Quel imaginaire
national plus heureux que celui de l’été 36, des bicyclettes sur les routes, des trains bondés
filant vers des paysages de carte postale et les délices des premiers bains de
mer ? Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que cette conquête demeure l’une
des lois auxquelles les Français restent le plus attachés, juste derrière la
Sécurité sociale. Quatre-vingt-dix ans après le Front populaire, les congés
payés continuent de raconter bien davantage qu’une réforme sociale.
Cet
anniversaire rappelle une ambition politique : arracher une part de la vie
au travail, à l’exploitation, à la logique du profit. Dès le départ, ce nouveau
droit, loin de se réduire à une simple parenthèse destinée à restaurer une
force de travail fatiguée, porte une promesse d’émancipation : découvrir,
lire, créer, faire du sport, rencontrer, débattre, vivre ensemble : autant
de manières de devenir davantage citoyens. Les Grecs appelaient cela la
« scholè », ce temps soustrait aux nécessités immédiates où l’on
cultive son intelligence, son imagination et son rapport au monde, où l’on
débat du destin de la cité.
Qui se souvient
encore de l’éphémère « ministère du Temps libre », créé en 1981,
bientôt chassé par « le temps de cerveau disponible » vendu par TF1
au début des années 2000 ? Les attaques contre les retraites, contre les
congés payés (la droite prônait il y a encore quelques semaines le renoncement
à la 5e semaine pour « gagner plus » ; Emmanuel
Macron veut réduire les vacances scolaires), mais aussi la dégradation des
conditions de vie qui prive des millions de familles de départ, le recul des
colonies de vacances ou l’affaiblissement du tourisme social… dessinent une
même trajectoire. En réduisant les citoyens à des consommateurs compulsifs, le
capitalisme n’exploite plus seulement notre travail, mais colonise désormais
nos imaginaires et le temps qui devait nous permettre de lui échapper… et de le
contester !
Voilà pourquoi
le temps libre doit redevenir une bataille politique majeure, l’une des formes
les plus décisives de la lutte sociale, quand tout instant est sommé d’être
rentable, dans un système qui transforme chaque minute de nos vies en ressources
à exploiter.

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