samedi 31 janvier 2026

Environnement : « La tentation du détricotage »



Dans le contexte actuel de montée des populismes climatosceptiques, alors que le président américain coupe les financements de la recherche, bannit des thématiques d’études et répète que le réchauffement climatique serait un « canular », le chef de l’Etat français a raison : les pays européens restent des refuges pour les scientifiques.

Mais l’Europe et la France, sous la pression d’extrêmes droites qui cherchent à instrumentaliser les colères d’une partie de la population contre les élites, ne sont pas à l’abri d’une dérive plus sournoise. La comparaison avec les Etats-Unis, flatteuse, ne saurait faire oublier les récents reculs environnementaux décidés au mépris de la vérité scientifique. Jeudi 29 janvier, une proposition de loi réautorisant la recherche et l’exploitation d’hydrocarbures dans les outre-mer, « principales victimes de la bonne conscience écologique », a été votée au Sénat. L’initiative est venue d’un groupe centriste proche du gouvernement et contredit à la fois la loi Hulot de 2017, les engagements d’Emmanuel Macron et les avis des scientifiques qui préconisent d’arrêter tout nouveau forage pour limiter le changement climatique.

Si cette proposition de loi aura du mal à passer à l’Assemblée nationale, le gouvernement a, mardi, préféré reporter le vote de la loi simplification. En l’état, le texte revient sur les zones à faibles émissions et amoindrit les objectifs du zéro artificialisation net, des mesures ambitieuses de la loi Climat et résilience de 2021.

Et il aura suffi de quelques centaines de tracteurs dans les rues de Paris pour que soit annoncée une loi d’urgence agricole pour « enlever des boulets aux pieds des agriculteurs », selon les termes du ministère de l’agriculture. Au menu, de nouveaux affaiblissements des mesures de protection environnementale, par exemple sur le loup et la biodiversité, sans oublier un inquiétant « moratoire des décisions sur l’eau », suspendant l’ensemble des évolutions réglementaires en cours. Comme lors de la crise agricole de l’hiver 2024, le gouvernement a cédé à de nombreuses demandes des syndicats agricoles sans associer les scientifiques et les associations de défense de l’environnement.

Sur tous ces sujets, le gouvernement est soit trop faible pour imposer sa ligne, soit manque de courage, soit préfère les intérêts économiques aux enjeux écologiques… Il n’a en tout cas pas compris que l’époque a changé et que l’enjeu environnemental devient de plus en plus urgent. Si le malaise agricole et les différentes tensions provoquées par les mesures vertes méritent des réponses, il est plus que jamais nécessaire de mettre tous les acteurs autour de la table : les représentants des filières, les citoyens mais aussi la science.

« L’extrême droite à grands pas et à bas bruit », l’éditorial de Maud Vergnol



Les yeux rivés sur la scène internationale, à juste titre, nous scrutons les convulsions du monde comme on observe un orage lointain, inquiets pour nos « frères humains » qui sont sous la foudre. Des guerres qui s’enlisent, des peuples réprimés dans le sang, la fin de l’ordre international hérité de 1945… Jamais depuis les pires moments de la guerre froide le monde n’avait connu un climat aussi anxiogène. De Gaza à Téhéran, de Kiev à Kobané, des peuples qui n’aspirent qu’à vivre libres et à choisir leur destin sont enfermés, torturés, bombardés.

Avec la réélection du mafieux impérialiste de la Maison-Blanche, la terrifiante mécanique guerrière s’est emballée. La force l’emporte désormais sur le droit, à l’extérieur, comme à l’intérieur des nations, où l’État de droit est foulé aux pieds, où la haine des étrangers, des minorités, de la science et de la culture tend à devenir hégémonique. « Certains m’accusent d’être un horrible dictateur. Mais parfois vous avez besoin d’un dictateur », a lancé Donald Trump à la tribune de Davos le 21 janvier.

Plus qu’une simple provocation, cette saillie du président états-unien s’inscrit dans un mouvement de fond de révisionnisme historique décomplexé. Inimaginable il y a encore vingt ans, de Pinochet à Mussolini, les bourreaux du XXe siècle sont désormais présentés comme des modèles désirables.

