vendredi 23 mai 2025

« Lèse-majesté », l’éditorial de Sébastien Crépel dans l’Humanité.



C’était un spectacle rare. L’un des milliardaires les plus riches du monde (à touche-touche avec les Américains Elon Musk, Jeff Bezos, Mark Zuckerberg, Warren Buffett et Bill Gates), le Français Bernard Arnault a été durant quelques heures, mercredi, un citoyen ordinaire. Un homme sans plus ni moins de droits qu’un autre, à égalité avec tous les patrons appelés à s’expliquer devant les sénateurs sur l’utilisation des fonds publics par les groupes qu’ils dirigent. Quelle indignité ! Quel crime de lèse-majesté ! Il n’y avait qu’à percevoir l’amertume du seigneur du CAC 40 pour mesurer sa réprobation.

En quelques semaines, tout le gotha de l’industrie et des affaires a été auditionné par la commission d’enquête sur les aides publiques aux entreprises (dont le rapporteur, Fabien Gay, est sénateur et directeur de l’Humanité). Entamés dans l’indifférence de la plupart des médias, ses travaux ont gagné en publicité, alimentés par l’embarras ou la mauvaise foi de ceux-là mêmes qui estimaient n’avoir pas de comptes à rendre de leur gestion.

Les principaux arguments rabâchés devant ou au-dehors de la commission tiennent en un syllogisme. Primo, il est impropre de parler d’aides publiques, puisque l’État rend aux entreprises une partie de l’argent qu’il leur prélève. Secundo, les parlementaires n’ont pas pour fonction de contrôler l’action des entreprises privées. Tertio, il en découle que ces convocations et l’objet de la commission frisent l’abus de pouvoir.

Depuis un quart de siècle et la loi Hue de 2001 sur le contrôle des fonds publics accordés aux entreprises – l’une des premières lois abrogées au retour de la droite aux affaires en 2002 –, le monde et le capitalisme se sont profondément transformés, mais non les rapports sociaux fondés sur l’inviolabilité de la propriété du capital.

À l’heure où 200 à 250 milliards d’euros par an d’argent public – personne, même à Bercy, n’a idée du montant exact – sont alloués aux employeurs dont certains licencient avec cet argent, et tandis que les finances publiques s’enfoncent inexorablement dans le rouge, la démocratie s’arrête toujours à la porte des conseils d’administration. La mauvaise humeur de l’empereur du luxe, exilé fiscal et ami de Trump, n’a fait que souligner cet archaïsme, à l’origine de tant de gâchis humain, social, financier et environnemental.

« Entre amis », le billet de Maurice Ulrich.



« Je tiens à remercier la grande famille Arnault pour cette médaille et le fait qu’Alexandre Arnault soit là aujourd’hui. » Donald Trump saluait mardi, à la Maison-Blanche, la création par Tiffany & Co, dirigée par l’un des fils de Bernard Arnault, d’une médaille du souvenir destinée à honorer des membres des « forces de l’ordre » tombés en service.

« C’est très significatif, poursuivait-il, merci beaucoup, Alex. » Cool. Il y a deux semaines, c’est son « ami », Bernard Arnault, avec Alex, qu’il recevait : « C’est un honneur, Bernard, de vous avoir ici. » Ce n’est pas comme ça tous les jours.

Auditionné mardi par la Commission d’enquête sénatoriale sur les aides publiques aux entreprises, Bernard Arnault s’est dit mécontent de la une de l’Humanité du jour, évoquant les 1 200 suppressions d’emplois annoncées chez Moët Hennessy, en s’adressant au rapporteur de la commission, le sénateur Fabien Gay, directeur du journal. Intermède, donc, avec la réponse de ce dernier sur la liberté de la presse. On peut comprendre. Quand on est l’ami de Trump, on n’est pas forcé d’être l’ami de l’Huma.

jeudi 22 mai 2025

« Palestine : il ne suffit plus de se payer de mots », l’éditorial de Cathy Dos Santos dans l’Humanité.



C’est un premier pas, tardif, après de trop longs mois d’agonie dans la bande de Gaza, mais il marque un infléchissement diplomatique dont on ne peut que se réjouir. Face à l’entreprise génocidaire du gouvernement suprémaciste de Benyamin Netanyahou, l’Union européenne s’est enfin décidée à réexaminer l’accord d’association qui la lie à Israël, plus précisément à évaluer si l’article 2 relatif aux droits humains est bien respecté !

