mercredi 18 février 2026

« Patron-Président » : pour mieux servir les milieux d’affaires, la chronique de Patrick Le Hyaric.



Les grosses caisses de la fanfare du grand patronat français reprennent de plus en plus la rythmique autoritaire trumpiste.

À coups de sondages, de tribunes et d’interventions dans les médias, ils accréditent l’idée d’installer directement les puissances industrielles et financières au cœur de l’État et à l’Élysée pour que « La France soit mieux gérée ».

Grossier stratagème. Non pas pour mieux faire France, mais pour la défaire. Non pas pour mieux gérer l’État, mais pour détruire l’État social. Non pas pour la modernisation des services publics mais pour leur privatisation. Non pas pour améliorer la vie des gens, mais pour les enrôler dans l’austère économie de guerre.

Les « 100 familles » possédantes ne font plus confiance à Macron

Les rodomontades de Trump au sommet de Davos aiguisant la guerre intracapitaliste, encouragent le grand capital européen dans son exigence d’être débarrassé de toutes entraves à l’amélioration des taux de profits et à l’accumulation. L’Association française des entreprises privées (AFEP) – qui regroupe les 120 entreprises privées les plus importantes du pays – véritable bureau politique du capitalisme français, est à la manœuvre. Ce groupe des « 100 familles » possédantes ne fait plus confiance à M. Macron, à qui ils ne pardonnent pas la dissolution de l’Assemblée nationale le 9 juin 2024. Il cherche désormais à la fois une autre voix et une autre voie pour sécuriser leur domination. Pourtant, l’ancien président du MEDEF, M. Roux de Bézieux, ne cachait pas, en décembre 2024, dans un article de la revue Challenges, que ses comparses avaient été très bien servis. « C’est une période miraculeuse pour les entreprises, se réjouissait-il. On a baissé l’impôt sur les sociétés, supprimé l’ISF, réformé le Code du travail, déployé un plan de compétitivité… Les entreprises n’ont jamais été autant soutenues ».

L’inextinguible la soif d’accumulation du capital européen et français

L’Humanité et d’autres médias ont maintes fois documenté la manière dont les grandes entreprises ont bénéficié depuis 2017 de baisses massives d’impôts, de la suppression partielle de l’Impôt sur les grandes fortunes, de la transformation du CICE en allègement durable de cotisations, d’affaiblissements du droit du travail et de centaines de milliards d’euros de soutien public. Mais cela ne suffit pas à étancher la soif d’accumulation du capital européen et français.

Comme aux États-Unis, les possédants veulent se protéger par une nouvelle mutation du capitalisme nécessitant une reconfiguration politique des forces conservatrices et réactionnaires, et une division accélérée des forces de gauche. La stigmatisation déchaînée du mouvement réformiste « La France insoumise », repeinte en parti « d’extrême gauche », vise en réalité à faciliter les passerelles entre droite et extrême droite, à en finir avec le « front républicain » pour, au bout du compte, empêcher tout projet de changement.

Le thème central de la bataille idéologique engagée lors des récentes discussions budgétaires avait cet objectif. À partir du gouffre de dettes qu’ils ont contribué à creuser, les forces conservatrices construisent un récit d’un confusionnisme abyssal dans lequel l’État social, la fonction publique et les services publics sont opposés à la « Francequi travaille ».

S’y ajoute un matraquage idéologique des plus humbles et des dépossédés, les poussant à accepter, comme une évidence, le sort qui leur est réservé, jusqu’à leur demander de se priver de leur capacité d’action politique.

– L’antiparlementarisme, complété d’un épandage industriel de propagande de discrédit de la politique, renforce l’extrémisation des droites et la normalisation de l’extrême droite compatible avec « les enjeux économiques ».

– Une cohorte d’experts, de journalistes, de cadres de la haute finance en lien avec les journaux économiques – Les Échos, Challenges et l’Opinion, détenus par B. Arnault – défilent en rang serré sur les écrans pour porter la bonne parole pro-business.

Qu’est-ce qui justifie, par exemple, que le rédacteur en chef des Échos, journal des milieux d’affaires, Dominique Seux ait droit chaque matin, depuis des années, à un éditorial économique sur France Inter ?

Des porte-voix, de la galaxie des droites extrémisées, en lien avec les cercles trumpistes, comme l’Institut Thomas More, la Fondation pour l’innovation politique, l’Institut Montaigne, l’Institut Sapiens, l’Ifrap et tant d’autres, présentés comme des « spécialistes », viennent débiter quotidiennement les mêmes thèses gonflées au mépris des classes populaires dans les grands médias.

– Un déluge d’enquêtes d’opinion biaisées valide le dénigrement des forces politiques, de la politique en général, afin d’accréditer la thèse selon laquelle la France serait mieux gérée si elle était dirigée directement par le grand patronat. À l’image des magnats de la Tech, de l’immobilier et du militarisme qui se sont emparés de la Maison Blanche.

