lundi 15 décembre 2025

« Au Chili, l’ombre de Pinochet regagne le palais de la Moneda », l’éditorial de Rosa Moussaoui.



Un cauchemar hante l’Amérique latine : celui des dictatures parrainées par la CIA. Avec la victoire du candidat d’extrême droite José Antonio Kast au Chili, c’est l’ombre de Pinochet qui regagne le palais de la Moneda. Ce fils d’un officier de la Wehrmacht inscrit au parti nazi est l’héritier revendiqué d’un ordre né dans la violence du coup d’État de 1973, consolidé par la dictature et jamais réellement démantelé par la transition démocratique. 

Pour défaire la candidate de gauche, Jeannette Jara, portée par une large coalition, il s’est employé à exciter toutes les phobies. Il a déchaîné la haine des immigrés, la peur du communisme, les pires affects masculinistes.

Après le soulèvement social de 2019, ce multimillionnaire, membre de la caste dominante, avait contribué à torpiller le processus constituant qui donnait pour la première fois depuis 1973 une légitimité politique à des demandes sociales jusque-là réprimées.

En plaçant la criminalité et l’immigration au centre de sa campagne, il a esquivé la confrontation politique sur le modèle économique imposé dans le sang par les militaires pour briser les droits sociaux, livrer les biens communs, les services publics et les retraites aux seules logiques du profit.

En guerre contre les libertés individuelles, les droits des femmes et ceux des peuples autochtones, il a su tirer parti de la démobilisation de classes populaires gagnées par un sentiment d’abandon et du ralliement d’un électorat de droite qui n’a jamais soldé les comptes de l’ère Pinochet. La révolution socialiste de Salvador Allende entendait élargir la démocratie à l’économie.

Au prix de la torture, des opposants parqués dans les stades, des disparitions forcées, des barrios massacrés, des corps jetés dans le fleuve Mapocho, le Chili fut le laboratoire du néolibéralisme, où les Chicago boys de Milton Friedman expérimentèrent, sous l’égide des généraux, le marché dérégulé et la dictature de l’argent, répliqués dans le monde entier.

Le basculement du Chili dans le gouffre du capitalisme autoritaire s’inscrit aujourd’hui dans une géographie globale. De Washington à Rome et à Tel-Aviv, de Buenos Aires à Santiago, le néofascisme s’avance sous des visages nationaux, mais avec une langue commune : peur, identité, rappel à l’ordre. Et un but partagé : la conservation à tout prix d’un ordre économique injuste et inégalitaire.

Il détourne les colères populaires et promet la force là où la politique a déserté. L’extrême droite ne surgit jamais du néant, elle germe et s’épanouit dans les failles de la démocratie. Une bataille, encore, est perdue. Le combat continue. Contre ceux qui veulent écrire l’avenir avec l’encre du passé, par-delà le verdict des urnes, il se joue dans la mémoire, la résistance sociale, la fidélité aux luttes.

 

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