Le danger n’est pas seulement « là-bas ». En France aussi, il progresse à grands pas et à bas bruit. L’histoire nous l’a appris : les basculements politiques ne s’annoncent pas toujours par des fracas spectaculaires. Ils passent souvent par des glissements progressifs. Les élections municipales, dont on ne peut pas dire qu’elles suscitent jusqu’ici un vif intérêt médiatique, auront lieu dans quelques semaines. Sans mobilisation populaire pour se rendre aux urnes, elles pourraient représenter un véritable tremplin pour le Rassemblement national avant l’élection présidentielle de 2027.

Le RN, qui poursuit méthodiquement son implantation locale, a compris depuis longtemps que le pouvoir se conquiert aussi par les mairies. À chaque scrutin, l’extrême droite travaille à se rendre incontournable, respectable. Elle administre, elle gère, elle s’installe, construisant patiemment des réseaux d’élus et de cadres pour structurer des campagnes nationales. Ce que l’extrême droite ne parvient pas toujours à imposer par le discours, elle cherche à l’installer par l’habitude.

« Nous entendons peser comme jamais dans notre histoire sur le scrutin local », a annoncé Jordan Bardella le 12 janvier lors de ses vœux à la presse. Son parti compte remporter « des dizaines de villes », et en vise une particulièrement symbolique : Marseille. Mais, dans les petites communes rurales, le RN mise également sur les candidats « sans étiquette », des listes « apartisanes » mais proches de l’extrême droite. Chaque mairie conquise, chaque implantation locale renforcerait la capacité du RN à se projeter vers les échéances nationales.

Face à cette vague brune qui pourrait déferler sur les villes, la gauche n’est pas désarmée. Elle peut d’abord s’appuyer sur des bilans solides dans des villes où elle a su faire vivre des alternatives concrètes au néolibéralisme, en développant les services publics, des politiques du logement ambitieuses et des initiatives de solidarité innovantes. L’extrême droite ne gagne pas seulement parce qu’elle convainc massivement, mais prospère par le vide laissé par les autres, lorsqu’on triangule sur son terrain, qu’on renonce à la combattre frontalement. Les Français ont su dire non en juin 2024. Le prochain scrutin municipal nécessite une mobilisation citoyenne de même ampleur.

 

vendredi 30 janvier 2026

« Écoutez les voix de Téhéran, massacrées à l'abris des regards du monde », l’éditorial de Cédric Clérin.



Dans les rues d’Iran se joue, en ce moment, une tragédie qui pourrait bien être d’ampleur historique. Le peuple s’est levé, pour la dignité, la liberté, l’égalité, et subit en retour une répression d’une sauvagerie inouïe orchestrée par les mollahs. Les témoignages qui nous parviennent font état de tirs massifs sur la population, d’exécutions sommaires, de mutilations. Plus abject encore, ce régime aux abois expose les corps dans les rues et contraint les familles à les récupérer contre rançon. L’objectif est clair : humilier, terroriser, briser.

Ce massacre est commis autant que possible à l’abri des regards du monde. Le bilan est pour l’heure très difficile à établir. Des milliers, c’est une certitude, peut-être des dizaines de milliers. Une guerre est aussi une guerre de désinformation, il faut donc être prudent. Mais si les chiffres de victimes les plus élevés se révélaient exacts, ce serait la pire répression depuis des décennies.

Quoi qu’il en soit, ce qu’il se passe en Iran est un cauchemar auquel la communauté internationale a bien du mal à mettre fin. L’ONU est quasi muette. Pendant ce temps, Donald Trump déploie son porte-avions et Elon Musk ses satellites. Voilà où nous en sommes : des milliardaires qui, selon leurs intérêts, décident seuls des interventions, une dérive inacceptable. Si rien ne change, le peuple iranien sera la victime de ce grand jeu de dupes.

Le cadre multilatéral de l’ONU reste le seul à même de faire respecter les principes du droit international et le respect des droits humains. Mais l’organisation est d’autant plus inaudible que la voix de l’Europe est aphone. Déstabilisée par les velléités trumpiennes de redessiner le monde, elle ne sait plus quel rôle jouer. Or, elle aurait tout à gagner à en être un moteur et, en lien avec les pays du Sud, imposer des actions collectives et la coopération. Elle serait fidèle aux valeurs qu’elle proclame si elle savait entendre les voix de Téhéran et ne pas les laisser aux appétits aventuristes états-uniens.

 

« Dominique Seux des Échos devrait lire son propre journal », le billet de Maurice Ulrich.



