mardi 14 octobre 2025

« L’état de fumier », la chronique de Patrick Le Hyaric.



La décomposition jusqu’à la putréfaction de l’architecture institutionnelle de la Ve République est bien avancée.

Elle poursuit jour après jour son œuvre sous nos yeux, semant incrédulité et dégoût.

Oh, il y aura bien des soubresauts, des faux-semblants, des coups de poker, de grands rideaux des apparences déployés, tirés, repassés par des zombies et des sachants à l’air pénétré, lisant l’avenir sur les rides creusées d’un système en perdition avec la rigueur des bonimenteurs.

Leurs vulgaires missions consistent à détourner les regards de l’essentiel : il n’y a pas de majorité pour les politiques de soutien au capitalisme. La Constitution, amputée de son préambule de 1946 par les maîtres de la finance et de la grande industrie au nom de leur combat acharné contre le communisme, se fissure et se délabre au rythme de l’agonie de l’hégémonie idéologique du néo-libéralisme.

Ce sont les graines du fascisme qui germent

Enferré dans ses insolubles contradictions, en quête de nouvelles accumulations, le grand capital a besoin de détruire tous les conquis sociaux et démocratiques, de laminer le droit, de mettre le feu à l’État social pour « un capitalisme d’État » – fusion de l’État et de l’oligarchie capitaliste, en niant les nécessités de la bifurcation environnementale. Au-delà, pour eux, le libéralisme en son sens politique doit être dépassé et subverti non pas seulement dans « l’illibéralisme », comme on l’entend parfois, mais dans une sécurisation du capitalisme que permettrait la fusion de l’État et du capital, doublée d’un nouvel autoritarisme : ce sont les graines du fascisme qui germent.

Nous en sommes au point où les grands possédants peuvent se permettre de retoquer un Premier ministre s’il a la timide audace d’évoquer un « faux gel » de la contreréforme des retraites et l’idée saugrenue de demander une fictive obole de quelques centimes à l’oligarchie. C’est dire la nature de l’aiguisement de la guerre que livre la classe capitaliste aux dépossédés.

Évidemment, tout ceci est maquillé par l’insupportable crissement de roue des voitures officielles dans la cour des palais, les inutiles rencontres où chacun des participants autour du président de la République sera sanglé à un « système » honni, par l’organisation de la confusion et des faux-semblants. Bref, c’est le théâtre de l’enfouissement des demandes populaires sous des couches d’impostures.

Tout est permis. Ceux qui ont servi le maître du palais depuis l’hôtel de Matignon font savoir à la haute bourgeoisie qu’ils sont prêts à se mettre à leur service, le jour où ils décideront de déloger leur roi adoré hier, enseveli aujourd’hui dans les plus basses strates des enquêtes d’opinion.

Laisser attaquer, insulter, dénigrer sans cesse l’un des partis de gauche ouvre la porte à la destruction de la gauche tout entière !

Leur mission : donner un peu d’air au système pour le faire perdurer encore un peu. Le cœur de la politique ne devient ainsi que le jeu de rôles que ces politiciens sans envergure se sont assignés. Qui dira que M. E. Philippe est le défenseur de la retraite à 67 anset du serrage sans fin des vis permettant l’investissement humain ? Qui dira que le champion du tourniquet ministériel, GabrielAttal, véritable moulin à paroles creuses, nest que le co-responsable du désastre au même titre que M.Lecornu, lorganisateur de la mystification des prétendus « grands débats » ? Et ce sévère Retailleau qui appelle à voter pour l’extrême droite afin d’empêcher l’élection d’une candidate socialiste à Montauban, le jour même où il quitte le navire macroniste. Voilà qui montre, s’il en était besoin que laisser attaquer, insulter, dénigrer sans cesse l’un des partis de gauche ouvre la porte à la destruction de la gauche tout entière !

La décomposition du fumier est lente. Accélérée par la crise financière de 2008, la montée des aspirations populaires est en quête de perspectives progressistes, une reconfiguration mondiale, le système vacille. Il tient tête aux peuples tout en tentant d’obtenir leur consentement à leur propre malheur. Les oreillettes des fondés de pouvoir, directement alimentées par la classe des possédants et les marchés financiers, font couler le vieux débit des mêmes « mots-bâtons » : dette, ordre, submersion migratoire, réduction des dépenses, rejet de l’assistanat, lourdeur des charges et des normes… Jusqu’à plus soif. Jusqu’au dégoût. Voici que pointent les « Soyez responsables » pour faire accepter « l’économie de guerre » alors que ce mois « d’octobre rose » nous fait mesurer l’ampleur des besoins de santé face au développement des cancers.

Puis une cohorte de sondeurs, d’éditorialistes, d’économistes se déplace en bande, de plateau en plateau, pour parfaire la pédagogie du cercle de la raison capitaliste. Ils encagent la pensée et le droit de penser. Hors-sol, loin de la vie des usines et des villages, ils assènent, ils répètent leurs mots vides pour que l’ouvrier, le petit paysan, l’artisan, le retraité acceptent la soumission au capital.