Les faits sont pourtant effroyables : 2 millions de personnes nassées dans une souricière sous des tonnes de bombes, 54 000 morts, des dizaines de milliers de corps et d’esprits mutilés, la famine comme arme de guerre, l’épuration ethnique avec le projet de déportation de la population, l’annexion de la Cisjordanie avec la création d’un cadastre afin d’usurper les terres des Palestiniens. Qui peut encore douter de la stratégie d’anéantissement de Tel-Aviv ?

Les dix États membres – Allemagne et Italie en tête – hostiles à une révision de l’accord devraient procéder à un examen de conscience. Tout statu quo laisserait les mains libres à Netanyahou, pourtant sous le coup d’un mandat d’arrêt international, aux extrémistes de son gouvernement et à l’armée, responsable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Que ces dix pays européens pèsent chacun des mots prononcés le 20 mai par Tom Fletcher, secrétaire général adjoint aux Affaires humanitaires de l’ONU : « 14 000 bébés mourront dans les prochaines quarante-huit heures, si nous ne pouvons pas les atteindre. »

Le Royaume-Uni a eu le courage de suspendre ses négociations sur un accord de libre-échange avec Israël. L’Irlande et l’Espagne n’ont pas attendu que les cimetières gazaouis débordent pour reconnaître l’État de Palestine. La France menace de prendre des sanctions. Qu’elle joigne des actes à ses paroles. Il ne suffit plus de se payer de mots.

Le président Macron sait que l’objectif poursuivi par le gouvernement israélien n’est pas d’éradiquer le Hamas mais de tuer l’idée même d’un possible accord politique avec l’Autorité palestinienne. Paris ne peut se compromettre avec ce funeste plan. Netanyahou et consorts doivent être mis en ban, comme l’exige d’ailleurs une partie de la société israélienne. Ce qui se passe à Gaza défie l’humanité. Ne rien faire, c’est se rendre complice.

 

« Sur Mars », le billet de Maurice Ulrich.



Même la vue d’une Tesla nous était redevenue presque indifférente. C’est dire. On n’avait pas oublié son salut nazi, ça non, mais plus de parade dans le bureau Ovale, comme chez lui avec Trump à ses côtés et son fils sur les épaules, retour dans la caisse à outils de la « tronçonneuse de la démocratie », cadeau du président argentin Milei, brandie en février à la convention des conservateurs américains.

Il annonçait 2 000 milliards d’économies dans les comptes de l’État fédéral, puis 1 000 milliards… Trois mois après, c’est 165 milliards. Les dégâts n’en sont pas moins réels. Même si les recours en justice se multiplient contre les licenciements, des milliers de fonctionnaires américains ont éprouvé la violence des méthodes d’Elon Musk.

La « mission » que lui avait confiée Donald Trump à la tête du « département de l’Efficacité gouvernementale se termine dans quelques jours ». Elle s’achève, écrit le Parisien, qui nous donne de ses nouvelles sur un « bilan médiocre ». Désastreux aussi. « Son image désormais écornée, il se recentre sur la conquête de Mars. » Comment, il n’y est pas encore ?

 

mercredi 21 mai 2025

Nouvelle : « Eté 1914, un village en terre Occitane ! » Eauze le 21 MAI 2017.



Dès le début de 1914, certains s’inquiétaient des bruits de guerre. La plupart ne voulaient pas y croire. Le 28 juin 1914, l’archiduc François Ferdinand et son épouse furent assassinés à Sarajevo. Mais leur mort n’eut pas de grandes répercussions sur ce coin du bas Quercy. Un homme mourait en Serbie, mais pour la famille Laurent, ses voisins, la préoccupation essentielle venait du ciel : en ce mois de juin, les orages précoces s’étaient succédé pendant une quinzaine, gâtant les foins, les empêchant de bien sécher. Et chacun priait le ciel – ou l’injuriait selon ses croyances – pour que le soleil et la chaleur soient au rendez-vous des moissons. Personne au village n’aurait pu dire où se trouvaient les Balkans, sauf le maître d’école, et peut-être le curé, à qui personne d’ailleurs ne le demandait. Quelques hommes portés par la politique, membres d’un parti ou ouvriers syndiqués en parlaient au café, à la sortie de l’usine, sur le marché ; parfois des querelles violentes s’élevaient entre partisans de la revanche et pacifistes proches de Jaurès, mais les soucis quotidiens, récoltes, ventes, semailles chassaient vite ce sujet.