Dominique Seux, dont on sait qu’il est la voix tous les matins, sur France Inter, des Échos de Bernard Arnault, s’inquiétait dans un récent éditorial du poids sur les entreprises de la surtaxe qui devait être reconduite dans le budget. Une pression telle que le Medef avait invité toutes ses instances à passer à l’action en contactant un à un les parlementaires, particulièrement socialistes, pour « les sensibiliser sur les risques importants que de telles mesures feraient courir aux entreprises de leur territoire »

Avec, à l’appui, des témoignages et en listant les « innovations » qui seraient « bloquées » par une politique fiscale trop défavorable… Pour son président, Patrick Martin, c’est la croissance même qui est menacée. Les entreprises souffrent, les initiatives sont étouffées par le poids des contraintes, les entrepreneurs sont découragés. 

Ça n’explique pas ce titre jeudi dernier, ben oui, dans les Échos : « L’inexorable poussée des créations d’entreprises. En 2025 1,16 million d’immatriculations nouvelles ont été enregistrées, soit 4,9 % de plus qu’en 2024. » Dominique Seux devrait lire son propre journal.

mercredi 28 janvier 2026

« Immigration : l’inquiétante trumpisation de la France », l’éditorial de Marion d’Allard.



La stigmatisation, l’exclusion, la défiance généralisée envers les étrangers ont atteint un stade de maturation terrifiant. Aux États-Unis, Donald Trump et son bras armé de l’ICE en sont le paroxysme. La police de l’immigration sème le chaos, assassine des citoyens désarmés, interpelle des enfants et la Maison-Blanche couvre, justifie, insulte ceux qui s’opposent à cette stratégie du pire.

En France, les extrêmes droites soutiennent la politique migratoire du président milliardaire, condensé d’un suprémacisme qu’elles appellent de leurs vœux. Relayées en masse par des médias bollorisés, leurs visées programmatique et idéologique ont pris racine dans une société malade de ses inégalités. Les plateaux de CNews sont devenus le déversoir de déclarations abjectes, jamais contredites, trop rarement condamnées.

C’est sous ces projecteurs qu’Arno Klarsfeld s’est senti autorisé à souhaiter, « comme fait Trump avec l’ICE », l’organisation de « grandes rafles un peu partout », pour « attraper le plus d’étrangers en situation irrégulière ». L’histoire nous enseigne. Ils refusent de retenir la leçon.

Il n’est pas là question d’un simple ressenti. Les politiques gouvernementales sont au diapason d’une xénophobie galopante, qu’à leur tour elles encouragent. Leurs effets sont réels, brisant des vies sur le mur du rejet institutionnalisé. Les chiffres officiels parlent d’eux-mêmes : en 2025, les interpellations de personnes en situation irrégulière ont augmenté de 30 %.

Les reconduites à la frontière de près de 16 %. Les régularisations, elles, ont chuté d’environ 10 %. Pis, Gérald Darmanin, ex-locataire Place Beauvau aujourd’hui garde des Sceaux, architecte et promoteur des politiques d’exclusion, appelle au gel de l’immigration sur au moins deux ans.

Qu’il est loin le temps où Emmanuel Macron louait le labeur des « premières lignes », travailleurs souvent immigrés, mal rémunérés et déconsidérés qui faisaient, pendant le Covid, tourner un pays à l’arrêt. Oui, la France a besoin d’immigration. Elle apporte plus qu’elle ne coûte. Infiniment plus. À Madrid, on entérine un plan historique de régularisation de 500 000 personnes ; à Paris, on s’inscrit, encore, à rebours de l’histoire.

 

« La fin des papouilles de Macron avec Trump ? For sure », le billet de Maurice Ulrich.



For sure, pour sûr, ou ça ne fait aucun doute. Plus encore que ses lunettes noires ce sont ces mots répétés d’Emmanuel Macron à Davos qui sont devenus des « mèmes », ou « viraux » comme on dit maintenant, et d’abord aux États-Unis.

Bon, c’est un peu en raison de son accent, mais peut-être parce qu’outre-Atlantique on a retenu du président français que c’en était fini, au moins pour le moment, des papouilles, des cajoleries et des tapes dans le dos avec le grand mâle alpha aux cheveux orange, ou si l’on préfère avec le forcené de la Maison-Blanche.