Primat des intérêts du monde des affaires et de la haute finance sur les intérêts populaires

Au nom d’une prétendue démocratie et de la souveraineté, ils défendent le système unique, le mythe de l’efficacité du régime présidentiel, sans même se rendre compte que, deux phrases plus tard, ils se contredisent lorsqu’ils évoquent la loi des marchés financiers qui décident de nos capacités d’emprunt ou la nécessité de respecter les demandes de la Commission européenne.

Le présidentialisme, imposant sa loi aux citoyens et aux institutions parlementaires, n’est à l’extérieur qu’un fantôme, depuis que, dans les années 1980, la décision a été prise de connecter notre économie et le budget de la nation aux marchés financiers. Toute parole d’un ministre de l’Économie, du Premier ministre et du président, est indexée à la surveillance des marchés financiers et des agences de notation. Ce primat des intérêts du monde des affaires et de la haute finance sur les intérêts populaires et l’intérêt général a été organisé par la droite et la direction socialiste. Les mêmes ont ensemble violé le vote de 2005, sur le Traité constitutionnel européen pour le faire adopter par la réunion d’un Congrès, sous les lambris du château de Versailles, alors que Sarkozy venait d’enserrer la France dans le commandement intégré de l’Otan.

Ainsi, la souveraineté du peuple et la souveraineté de l’État sont entamées. Ainsi, la monarchie élective voulue par la Ve République n’est plus que la courroie de transmission des oligarchies et des milieux d’affaires. Mais cela ne leur suffit plus à étancher leur soif d’accumulation.

Ils ont entamé la déconstruction des institutions étatiques dès lors qu’elles protègent les citoyens, écartés de tout débat, de tout choix, puisqu’il n’y aurait qu’une politique possible : celle qui se fait contre ces derniers. Tout juste sont-ils conviés aux piètres gesticulations de la comédie du pouvoir, pour demander que les forces politiques s’entendent entre elles sur des programmes décidés en dehors d’eux, et même en dehors du pays.

Les faux-semblants du gel de la contre-réforme des retraites ou l’obole demandée aux grandes fortunes ne sont que les leurres

En effet, ce mauvais théâtre est organisé pour cacher un élément fondamental : la recommandation de la Commission européenne, le 19 juin 2024, qui enjoint à la France d’accélérer le démantèlement des droits sociaux. Le président de la République a fait répondre – par de hauts fonctionnaires – positivement à cette injonction, le 19 décembre 2024, puis a accepté de porter les dépenses militaires à 5 % des richesses produites, sans consultation du Parlement et encore moins de nos concitoyens.

On peut donc continuer à changer de Premier ministre chaque semaine ou dans trois mois, le projet de budget reste absolument le même : austérité et militarisme. Les faux-semblants du gel de la contre-réforme des retraites ou l’obole demandée aux grandes fortunes ne sont que les leurres, les petits calmants pour tenter d’acheter des neutralités de députés pour préserver les fondements du système. Comme lors de la fin des vieilles monarchies, les rituels désuets, la télé-présence, les manèges ministériels servent à cacher l’obsolescence entamée du régime. Elle peut être grosse d’espoir pour porter radicalement un processus communiste unitaire de transformation sociale, démocratique, écologiste et féministe.

Ne pas s’engager dans un tel processus est aussi gros de désespoir.

En effet, la haute bourgeoisie a deux fers aux feux. Elle pousse le président de la République à faire preuve de courage en faisant adopter un budget qui lui soit favorable soit par filouterie parlementaire ou par décret ou encore, par l’utilisation de l’article 16 de la Constitution, au nom de la nécessité de « sortir du chaos ». Mais elle croit aussi le moment venu d’organiser la coalition des droites qui s’extrémisent avec l’extrême droite pour servir ses intérêts et de garantie de l’ordre. Une dissolution de l’Assemblée nationale pourrait servir ce projet de bascule dans une nouvelle configuration politique.

C’est à un puissant travail de construction d’une active unité populaire pour un processus progressiste que devraient s’atteler les forces agissant pour la transformation sociale et écologique.

Ainsi, s’enfermer dans les seuls cadres institutionnels n’ouvre pas d’issue pour les intérêts des salariés et de l’ensemble des travailleurs. Il convient de porter la perspective révolutionnaire de dépassement – pour son abolition – du système, à partir de la prise en main par les travailleuses et travailleurs de leur vie, de leur pouvoir sur la production, de leur travail et la création monétaire.

Il conviendrait de subvertir le débat et de le déplacer du point de vue de l’intérêt du monde du travail et de la création, et non plus le laisser se dérouler du point de vue de l’intérêt des classes dominantes que la médiasphère – contre toute réalité – fait confondre avec l’intérêt général.

C’est à un puissant travail de construction d’une active unité populaire pour un processus progressiste que devraient s’atteler les forces agissant pour la transformation sociale et écologique. Tâche difficile certes. Mais la situation est devenue si dangereuse qu’aucun effort ne doit être négligé pour une union de qualité nouvelle comme avaient commencé à le faire les parties prenantes du Nouveau Front populaire. De l’état de fumier doit commencer à germer l’après-capitalisme.

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