lundi 2 novembre 2026

Romainville le 2 novembre 2026

 


C’était il y a un peu plus de trois ans, le 10 septembre 2023. Ce jour- là, au stand de la fédération de la Seine-Saint-Denis du PCF je présentais mon livre « À l’âge où la vie se raconte ». Cet écrit mêlait tout à la fois des moments qui ont jalonné mon histoire personnelle ou bien encore des notes et des témoignages sur ce que fut mon engagement militant et d’élu. Mais aussi mon point de vue, souvent critique, sur les choix politiques du parti communiste auquel j’ai adhéré il y aura 70 ans, en janvier 2027. En ce début novembre, je décide de retrouver le clavier de mon ordinateur. En voici la raison.

Aujourd’hui, après de nombreux examens, j’ai eu connaissance du diagnostic. Tumeur cancéreuse primitive, sans métastases. Le hasard aura voulu que je me retrouve à l’hôpital « Avicennes » pour la troisième fois. En 1976, il y a cinquante ans, lorsqu’un camion me heurta et me traina sur plusieurs mètres. Alors qu’on s’attendait au pire, je sortis du coma au bout d’une heure et demie. La seconde fois, c’était un jour d’octobre 2009. J’étais venu entendre avec Monique, ce mot tant redouté que je pressentais : « Alzheimer ». J’ai compris, avec désespoir, que celle que j’aimais passionnément était perdue, que j’allais la perdre davantage, peu à peu, lentement, lentement, complètement.

Le cancer nous rappelle que la maladie peut un jour entrer dans la vie de chacune et de chacun d’entre nous. Pour ma part, c’est une épreuve que je traverserai à ma manière, avec lucidité, courage et détermination. Alors que mes 88 ans frappent à la porte, je n’ai accepté que ce qui est pour moi tolérable. Je reste maître de mes choix, de mon quotidien et de ma fin de vie. Tant que mon corps et ma tête le voudront, je continuerai à lire, à écrire, à exprimer mon point de vue sur la souffrance populaire qui ne peut plus attendre des années avant qu’une éclaircie et un espoir se dégagent dans un univers encombré par les idées nauséabondes portées par l’extrême droite. Dans ces moments toujours difficiles, rien n’est plus important que l’aide irremplaçable de vos proches. C’est ce soutien, cette attention, que m’apportent mes enfants Thierry, Pascal et Brigitte. Je ne dirais jamais assez tout l’amour que je leur porte, comme à mes petits-enfants. À mes arrières petits-enfants qui au mois de janvier, seront cinq. Une belle et grande petite famille.

En cet instant, j’éprouve ce que bien des ami-e-s ont vécu, arrivés à l’hiver de leur vie. Les images défilent comme un film dans mon esprit, recréant une chronologie visuelle et émotionnelle. J’ai comme l’impression que mon cerveau organise les événements du passé sous forme d'une suite logique ou d'une scène, un peu comme un scénario. Les images et les sensations associées à mon vécu renforcent l'illusion d'une projection continue, semblable à une sorte de séquence cinématographique, avec la guerre en toile de fond. Arrivé à la fin d’un voyage, je ne saurais dire pourquoi les images de tous les moments qui ont marqué mon histoire défilent les unes après les autres. J’imagine celle de mon père à l’automne 1939 serrant ma mère sur sa poitrine avant son départ pour le front. Mon père dont je retrouve, à 83 ans, la sépulture près de Sedan. Je revois la ferme de Haute-Saône, où nous nous sommes réfugiés en 1942. Ce jour de février 1944, où cachés sous un lit, je revois les bottes bien cirées des soldats allemands. Notre retour au début d’août 1944, dans notre baraque en bois du 37 rue des Groseillers à Montreuil. L’école du Marie de Villiers, où heureux je m’y rendais en courant.

Il nous faut écrire encore et encore pour qu’au gris des jours quelques voix s’élèvent, pour faire des soleils même avant l’aurore, et peupler de fleurs la plus triste grève. Il nous faut écrire malgré les tempêtes qui secouent le monde et le noie de sang, afin que l’amour scelle la défaite de ces noirs desseins et de ces tyrans. Il nous faut écrire au-delà des grilles qui bradent la vie et qui tuent les voix. Peindre un grand sourire aux lèvres des filles, dansant à jamais des rondes de joie. Il nous faut écrire pour ouvrir les portes, donnant sur l’amour et la liberté.  Mettre dans ces vers que le vent emporte le souffle d’un cœur et la joie d’aimer. Il nous faut écrire pour veiller toujours et pour dénoncer les sinistres ombres. Chacun sa façon, chacun ses détours pour hurler la vie avant qu’elle ne sombre. Il nous faut écrire pour chasser les doutes, bâtir un ailleurs qu’on n’a pas trouvé et créer un monde avec mille routes afin d’accueillir tous les égarés. Il nous faut écrire jusqu’à plus pouvoir, demander au ciel un peu de répit, juste un peu de temps et encore vouloir une ultime fois dire on écrit.

 

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