C’est bien d’ailleurs ce qu’avait souhaité de la part des dirigeants européens le gouverneur démocrate de Californie, Gavin Newsom, les invitant à le frapper à la face. Des baffes, on en rêve. Toujours est-il que devant la mobilisation populaire à Minneapolis il a dû reculer pour partie en écartant son homme de main fasciste. Avec ses lunettes noires et après Davos, Emmanuel Macron doit penser qu’il y est pour quelque chose. For sure.

 

« Raconter l’histoire pour ne pas laisser l’extrême droite la réécrire », l’éditorial de Stéphane Sahuc.



De la fabrication de la loi salique, excluant les femmes de la succession au trône de France, à « nos ancêtres les Gaulois », pour inculquer aux petits Français le mythe d’une France avant la France, raconter un passé fantasmé permet depuis toujours de justifier un futur désiré.

Le XIXe siècle a inventé le roman national, mythifiant des figures, et a construit une histoire de France glorieuse, linéaire et éternelle, comme une lutte sans fin pour protéger son identité. Il a permis de préparer les petits écoliers aux guerres du siècle suivant, celles des chocs des impérialismes intra-européens.

Aujourd’hui, le récit de l’histoire de France se déroule aussi hors de l’institution scolaire. Les « grands hommes », les « hauts lieux », les « grandes dates » sont littéralement mis en scène partout. Spectacles son et lumière, immersifs pullulent. La question qu’il faut se poser est : qu’est-ce qu’ils racontent ?

Car ce sont les milliardaires d’extrême droite, réactionnaires et catholiques ultra, qui donnent le ton. Les mises en scène les plus grossières renouent avec une vision fantasmée, figée et glorieuse. Les plus habiles, comme le Puy du Fou, jouent sur le côté martyr et héroïque d’un pays et d’une culture en danger.

De ces fêtes troubles, il faut essayer d’être les trouble-fêtes. Non pour gâcher le plaisir de ceux qui y assistent, mais pour qu’ils en maîtrisent les tenants et les aboutissants afin d’en profiter pleinement comme d’un spectacle. Le succès de la cérémonie d’ouverture des JO de Paris prouve que beaucoup peuvent aimer aussi, et à la fois, le Puy du Fou et autre chose de joyeux et d’exigeant sur le plan historique.

L’abandon brutal d’un grand projet son et lumière, pensé par l’historien Patrick Boucheron et le metteur en scène Mohamed El Khatib, censé être accueilli en 2027 au château de Chambord, montre que la lutte est âpre. Faute de milliardaires de ce côté de l’échiquier politique, cette « autre chose » ne pourra exister que grâce à l’engagement militant et aux bonnes volontés des amoureux et des professionnels de l’histoire.

Offrir « autre chose », car, comme le dit Patrick Boucheron, « seules les doctrinaires identitaires n’ont aucun intérêt à ce que les gens se déplacent librement d’une référence à l’autre ».

« Sales gosses » ! le billet de Maurice Ulrich.



Aïe ! Il y a eu en France l’an passé plus de décès que de naissances. On va devenir un pays de vieux. « Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille applaudit à grands cris », écrivait Victor Hugo. Sauf dans les trains avec tous ces enfants qui crient, montent sur les sièges, bavent sur les ordinateurs, répandent leurs miettes sur le cachemire… Voilà pourquoi la SNCF, encore un service public, vient de créer la classe Optimum.

Le billet coûte trois fois plus cher qu’un billet normal mais ça vaut le coup. No kids. Pas de sales gosses pour les gens sérieux, les décideurs, les hommes et les femmes dont on voit bien qu’avec leur portable vissé à l’oreille ils traitent des affaires tellement importantes qu’ils ne peuvent être distraits.

No kids. On les refuse aussi dans certains hôtels, des restaurants. « Seigneur ! préservez-moi (…) de jamais voir, Seigneur, l’été sans fleurs vermeilles, La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles, La maison sans enfants ! » La maison, d’accord, mais Hugo ne prenait pas le train.

 

mardi 27 janvier 2026

« NOUVELLE " UNE PHOTO RETROUVÉE



Deux ombres se dessinent sous la lumière. Le long d’un sentier de cailloux, la tête baissée, j’ai le bras tendu, main dans la main avec ce petit homme au regard triste. Ce chemin de terre sèche mène à cette maison perdue dans laquelle, nous avons vécu, quelques années avec ma petite sœur.

