Quand la fumée
des mots creux ministériels sera retombée, quand la froideur des chiffres du
pillage du pouvoir de vivre populaire va se révéler dans toute sa cruauté,
alors la puissance de l’agression sociale, démocratique, écologique, culturelle
apparaîtra dans toute son ampleur.
« Suspension »
n’est devenue ni un mot doux, ni un mot magique pour effacer les souffrances de la mal vie. Il n’est
qu’un factice gain de temps avant de réintroduire la contre-réforme des
retraites dans les insondables méandres des tuyaux parlementaires. La ligne la
plus nette, la plus claire, la plus sûre aurait été d’adjoindre à la loi
budgétaire une « lettre rectificative » rendant la décision conforme
aux mots prononcés. Trop simple sans doute ! Trop efficace aussi, de la
part d’un Premier ministre aux propos biscornus rassurant la droite du
Sénat : « Suspendre n’est pas renoncer », lui a-t-il promis.
Trois mois ou
six mois de retraite gagnée pour certaines classes d’âge, c’est encore trop
pour les mandataires du grand capital, en ébullition. Pire encore, entre les
lignes des logorrhées ministérielles, pointe l’assassinat à balle réelle du
système de retraite par répartition, la semaine même où ce beau monde fait mine
de célébrer, la main sur leur cœur froid, les quatre fois vingt ans de la Sécurité
sociale. Tout en maniant l’arme de la peur de l’impossibilité du financement
des retraites, ils susurrent à l’oreille d’une bienveillante presse qu’il
existe d’autres choix : soit la retraite par point, soit celle par
capitalisation. Nous y voilà.
Férocité de la lutte de la classe capitaliste
On peut donc
changer les ministres, la mission reste la même, les mots et les projets sont
les mêmes : ils font semblant de parler au peuple ou quelquefois à la
représentation nationale. En vérité, ils défrichent le terrain pour les rapaces
qui couvent le capital dans les institutions financières : banques,
assurances, fonds financiers. Ceux-là sont pressés. Très pressés. Dotés
d’étranges agences de « notation », ils distribuent les bons et les
mauvais points. Leur sujet n’est pas le bien-être humain, l’amélioration de
l’environnement, ou une nouvelle impulsion démocratique. C’est tout l’inverse.
Dégrader le « pouvoir de vivre », l’emploi, les services publics,
l’environnement est pour ces agences, un gage d’amélioration des profits et
donc d’accumulation capitaliste.
Le budget
n’était pas présenté devant la représentation parlementaire, que la haute
finance fulminait, mettait en garde, dépêchait des cohortes de perroquets savants dans les grands médias inféodés pour
ressasser les mêmes mots, les mêmes équations antisociales, le même mépris des
classes populaires. Ainsi, l’agence « Standard and Poors » dont le
nom respire le patriotisme français vient, à la suite de la vague promesse de
« suspension » d’abaisser la note de notre pays. Une aubaine. Au lieu
de prélever 66 milliards d’intérêts sur la dette, ils décident de préparer
un prélèvement de 100 milliards d’euros en faisant augmenter les taux
d’intérêt. La férocité de la lutte de la classe capitaliste contre les classes
laborieuses n’est même plus dissimulée.
Elle nourrit
les feux follets des angoisses, des troubles, des pertes de repères. Elle
bouche l’avenir. Par grosses gorgées, elle ravitaille la bête immonde de ses
carburants préférés : angoisses, dépossession des classes populaires de
leur destin et de l’avenir du pays, destruction des repères et
culture de l’impuissance.
Quand le
président de la République explique au Conseil des ministres qu’une motion de
censure est « une motion de dissolution » et « doit
être vue comme telle » non seulement, il confirme que le Premier
ministre est devenu son piètre directeur de cabinet, mais il demande au
parlement d’abdiquer ses droits et pouvoirs constitutionnels au profit des
directives du palais qui applique ce que son locataire a décidé lors des
réunions du Conseil européen conformément aux demandes du grand capital. Il
alimente ainsi la négation de la souveraineté populaire sur laquelle surfent
les extrêmes droites.
Ce carburant
devient encore plus inflammable quant au nom d’une prétendue
« stabilité » l’un des groupes
parlementaires signataire du programme du Nouveau Front populaire refuse de
voter avec les autres groupes la censure. Cet acte politique réveille plusieurs sentiments, doutes et
affects : il laisse percer l’idée d’un arrangement pour éviter des
élections législatives anticipées provoquées par une nouvelle de dissolution de
l’Assemblée nationale. Ce qui est baptisé ici du nom de « la raison »
n’est que le faux nez, de la continuation de la guerre de classe, de
l’amplification de la guerre sociale.
