ESPRIT. Après une Fête
de l’Humanité vécue à un rythme endiablé, notre sentiment tient toujours en une
question : comment la « poursuivre » et en garder le
« chemin » ? Formulée autrement : comment préserver jusque
dans les moindres détails sa diversité, sa richesse, bref sa démesure que les
années d’expérience nous rendent plus évidente que jamais ? En somme,
comment chérir l’esprit de la Fête « hors la Fête », pour que sa
tonicité ne s’évanouisse pas ?
« Maturité et jeunesse », selon les mots du président des Amis de l’Humanité, Ernest Pignon-Ernest. « La
Fête ? Un concentré vivant de ce que l’Humanité – et nous toutes et tous –
ne devrait jamais cesser d’être toute l’année », d’après Monique
Pinçon-Charlot. « Une foule rebelle et intelligente », pour Bernard Lavilliers. Quant à Gérard Mordillat, pas de doute : « Ici,
avec le public, mille fleurs s’épanouissent, mille interrogations se posent.
C’est unique en son genre ! »
PEUPLE. Comment ne pas tenter d’en être à la hauteur,
sans négliger l’urgence du calendrier politique ? Et si, derrière les
estrades démontées, les stands rangés, les dernières chansons et la poussière
des allées, quelque chose continuait de battre, obstinément, dans les têtes et
dans les cœurs ? Comment empêcher que cette énergie, cette fraternité,
cette curiosité, cette colère et cette joie ne s’évanouissent avec les derniers
feux de septembre ?
Car la Fête
n’est pas seulement un rendez-vous. Elle est une expérience qui rend visible ce
que notre époque s’acharne à rendre invisible : la possibilité d’être des
centaines de milliers sans être semblables, de discuter, de confronter les
idées, de « faire peuple » sans demander à chacun d’abandonner ce
qu’il est. Elle transforme la foule en communauté provisoire, telle une
promesse durable. Voilà peut-être son secret : nous rêvons la Fête, mais
la Fête nous rêve aussi.
APERÇU. Dans un monde
saturé de solitudes, de concurrence et de résignation, la Fête demeure un
espace où l’intelligence collective n’a rien d’un slogan. Elle se voit. Elle
s’entend. Elle se partage. Débats, livres, musique, conversations improvisées,
rencontres, repas, engagements, tout concourt à cette étrange alchimie où le
politique retrouve quelque chose de profondément humain.
Le peuple n’y
est pas une abstraction statistique, une catégorie de sondage ou une variable
électorale. Il est là, debout, contradictoire, rieur, parfois furieux, toujours
vivant. Voilà pourquoi l’après-Fête ne devrait jamais être un retour à la
normale. Cette « normalité » hideuse de la société, qui atomise, qui
sépare, qui oppose, qui transforme chaque voisin en concurrent et chaque
citoyen en spectateur.
La Fête propose
exactement l’inverse : sortir de la passivité, reprendre possession du
temps, de la parole, de la culture, du débat et, surtout, de l’à-venir. Alors,
pourquoi ne pas l’écrire franchement, comme le clame Monique
Pinçon-Charlot : « Décrétons la Fête de l’Humanité
permanente ! » Nous ne sommes pas encore en mesure de déterminer
la figure même de l’Humanité que nous annonçons et promettons. La Fête n’a pas
cette prétention. Mais elle en donne un aperçu, en éprouve la possibilité.
Mieux, elle en esquisse la silhouette.

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