Dans la lugubre
géographie parisienne des assassinats politiques qui ont fauché bien des militantes et militants
anticolonialistes, la brasserie Lipp, à Saint-Germain-des-Prés,
tient une place à part. Là s’est jouée en 1965 une scène de rapt, loin des
lieux d’une exécution au scénario toujours tenu dans l’ombre en vertu d’un
pacte criminel liant la République française et la monarchie marocaine.
Soixante ans après la disparition de
Mehdi Ben Barka, dont le corps n’a jamais été retrouvé, le
secret-défense empêche toujours la manifestation de la vérité, tout comme il
couvre encore de sa chape de plomb les assassinats du communiste Henri Curiel
en 1978 ou celui de Dulcie September, la représentante en France de l’ANC
sud-africaine, en 1988, pour ne citer que ceux-là.
Ces crimes ont
en commun la collusion entre services secrets étrangers et barbouzes ou truands
français, les enquêtes entravées par les intérêts enchevêtrés de pouvoirs prêts
à agir loin des frontières du droit, l’invocation de la raison d’État pour
tenter de passer sous silence l’élimination physique d’opposants au désordre
établi. Mehdi Ben Barka n’incarnait
pas seulement l’alternative au régime féodal et sanguinaire de Hassan II.
Il fut, dans le
sillage des luttes du XXe siècle qui ont débarrassé la moitié
de l’humanité du joug colonial, l’un des visages de l’extraordinaire élan de
libération des peuples du Sud, le bâtisseur d’un monde neuf. Son combat, celui
des révolutionnaires de sa génération, était porté par l’irrépressible espoir
d’un monde affranchi des dominations impérialistes. C’est, en lui, cette cause
qui fut visée, en plein Paris, ce 29 octobre 1965.
« Ce mort aura la vie longue, ce mort aura le dernier mot », prédisait en 1966 l’historien Daniel Guérin. À
l’heure où se reconfigurent les tutelles néocoloniales
destinées à mettre le monde en coupe réglée au profit de quelques puissances
décidées à défendre à tout prix leur hégémonie, demander encore,
inlassablement, des comptes sur ce crime d’États est une exigence morale en
même temps qu’un devoir politique.

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