Certains
silences apaisent ; d’autres interpellent. La scène se passe à
Saint-Denis, devant le lycée
Paul-Éluard, où le second
fils du bloc-noteur a fait ses études jusqu’en 2015. À la faveur d’un reportage
dans la ville, jeudi 17 septembre, l’occasion de revisiter les lieux, par
l’extérieur.
Une bouffée de
nostalgie, des regards amourachés à travers les grilles du lycée, le plus
célèbre de la cité dyonisienne. Nous nous arrêtons. Une esplanade, des bancs
où, depuis des générations, des adolescents ont crié, ri, flirté, joué, rêvé,
refait le monde et parfois perdu leur temps. Oui, « perdre son
temps », quelle sereine expression, soudain.
Nous sommes à
l’heure du déjeuner. Une centaine de lycéennes et de lycéens prennent leur
pause. Quelques bousculades, des cris. Pendant quelques secondes, nous
reconnaissons cette jeunesse qui ressemble à celle de l’adolescence du fiston.
Chacun sur sa planète
Et puis, en
moins d’une minute, tout bascule. Le silence tombe. Brutal. Total. Ne reste,
sur l’avenue Jean-Moulin, que le bruit des véhicules. Il n’y a pas si
longtemps, cet endroit s’apparentait à un forum turbulent. Nous scrutons,
tendons l’oreille. Aucun jeune ne s’adresse à son voisin. Leurs yeux sont
aspirés par une lumière.
Les téléphones
ont avalé l’espace. TikTok, Instagram,
Snapchat ou d’autres mondes dont nous ne
connaissons plus les frontières : chacun semble enfermé dans sa propre
planète numérique. Des corps ensemble ; des êtres ailleurs. Conversation
évaporée. Le jeu aussi. Même l’ennui paraît avoir été assassiné par les réseaux
sociaux… Il faut vite se reprendre. Car enfin, quelle allure avions-nous, nous
autres ? Et comment se comportaient nos propres enfants ?
Chaque
génération regarde celle qui vient avec l’inquiétude de ceux qui ne comprennent
plus les signes. Autant l’admettre : ce n’est pas leur apparence qui nous
bouleverse. C’est leur silence. Même à distance raisonnable, un tel silence,
chez des adolescents, paraît « décalé », sinon « inquiétant ».
Que manque-t-il donc ? Cette nécessité humaine de raconter quelque chose à
quelqu’un qui se trouve là, à portée de voix ?
La jeunesse peut parler fort
Apparences
trompeuses ? Sans doute. Une semaine plus tard, nous apprenons que quelque
chose se fissure, ici même, au lycée Paul-Éluard de Saint-Denis, comme un peu partout en
France. Les mêmes lycéens que nous
imaginions silencieux et amorphes se mettent à parler. À se rassembler. À
manifester.
Avec des
revendications très concrètes : de meilleures conditions d’études, des
établissements dignes, des moyens à la hauteur des besoins, afin de soutenir
une équipe pédagogique réputée pour son dévouement, depuis si longtemps. Nous
comprenons alors que le silence assourdissant n’était peut-être pas celui que
nous croyions. Une jeunesse peut se taire devant un écran et parler fort
lorsqu’il s’agit de son école, de ses conditions de vie, de son à-venir.
Alors, une
question : savons-nous encore écouter ? Et faire
« parler » ? Ces lycéens que nous avions pris pour des
« muets » s’affirment en citoyens multiples. Ils parlent. Haut et fort lorsque l’urgence surgit. À Paul-Éluard, comme dans
beaucoup de lycées, le silence n’a rien d’une fin de la conversation… Mais d’un
commencement. Juste différent.

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