Il faut
reconnaître que l’opération est rondement menée. À peine Nicolas Sarkozy
avait-il quitté sa cellule – après un bref passage en prison qu’il n’a
cessé de dramatiser – que la mise en orbite de son livre témoignage
était déjà enclenchée. Nous y voilà.
Ceux qui espéraient un peu de retenue de la part d’un ancien président déjà
condamné à trois reprises en seront pour leurs frais.
La sortie du Journal
d’un prisonnier n’a rien d’une introspection : c’est une opération
politique et médiatique, une tentative de réhabilitation, portée à bout de bras
par un système parfaitement huilé. À en croire les récits de certains médias,
le condamné – oui, car il a bien été condamné en première instance dans
cette affaire – serait soudain devenu un héros tragique, un ascète
injustement frappé, presque un « otage » de la République.
Le Figaro ne s’en cache
pas : Sarkozy, qui se dit « injustement détenu », « n’est
pas le seul, loin de là, à le penser ». Mieux : « La
prison lui paraissait insupportable aux innocents. Il peut désormais témoigner
qu’elle l’est. » Dans le grand quotidien de la droite, un président
reconnu coupable d’association de malfaiteurs se change en martyr. Au JDD, la ferveur vire à l’hagiographie. Le journal, propriété de Vincent Bolloré qui édite
aussi son livre, publie des extraits du manuscrit comme s’il s’agissait
d’inédits de Proust ou d‘Hugo : l’ouvrage, affirme-t-il, « n’est
pas seulement le récit d’une incarcération, c’est aussi un acte de
résistance ».
Contre
qui ? Contre une justice qui l’accuserait « sans preuves »
– quand les dossiers comportent des transferts financiers, de nombreux
témoignages concordants… Contre un « faux » qui a été reconnu
authentique à trois reprises par les magistrats. À coups de couvertures
complaisantes, de récits pathétiques, de scènes mystiques, le président déchu
devient « écrou 320535 », pèlerin de Lourdes, silhouette
souffrante dans un désert intérieur. On attend presque la béatification. Le
nombre de journalistes qui relaient avec gourmandise cette dramaturgie est
stupéfiant.
Mais en réalité
tout cela sert de rideau de fumée. Car ce récit lacrymal masque
l’essentiel : un président de la République, alors candidat, est accusé
d’avoir pactisé avec un dictateur – et son entourage terroriste –
pour financer sa campagne. Le cœur du scandale est là, et non dans les
« 85 marches » d’un escalier de la Santé. Ce déferlement médiatique
relève d’une chose simple : une solidarité de classe. Et elle s’affranchit
de tout cadre. Ni la vérité pour certains journalistes, ni la République pour
l’ancien président, n’en sortent indemnes. Les faits deviennent
accessoires ; la défense d’intérêts communs prime.
Nicolas Sarkozy
tisse patiemment autour de lui une toile d’impunité. Son ami Vincent Bolloré
mobilise son empire : édition du livre, promotion sur CNews, mise en scène
dans le JDD. La connivence n’est pas qu’amicale : elle est
stratégique. Car la partie la plus politique de l’ouvrage est limpide. Sarkozy
assure à Marine Le Pen qu’il ne soutiendra pas le front républicain lors de
prochains scrutins et qu’il « prendra position publiquement ».
Voilà le pacte : lui aide l’extrême droite à finir d’aspirer ce qu’il
reste de la droite ; elle, en retour, prend sa défense et saura s’en
souvenir si elle accède au pouvoir…
Un pas
supplémentaire vers l’alliance entre la droite et l’extrême droite tant rêvée
par Bolloré. Et un pas supplémentaire dans le cynisme sarkozyste : oser se
comparer à Dreyfus pour aider l’extrême droite à conquérir le pouvoir en 2027
et espérer y trouver, demain, un refuge judiciaire. Ce qui est grave n’est donc
pas qu’on incarcère – brièvement – un ancien chef de l’État dont les
dossiers sont accablants. C’est qu’il soit prêt à piétiner ce qu’il reste de
République pour éviter de retourner là où ses politiques ont envoyé tant de
gens.

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