Derrière le ton
policé adopté mardi soir face à Darius Rochebin sur le plateau de LCI, le
projet de réforme des retraites dévoilé par Bruno
Retailleau dessine une
société terrifiante : moins de solidarité, plus de sueur pour ceux qui
produisent, et un tapis rouge déroulé pour la finance.
Car le problème
n’est pas seulement de fixer le curseur du taux plein à 65 ans d’un trait
de plume. Le problème, c’est cette escroquerie qui consiste à faire comme si
quasiment tous les Français franchissaient cette ligne d’arrivée dans le même
état.
Certes
Retailleau évoque la « pénibilité » mais d’une manière tellement excluante que seule une
infime minorité de travailleurs entrent dans cette case. Un ouvrier a une
espérance de vie très inférieure à celle d’un cadre, et ses rares années de
retraite en bonne santé sont déjà rongées par l’usure physique ou
psychologique… Pousser le curseur à 65 ans, c’est condamner ceux que le
travail a brisés à finir leur carrière dans l’antichambre du chômage ou de
l’invalidité.
« La retraite ne doit plus être l’antichambre de
la mort »
Ensuite, on
nous abat la carte du déficit. Une fatalité comptable, presque un phénomène
météorologique auquel il faudrait se soumettre. Faut-il rappeler que les
allègements et exonérations de cotisations sociales patronales gravitent
désormais autour des 80 milliards d’euros annuels ? La question de
l’équilibre des retraites ne peut décemment se résumer à ce chantage
binaire : repousser l’âge de départ ou accepter l’effondrement.
Mais la vraie
trouvaille de l’interview, le coup de canif au pacte social, est
ailleurs : cette volonté d’imposer jusqu’à 30 % de capitalisation aux
jeunes générations. Sous couvert de modernité, on leur propose de lier une
partie de leur futur pouvoir de vivre aux montagnes russes de la Bourse. Le
glissement est vertigineux : il s’agit de transférer vers l’individu seul
un risque jusqu’ici mutualisé par la collectivité.
La
retraite par répartition n’est pas un vestige poussiéreux. Elle demeure notre meilleur rempart,
indépendant des soubresauts boursiers et des crises financières. Au sortir de
la guerre, Ambroise Croizat, le bâtisseur de notre Sécurité sociale, fixait un
cap indépassable : « La retraite ne doit plus être l’antichambre
de la mort, mais une nouvelle étape de la vie. »
En voulant
substituer progressivement l’incertitude du marché à la sécurité d’un droit
collectif, la droite tourne délibérément le dos à cette promesse. Une retraite
n’est pas un portefeuille d’actions qu’on liquide. C’est la garantie qu’après
une vie de labeur, chacun pourra, enfin, vivre dignement. Et cela vaut
infiniment plus qu’un calcul d’apothicaire.

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