LANGUE. Il convient
parfois d’ouvrir des livres qui ne consolent pas. Des écrits puissants qui ne
cherchent ni la distance élégante, ni la sagesse de surplomb, ni cette
neutralité qui, face au désastre, finit par ressembler à une démission. Gaza, de Gérard Mordillat, est un bijou d’engagement
littéraire.
Ce recueil de
poésie (éditions le Temps qu’il fait) se veut bien plus : une parole jetée
contre l’indifférence, une manière de retenir dans la langue ce que la violence
voudrait réduire au silence. Publié une première fois en 2024, avec 13 poèmes,
il en compte 23 dans la nouvelle édition.
Dès les
premières pages, nous comprenons que cette poésie ne sera pas un ornement. Elle
ne viendra pas embellir le monde au moment même où celui-ci s’effondre. Elle
viendra le regarder en face, enregistrant le réel, portant témoignage, assumant
l’indignation et la colère.
Le titre
lui-même résonne terriblement : Gaza. Un nom propre devenu celui
d’une catastrophe, d’un génocide. Mais Mordillat refuse que ce nom devienne une
abstraction. Derrière Gaza, il y a des corps, des familles, des enfants, des
maisons, des morts, des survivants – une humanité que la poésie tente de
restituer là où le langage médiatique peut finir par produire l’effet
inverse : habituer.
RÉALITÉ. Le poème
intervient précisément contre cette habitude. Dans Israël, Mordillat
écrit : « Ton visage d’aujourd’hui/n’est-il pas celui d’un
monstre ». Formule brutale. Volontairement. Le poème devient miroir,
apostrophe, sommation. Il oblige à regarder ce que deviennent les récits de soi
lorsqu’ils se confrontent aux actes commis au nom d’un gouvernement et d’une
histoire.
Voilà aussi un
livre contre l’abstraction. La guerre risque toujours de devenir affaire de
chiffres, de cartes, de communiqués, de bilans. Les morts, les blessés et les
déplacés s’additionnent. Et à force d’additionner les victimes, on risque
paradoxalement de ne plus voir personne. La poésie de Gérard Mordillat
travaille contre cette disparition. Elle cherche à rendre au mot
« mort » son poids, au mot « enfant » son visage, au mot
« maison » sa réalité, au mot « Gaza » son peuple.
ATTEINT. Il serait
pourtant réducteur de considérer Gaza comme un simple pamphlet politique
versifié. Car la colère devient ici une forme. Car cette poésie veut toucher
terre. Elle ne plane pas au-dessus de Gaza : elle s’y tient. Mordillat écrit parce que nous
savons, parce que nous voyons, parce que, malgré l’accumulation des images et
des nouvelles, quelque chose risque toujours de se perdre : la conscience
que chaque victime est une personne et que chaque destruction constitue une
perte irréparable.
La poésie
devient alors une archive morale, brûlante, remplie de fraternité. Alors, en
refermant ce livre, nous avons le sentiment d’avoir été atteints. Parce que la
poésie n’est pas forcément belle avant d’être vraie. Celle-ci compose une
présence. Aux morts. Aux vivants. À notre conscience. Tel un acte de mémoire,
une protestation contre l’effacement. Une parole obstinée d’humanité.

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