dimanche 14 décembre 2025

« Sarkozy, prêt à tout, prêt au pire », l’éditorial de Cédric Clérin.



Il faut reconnaître que l’opération est rondement menée. À peine Nicolas Sarkozy avait-il quitté sa cellule – après un bref passage en prison qu’il n’a cessé de dramatiser – que la mise en orbite de son livre témoignage était déjà enclenchée. Nous y voilà. Ceux qui espéraient un peu de retenue de la part d’un ancien président déjà condamné à trois reprises en seront pour leurs frais.

La sortie du Journal d’un prisonnier n’a rien d’une introspection : c’est une opération politique et médiatique, une tentative de réhabilitation, portée à bout de bras par un système parfaitement huilé. À en croire les récits de certains médias, le condamné – oui, car il a bien été condamné en première instance dans cette affaire – serait soudain devenu un héros tragique, un ascète injustement frappé, presque un « otage » de la République.

Le Figaro ne s’en cache pas : Sarkozy, qui se dit « injustement détenu », « n’est pas le seul, loin de là, à le penser ». Mieux : « La prison lui paraissait insupportable aux innocents. Il peut désormais témoigner qu’elle l’est. » Dans le grand quotidien de la droite, un président reconnu coupable d’association de malfaiteurs se change en martyr. Au JDD, la ferveur vire à l’hagiographie. Le journal, propriété de Vincent Bolloré qui édite aussi son livre, publie des extraits du manuscrit comme s’il s’agissait d’inédits de Proust ou d‘Hugo : l’ouvrage, affirme-t-il, « n’est pas seulement le récit d’une incarcération, c’est aussi un acte de résistance ».

Contre qui ? Contre une justice qui l’accuserait « sans preuves » – quand les dossiers comportent des transferts financiers, de nombreux témoignages concordants… Contre un « faux » qui a été reconnu authentique à trois reprises par les magistrats. À coups de couvertures complaisantes, de récits pathétiques, de scènes mystiques, le président déchu devient « écrou 320535 », pèlerin de Lourdes, silhouette souffrante dans un désert intérieur. On attend presque la béatification. Le nombre de journalistes qui relaient avec gourmandise cette dramaturgie est stupéfiant.

Mais en réalité tout cela sert de rideau de fumée. Car ce récit lacrymal masque l’essentiel : un président de la République, alors candidat, est accusé d’avoir pactisé avec un dictateur – et son entourage terroriste – pour financer sa campagne. Le cœur du scandale est là, et non dans les « 85 marches » d’un escalier de la Santé. Ce déferlement médiatique relève d’une chose simple : une solidarité de classe. Et elle s’affranchit de tout cadre. Ni la vérité pour certains journalistes, ni la République pour l’ancien président, n’en sortent indemnes. Les faits deviennent accessoires ; la défense d’intérêts communs prime.

Nicolas Sarkozy tisse patiemment autour de lui une toile d’impunité. Son ami Vincent Bolloré mobilise son empire : édition du livre, promotion sur CNews, mise en scène dans le JDD. La connivence n’est pas qu’amicale : elle est stratégique. Car la partie la plus politique de l’ouvrage est limpide. Sarkozy assure à Marine Le Pen qu’il ne soutiendra pas le front républicain lors de prochains scrutins et qu’il « prendra position publiquement ». Voilà le pacte : lui aide l’extrême droite à finir d’aspirer ce qu’il reste de la droite ; elle, en retour, prend sa défense et saura s’en souvenir si elle accède au pouvoir…

Un pas supplémentaire vers l’alliance entre la droite et l’extrême droite tant rêvée par Bolloré. Et un pas supplémentaire dans le cynisme sarkozyste : oser se comparer à Dreyfus pour aider l’extrême droite à conquérir le pouvoir en 2027 et espérer y trouver, demain, un refuge judiciaire. Ce qui est grave n’est donc pas qu’on incarcère – brièvement – un ancien chef de l’État dont les dossiers sont accablants. C’est qu’il soit prêt à piétiner ce qu’il reste de République pour éviter de retourner là où ses politiques ont envoyé tant de gens.

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