La jeune fille
qui brandissait, ce 17 octobre, une grande pancarte proclamant :
« Paradis pour les riches, pas un radis pour les autres – Halte aux
terroriches », résumait à elle seule la nature et la profondeur de la
politisation à l’œuvre dans cette inédite mêlée populaire.
Par cette
formule percutante, elle mettait à nu la dimension de classe d’un système qui
multiplie les dépossédés pour gorger d’or une infime minorité de possédants.
Elle ciblait ces nouvelles « 500 familles » qui, à elles seules,
confisquent une richesse équivalente à près de la moitié du budget de la
nation.
Après les cris
d’alarme lancés pendant la pandémie par tous les « premiers de
corvée » sur l’impérieuse nécessité de rebâtir des services publics
modernes, cette fin d’été caniculaire est venue propager le puissant sursaut
d’un peuple refusant toujours plus de sacrifices. Un peuple saturé par les tirs
d’artillerie incessants du gouvernement contre l’hôpital, l’école et la
Sécurité sociale. Or, ces institutions ne sont pas des coûts à élaguer ;
elles sont la condition première d’un authentique « pouvoir de
vivre » en même temps que le moteur d’une réelle efficacité économique.
Loin des
injonctions ministérielles, du vacarme médiatique et des sentences de prétendus
experts, les jeunes et les citoyens viennent secouer la chambre froide de
l’austérité et ses chiffres désincarnés.
L’irruption de la jeunesse, presque par effraction, produit un puissant
choc thermique. L’entrée de
cet air du dehors, cette bouffée de chaleur humaine et d’indignation
collective, vient déposer une buée trouble sur les épaisses vitres des
ministères, des assemblées parlementaires, des salons de la haute bourgeoisie
et des conseils d’administration des banques ou des grandes multinationales.
Loin des
combinaisons politiciennes de l’an passé et de leurs hypocrites appels
« au compromis » ou à « l’union nationale », le mouvement
en cours exprime avec force une profonde aspiration : celle d’arracher le
volant de nos trajectoires communes des mains des dominants.
L’urgence hurle
cette nécessité : reprendre en main les choix cruciaux qui déterminent
notre avenir commun.
C’est parce
qu’il est pleinement conscient de cette menace que le pouvoir, fidèle à ceux
qu’il sert, a opposé aux lycéens et aux étudiants la matraque de la diversion
et de la répression plutôt que la voie de la discussion et de la négociation.
Pourtant, le peuple ne s’y trompe pas : dès les premières heures, 77 % des ouvriers et des employés
ont apporté leur soutien à la jeunesse en action.
Ce sont leurs
enfants que le macronisme et ses snipers idéologiques, de Blanquer à Attal, ont
jetés dans une compétition féroce dès le plus jeune âge, avant de les soumettre
au couperet d’un tri social permanent, institutionnalisé par la guillotine
numérique de Parcoursup. Cette mise en concurrence généralisée n’engendre que
pressions et dépressions.
Les parents le
vivent dans leur chair aux côtés de leurs enfants, tout comme les enseignants,
aujourd’hui parmi les plus mal payés d’Europe.
Ces mêmes
parents ont de plus en plus de mal à joindre les deux bouts. Étranglés par
l’envolée des prix de l’énergie, de l’alimentation et de tous les produits de
haute nécessité. Ils mesurent chaque jour le fossé qui sépare la morgue des
puissants de la réalité de leurs vies.
Dans ce contexte, la journée de samedi dernier marque un véritable tournant. L’élargissement du mouvement est manifeste. Sa
profonde diversité sociale, générationnelle et politique inquiète le pouvoir.
Et le peuple
voit dans le crépuscule du macronisme finissant le possible jaillissement de
l’espoir « d’autre chose ».
Et l’une des
capitales nouveautés de cette séquence réside dans une maturation consciente de
cet « autre chose ». Il ne saurait consister à remettre les clés du
pouvoir à la filiale française de l’internationale réactionnaire et fascisante.
Cette assurance-vie à laquelle cotise une partie non négligeable des forces du
capital.
Acculés, les
mandataires du système n’hésitent plus à attiser la violence pour « tuer
le mouvement », comme l’a cyniquement confessé un conseiller
ministériel. Un grand classique ! Il sera très intéressant de suivre les
travaux de la commission d’enquête parlementaire sur les violences et les
destructions de samedi dernier, qui ont permis d’étouffer le sens profond des
demandes du mouvement.
Cette seule réponse répressive qu’a confirmée le président de la République
s’appuie sur une puissante offensive idéologique. Elle vise à ensevelir les maux profonds de notre
société sous un déluge de mots, échafaudant un récit officiel destiné à gommer
les racines politiques, sociales, environnementales et antiracistes des
aspirations populaires. Dès lors, les termes « chaos »,
« déferlement de violence », « émeutiers », « casseurs »
ou « saccage » sont brandis comme autant de miroirs
déformants. Ce sont les ingrédients d’un lexique de l’ordre destiné à imposer
le silence, la résignation et la soumission servile aux exigences des
puissances industrielles et financières.
Pour autant, condamner n’exonère pas d’examiner les causes profondes de ces
assauts contre les édifices symboliques de la République. Ils sont souvent le fait de fractions de la
population que cette même République n’embrasse plus, qu’elle a laissées au ban
de la société depuis trop longtemps. Penser, réfléchir, chercher des issues et
nommer le réel, ce n’est pas excuser. C’est refuser l’aveuglement.