Des questions de droite appelant des réponses de droite

C’est en ce sens que la très droitière Fondation pour l’Innovation Politique (Fondapol), associée au Cercle des Entrepreneurs Engagés, fondé par Hervé Novelli, ancien ministre de Nicolas Sarkozy et figure de la droite libérale favorable à la dérégulation et à la baisse des impôts, a commandé une enquête sur mesure à l’institut OpinionWay. Celle-ci a fait la une, le 1er février dernier, du journal La Tribune, propriété du multimilliardaire Rodolphe Saadé. Cette enquête a été bruyamment reprise par plusieurs médias, dont Le Figaro et Valeurs Actuelles. Et, pour cause. Elle accrédite l’idée que 58 % de nos compatriotes aspirent à l’élection d’un représentant du grand patronat à la présidence de la République. La conception de cette enquête est un modèle du genre. Des questions de droite appelant des réponses de droite. Ainsi, les sondés n’ont pas à répondre sur leurs préférences entre un représentant des possédants et un ouvrier. L’enquête organise l’enfermement dans de faux choix pour obtenir le résultat souhaité par le commanditaire. Ainsi, 69 % des personnes interrogées estiment que les gouvernements ne comprennent pas les entrepreneurs ; 82 % estiment que leur situation se dégrade à cause des impôts, 77 % pensent que la France irait mieux si l’on écoutait davantage les entrepreneurs.

L’inversion permanente des rôles pour cultiver l’aliénation

Aucune question évidemment sur la contribution des possédants au bien commun, sur la comparaison entre la rémunération des travailleurs et la folle distribution des dividendes. Aucune différenciation entre la petite entreprise sous-traitante, asphyxiée par les taux d’intérêt des emprunts, et la grande multinationale qui l’étouffe. Le travailleur-créateur de richesse est effacé au profit du capitaliste qui ferait soi-disant tourner l’économie.

C’est l’inversion permanente des rôles pour cultiver l’aliénation. On fait croire que le capitaliste donne du travail alors qu’il exploite la force de travail que le salarié est contraint de lui vendre aux conditions de la rentabilité du capital fixe et du capital financier.

– Pour consolider l’ensemble, on a jamais tant vu et tant entendu le gouverneur de la banque de France, François Villeroy de Galhau, et le directeur général de la banque publique d’investissement (BPI), Nicolas Dufourq, qui ont – en haut lieu- l’autorisation de sortir de leur rôle pour délivrer la bonne parole, au nom de la réduction de la dette. Leur mission est d’épandre le pâle vernis de la « raison » du savoir, de la bonne gestion ; pour faire accepter une super austérité et le démantèlement de tous les conquis sociaux en vue de la prochaine élection présidentielle. Le président de la BPI ne cesse de marteler depuis des semaines sur le ton du sachant le futur programme : « Le coût trop élevé de notre modèle social, l’impératif de la retraite à 65 ans, l’augmentation du reste à charge de l’assurance-maladie, la réduction du nombre de fonctionnaires »… « L’année 2026 est l’année où l’on doit essayer de peser sur l’opinion pour recentrer l’imaginaire collectif », clame-t-il. Pour solidifier cette propagande, d’autres « sachant » sont mobilisés, à l’image de Patrick Artus, membre du cercle des économistes et conseiller économique d’Ossiam, qui a publié dans Le Monde du 14 février une tribune aux allures d’un manifeste antisocial. Comme ses comparses, il détecte cinq urgences : « L’introduction d’une part de capitalisation dans le système des retraites ; le passage d’une logique de protection de l’emploi à celle d’une protection des personnes et des compétences ; la réforme du système éducatif ; le transfert d’une partie des cotisations sociales vers la TVA ; une réorganisation en profondeur du secteur public ». Tout un programme pour mettre définitivement à bas l’État social construit au fil des luttes sociales et de conquis communistes et de gauche.

On est loin ici des discours de « compromis nécessaires », aussi creux que mielleux. Ainsi, ils préparent une campagne électorale présidentielle pour provoquer une nouvelle bascule du capitalisme français. L’économie est placée au-dessus des lois et des droits, car il n’y aurait qu’une seule politique possible. Or, le problème principal est précisément l’économie capitaliste. Non seulement, elle fait entrer le monde dans la crise économique, la crise sociale, la crise écologique accentuée par le militarisme mais elle menace désormais d’anéantir la vie sur terre.

À l’opposé de la thèse du « président patron » les réponses pour l’intérêt humain et environnemental appellent la prise en main par les citoyens et les travailleurs d’un processus communiste de dépassement de ce système, jusqu’à l’abolir, pour porter un nouveau projet de civilisation. C’est dire l’ampleur de la bataille idéologique et politique à mener et les efforts à déployer pour unir l’immense majorité de celles et de ceux qui n’ont strictement aucun intérêt à élire un « patron-président » et tout à craindre de la nouvelle alliance des sphères du capital et de l’extrême droite. Ce que vit le peuple américain nous sommes d’agir vite.

 

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