La possible non-utilisation de l’article 49
alinéa 3, une illusion
En effet,
l’alibi de la « suspension » n’est que l’hallali prononcé pour le gel
de toutes les prestations sociales, le matraquage fiscal des retraités, la
désindexation des pensions de retraite, la taxation des longues maladies, le
doublement des franchises médicales, la réduction des allocations familiales,
les pressions sur le budget de la santé et de l’éducation nationale, le
prolongement des régimes sec pour les budgets de la culture et des sports alors
que le grand capital et les détenteurs de patrimoine et de rentes continuent
d’être exonéré de contribution au bien commun, que les actionnaires du
capitalisme industriel et numérique continueront de se servir à la grosse
caisse des 211 milliards d’aides publiques pour gonfler leurs dividendes.
Mieux encore,
les éphémères ministrillons en service temporaire invoquent désormais
l’argument « d’une coûteuse suspension » de la
contre-réforme des retraites afin d’augmenter des impôts et pour affûter encore
plus leur hache contre les investissements humains. Pour couronner le tout,
voici que l’ancien président socialiste de la République y va aussi de son
couplet en faveur de la retraite par capitalisation.
De même, se
laisser éblouir par la possible non-utilisation de l’article 49
alinéa 3 de la Constitution, revient à négliger tous les autres articles
constitutionnels et ceux inscrits dans le règlement du Parlement pour mettre
l’Assemblée nationale au pas en lien avec les gesticulations de la droitière
majorité sénatoriale.
Le mouvement social qui a
commencé en septembre dans le
prolongement des grandes actions s’opposant aux contre-réformes du droit du
travail puis des retraites, celles des gilets jaunes ou de la pétition contre
la loi Duplomb ne doit pas désarmer. Laisser le débat dans les seules enceintes
parlementaires, c’est se condamner à l’impuissance qui prépare au pire. On sait
ce que valent les flots de mots creux prononcés aux tribunes :
l’expérience de l’entourloupe du conclave sur les retraites doit servir de
vaccin, comme d’autres tombereaux de promesses qui n’ont engagé que celles et
ceux qui y ont cru.
Du reste, les
grandes inquiétudes de la haute bourgeoisie prédatrice sont nourries par la
force et l’unité de ces mouvements sociaux et citoyens. Elle s’acharne donc à
les affaiblir, à les détourner, à les éteindre. La question intéresse le
capital international qui fera tout pour empêcher que la France choisisse une
autre voie que celle qui correspond à ses intérêts. Les luttes sociales, le
combat contre la loi Duplomb, le rapport sénatorial de Fabien Gay sur les
milliards versés aux entreprises, la popularité de la taxe Zucman ont créé une
certaine panique sur les yachts et dans les châteaux. Tous les dispositifs
politiques seront utilisés pour empêcher un changement de gauche, même minime.
On ne donne
donc pas de répit à la démocratie en invoquant la nécessité d’éviter des
élections législatives. En revanche, on donne du grain à moudre aux vieux
chevaux de Troie de l’extrême droite et aux fascisations rampantes.
« Les Républicains » affrontent à nouveau de
sérieuses turbulences
Les promoteurs
de la raison, des compromis et des équilibres, activent imperceptiblement de
dangereuses bascules. La condamnation de Nicolas Sarkozy qui ces derniers temps
a montré ses penchants pour l’extrême droite est interprétée par la caste, non
pas comme la condamnation d’actes délictueux d’un ancien président de la
République, mais contre l’existence d’une justice égale pour tous et l’État de
droit. Le RN/FN s’en réjouit pour ses propres intérêts.
Après la
scission Ciotti, le parti « Les Républicains » affronte à nouveau de
sérieuses turbulences. L’expérience trumpiste et la construction d’une
coalition des droites et extrêmes droites le tente de plus en plus. Retailleau
en a donné deux signaux forts en s’écartant du macronisme, alors que des
ministres de son parti restent au gouvernement et surtout en refusant d’appeler
à voter pour la candidate républicaine et socialiste lors du second de
l’élection législative partielle dans le Tarn-et-Garonne contre le candidat
d’extrême droite.
L’extrême
droite elle-même fait mouvement pour se présenter comme le garant des intérêts
de la haute bourgeoisie capitaliste. Et des médias construisent activement les
ponts pour permettre cette coalition des droites et des extrêmes droites. La
présence assidue sur les écrans des députés d’extrême droite, de Zemmour, de
Knafo et le rôle particulier joué par le caméléon Ménard qui assure une
permanence sur de nombreuses antennes, prépare les esprits.