Octobre 1944 est encore lisible au dos de la photographie. Quand je la retourne, je vois mon grand-père paternel et moi. Lui à la fin de sa vie. Moi, au début de la mienne. En 1944, il a 64 ans. J’ai, un peu plus de cinq ans.

La lumière qui éclaire la photographie dessine une fin de journée d’automne, au sortir de la guerre. Une belle après-midi aux couleurs chaudes. Le grand-père qui était venu nous voir exceptionnellement, sans doute nous avait-il proposé, une balade. Non loin de l’objectif, j’imagine maman qui rattrape Liliane, mon aînée de deux ans.

De ce petit-être qu’il retient du bout des doigts, je ne vois qu’un gamin maigrichon, affublé d’un short à bretelles, avec une chemise à carreaux, délavée, avec un col hirondelle (en pointe). De grosses chaussettes de laines portées dans des galoches, et un béret bien accroché sur la tête. Quelques mèches blondes s’en échappent. Sans oublier la grande écharpe qui fait trois fois le tour de mon cou. Grand-père tient ma petite main qui a disparu sous la sienne. On ne peut que la deviner.

Lui, est tout en couleur sombre. De son manteau kaki à ses chaussures noires. Sa casquette grise ombrageant à moitié ses yeux plissés. Sous le manteau, on aperçoit une écharpe, tout aussi sombre que sa tenue. Il n’a pas encore de canne, elle viendra sous peu…

Comme tous les hommes de ma famille, il n’est pas très grand. Une taille moyenne,  aurait - on dit en ces temps. Comme mon père, que je n’ai pas connu, mais dont on aimait me rappeler le souvenir, il est très mince et très fier. Son regard grave est baissé. Il contemple le chemin sinueux, si attentif, trop attentif à notre marche, comme s’il voulait coordonner, le mieux possible mes pas hésitants, à la cadence des siens. Il a sa main droite dans la poche. Le poing gauche, qui me retient, qui me guide, porte une alliance au majeur.

Ses yeux plissés par la lumière et la vieillesse fixent les cailloux amoncelés sur notre chemin. Je m’attarde sur ce triste regard de veuf inconsolable, que rien ne peut amoindrir.

Dans cette photographie, je tente de me représenter l’homme qu’on m’a toujours décrit, tout en prestance. J’essaye de faire correspondre son physique de jeune premier sur des clichés antérieurs à cet homme qui marche, le regard vague et perdu, le visage crispé. Sur ces clichés, bien trop vieillis, je les revois, tous les deux, assis dans leur modeste demeure. Lui enfoncé dans un fauteuil, fumant sa pipe, elle toujours à ses côtés, en train de lire, un demi-sourire sur son visage.

Mais cette image est maintenant balayée par cette photographie où nous marchons, tous les deux. Par cette photographie, où, malgré ma présence, une grande solitude emplit l’air. Si je suis là, à ses côtés, il est déjà seul. Elle est déjà morte. Partie, deux ans auparavant.

Son regard fixe sur un ailleurs dont je ne ferai jamais partie. Peut-être parce que je suis trop petit et lui trop vieux. Il n’y a aucun égoïsme dans ce regard fuyant. L’affection est là, profonde, mais elle ne suffit plus.

L’enfant qui se dessine sur le papier, éclairé par cette lumière de fin d’après-midi, ne comprend pas encore ce mutisme des grands, réponse à la douleur de l’absence. Ce visage émacié er ridé, encore beau, porte en lui toute une histoire. Dans ses yeux perdus je retrouve le récit de toute une vie : les belles années passées, la guerre, la mort de son fils, mon père, leur petite maison, puis la solitude…

Il avait survécu à tout, sauf à son fils, puis à elle. Il les rejoindra deux années plus tard.

Je n’ai aucun souvenir de cette marche. J’aurais aimé vouloir avoir la force de retenir cet instant dans ma mémoire, avant qu’il ne s’effile. Cette journée chatoyante a cependant survécu à nos deux mémoires. Juste le temps d’une prise de vue dans l’angle d’un Kodak.

 

« Ah, le doux commerce », l’éditorial de Maurice Ulrich.