Ajoutons que
l’immense majorité des citoyennes et des citoyens, qui font entendre leur voix
dans les urnes comme dans la rue, se heurtent à la surdité obstinée d’un
pouvoir exécutif imposant coûte que coûte ses logiques destructrices de ce qui
fait l’humanité. Combien de temps serons-nous encore autorisés à manifester
dans le vide, sans qu’aucune revendication ne soit jamais prise en compte, sans
qu’aucun signal populaire n’entraîne la moindre conséquence politique ?
Cette superbe indifférence crevait les yeux lors de la dernière allocution
présidentielle. Aucune
perspective nouvelle n’a été esquissée, aucune détresse n’a trouvé écho. Le
chef de l’État s’est contenté de renvoyer le peuple aux prochaines échéances
électorales et à la possibilité de restreindre le droit de manifester.
Il espère
poursuivre un rituel quinquennal conçu pour élire un monarque républicain qui,
sous les dehors d’une légitimité d’emprunt, consacrera son mandat à
sanctuariser les intérêts supérieurs de l’oligarchie financière. Pendant ce
temps, derrière le paravent des prétendus « équilibres budgétaires »,
se poursuivra méthodiquement la destruction de nos services publics, le
détricotage de nos droits sociaux et le pillage programmé de nos biens communs.
À force de
mépriser, de désarmer, de contourner les travailleuses et les travailleurs, les
citoyennes et les citoyens en discréditant le syndicalisme, en asphyxiant le
tissu associatif, en affaiblissant les collectivités locales et en étatisant la
protection sociale, tout en reléguant le Parlement et les corps intermédiaires
au rang de figurants, le pouvoir a arrosé les germes de la violence. C’est ce
même dessein qui explique l’acharnement contre les forces de transformation
sociale et écologique, dont les élus font corps avec la jeunesse et le monde du
travail, sur les bancs des assemblées comme sur le pavé des rues.
Un seuil est
franchi lorsque le chef de l’État s’érige en super-ministre de l’Intérieur,
marchant dans les pas d’une déclaration de son Premier ministre lourde de
menaces : « C’est désormais le moment aussi de choisir son camp.
Soit on est dans le camp de la République, et donc des forces de l’ordre (…)
soit on est du côté des casseurs… »
À les entendre, le contrat républicain ne reposerait donc plus sur le
triptyque de la liberté, de l’égalité et de la fraternité — qui exige une école émancipatrice, une protection
sociale digne de ce nom, une juste répartition des richesses et l’accès de tous
au travail, au logement et au transport. Non, la République se trouve ici
confondue avec les seules forces de « l’ordre » pour préserver par la
force l’ordre établi, ses dogmes économiques et le verrouillage absolutiste du
pouvoir.
Pourtant, défendre la République n’a jamais signifié signer un chèque en
blanc à un État mis au service du capitalisme. Le maintien de la paix publique est une mission légitime. La défense d’un
ordre social profondément inégalitaire en est la perversion. Dès lors que la
contrainte policière et institutionnelle se substitue au dialogue et à la
négociation, le pouvoir retourne les armes de la République contre les
principes mêmes qui la fondent.
Un océan sépare
la sève de ces manifestations — la joie des convergences, la créativité des
slogans, la fraternité des cortèges — et les mâchoires serrées des gouvernants
drapés dans la grisaille de leurs costumes.
Ces derniers
font face à une génération massivement soutenue par le peuple, qui refuse
d’habiter leur monde renversé.
Au-delà des revendications
matérielles pour l’éducation ou le pouvoir d’achat, la multitude en mouvement
refuse de donner son consentement à un modèle qui produit à la chaîne des
inégalités criantes, le dérèglement climatique, l’effondrement de la
biodiversité, et qui s’accommode du vacarme des guerres économiques, du sang
des guerres militaires, du mépris néocolonial envers les peuples du Sud,
jusqu’à l’inacceptable silence face au drame absolu de la Palestine.
Ainsi s’opère sous nos yeux un tournant politique porteur d’espérance
Ce ne sont plus
des ravalements de façade ou des ajustements à la marge qui sont réclamés, mais
le droit de bâtir un autre avenir. Une autre société, marquant l’avènement d’un
degré supérieur de civilisation, pleinement respectueuse du vivant.
Dans le lit de
ces mobilisations convergent les sédiments de luttes menées depuis des
années : le combat pour l’émancipation des femmes, l’urgence écologique,
le front antiraciste, les batailles pour les salaires, l’aspiration des
travailleurs à maîtriser leur outil de production, les promesses de l’économie
sociale et solidaire, ainsi que le sursaut contre le surarmement.
De cette
alchimie naissent des solidarités inédites, s’ébauchent des projets
progressistes et s’affirme une volonté de transformation radicale — à la fois
démocratique, sociale, écologiste, féministe. Ce grand mouvement
d’émancipation entre aujourd’hui en résonance avec des mouvements similaires
partout dans le monde.
Ses aspirations
se heurtent frontalement à l’internationale réactionnaire qui se déploie à
l’ombre du trumpisme. C’est précisément cette confrontation qui pourrait ouvrir
une brèche historique pour un changement de cap progressiste, à la condition
que les forces politiques de gauche et écologistes, main dans la main avec le monde
syndical, social et associatif, cherchent courageusement les chemins de l’unité
pour construire l’alternative. Il n’est pas trop tard !
C’est le sens
profond des mots gravés sur la pancarte de cette jeune fille, silhouette
lumineuse au cœur de la marée humaine samedi dernier. À chaque instant, dans
chacun de nos combats unitaires, pensons à l’avenir de cette nouvelle
génération.

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