vendredi 12 décembre 2025

« Supercherie(s) », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin.



Sacerdoce : On croyait avoir tout lu, tout vu, tout entendu du personnage, des accommodements évidents aux mensonges éhontés. Des estrades électorales aux couloirs feutrés du pouvoir, l’ancien président Nicoléon a toujours su faire de sa vie un récit romanesque, tranchant comme des blagues vulgaires pour fins de banquets.

Voici donc que nous parvient un manuscrit inattendu, venu non plus des hauteurs de la République mais d’un ailleurs clos, rugueux, où le vacarme du monde ne pénètre qu’à travers les lucarnes d’un quotidien ramené à l’essentiel. Un livre supposément écrit en prison, que l’ex-chef de l’État nomme sa prison intérieure. La bonne blague.

Si la vie est trop courte pour lire de mauvais livres, c’est bien pour les besoins de la chronique, et pour savoir, sinon comprendre, qu’il a fallu se forcer à déchiffrer le Journal d’un prisonnier (Fayard, la maison Bolloré). Rassurez-vous, non en achetant le livre, mais en se procurant les épreuves de ce manuscrit.

L’après-midi du mardi 9 décembre fut ainsi consacré à un sacerdoce éprouvant. Ce livre, dont on doute fortement qu’il fut bel et bien écrit dans une cellule, et en si peu de temps, aurait pu avoir pour sous-titre : « Nicoléon découvre que la prison n’est pas le Club Med… »

Le livre du « prisonnier » Nicoléon, entre témoignage et farce.

Creux : Car il faut s’infliger ces pages où il se lamente au sujet des murs gris de la Santé, de sa douche sans jet d’eau, de la petite salle de sport, du miroir de sa cellule trop bas ou encore du bruit des autres prisonniers. Un chapelet d’obsessions, par lesquelles pointe l’envie de passer pour un martyr.

Souvenons-nous que, durant sa carrière politique, Nicoléon bombait le torse et assurait que les prisonniers n’avaient pas à être choyés… Trois semaines auront suffi pour publier un livre d’un peu plus de 200 pages, alors que nous reviennent à l’esprit les mots de Boualem Sansal, écrivain innocent et malade, qui, à 81 ans, est sorti des geôles algériennes en déclarant : « Je ne vais pas être détruit par une petite année de prison. »

Nicoléon, lui, nous assène des pages et nous nous demandons s’il s’agit bien d’un témoignage ou d’une farce. Vingt et un jours : le titre sonne creux, et le contraste entre durée et prétention vire à l’absurde. Quand il décrit ses conditions de détention, on dirait le script d’un week-end forcé dans un spa médiocre, pas le récit d’une vie brisée.

Supercherie grotesque, comme un exercice d’autocomplaisance au tarif d’une tragédie surjouée. À 70 ans, l’homme est en pleine forme, mais condamné en première instance pour « association de malfaiteurs » dans l’affaire des financements libyens et pour « corruption » et « trafic d’influence » dans l’affaire Bygmalion. Il écrit : « La tête me tournait alors que je n’aspirais qu’à me retrouver seul pour penser à Carla et aux enfants que je venais de quitter. » Ou encore : « En m’asseyant sur le lit qui n’était pas fait, j’eus un choc. Je n’avais jamais senti, y compris à l’armée lors de mon service militaire, un matelas plus dur. » Pathétique.

Loin de socialiser ou d’humaniser la figure d’un homme brisé, le livre se présente comme un « témoignage » calibré, empaqueté pour un public déjà acquis, prêt à verser dans la compassion ou la nostalgie. Beaucoup de posture : il se dit « victime d’un système », « martyr de la justice ». Puis de la politique : il rend hommage à Fifille-la-voilà, assurant qu’il prendra bientôt « une position publique » pour refuser désormais toute idée de front républicain comme barrage à l’extrême droite. L’élu de 2007 entérine l’alliance des droites avec le Rassemblement national. Logique.

Pathos : Franchement, que dire, sinon rire, de cette tirade philosophique liée à l’épreuve carcérale : « À l’image du désert, la vie intérieure se fortifie en prison » ? Narcissisme stupéfiant, telle une quête pour susciter pitié, respect, communion. Tout le texte respire le calcul : ce n’est pas le désespoir d’un détenu qui s’exprime, mais la stratégie d’un homme public qui tente de revaloriser son image.

Comme si l’enfermement devenait une marchandise littéraire. Et quand il dénonce un « pouvoir judiciaire devenu acteur politique », nous lisons une vengeance idéologique, sous des couches de victimisation. Une imposture éditoriale, au profit d’une autopromotion au pathos calibré assez indigne. Ou plutôt une indignité absolue : utiliser un « séjour » pour réparer un « destin » et le transformer en « transaction ».

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

« Canicule : Face à l’inaction meurtrière, où est la colère ? », l’éditorial de Maud Vergnol.

Qui peut encore nier que notre humanité est face à la plus grande crise existentielle qu’elle ait jamais connue ? Combien faudra-t-il enco...