jeudi 10 septembre 2026

" Intelligences ", le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin



Étrange lecture… mais plus instructive qu’il n’y paraît. Jusque-là, on nous présentait volontiers l’intelligence artificielle comme une créature surgie de nulle part, enfant prodige de la Silicon Valley, miracle technologique apparu avec ChatGPT. "Histoire culturelle de l’IA" (CNRS éditions), ouvrage collectif dirigé par Alexandre Gefen, raconte la vraie histoire : celle d’un rêve vieux de quatre siècles, celui de mécaniser la pensée, puis de confier à des machines ce que l’homme croyait être son propre privilège. Bien avant l’ordinateur. Au XVIIe siècle, Descartes et Leibniz ouvrent la voie en cherchant à formaliser le raisonnement et à réduire la pensée à des règles. Puis viennent les automates, dont le célèbre canard de Vaucanson, capable de manger, de battre des ailes et de barboter. Reproduire les gestes du vivant, oui. Et pourquoi pas son intelligence ?

Le XIXe siècle puis le XXe accélèrent cette marche. La pensée devient calculable, le langage susceptible d’être traduit en procédures, le raisonnement décomposable. En 1936, la machine de Turing donne à cette intuition une forme théorique décisive. Après la Seconde Guerre mondiale, mathématiques, informatique, cybernétique et neurosciences convergent. En 1955, lors du séminaire de Dartmouth, l’expression « intelligence artificielle » apparaît. Le rêve change d’échelle : construire des systèmes capables de produire des comportements que nous qualifions d’intelligents. Mais cette histoire n’a rien d’une marche triomphale. Elle est faite d’espoirs démesurés, d’échecs, de ralentissements et d’« hivers » technologiques. L’intelligence humaine se révèle longtemps beaucoup trop complexe à reproduire. L’IA avance par tâtonnements, jusqu’à une rupture fondamentale dans les années 1980 avec les techniques d’apprentissage des réseaux de neurones, puis avec l’« apprentissage profond ».

Et voici 2022. L’IA générative entre dans la vie quotidienne avec ChatGPT. La machine ne se contente plus de calculer dans l’ombre : elle écrit, dialogue, résume, traduit, imagine, répond. Le rapport au savoir se modifie. La question n’est plus seulement de savoir si la machine « construit » de l’intelligence, mais de comprendre ce que devient « l’homme lorsqu’il vit au milieu de machines auxquelles il attribue de l’intelligence ». Car l’IA n’éprouve rien, ne désire rien. Pourtant, nous lui prêtons volontiers une personnalité, une compréhension, presque une intériorité. Ainsi, Histoire culturelle de l’IA raconte moins la naissance d’une IA que la transformation progressive de notre propre idée de l’intelligence. Paradoxe final savoureux, et inquiétant : pour comprendre l’IA, nous commençons déjà à lui demander de nous expliquer ce qu’elle est. Nous voilà entrés dans une boucle vertigineuse. La véritable révolution : non pas que la machine devienne humaine, mais que l’homme commence à regarder son propre cerveau comme une machine qu’il pourrait un jour ne plus être seul à habiter… Une chose reste certaine. Durant trois jours, à la Fête de l’Humanité, l’intelligence ne sera pas « artificielle ». Mais collective.

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