Le mépris
démocratique, les blessures sur la peau des espoirs déçus, le spectacle des
arrangements dans l’entre-soi institutionnel, sourd aux appels des citoyennes
et des citoyens privés de tout quand d’autres ont tout, font maturer les
périls. Il dégage la voie à la montée et à l’installation durable du RN/FN. Ce
n’est pas un enjeu pour demain. Nous y sommes. L’empêcher appelle une grande
campagne d’explications et d’actions sur les possibilités de faire autrement
pour changer, transformer, porter en avant un projet progressiste.
Il est urgent de renverser la table des argumentaires
fallacieux
Ce n’est pas
d’un excès de dépenses publiques et sociales dont souffre notre pays. Mais
d’une politique qui fait souffrir les familles populaires, les coups portés au
salariat, la réduction des services publics et des formes publiques de
solidarité dont la sécurité sociale est le moteur. Les propagandistes de la non-suspension
de la contre-réforme des retraites agitent le chiffre de 3 milliards de
manque à gagner en 2026, mais jamais ils n’expliquent que la seule égalité
salariale entre les femmes et les hommes permettrait une recette de
6 milliards d’euros.
Il est urgent
de renverser la table des argumentaires fallacieux, de reprendre l’offensive
pour démontrer que la santé du pays dépend du mieux-être de chacune et de
chacun de ses habitants. Répondre d’abord aux besoins des carnassiers de la
finance et aux ogres du militarisme ne fera qu’affaiblir le pays, appauvrir ses
habitants, détruire sa biodiversité et mettre à mal le climat.
Le cœur d’un
nouveau projet est donc le développement des capacités des femmes et des hommes
qui font La France avec les investissements dans l’école et la formation, la
santé, des services publics modernisés et démocratisés, la culture, un haut
niveau de protection sociale élargie à la sécurité du grand âge ou au droit
alimentaire et à la protection environnementale et l’augmentation des salaires.
Autant d’orientations nécessitant un combat de haut niveau dans la cité comme
dans lieux de production de richesses et d’humanité pour que les travailleuses
et travailleurs prennent le pouvoir sur le travail, la production et la
création monétaire.
Un tel cap
appelle à construire, pierre à pierre l’unité populaire consciente, active,
combative, avec la relance du Nouveau Front populaire. Rien ne doit détourner
de ce travail patient, ouvert sur une émancipatrice perspective politique afin
de contenir et d’empêcher les extrêmes droites d’accéder au pouvoir.
La gauche et
les écologistes sont divers, mais peuvent se retrouver dans le texte du Nouveau
Front populaire qu’elles ont signé ensemble avec une multitude d’associations,
d’organisations sociales et de syndicats. Face au bloc de droite et d’extrême
droite qui se constitue, fou celui qui continuerait à se laisser perdre dans le
traquenard organisé autour des « deux gauches irréconciliables ».
Cette thèse
n’est que le bourbier destiné à enfoncer et à diviser le mouvement populaire, à
démunir le peuple-travailleur face à la toute-puissance du grand capital qui
partout dans le monde organise des recompositions politiques pour mieux dominer
la classe des dépossédés et extorquer les fruits du travail des exploités. Face
au bloc des droites et d’extrême droite se pose l’impérieuse nécessité de
construire dans le respect des diversités et la poursuite d’une discussion
exigeante devant les citoyennes et citoyens d’un « bloc unitaire et
pluraliste des gauches et des écologistes ».
L’initiative
communiste devrait porter des gestes unitaires larges. Elle devrait en appeler
aux citoyens, aux travailleuses et aux travailleurs, aux forces sociales,
culturelles, syndicales sans qui rien n’est possible comme l’a montré
l’aspiration à construire le Nouveau Front populaire. Les insultes et les
exclusions ne sont pas de mise face au danger.
L’objectif
premier des uns et des autres ne peut se limiter à une compétition pour
l’élection à la présidence de la République au moment même où le
présidentialisme est pris de si violentes convulsions que le moment est à un
saut démocratique visant à donner le pouvoir réel au peuple politique et aux
travailleurs souverains dans leurs entreprises et non plus à un prétendu homme
providentiel.
Le combat pour
l’union est le chemin le plus court pour conjurer les défaites de la rue et les
désillusions sorties des urnes où fermente le fumier des fascismes, cette
assurance-vie des capitalismes et des impérialismes.
De toutes nos
forces, empêchons que les poussières asphyxiantes des mots ministériels, les
tentatives de coups de force présidentiels ne se transforment en catastrophe
brune. Souvenons-nous, toujours de cette interpellation de Walter
Benjamin : « Que les choses continuent comme avant (à aller ainsi)
voilà la catastrophe ».