 

En juillet, le ciel fut favorable et généreux. Aux orages succéda une bonne chaleur, pas de celles qui grillent tout mais une chaleur honnête qui laisse les matins clairs et les nuits fraîches et font croire que la nature est une bonne mère. Jamais les blés ne furent si hauts et les épis aussi grenus que cette année-là. Quelques bonnes averses, suivies de grand soleil en firent une année de champignons. Les enfants couraient les bois dès l’aurore et ramenaient des paniers pleins de cèpes noirs et fermes et de girolles parfumées. À mesure que les nouvelles atteignaient le village, certains, malgré tout, s’inquiétaient, le temps d’une conversation, à la fin du repas, à la sortie de l’église, sur un pas de porte. Mais on les faisait taire bien vite : « La guerre ! Ne parlez pas de malheur que çà l’attire ! Mais personne n’en veut de la guerre. » Et chacun partait vaquer à ses occupations. En plein travaux d’été, l’assassinat de Jean Jaurès, presque un enfant du pays que tous, même ceux qui ne partageaient pas ses idées, respectaient, perturba les esprits et les conversations.

 

Le 1er août, dans l’après-midi le père Laurent s’était rendu à Saint - Antonin. Il rentra plus tôt que prévu, ramenant la nouvelle. Tous les journaux en faisaient leur « Une » : « L’empereur d’Allemagne décrète l’état de siège » et annonçant aussi la mobilisation et en gros : « Jaurès assassiné ». En fin d’après-midi le père Laurent lut les divers articles concernant le député du Tarn et « le lâche et abominable attentat qui endeuille notre France » à la famille rassemblée que cousins et voisins avaient rejointe. Il lut aussi les articles sur la mobilisation générale, appelant à la cessation des querelles et divisions entre partis et à l’union contre la « barbarie germanique ». Quand il se tut, tous restèrent silencieux un moment. Le fils aîné des Laurent, qui, jeune ouvrier en chapellerie, proche des syndicats et de la SFIO admirait Jaurès et lisait l’Humanité s’indigna : « Ah ! Ils ne se sont pas trompés, les salauds qui l’ont fait assassiner ! C’était le meilleur de nos dirigeants, intègre, ne se souciant que des ouvriers et de leurs droits, pas comme ces vendus de radicaux. Il y a un an encore, il s’était élevé contre le rétablissement du service militaire à trois ans. Et il se battait contre cette guerre que les capitalistes nous préparent ! Maintenant tout peut arriver. Je vous avais avertis que ça irait mal quand ils ont tué l’archiduc, vous ne vouliez pas me croire. Nous allons à la catastrophe ! » Les « Laurent » étaient aux champs, quand les cloches se mirent à sonner d’un carillon lent et grave. Té, quelqu’un est mort, dit l’un. Non, c’est ce n’est pas le glas qui sonne, murmura l’autre, soudain attentif, c’est le tocsin. Peut-être le feu ? Mais voici qu’un autre clocher s’y mettait aussi, puis d’autres, encore plus loin. Ravi de toute cette musique le plus jeune fils Laurent, se mit à frapper dans les mains et sauter sur place en chantant. « Tais-toi, petit malheureux, dit son père, ce n’est pas une fête, il se passe quelque chose de très grave. Ah ! Quel malheur, ce qu’on craignait est arrivé ! vite on rentre ! « C’est la guerre, dit le père Laurent à son jeune fils. Je vais être mobilisé, ton oncle, ton cousin, et aussi ton plus grand frère. Nous allons tous partir et très vite ! Tous les hommes depuis la classe 90, jusqu’à ce jour sont appelés sous les drapeaux, mais ne t’inquiète pas, nous ne serons pas longs ! On va leur mettre la pâtée aux boches, et reprendre ce qu’ils nous ont volé. Et nous serons de retour pour les vendanges ».

 

Après les ordres de mobilisation, les feuilles de route arrivèrent. On n’avait jamais tant vu le facteur dans les fermes et le village. Partout il y avait des hommes, jeunes et moins jeunes, parfois plusieurs dans la famille, qui préparaient leurs paquetages, rassurant les femmes. Le matin du départ fut des plus tristes. Personne ne put rien avaler au déjeuner. Sept heures pétantes, Ils partirent. Pour tous, le temps de l’attente commença : le facteur, des nouvelles, de la fin de la guerre surtout. La première lettre arriva. Le père Laurent parlait de l’accueil chaleureux des populations des villes traversées. Tout allait bien, le moral était bon, il ne tarderait pas à revenir. Les années passèrent, avec les vendanges. Le père Laurent, l’oncle, le cousin et le fils aîné ne reviendront pas, tout comme la plupart des hommes du village. Quelle connerie la guerre !

