samedi 16 août 2025

ARTICLE LU DANS LE MONDE : Dans l’Allier, des catholiques identitaires mettent en scène leur vision de l’histoire avec le soutien de la droite.



Dans l’Allier, des catholiques identitaires mettent en scène leur vision de l’histoire avec le soutien de la droite

Révolution française oubliée, rôle collaborationniste de Vichy passé sous silence : « Murmures de la cité » témoigne des influences fascistes de ses concepteurs. L’événement organisé à Moulins a toutefois bénéficié de fonds publics.  

Rarement murmures auront fait autant de bruit. Ceux-là ont résonné dans le Bourbonnais et bien au-delà, cet été, lorsqu’un spectacle à prétention historique, « Murmures de la cité », a secoué la ville de Moulins. La préfecture de l’Allier est devenue l’épicentre d’une bataille entre, d’un côté, l’extrême droite et ses relais médiatiques et, de l’autre, la gauche partisane et syndicale, associée au monde scientifique. A l’issue du bras de fer, la première pouvait revendiquer une nette victoire, grâce au soutien constant des collectivités locales. Du 11 au 13 juillet, quelque 700 personnes par soir ont assisté à la reconstitution d’une histoire de France à la façon du Puy du Fou, orchestrée par un jeune militant identitaire, admirateur d’antisémites convaincus, Guillaume Senet.

Comme souvent ces derniers mois dans le monde associatif, le feu a pris lorsque est apparu un logo, lettres noires sur fond blanc : celui du Fonds du bien commun, le projet caritatif et religieux du milliardaire conservateur Pierre-Edouard Stérin. Ce soutien apporté à « Murmures de la cité », pour un montant inconnu, met en alerte le député communiste de l’Allier, Yannick Monnet, qui prévient la presse et demande à la ville de Moulins, où il est conseiller municipal d’opposition, le retrait de la subvention attribuée.

Autre découverte : l’organisateur, Guillaume Senet, est connu dans la région sous le nom de Guillaume Poliste, son pseudo d’activiste. Avec son frère et deux amis, d’une grande famille de la noblesse bretonne, il a créé en 2022 près de Moulins une communauté catholique identitaire, Sophia Polis, qui rassemble chaque été quelques dizaines de jeunes dans le château de ses parents, autour d’activités diverses : messe en latin, restauration de la vieille bâtisse, conférences de personnalités d’extrême droite ou de prêtres traditionalistes. Les inspirations sont clairement fascistes, du collaborateur et antisémite Robert Brasillach, dont le nom orne le sweat-shirt officiel de Sophia Polis, à son ami Maurice Bardèche, revendiqué comme une référence : Nuremberg ou la Terre promise, l’un des livres de chevet des négationnistes, est ainsi qualifié de « visionnaire » par l’association.

Fonds de l’Etat et de quatre collectivités

Outre son fondateur, plusieurs membres de Sophia Polis ont organisé le spectacle « Murmures de la cité », qu’il s’agisse du metteur en scène ou du responsable des scènes équestres. Le spectacle a été couvé par le Nid, un incubateur de projets monté par l’Institut Iliade, un cercle de réflexion identitaire. Il s’agit d’un énième avatar du rapprochement entre les néopaïens de la Nouvelle Droite et les catholiques traditionalistes, expliqué ainsi par Guillaume Senet dans la revue néodroitière Eléments en 2022 : « Nous devons mener ensemble le combat anthropologique qui se présente à nous. »

Guillaume Senet se défend pourtant de faire de la politique à travers cette reconstitution : « On voulait créer du lien par le spectacle vivant, parler d’histoire à des gens qui veulent redécouvrir leur patrimoine dans un endroit enclavé. » Il décrit Sophia Polis comme « une structure catholique et non partisane » et estime que « la foi catholique exige une radicalité absolue », avant de justifier son intérêt « littéraire » pour Brasillach et Bardèche. Guillaume Senet nous fera plus tard parvenir la profession de foi d’un catholique « enraciné », en lutte contre le « wokisme », le « sionisme révisionniste », l’islamisme radical et le néolibéralisme.

L’Etat – à travers le Centre national du costume et de la scène – et quatre collectivités, toutes tenues par la droite – la ville et l’agglomération, dirigées par l’ancien ministre chiraquien Pierre-André Périssol, mais aussi le département de l’Allier et la région Auvergne-Rhône-Alpes – ont soutenu le spectacle à travers des subventions et des conventions de mises à disposition de l’espace public, de matériel et de personnel. Contestées par la gauche, elles ont été confirmées dans les semaines précédant le spectacle. « Nous ne pouvions pas retirer la subvention », argue Pierre-André Périssol, regrettant « la politisation de la part de la gauche comme de l’extrême droite » : « Nous avons insisté, avec l’Etat, sur la qualité professionnelle du spectacle et la mairie leur a fait signer la charte républicaine.

Le déroulé du spectacle a laissé à voir les inspirations politiques du créateur. La Révolution est purement absente du récit historique, en cohérence avec sa vision d’une société « que l’on s’est acharné à détruire depuis le XVIIIsiècle ». Guillaume Senet y voit un épisode « trop controversé » pour être résumé dans le spectacle. Vichy, toute proche, n’est qu’une ville d’eaux, et non le siège du gouvernement collaborationniste. « On peut faire un spectacle de culpabilisation mais le but était de parler de faits positifs », explique-t-il. Selon un collectif d’historiens et d’archéologues de la région, « la sélection des personnages historiques retenus pour le spectacle (…) interroge, car il illustre des choix au minimum dépassés, voire purement idéologiques ». Le spectacle se conclut par une exhortation à ressusciter une forme d’héroïsme inhérent à l’identité nationale et à « la foi de ses enfants ».

Autant que le succès en billetterie, c’est le soutien réaffirmé des élus de droite qui a ravi les organisateurs et l’extrême droite locale. Guillaume Senet parle du réveil de « la France réelle », formule empruntée à Charles Maurras, tandis que l’africaniste ethnodifférencialiste Bernard Lugan, interrogé par l’influenceur Vincent Lapierre, y voit « la butte-témoin du post-marxisme ». « Ils [les mouvements de gauche] ont pensé qu’ils avaient le monopole de l’histoire, de la culture, le monopole de tout, et ils se rendent compte que ça leur échappe complètement. (…) Comme on disait en 14 : on les aura. »

Le député communiste Yannick Monnet déplore un point de bascule dans l’histoire de la droite locale, « qui ne transigeait pas avec l’extrême droite. Il y a dix ans, elle n’aurait pas accepté un tel spectacle. Ce n’est pas de la culture, c’est de la politique d’extrême droite, qu’ils ont défendue coûte que coûte ».

Pierre-André Périssol, qui a assisté à la représentation, l’a trouvée « de qualité » et n’a « pas d’a priori, ni favorable ni défavorable », à poursuivre la collaboration avec « Murmures de la cité ». Fidèle aux préceptes catholiques identitaires, Guillaume Senet a créé à Moulins une académie des savoir-faire ancestraux, et certifie avoir des demandes d’autres édiles locaux pour de nouvelles reconstitutions historiques, dont les « racines chrétiennes de la France » constitueront la matrice et le baptême de Clovis un point de départ.

Clément Guillou

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