vendredi 6 novembre 2026

« Macron, patrons, maintenant il faut lâcher », l’éditorial de Stéphane Sahuc.



« La foule, quelle qu’elle soit, n’a pas de légitimité face au peuple qui s’exprime à travers ses élus. » La sentence, lâchée par Emmanuel Macron le 21 mars 2023, au lendemain du recours au 49.3 pour imposer en force la réforme des retraites, continue de dicter la ligne de l’exécutif. Jeudi 5 novembre, cette même « foule » – 1,6 million de travailleurs sur le pavé selon la CGT, quoi qu’en disent les compteurs visiblement grippés de la place Beauvau (575 000) – a rappelé que le peuple de France étouffe.

Frigos vides, déclassement et salaires de misère. Face à la colère d’une France qui n’arrive plus à vivre de son travail, d’une jeunesse qui ne parvient plus à étudier dans des conditions correctes, le gouvernement n’a plus que des vieilles manœuvres dilatoires usées à lui opposer.

Début novembre, le baromètre Ipsos-BVA pour le Pacte du pouvoir de vivre a pointé un chiffre qui devrait terrifier le pouvoir : un Français sur deux déclare avoir du mal à vivre correctement avec les ressources de son foyer. Mi-septembre déjà, une enquête Elabe indiquait que 71 % de la population s’attendait à voir ses conditions de vie se dégrader. Le déclassement gagne le pays, en frappant d’abord les classes populaires : 65 % des ouvriers s’en sortent difficilement, mais aussi 34 % des cadres.

L’autre bout du spectre social ne connaît pas la crise. Selon Oxfam, la fortune cumulée des milliardaires français a doublé depuis 2017. À l’échelle mondiale, leur patrimoine a bondi de 81 % depuis 2020. En France, le classement 2026 du magazine Challenges évalue le patrimoine professionnel des 500 plus grandes fortunes à 1 076 milliards d’euros. L’argent existe.

Lecornu rejoue une partition usée

Face à cette fracture, Matignon répond par l’organisation d’une énième conférence sociale. Sébastien Lecornu rejoue une partition usée. Face aux Gilets jaunes : le Grand débat de 2019 et ses cahiers de doléances. Et personne n’oublie : les 149 propositions de la Convention citoyenne pour le climat méthodiquement triées et oubliées. Mais aussi le Ségur de la santé, le Grenelle de l’éducation, le Conseil national de la refondation, jusqu’au conclave sur les retraites lancé début 2025.

Depuis dix ans, l’exécutif multiplie les cadres de « concertation » sans jamais dévier de son cap. Les Français n’attendent plus de comités Théodule, mais des réponses sonnantes et trébuchantes dans un premier temps, et structurelles ensuite, comme l’instauration d’une nouvelle démocratie sociale et de droits tangibles sur leurs lieux de travail.

Alors on nous concède (contraints et forcés) que « oui, les revendications sont légitimes », mais pour mieux asséner que « rien n’est possible », qu’il faut faire des économies et baisser encore le « coût du travail ». Pourtant, en 2024, les exonérations de cotisations sociales et patronales ont approché les 80 milliards d’euros. Une large part de cette somme est compensée par l’État, donc financée par l’impôt : le coût est simplement déplacé vers la collectivité.

Donc, non seulement on nous enlève du salaire, mais on nous fait collectivement payer le trou que cela entraîne. Pour mieux nous dire à la fin que décidément le système ne fonctionne pas et qu’il faut privatiser tout ça et laisser au marché : la santé, la protection sociale et la retraite.

Le peuple prépare la suite

On pourrait aussi parler des centaines et des centaines de milliards d’argent public donnés aux entreprises sans aucun contrôle depuis dix ans, ou de la fraude fiscale des riches et des entreprises estimée à des dizaines de milliards d’euros chaque année.

Oui, les patrons et Macron vont devoir lâcher, et plus que des miettes. Ils vont devoir comprendre que les manifestants ne lui ont pas adressé une supplique, mais un ultimatum. Le rapport de force va s’intensifier et la mobilisation s’amplifier.

Déjà, la date du 17 novembre pour une nouvelle journée d’action commence à circuler ; le 19 novembre, les retraités seront dans la rue à Paris. Le 20, des organisations de jeunesse appellent à une mobilisation internationale. Du 20 au 22 novembre, syndicats et associations se coordonnent à l’échelle européenne pour la défense des salaires et du droit au logement. Et les Gilets jaunes lancent des appels à de nouvelles actions le samedi. Le peuple prépare la suite.

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