mercredi 30 septembre 2026

« À Saint-Denis, les lycéens sortent de leur silence », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin



Certains silences apaisent ; d’autres interpellent. La scène se passe à Saint-Denis, devant le lycée Paul-Éluard, où le second fils du bloc-noteur a fait ses études jusqu’en 2015. À la faveur d’un reportage dans la ville, jeudi 17 septembre, l’occasion de revisiter les lieux, par l’extérieur.

Une bouffée de nostalgie, des regards amourachés à travers les grilles du lycée, le plus célèbre de la cité dyonisienne. Nous nous arrêtons. Une esplanade, des bancs où, depuis des générations, des adolescents ont crié, ri, flirté, joué, rêvé, refait le monde et parfois perdu leur temps. Oui, « perdre son temps », quelle sereine expression, soudain.

Nous sommes à l’heure du déjeuner. Une centaine de lycéennes et de lycéens prennent leur pause. Quelques bousculades, des cris. Pendant quelques secondes, nous reconnaissons cette jeunesse qui ressemble à celle de l’adolescence du fiston.

Chacun sur sa planète

Et puis, en moins d’une minute, tout bascule. Le silence tombe. Brutal. Total. Ne reste, sur l’avenue Jean-Moulin, que le bruit des véhicules. Il n’y a pas si longtemps, cet endroit s’apparentait à un forum turbulent. Nous scrutons, tendons l’oreille. Aucun jeune ne s’adresse à son voisin. Leurs yeux sont aspirés par une lumière.

 

Les téléphones ont avalé l’espace. TikTok, Instagram, Snapchat ou d’autres mondes dont nous ne connaissons plus les frontières : chacun semble enfermé dans sa propre planète numérique. Des corps ensemble ; des êtres ailleurs. Conversation évaporée. Le jeu aussi. Même l’ennui paraît avoir été assassiné par les réseaux sociaux… Il faut vite se reprendre. Car enfin, quelle allure avions-nous, nous autres ? Et comment se comportaient nos propres enfants ?

Chaque génération regarde celle qui vient avec l’inquiétude de ceux qui ne comprennent plus les signes. Autant l’admettre : ce n’est pas leur apparence qui nous bouleverse. C’est leur silence. Même à distance raisonnable, un tel silence, chez des adolescents, paraît « décalé », sinon « inquiétant ». Que manque-t-il donc ? Cette nécessité humaine de raconter quelque chose à quelqu’un qui se trouve là, à portée de voix ?

La jeunesse peut parler fort

Apparences trompeuses ? Sans doute. Une semaine plus tard, nous apprenons que quelque chose se fissure, ici même, au lycée Paul-Éluard de Saint-Denis, comme un peu partout en France. Les mêmes lycéens que nous imaginions silencieux et amorphes se mettent à parler. À se rassembler. À manifester.

Avec des revendications très concrètes : de meilleures conditions d’études, des établissements dignes, des moyens à la hauteur des besoins, afin de soutenir une équipe pédagogique réputée pour son dévouement, depuis si longtemps. Nous comprenons alors que le silence assourdissant n’était peut-être pas celui que nous croyions. Une jeunesse peut se taire devant un écran et parler fort lorsqu’il s’agit de son école, de ses conditions de vie, de son à-venir.

Alors, une question : savons-nous encore écouter ? Et faire « parler » ? Ces lycéens que nous avions pris pour des « muets » s’affirment en citoyens multiples. Ils parlent. Haut et fort lorsque l’urgence surgit. À Paul-Éluard, comme dans beaucoup de lycées, le silence n’a rien d’une fin de la conversation… Mais d’un commencement. Juste différent.

 

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