mercredi 15 avril 2026

« Le droit d’exister ne se négocie pas », l’éditorial de Stéphane Sahuc.



Dans les services d’oncologie, les victoires tiennent à peu : quelques mois gagnés, une tumeur qui recule, un espoir qui renaît grâce à un traitement qui fonctionne enfin. Parmi ceux-là, le Keytruda. Cette immunothérapie, utilisée contre de nombreux cancers, redonne du temps, de l’espoir. Mais à qui et à quel prix ?

Après le travail de l’UFC-Que choisir sur « les dérives d’un modèle pharmaceutique insoutenable » qui pointait déjà le Keytruda, c’est l’enquête « Cancer Calculus », menée par l’International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ), qui met au jour la réalité cynique et brutale. Le laboratoire Merck a transformé un traitement en instrument financier.

Le scandale n’est pas seulement celui d’un prix démesurément élevé. Il est celui d’un prix conçu comme un outil de tri. Variable selon les pays, ajusté aux capacités de paiement, maintenu artificiellement haut par une forteresse de brevets. Avec le Keytruda, Merck organise un accès conditionnel à la survie. Ici, on soigne. Là, on rationne. Ailleurs, on renonce.

Non parce que la science fait défaut, mais parce que le business décide. Merck ne protège pas une innovation, il organise le profit. Pendant ce temps, les revenus explosent : 31,7 milliards de dollars de ventes en 2025, et près de la moitié du chiffre d’affaires de Merck.

En 1792, à la tribune de la Convention, Maximilien de Robespierre posait un principe clair : « Quel est le premier objet de la société ? C’est de maintenir les droits imprescriptibles de l’homme. Quel est le premier de ces droits ? Celui d’exister. La première loi sociale est donc celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d’exister ; toutes les autres sont subordonnées à celle-là. »

Deux siècles plus tard, ce droit premier continue de se heurter à un capitalisme sans limite qui lui oppose celui de propriété, qui consiste à extraire le maximum de profit d’un produit indispensable. Jusqu’à la dernière goutte de rentabilité, jusqu’à faire de la vie une variable d’ajustement.

Le Keytruda est devenu un symbole : celui d’un monde où l’on sait soigner et sauver sans rendre les soins accessibles à tous et en laissant mourir. Il serait temps de revenir à Robespierre et d’affirmer que le droit d’exister ne se négocie pas.

 

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