ils murmurent sans cesse une chanson qui parle de caresses et de fragilité.
Et quoi de plus beaux, plus majestueux que les bouleaux de Sibérie, le blanc de leurs fûts plus blanc que neige, leurs petites feuilles tremblantes même en été. Ils évoquent les vastes espaces blancs, Boris Pasternak, Le Docteur Jivago, Tolstoï, la retraite de Russie, le froid de l’hiver, tout ce qui dure, l’immensité de la vie.
Et puis, dans mon cœur, il y
a l’arbre de l’éternité. Il abrite dans son ombre délicieuse un banc sur lequel
on s’assoit et on pense. C’est un arbre qui respecte le silence et le nourrit
de sa grandeur. Le ciel est toujours bleu sous mon arbre de l’éternité. Je ne
me suis jamais demandé si c’était un tilleul ou un chêne. Quelle importance,
puisqu’il est éternel !
dimanche 2 juillet 2023
« Appel d’urgence », l’éditorial de Cédric Clérin dans l’Humanité.
Si on savait écouter les maires, nul ne serait
surpris de ce qui se passe actuellement. Voilà des élus, de proximité, qui ont
souvent d’aussi nombreux problèmes à gérer que peu de gloire à retirer de leur
fonction, sans compter un sentiment durable d’abandon et de surdité de l’État.
Ces édiles connaissent pourtant les problèmes des citoyens au plus près de leur
quotidien. Eux ne peuvent se contenter de chiffres et de tableaux qui font la joie
des ministères passés sous les fourches Caudines de la technocratie
néolibérale.
En première ligne, les élus des quartiers populaires
et de la ruralité alertent depuis longtemps sur la situation explosive dans le
pays, miné par la précarité et les discriminations. Encore ces dernières
semaines, un certain nombre d’entre eux ont dit combien le Covid et
l’inflation, venant s’ajouter à la casse des services publics, faisaient de
leurs villes des poudrières. Car, avant que le baril n’explose, il s’est rempli
depuis des décennies. Une fois de plus, les maires n’ont pas été entendus. Et
c’est encore à eux qu’il incombe de venir, physiquement, tenter d’éviter les
dégâts de violences que de nombreux jeunes, en s’attaquant aux services
publics, retournent en réalité contre eux-mêmes. Ces équipements, les
municipalités ont dû batailler pour les bâtir, les entretenir et les faire
fonctionner pour construire pas à pas des bouts d’égalité républicaine. Car,
bien davantage que dans la bouche des responsables politiques qui en parlent
tant et la pratiquent si peu, c’est souvent dans les municipalités audacieuses
que la République se construit au jour le jour.
Une nouvelle fois, l’Humanité donne la parole à ces « médiateurs et urgentistes d’une République essorée, fracturée, fracassée ». Répondre à leurs appels
par des actes en faveur du développement des services publics locaux, du tissu
associatif, de l’emploi aurait été une vraie preuve de « l’apaisement » décrété par le chef de l’État pour sortir du conflit sur les retraites.
Faute d’actes, il a l’embrasement. Il n’est jamais trop tard pour bien faire.
« Subversion », l’édito de Cédric Clérin
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