 

« Guerre à Gaza : en sortant enfin du silence, les Occidentaux prêts à vraiment aborder un virage ? », l’éditorial de Marion d’Allard.



Assurément, le ton change. En paraphant un communiqué commun pour exiger la fin de l’offensive israélienne sur Gaza et l’entrée de l’aide humanitaire dans l’enclave palestinienne, en dénonçant « le niveau de souffrance humaine intolérable » et en condamnant « le langage odieux utilisé récemment par des membres du gouvernement israélien et la menace agitée d’un déplacement forcé des civils », Emmanuel Macron, Keir Starmer et Mark Carney sont sortis, enfin, de leur silence coupable.

Au moins dans les mots. Seulement dans les mots. Face aux atrocités perpétrées par l’armée de Netanyahou, les chancelleries occidentales, en écho à la force des mobilisations populaires – y compris Israéliennes –, auraient-elles pris le virage de la lucidité ?

Le régime de Tel-Aviv est plus isolé que jamais. Benyamin Netanyahou le sait. Et l’abjecte surenchère militaire à laquelle il se livre fait tout autant figure de planche de salut politique que de matrice stratégique pour parvenir à son ultime but : annexer Gaza, déporter les Palestiniens qui y vivent et poursuivre la colonisation en Cisjordanie, en Syrie et au Liban. Dans une invariable rhétorique de l’absurde, le premier ministre israélien s’obstine à taxer ceux qui s’opposent à ses visées génocidaires d’antisémitisme et de soutien au Hamas.

Certes, dans la bouche et sous la plume de chefs d’État et de gouvernement européens et nord-américains, les termes sont forts et inédits. Résolus même, lorsque Paris, Londres et Ottawa se disent, à l’unisson, « déterminés à reconnaître un État palestinien ». Mais derrière les grandes déclarations, demeure l’insupportable absence de sanctions. Elles sont indispensables pour mettre fin, instamment, aux massacres de masse ordonnés par un criminel de guerre sous mandat d’arrêt international.

Premier partenaire commercial d’Israël, l’Union européenne doit suspendre sans délai tous les accords en vigueur et décréter un embargo unanime, total, sur la vente et les livraisons d’armes. Bruxelles doit aussi œuvrer par tous les moyens pour que le droit international soit respecté et Benyamin Netanyahou arrêté. La prise de conscience ne suffit pas. Elle n’est qu’une première marche. Il faut désormais gravir toutes les autres.

 

« Emmanuel Macron a essayé des lunettes de réalité augmentée... Verra-t-il enfin la lumière ? », le billet de Maurice Ulrich.



En inaugurant lundi 19 mai le siège parisien du réseau américain Snapchat, Emmanuel Macron a essayé des lunettes de réalité augmentée. Ça tombait bien au moment d’annoncer, devant 200 grands patrons au sommet Choose France, 20 milliards d’investissements à venir. S’ils viennent, bien sûr.

Nicolas Charbonneau, le directeur des rédactions du Parisien, n’en doute pas. « Emmanuel Macron a cette énergie depuis le premier jour de son premier mandat qu’il sait attirer les entrepreneurs et terrasser les doutes et les frilosités de ceux qui reconnaissent finalement que la France a des qualités qu’elle s’évertue souvent à masquer. » Sans lunettes !

Mais soyons francs, poursuit-il, nous pourrions faire mieux, « d’ailleurs, les investissements, si hauts soient-ils, sont en baisse sur un an ». En résumé, nous n’envoyons aucun signe encourageant aux entrepreneurs, rien qui laisse penser qu’on puise réduire leur fiscalité, rien non plus pour baisser le coût prohibitif de la main-d’œuvre, rien pour simplifier un Code du travail qui multiplie les règles et les contraintes… Il faut le redire, Macron n’est vraiment pas aidé, mais il a ses lunettes.

 

« Subversion », l’édito de Cédric Clérin

La démocratie israélienne n’en finit plus de dériver. La commission électorale de la Knesset, le Parlement, a décidé d’exclure des prochai...