 


Montesquieu, à qui l’on doit De l’esprit des lois, pensait que ce qu’il appelait le doux commerce entre les nations, comme la musique, adoucirait les mœurs en écartant les risques de guerre. L’histoire s’est chargée de le détromper. La guerre commerciale est au cœur des relations internationales. Singulièrement entre la Chine et les États-Unis, dans le moment de bascule des relations internationales que nous vivons, précipité par les initiatives de Donald Trump.

Voilà près d’un demi-siècle que les États-Unis surveillent la Chine comme le lait sur le feu. Les accords militaires conclus en Asie, l’implantation de bases opérationnelles dans nombre de pays ont dressé autour d’elle comme un cordon sanitaire, tant son essor économique était devenu prévisible, avec un enjeu : la Chine peut-elle devenir la première puissance du monde ? La perte, pour les États-Unis, de leur première place, économique et militaire, aura de lourdes conséquences, dans le monde comme au plan intérieur.

Mais le paradoxe, c’est que la fuite en avant de Trump, avec des hausses insensées des droits de douane, son chantage permanent, sa relance d’un impérialisme historique, sont peut-être en passe d’aller à l’encontre de l’effet recherché. Alors que, dans bien des domaines, la Chine a déjà dépassé les États-Unis, sa riposte, appuyée pour beaucoup, mais pas seulement, sur sa possession des terres rares indispensables au monde numérique, a ramené Trump au réel. Et quand bien même il le nie, les États-Unis ne sont pas au mieux et tous les indicateurs mesurant son action sont en baisse.

Son mépris affiché pour l’Europe tend à l’isoler. Ce n’est pas pour autant que l’UE va se jeter dans les bras de la Chine, mais les dirigeants anglais, allemand comme le premier ministre du Canada vont s’y rendre dans les prochains jours. La politique commerciale agressive de la Maison-Blanche à l’égard de grands pays comme l’Inde, son interventionnisme en Amérique latine comme au Moyen-Orient font désormais apparaître la Chine comme un facteur de stabilité dans le monde. Les États-Unis devraient en tirer les leçons en pensant le monde autrement qu’en termes de force. Avec ou sans Trump.

 

« Déontologie », le billet de Maurice Ulrich.



Article R. 434-14, Code de déontologie de la police nationale : « Le policier ou le gendarme est au service de la population. (…) Respectueux de la dignité des personnes, il veille à se comporter en toute circonstance d’une manière exemplaire. » C’est quand même embêtant que le ministre de l’Intérieur et ancien préfet de police de Paris Laurent Nunez ne le connaisse pas.

On peut en juger par ses réponses dans le Parisien de lundi à propos des images d’un policier frappant à coups de poing un homme participant à une manifestation de soutien aux Kurdes de Syrie. « J’ai besoin de comprendre le contexte. »

Concernant la mort dans un commissariat d’un autre homme, El Hacen Diarra, frappé deux heures avant par un autre policier : « Je ne demande pas la suspension des fonctionnaires tant qu’on n’a pas établi qu’ils sont fautifs. » Logique puisqu’il défend en toutes circonstances l’inscription dans la loi de la présomption d’innocence des policiers. Si Laurent Nunez n’obtient pas ce qu’il veut et pense à changer d’air, il paraît qu’on embauche aux États-Unis.

lundi 26 janvier 2026

LA FAIM DANS LE MONDE !



Que soient couverts de honte les affairistes, les spéculateurs, les puissants de ce monde et leur avidité insatiable. Dans la crise planétaire où se croisent plusieurs crises, la crise alimentaire est singulière. Parmi les droits humains, le droit à l’alimentation est celui qui est le plus cyniquement, le plus brutalement violé aujourd’hui.

Toutes les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans meurt de faim. 1700 milliards d’aide aux banques. Et cela continue de plus belle. Pendant ce temps, le budget du Programme alimentaire mondial s’est effondré de 6 milliards de dollars à 3,2 milliards parce que les pays industrialisés ne payent plus leurs cotisations. La France, les pays européens sont des démocraties. Il est possible d’imposer à l’union européenne de mettre fin au dumping agricole. Il est possible, avec de nouvelles lois nationales, d'interdire la spéculation sur les aliments de base et la fabrication d’agrocarburants autrement qu’avec des déchets agricoles. Il est possible de réduire radicalement la dette extérieure des 52 pays les plus pauvres. En démocratie, il n’y a pas d’impuissance :

"Aux enfants du tiers monde…

Ils sont très bien élevés les gosses qui meurent de faim,

Ils ne parlent pas la bouche pleine, ils ne gâchent pas leur pain,

Ne font pas la grimace quand on enlève un plat.

