lundi 4 mai 2026

« Pourquoi il faut refuser l’acclimatation à la guerre », la chronique de Patrick Le Hyaric.



En toile de fond de nos vies s’imprime désormais, avec insistance, l’ombre portée de la guerre généralisée. Elle s’insinue sous nos pas, dans la cité, sur les écrans, dans les discours officiels, dans les lois, dans l’entreprise. Dans de lourds silences aussi !

Elle charrie son sale torrent d’horreurs et d’absurdités. Une ambiance stressante et oppressante s’installe. Ceux qui la promeuvent instillent des accoutumances au pire, au rythme effréné de l’enchaînement des nouvelles dramatiques, au fur et à mesure qu’ils décapitent le droit international. Bombes et missiles ne sont plus présentés comme des engins de mort, mais comme des prouesses technologiques.

Les insécurités de vie se cumulent et s’accumulent. Produits des guerres économiques et commerciales que dope la compétition capitaliste, elles sont sanitaires, climatiques, sociales, énergétiques, alimentaires. Et ces insécurités deviennent des outils supplémentaires de soumission et d’aliénation.

À Gaza, un génocide est perpétré en toute impunité. En Cisjordanie, l’État israélien colonialiste vole les terres et l’eau, expulse et spolie les Palestiniens dans le silence assourdissant des chancelleries. La Russie multiplie les crimes de guerre en Ukraine, sacrifie une partie de sa jeunesse et pousse dans la pauvreté de larges pans de familles populaires.

Au Congo, au Soudan et ailleurs, on fait parler les armes pour contraindre femmes et enfants à creuser la terre afin d’y extraire les matières rares nécessaires au fonctionnement des téléphones portables et des voitures électriques vendus dans les pays du Nord.

Le président américain, omniprésent sur les écrans, brandit la menace de destruction d’une civilisation et anticipe donc la possibilité d’un crime de génocide. Face à cela, le ministre français des Affaires étrangères balbutie quelques mots incompréhensibles, quand les institutions européennes ont coupé le micro qui leur permettrait de faire entendre la voix du droit international, la voix du respect des peuples et le refus, tout autant de la théocratie Iranienne que du feu des bombes israéliennes et américaines mêlées.

Ainsi, nos imaginaires sont saturés par l’accoutumance organisée à la guerre. Les frontières du dicible sont sans cesse repoussées pour ouvrir la voie à une inimaginable couleur de la nuit. En effet, les combinaisons des incommensurables dégâts liés aux modifications climatiques, aux pertes de biodiversité et à l’accumulation des armes de destruction massive peuvent ouvrir les portes à l’anéantissement de l’humanité. Le système capitaliste s’éloigne toujours plus du souci de la vie sur Terre. C’est un basculement !

L’accoutumance est constituée de discours, de projections dignes des jeux vidéo et de chiffres cachés ou banalisés. Ainsi, l’an passé, les dépenses mondiales consacrées aux armements ont battu un nouveau et triste record, avec la somme astronomique de 2 887 milliards de dollars, alors que les pays du Sud sont privés de moyens de financement, que les peuples subissent le rationnement des crédits sociaux et que la dette écologique enfle. En Europe, la militarisation est accélérée, avec un fonds dit « ReArm Europe » disposant de 1 000 milliards d’euros. Pendant ce temps, les dirigeants expliquent sans rougir qu’on ne pourrait pas créer un tel fonds pour le développement des services publics et des protections sociales et écologiques.

L’accoutumance est organisée quand le silence règne sur la conférence d’actualisation du Traité de non-prolifération nucléaire qui se tient en ce moment même. Les puissances détentrices de l’arme nucléaire refusent de lancer un cycle de destruction du stock d’armes nucléaires. Celui-ci suffit pourtant à pulvériser, en quelques minutes, plusieurs fois la planète et à anéantir l’humanité. Pire, le président de la République française demande un « rehaussement de notre arsenal nucléaire » et défend le nouveau concept de « dissuasion nucléaire avancée », qui n’est rien d’autre que la violation de ce traité puisqu’il constitue une forme de prolifération incluse dans le projet de défense européenne, qui, lui-même, n’est qu’un pilier de l’OTAN. Des militaires de haut rang et des spécialistes des enjeux de défense n’hésitent plus à dire que nous entrons dans « le troisième âge nucléaire » ou dans une « ambiance nucléaire » de guerre. De quoi frémir !

