Dans l’Allier, des catholiques
identitaires mettent en scène leur vision de l’histoire avec le soutien de la
droite
Révolution
française oubliée, rôle collaborationniste de Vichy passé sous silence :
« Murmures de la cité » témoigne des influences fascistes de ses
concepteurs. L’événement organisé à Moulins a toutefois bénéficié de fonds
publics.
Rarement murmures auront fait autant de bruit. Ceux-là ont résonné dans le Bourbonnais et bien au-delà, cet été, lorsqu’un spectacle à prétention historique, « Murmures de la cité », a secoué la ville de Moulins. La préfecture de l’Allier est devenue l’épicentre d’une bataille entre, d’un côté, l’extrême droite et ses relais médiatiques et, de l’autre, la gauche partisane et syndicale, associée au monde scientifique. A l’issue du bras de fer, la première pouvait revendiquer une nette victoire, grâce au soutien constant des collectivités locales. Du 11 au 13 juillet, quelque 700 personnes par soir ont assisté à la reconstitution d’une histoire de France à la façon du Puy du Fou, orchestrée par un jeune militant identitaire, admirateur d’antisémites convaincus, Guillaume Senet.
Comme souvent
ces derniers mois dans le monde associatif, le feu a pris lorsque est apparu un
logo, lettres noires sur fond blanc : celui du Fonds du bien commun, le
projet caritatif et religieux du milliardaire conservateur Pierre-Edouard
Stérin. Ce soutien apporté à « Murmures de la cité », pour un montant
inconnu, met en alerte le député communiste de l’Allier, Yannick Monnet, qui
prévient la presse et demande à la ville de Moulins, où il est conseiller
municipal d’opposition, le retrait de la subvention attribuée.
Autre
découverte : l’organisateur, Guillaume Senet, est connu dans la région
sous le nom de Guillaume Poliste, son pseudo d’activiste. Avec son frère et
deux amis, d’une grande famille de la noblesse bretonne, il a créé en 2022
près de Moulins une communauté catholique identitaire, Sophia Polis, qui
rassemble chaque été quelques dizaines de jeunes dans le château de ses
parents, autour d’activités diverses : messe en latin, restauration de la
vieille bâtisse, conférences de personnalités d’extrême droite ou de prêtres
traditionalistes. Les inspirations sont clairement fascistes, du collaborateur
et antisémite Robert Brasillach, dont le nom orne le sweat-shirt officiel de
Sophia Polis, à son ami Maurice Bardèche, revendiqué comme une référence :
Nuremberg ou la Terre promise, l’un des livres de chevet des négationnistes, est
ainsi qualifié de « visionnaire » par l’association.
Fonds de l’Etat et de quatre collectivités
Outre son
fondateur, plusieurs membres de Sophia Polis ont organisé le spectacle
« Murmures de la cité », qu’il s’agisse du metteur en scène ou du
responsable des scènes équestres. Le spectacle a été couvé par le Nid, un
incubateur de projets monté par l’Institut Iliade, un cercle de réflexion identitaire.
Il s’agit d’un énième avatar du rapprochement entre les néopaïens de la
Nouvelle Droite et les catholiques traditionalistes, expliqué ainsi par
Guillaume Senet dans la revue néodroitière Eléments en 2022 : « Nous
devons mener ensemble le combat anthropologique qui se présente à nous. »
Guillaume Senet
se défend pourtant de faire de la politique à travers cette
reconstitution : « On voulait créer du lien par le spectacle vivant,
parler d’histoire à des gens qui veulent redécouvrir leur patrimoine dans un
endroit enclavé. » Il décrit Sophia Polis comme « une
structure catholique et non partisane » et estime que « la foi
catholique exige une radicalité absolue », avant de justifier son
intérêt « littéraire » pour Brasillach et Bardèche. Guillaume
Senet nous fera plus tard parvenir la profession de foi d’un catholique « enraciné »,
en lutte contre le « wokisme », le « sionisme
révisionniste », l’islamisme radical et le néolibéralisme.
L’Etat – à
travers le Centre national du costume et de la scène – et quatre collectivités,
toutes tenues par la droite – la ville et l’agglomération, dirigées par
l’ancien ministre chiraquien Pierre-André Périssol, mais aussi le département
de l’Allier et la région Auvergne-Rhône-Alpes – ont soutenu le spectacle à
travers des subventions et des conventions de mises à disposition de l’espace
public, de matériel et de personnel. Contestées par la gauche, elles ont été
confirmées dans les semaines précédant le spectacle. « Nous ne pouvions
pas retirer la subvention », argue Pierre-André Périssol, regrettant « la
politisation de la part de la gauche comme de l’extrême droite » :
« Nous avons insisté, avec l’Etat, sur la qualité professionnelle du
spectacle et la mairie leur a fait signer la charte républicaine.
Le déroulé du
spectacle a laissé à voir les inspirations politiques du créateur. La
Révolution est purement absente du récit historique, en cohérence avec sa
vision d’une société « que l’on s’est acharné à détruire depuis le
XVIIIe siècle ». Guillaume Senet y voit un épisode « trop
controversé » pour être résumé dans le spectacle. Vichy, toute proche,
n’est qu’une ville d’eaux, et non le siège du gouvernement collaborationniste. « On
peut faire un spectacle de culpabilisation mais le but était de parler de faits
positifs », explique-t-il. Selon un collectif d’historiens et
d’archéologues de la région, « la sélection des personnages historiques
retenus pour le spectacle (…) interroge, car il illustre des choix au
minimum dépassés, voire purement idéologiques ». Le spectacle se
conclut par une exhortation à ressusciter une forme d’héroïsme inhérent à
l’identité nationale et à « la foi de ses enfants ».
Autant que le
succès en billetterie, c’est le soutien réaffirmé des élus de droite qui a ravi
les organisateurs et l’extrême droite locale. Guillaume Senet parle du réveil
de « la France réelle », formule empruntée à Charles Maurras,
tandis que l’africaniste ethnodifférencialiste Bernard Lugan, interrogé par
l’influenceur Vincent Lapierre, y voit « la butte-témoin du
post-marxisme ». « Ils [les mouvements de gauche] ont
pensé qu’ils avaient le monopole de l’histoire, de la culture, le monopole de
tout, et ils se rendent compte que ça leur échappe complètement. (…) Comme
on disait en 14 : on les aura. »
Le député
communiste Yannick Monnet déplore un point de bascule dans l’histoire de la
droite locale, « qui ne transigeait pas avec l’extrême droite. Il y a
dix ans, elle n’aurait pas accepté un tel spectacle. Ce n’est pas de la
culture, c’est de la politique d’extrême droite, qu’ils ont défendue coûte que
coûte ».
Pierre-André
Périssol, qui a assisté à la représentation, l’a trouvée « de
qualité » et n’a « pas d’a priori, ni favorable ni
défavorable », à poursuivre la collaboration avec « Murmures de
la cité ». Fidèle aux préceptes catholiques identitaires, Guillaume
Senet a créé à Moulins une académie des savoir-faire ancestraux, et certifie
avoir des demandes d’autres édiles locaux pour de nouvelles reconstitutions
historiques, dont les « racines chrétiennes de la France » constitueront
la matrice et le baptême de Clovis un point de départ.

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