Ils ont le cœur si lourd qu’ils vivent à genoux.

Pour avoir leur repas, ils attendent bien sagement.

Non rassurez-vous, ils ne vont pas crier.

Ils pleurent sans bruit, on ne les entend pas.

Ils sont si petits qu’on ne les voit même pas.

Ils cherchent uniquement du riz dans la poussière.

Mais ils ferment les yeux quand l’estomac se tord.

Non, non soyez tranquilles, ils ne vont pas crier.

Ils n’en n’ont plus la force, seuls leurs yeux peuvent parler.

Ils vont croiser leurs bras sur leurs petits ventres gonflés.

Ils vont prendre la pose pour faire un bon cliché.

Ils mourront doucement, sans bruit, sans déranger.

Ces petits enfants là, ils sont si bien élevés…"

 

 


« États-Unis : le drame de Minneapolis n’est pas une bavure », l’éditorial de Cathy Dos Santos



Les images qui nous parviennent de Minneapolis sont terrifiantes, insoutenables. Alex Pretti est plaqué à terre, des agents fédéraux de l’immigration le ceinturent. Il n’est plus en possession de son arme dont il n’a pas fait usage et, pourtant, il est froidement abattu de plusieurs tirs.

Scène d’horreur qui se répète tragiquement, deux semaines après le meurtre de Renee Good, une mère de famille sans histoire, tuée d’une balle dans la tête par un membre de l’ICE. Alex Pretti était infirmier de profession ; il manifestait son opposition aux rafles de la police de l’immigration et des douanes, qui a fait de l’État démocrate l’épicentre d’une chasse aux sorcières aveugle.

Les statistiques offrent un cinglant démenti aux théories du bureau Ovale et à sa guerre contre les immigrants : la majorité des détenus ne sont pas des clandestins et n’ont pas maille à partir avec la justice. Mais qu’importent les faits, la politique du chiffre permet d’injecter des milliards de dollars dans cette entreprise répressive, létale.

Le drame de Minneapolis ne relève pas de la bavure ; il est la funeste conséquence d’une offensive idéologique où la fin justifie les moyens. Dans un invraisemblable renversement des rôles, le conseiller de la Maison-Blanche, Stephen Miller, a osé qualifier Alex Pretti d’« assassin ». 

Le vice-président J. D. Vance a imputé le « chaos orchestré » à « des agitateurs d’extrême gauche, en collaboration avec les autorités locales ». Donald Trump et les lieutenants de la contre-révolution fascisante voient des ennemis de l’intérieur partout. Et déploient une inquiétante armada contre des boucs émissaires, ses opposants et les contre-pouvoirs.

Le président, tout occupé à ses prétentions d’empereur du monde, a peut-être mésestimé la résistance qui voit le jour à Minneapolis et dans les grandes villes des États-Unis. Ici et là, des manifestants bravent des températures glaciales pour refuser l’arbitraire. Ces garde-fous citoyens s’organisent à l’échelle de rues et de quartiers, créent des boucles sur les réseaux sociaux pour protéger leurs voisins, alertent l’opinion publique. Cette riposte – même embryonnaire – est la planche de salut d’un pays abîmé par d’inquiétantes dérives dictatoriales.

 

« ICE : en France, Donald Trump peut compter sur la collaboration empressée de Bolloré et ses médias », le billet de Maurice Ulrich.



En fait à Davos, Donald Trump n’a pas été le mégalomane semi-délirant que s’est plu à décrire une partie des médias, au risque de sous-estimer le danger de sa politique. Il a adressé un « avertissement » à une Europe devenue « méconnaissable », nous dit le Journal du dimanche. Celle-là même dont, l’an passé, le vice-président J. D. Vance avait dit que ce qui l’inquiétait le plus à son sujet c’était la « menace intérieure ».

