Début juillet,
au pied d’un porte-conteneurs géant, Rodolphe Saadé, le patron de CMA CGM,
clamait son amour pour la France, ce pays qui a « permis au groupe de
grandir ». Fin septembre, changement de ton : menacé d’une
hypothétique contribution exceptionnelle sur ses superprofits (attendus à plus
de 2,1 milliards d’euros en 2026), l’armateur a piqué une colère révèle le quotidien Le Monde. Fini l’engagement solennel de passer 40 navires sous
pavillon français ; la flotte s’arrêtera à 33. Les sept autres iront
s’immatriculer ailleurs.
Le cynisme
comme le chantage sont assumés. Car l’entreprise n’a vraiment pas à se
plaindre, précise l’article. Depuis des années, elle bénéficie de la
« taxe au tonnage », un dispositif qui la dispense d’impôt sur les
sociétés (un cadeau coûtant des centaines de millions d’euros par an aux
caisses de l’État). Mais Saadé oublie aussi l’effacement de la dette publique
de la CGM dans les années quatre-vingt-dix, les prêts massifs garantis par
l’État pendant le Covid, ou encore les frégates de la Marine nationale
mobilisées pour escorter ses navires en mer Rouge.
Ce chantage
n’est pas un cas isolé. Il est la marque de fabrique d’une caste habituée à
profiter des largesses de l’État, sans jamais rien rendre. Les exemples sont
légion : TotalEnergies a réalisé près de 19 milliards de dollars de
bénéfices mondiaux en 2024, mais n’a versé que 95 millions de dollars
d’impôt sur les sociétés en France.
Un récent rapport sénatorial (mené conjointement par le sénateur communiste Fabien
Gay et le sénateur LR Olivier Rietmann) a dévoilé l’ampleur vertigineuse de ce
système : le total des aides publiques déversées sur les entreprises a
atteint l’invraisemblable somme de 211 milliards
d’euros pour la seule année 2023. Ces
aides, distribuées sans contrôle sérieux ni tableau de bord précis, ne sont
soumises à aucune conditionnalité efficace concernant l’emploi ou
l’environnement.
Une population sommée de se serrer la ceinture
L’étude de
l’IRES intitulée Un capitalisme sous
perfusion retrace cette
explosion : environ 30 milliards d’euros dans les années 1990, plus
de 100 milliards dès 2008, puis 157 milliards en 2019, avant même le
« quoi qu’il en coûte ». Chaque gouvernement a ajouté sa couche
d’abattements de cotisations et d’avantages fiscaux. Lissé sur les deux
dernières décennies, le cumul de ces fonds publics siphonnés par les
entreprises représente des milliers de milliards d’euros, soit quasiment
l’équivalent de la dette publique française.
Force est de
constater que les grands patrons se comportent aujourd’hui comme l’aristocratie
d’Ancien Régime. Ils refusent l’impôt, dictent leurs lois aux ministres par la
menace de l’exil et considèrent l’État comme un distributeur automatique.
Pendant ce temps, la France traverse une crise du pouvoir d’achat
historique : depuis 2024, les familles
ont perdu 1 200 euros en moyenne. Et c’est pourtant à ces mêmes familles que le gouvernement, la droite et
l’extrême droite demandent des sacrifices au nom de la dette.

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