L’accoutumance, c’est aussi l’écrasant silence sur l’actualisation de la loi de programmation militaire, qui va ajouter encore 36 milliards d’euros entre 2026 et 2030 à la loi initialement votée, laquelle prévoyait déjà d’engloutir 413 milliards d’euros dans le budget de la guerre. Un pouvoir ne peut se prévaloir de l’intérêt général humain quand il trouve tant d’argent à dépenser dans la course au militarisme tout en déclarant ne pas pouvoir baisser les taxes sur les carburants ni maintenir ouvertes toutes les classes dans les écoles, collèges, lycées et universités.

Au-delà, cette actualisation vise à acclimater nos concitoyennes et concitoyens à la guerre possible, tout en préparant l’état d’exception, habillé dans le nouveau concept d’« état d’alerte de sécurité nationale », pour installer une adaptation permanente de la société à la possibilité de la guerre.

Il induit une transformation profonde du rapport entre l’État et les citoyens. Il s’agit de placer les citoyens en état d’alerte durable pour leur faire intégrer l’idée que la guerre constitue désormais un panorama normal des temps modernes. Autrement dit, le capitalisme en mutation intègre désormais la guerre comme horizon normal et réduit les angoisses populaires, les tourments de chacune et de chacun, les craintes et le pessimisme à un cadre de « gouvernement ».

Dès lors que la politique et la diplomatie sont mises en sourdine, les imaginaires collectifs en sont forcément modifiés. Les crevasses ainsi créées enterrent profondément la démocratie. La voie deviendrait libre à l’augmentation continue des dépenses militaires et à son corollaire, « l’économie de guerre ». Les coups de menton de puissance allant de pair avec les coups de gomme tendant à effacer le débat critique, affaiblir le mouvement associatif pour la paix et les droits humains, comme le syndicalisme.

Le combat contre cette accoutumance concerne au premier chef tous les travailleurs producteurs. La lecture du journal des milieux d’affaires « Les Échos » aide à s’en convaincre. Dans son édition du 30 avril dernier, sur une pleine page titrée « La guerre frappe à la porte du CAC », un article exhorte le grand capital – sur injonction d’officines de droite extrémisée, comme l’IFRI ou l’Institut Montaigne – à se préparer à la possibilité d’une guerre en Europe d’ici quatre ans, en installant dans leur comité exécutif (Comex), non pas des spécialistes du progrès social ou de la transition écologique, mais des militaires de haut rang, afin que les entreprises s’imprègnent bien de l’article 7 de la « Revue nationale stratégique », qui appelle à se préparer à « une guerre majeure de haute intensité en Europe ».

Face aux milieux d’affaires profitant de l’ambiance de guerre, les organisations ouvrières, les syndicats et les associations doivent pouvoir faire entendre la voix de la résistance et de la solidarité internationale pour le droit et la paix.

L’accoutumance maquille aussi les apparences. Faire croire que la puissance et la défense nationale, la souveraineté, relèvent des seuls paramètres militaires revient à dessaisir le peuple souverain. Aussi puissante que puisse être une armée, un pays ne peut être fort que si la société trouve dans ses services publics, ses formations, ses solidarités, ses capacités à combattre les désinformations, à faire reculer ses dépendances alimentaires ou énergétiques, à préserver la continuité d’une protection sociale de qualité et dans des services diplomatiques renforcés, les bases de sa solidité. Le concept d’économie de guerre est donc bien une donnée politique de premier plan pour, sans cesse, faire accepter des sacrifices. Ce faisant, c’est la capacité d’une société à résister qui est mise en cause.

Les énergies populaires et sociales confortent, épaulent, complètent et donnent de la force aux mouvements pour la paix et l’émancipation des peuples. C’est précisément ce que ne veulent pas ceux qui appellent à « sacrifier nos enfants » pendant que les milieux d’affaires se régalent. Il leur faut à tout prix déposséder les citoyens et les producteurs de leur vie, de leur travail, de leurs créations, de leur avenir et de celui de leurs enfants.

Au nom même de l’humanité torturée, balafrée, méprisée, l’ordre du jour appelle les peuples et les producteurs-travailleurs à un programme d’action pour la paix universelle, allant de pair avec le combat pour le progrès social, la préservation des solidarités et des liens humains, l’action pour le pluralisme de l’information, la promotion de services publics, propriété réelle des travailleurs et des usagers, et la démocratie dans la cité comme sur les lieux de travail.

Résister, c’est combattre l’accoutumance au pire. C’est porter le grand combat pour la grande paix humaine.

IFRI : institut français des relations internationales crée par Thierry de Montbrial actif dans la galaxie de l’extrême droite Stérin.

Institut Montaigne : crée au temps du RPR et porte les idées d’une droite extrémisée.

 

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