En clair, le « wokisme » en général, la perte des valeurs chrétiennes, la remise en cause du patriarcat, les excès de l’antiracisme et bien sûr l’immigration et la terrifiante menace du grand remplacement. Ce contre quoi, aux États-Unis, nous dit aussi le JDD, lutte l’ICE, la police de l’immigration, devenue pour cela la cible du gauchisme le plus radical. Au point qu’on l’a considérée comme responsable de la mort de Renée Good, il y a deux semaines…

Et sans doute de celle d’Alex Pretti, ce week-end. En Europe et en France, Trump et Vance peuvent compter sur la collaboration empressée de Bolloré et ses médias.

 

dimanche 25 janvier 2026

« Face à l'impérialisme de Trump, l’heure des coopérations », l’éditorial de Fabien Gay.



Nous ne sommes plus à la veille d’un basculement du monde. Le second mandat de Trump marque l’entrée dans une nouvelle ère : l’hubris du nouvel ordre états-unien, sur fond de capitalisme entré dans une phase aiguë de crise. Une accélération impérialiste alors que l’action politique, économique, sociale et diplomatique devrait se tourner vers la coopération des peuples, la mise en commun des ressources pour éviter l’une des plus grandes catastrophes à laquelle est confrontée l’humanité, à savoir le dérèglement climatique.

Pour mettre en œuvre le projet de Trump, il faut briser tout espace de dialogue et de coopération entre nations libres, piétiner le droit international, le rendre obsolète et inapplicable. Pour faire taire toute velléité de contestation, l’extrême droite fait office de recours fréquentable.

Du Venezuela à l’Iran, en passant par le Groenland, Cuba, le Panama, le Canada, mais aussi vis-à-vis de des pays de l’UE, il déploie sa stratégie établie dans le document de sa stratégie de sécurité nationale : loi du plus fort, chantage à la guerre commerciale, mépris du droit international. Les territoires, les ressources et les peuples ne sont que des marchandises à conquérir. Tout s’achète, se sanctionne ou se soumet. Derrière l’outrance, il y a une réalité stratégique au service des multinationales états-uniennes : la ruée vers l’Arctique, ses richesses dans le sol et le sous-sol, sa route maritime stratégique et sa volonté d’y imposer sa loi face à la Chine et à la Russie. La déclaration d’Emmanuel Macron lors de ses vœux aux armées, sur l’envoi de militaires français au Groenland, aux côtés d’autres pays européens, s’inscrit dans la militarisation des relations internationales. Sous couvert de solidarité européenne et de défense de la souveraineté territoriale, la France se croit hyperpuissance, mais est en fait cantonnée au rang de spectatrice ou de vassal de Washington. L’Arctique devient ainsi un nouveau théâtre de confrontation, où l’on déploie des soldats plutôt que des solutions diplomatiques et où les peuples et les enjeux environnementaux sont relégués au second plan. Plutôt que d’aligner des troupes, la France devrait porter la voix de la désescalade, fidèle à l’exigence du droit international et à l’intérêt des peuples.

Quant au Venezuela, les États-Unis y mènent une guerre économique implacable depuis des années, au nom d’une prétendue défense de la démocratie et de lutte contre le narcotrafic, le même prétexte ayant servi à justifier le kidnapping du président Maduro. Ce sont les classes populaires vénézuéliennes qui paient aujourd’hui le prix de cette stratégie cynique.

Enfin, en se retirant unilatéralement de l’accord sur le nucléaire iranien en 2018, pourtant validé par la communauté internationale, Donald Trump a fragilisé un équilibre déjà précaire. Les sanctions extraterritoriales, les menaces militaires et les provocations répétées nourrissent l’instabilité régionale. Elles rapprochent dangereusement le spectre d’un conflit majeur, à l’heure où plusieurs milliers de civils ont déjà été tués lors des répressions du régime tyrannique iranien contre les manifestants.

Face à cette fuite en avant impérialiste et à cet appétit belliciste, l’attitude de l’Union européenne interroge. Incapable d’affirmer une politique étrangère indépendante, elle oscille entre suivisme atlantiste et impuissance diplomatique. Alors refusons de laisser les clés et les cartes du monde à Trump pour qu’il en soit le maître. Nous devons refuser la loi du plus fort, l’ingérence permanente et un ordre international fondé sur la prédation, la menace, l’interventionnisme et le sang.

Face à ce nouvel impérialisme et à l’expansionnisme, soyons profondément internationalistes et portons un projet novateur de coopération entre les peuples, de sécurité globale et collective, de paix, d’émancipation et de lutte pour répondre aux défis de notre temps.

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