jeudi 24 septembre 2026

« Le grand braquage de Retailleau », par Stéphane Sahuc



Derrière le ton policé adopté mardi soir face à Darius Rochebin sur le plateau de LCI, le projet de réforme des retraites dévoilé par Bruno Retailleau dessine une société terrifiante : moins de solidarité, plus de sueur pour ceux qui produisent, et un tapis rouge déroulé pour la finance.

Car le problème n’est pas seulement de fixer le curseur du taux plein à 65 ans d’un trait de plume. Le problème, c’est cette escroquerie qui consiste à faire comme si quasiment tous les Français franchissaient cette ligne d’arrivée dans le même état.

Certes Retailleau évoque la « pénibilité » mais d’une manière tellement excluante que seule une infime minorité de travailleurs entrent dans cette case. Un ouvrier a une espérance de vie très inférieure à celle d’un cadre, et ses rares années de retraite en bonne santé sont déjà rongées par l’usure physique ou psychologique… Pousser le curseur à 65 ans, c’est condamner ceux que le travail a brisés à finir leur carrière dans l’antichambre du chômage ou de l’invalidité.

« La retraite ne doit plus être l’antichambre de la mort »

Ensuite, on nous abat la carte du déficit. Une fatalité comptable, presque un phénomène météorologique auquel il faudrait se soumettre. Faut-il rappeler que les allègements et exonérations de cotisations sociales patronales gravitent désormais autour des 80 milliards d’euros annuels ? La question de l’équilibre des retraites ne peut décemment se résumer à ce chantage binaire : repousser l’âge de départ ou accepter l’effondrement.

Mais la vraie trouvaille de l’interview, le coup de canif au pacte social, est ailleurs : cette volonté d’imposer jusqu’à 30 % de capitalisation aux jeunes générations. Sous couvert de modernité, on leur propose de lier une partie de leur futur pouvoir de vivre aux montagnes russes de la Bourse. Le glissement est vertigineux : il s’agit de transférer vers l’individu seul un risque jusqu’ici mutualisé par la collectivité.

La retraite par répartition n’est pas un vestige poussiéreux. Elle demeure notre meilleur rempart, indépendant des soubresauts boursiers et des crises financières. Au sortir de la guerre, Ambroise Croizat, le bâtisseur de notre Sécurité sociale, fixait un cap indépassable : « La retraite ne doit plus être l’antichambre de la mort, mais une nouvelle étape de la vie. »

En voulant substituer progressivement l’incertitude du marché à la sécurité d’un droit collectif, la droite tourne délibérément le dos à cette promesse. Une retraite n’est pas un portefeuille d’actions qu’on liquide. C’est la garantie qu’après une vie de labeur, chacun pourra, enfin, vivre dignement. Et cela vaut infiniment plus qu’un calcul d’apothicaire.

 

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