samedi 31 janvier 2026

« L’extrême droite à grands pas et à bas bruit », l’éditorial de Maud Vergnol



Les yeux rivés sur la scène internationale, à juste titre, nous scrutons les convulsions du monde comme on observe un orage lointain, inquiets pour nos « frères humains » qui sont sous la foudre. Des guerres qui s’enlisent, des peuples réprimés dans le sang, la fin de l’ordre international hérité de 1945… Jamais depuis les pires moments de la guerre froide le monde n’avait connu un climat aussi anxiogène. De Gaza à Téhéran, de Kiev à Kobané, des peuples qui n’aspirent qu’à vivre libres et à choisir leur destin sont enfermés, torturés, bombardés.

Avec la réélection du mafieux impérialiste de la Maison-Blanche, la terrifiante mécanique guerrière s’est emballée. La force l’emporte désormais sur le droit, à l’extérieur, comme à l’intérieur des nations, où l’État de droit est foulé aux pieds, où la haine des étrangers, des minorités, de la science et de la culture tend à devenir hégémonique. « Certains m’accusent d’être un horrible dictateur. Mais parfois vous avez besoin d’un dictateur », a lancé Donald Trump à la tribune de Davos le 21 janvier.

Plus qu’une simple provocation, cette saillie du président états-unien s’inscrit dans un mouvement de fond de révisionnisme historique décomplexé. Inimaginable il y a encore vingt ans, de Pinochet à Mussolini, les bourreaux du XXe siècle sont désormais présentés comme des modèles désirables.

Le danger n’est pas seulement « là-bas ». En France aussi, il progresse à grands pas et à bas bruit. L’histoire nous l’a appris : les basculements politiques ne s’annoncent pas toujours par des fracas spectaculaires. Ils passent souvent par des glissements progressifs. Les élections municipales, dont on ne peut pas dire qu’elles suscitent jusqu’ici un vif intérêt médiatique, auront lieu dans quelques semaines. Sans mobilisation populaire pour se rendre aux urnes, elles pourraient représenter un véritable tremplin pour le Rassemblement national avant l’élection présidentielle de 2027.

Le RN, qui poursuit méthodiquement son implantation locale, a compris depuis longtemps que le pouvoir se conquiert aussi par les mairies. À chaque scrutin, l’extrême droite travaille à se rendre incontournable, respectable. Elle administre, elle gère, elle s’installe, construisant patiemment des réseaux d’élus et de cadres pour structurer des campagnes nationales. Ce que l’extrême droite ne parvient pas toujours à imposer par le discours, elle cherche à l’installer par l’habitude.

« Nous entendons peser comme jamais dans notre histoire sur le scrutin local », a annoncé Jordan Bardella le 12 janvier lors de ses vœux à la presse. Son parti compte remporter « des dizaines de villes », et en vise une particulièrement symbolique : Marseille. Mais, dans les petites communes rurales, le RN mise également sur les candidats « sans étiquette », des listes « apartisanes » mais proches de l’extrême droite. Chaque mairie conquise, chaque implantation locale renforcerait la capacité du RN à se projeter vers les échéances nationales.

Face à cette vague brune qui pourrait déferler sur les villes, la gauche n’est pas désarmée. Elle peut d’abord s’appuyer sur des bilans solides dans des villes où elle a su faire vivre des alternatives concrètes au néolibéralisme, en développant les services publics, des politiques du logement ambitieuses et des initiatives de solidarité innovantes. L’extrême droite ne gagne pas seulement parce qu’elle convainc massivement, mais prospère par le vide laissé par les autres, lorsqu’on triangule sur son terrain, qu’on renonce à la combattre frontalement. Les Français ont su dire non en juin 2024. Le prochain scrutin municipal nécessite une mobilisation citoyenne de même ampleur.

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

« Extase(s) », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin

Majuscule  : Un livre-compagnon : le bloc-noteur n’a pas trouvé meilleure expression pour qualifier le dernier opus de Pierre-Louis Basse,...