vendredi 25 septembre 2026

« Poésie(s) », le bloc-notes de Jean-Emanuel Ducoin.



LANGUE. Il convient parfois d’ouvrir des livres qui ne consolent pas. Des écrits puissants qui ne cherchent ni la distance élégante, ni la sagesse de surplomb, ni cette neutralité qui, face au désastre, finit par ressembler à une démission. Gaza, de Gérard Mordillat, est un bijou d’engagement littéraire.

Ce recueil de poésie (éditions le Temps qu’il fait) se veut bien plus : une parole jetée contre l’indifférence, une manière de retenir dans la langue ce que la violence voudrait réduire au silence. Publié une première fois en 2024, avec 13 poèmes, il en compte 23 dans la nouvelle édition.

Dès les premières pages, nous comprenons que cette poésie ne sera pas un ornement. Elle ne viendra pas embellir le monde au moment même où celui-ci s’effondre. Elle viendra le regarder en face, enregistrant le réel, portant témoignage, assumant l’indignation et la colère.

Le titre lui-même résonne terriblement : Gaza. Un nom propre devenu celui d’une catastrophe, d’un génocide. Mais Mordillat refuse que ce nom devienne une abstraction. Derrière Gaza, il y a des corps, des familles, des enfants, des maisons, des morts, des survivants – une humanité que la poésie tente de restituer là où le langage médiatique peut finir par produire l’effet inverse : habituer.

RÉALITÉ. Le poème intervient précisément contre cette habitude. Dans Israël, Mordillat écrit : « Ton visage d’aujourd’hui/n’est-il pas celui d’un monstre ». Formule brutale. Volontairement. Le poème devient miroir, apostrophe, sommation. Il oblige à regarder ce que deviennent les récits de soi lorsqu’ils se confrontent aux actes commis au nom d’un gouvernement et d’une histoire.

Voilà aussi un livre contre l’abstraction. La guerre risque toujours de devenir affaire de chiffres, de cartes, de communiqués, de bilans. Les morts, les blessés et les déplacés s’additionnent. Et à force d’additionner les victimes, on risque paradoxalement de ne plus voir personne. La poésie de Gérard Mordillat travaille contre cette disparition. Elle cherche à rendre au mot « mort » son poids, au mot « enfant » son visage, au mot « maison » sa réalité, au mot « Gaza » son peuple.

ATTEINT. Il serait pourtant réducteur de considérer Gaza comme un simple pamphlet politique versifié. Car la colère devient ici une forme. Car cette poésie veut toucher terre. Elle ne plane pas au-dessus de Gaza : elle s’y tient. Mordillat écrit parce que nous savons, parce que nous voyons, parce que, malgré l’accumulation des images et des nouvelles, quelque chose risque toujours de se perdre : la conscience que chaque victime est une personne et que chaque destruction constitue une perte irréparable.

La poésie devient alors une archive morale, brûlante, remplie de fraternité. Alors, en refermant ce livre, nous avons le sentiment d’avoir été atteints. Parce que la poésie n’est pas forcément belle avant d’être vraie. Celle-ci compose une présence. Aux morts. Aux vivants. À notre conscience. Tel un acte de mémoire, une protestation contre l’effacement. Une parole obstinée d’humanité.

 

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